LA PRÉMÉDITATION ALLEMANDE PROUVÉE PAR DES TÉMOIGNAGES DÉCISIFS
Le Livre jaune français, venant après le Livre bleu anglais, le Livre orange russe, le Livre gris belge, ne pouvait pas nous apporter, sur les origines et les responsabilités de la guerre, des révélations bien nouvelles : il s'en faut pourtant de beaucoup que la publication en ait été superflue. D'abord, de tous ces recueils de documents, le Livre jaune a été le plus complet et le mieux ordonné : ensuite, sur plus d'un point important, il a complété, précisé, éclairé ce qu'on savait déjà. Il en résulte avec l'éclat de l'évidence que la guerre était préparée depuis longtemps par l'Allemagne, et, qu'on nous entende bien, il ne s'agit pas ici de cette préparation que tout gouvernement, que tout pays doit faire et entretenir avec soin pour être toujours prêt, mais d'une préparation poussée au dernier degré d'intensité, faite et entretenue en vue d'une guerre immédiate et déjà résolue.
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La première partie du Livre jaune est, à cet égard, d'un intérêt poignant et d'une force probante qui ne laisse rien à désirer. Si le gouvernement de la République n'a pas, de son côté, préparé la guerre avec autant de soin et de perfection que le gouvernement impérial allemand, ce n'est pas faute d'avoir été renseigné et averti. A aucune autre époque aucun autre gouvernement ne l'a été davantage et n'a été mieux servi par ses agents. Les dépêches de notre ambassadeur à Berlin, M. Jules Cambon, celles de nos attachés militaire et naval, les notes merveilleuses de clarté qui ont été faites pour l'instruction du ministre des Affaires étrangères et qui lui ont présenté, avec un relief saisissant, un tableau d'ensemble de la situation, sont dans leur genre de vrais chefs-d'œuvre. On ne saurait trop rendre justice à M. Jules Cambon, qui a dirigé tout ce travail d'investigation et a pris la responsabilité des conclusions à en tirer. L'empereur Guillaume avait été longtemps partisan de la paix et M. Cambon l'avait dit ; mais, à partir d'un certain moment, il était devenu partisan de la guerre, et M. Cambon, qui a aussitôt démêlé chez lui cette volonté nouvelle, en a fait part à son gouvernement. Qu'on lise et qu'on médite la dépêche du 22 novembre igi3, dans laquelle il a rendu compte d'une conversation provenant, disait-il, d'une source absolument sûre et qui montrait l'Empereur arrivé au dernier terme de cette conversion. Il est impossible de mieux démêler les premiers symptômes du mal, d'en mieux découvrir les causes et d'en préciser, en fin de compte, le caractère inquiétant d'un trait plus net et plus ferme.
Le croirait-on? c'est au roi des Belges que l'Empereur confiait alors ses dispositions guerrières, choix qui a lieu d'étonner aujourd'hui. Le général
de Moltke, chef de l'état-major général, présent à l'entretien, ne parlait pas avec moins de franchise et d'abandon que son maître. Celui-ci apparut aux yeux de son interlocuteur « complètement changé » ; il n'était plus « le champion de la paix contre les tendances belliqueuses de certains partis allemands » ; il en était « venu à penser que la guerre avec la France était inévitable, et qu'il faudrait en venir là un jour ou l'autre ». Le général de Moltke renchérissait encore sur les paroles de l'Empereur. « Lui aussi, il déclara la guerre nécessaire et inévitable. » Cette fois, dit-il, « il faut en finir ». Le succès d'ailleurs n'était-il pas certain? « Le roi des Belges protesta que c'était travestir les intentions du gouvernement français que les traduire de la sorte et se laisser abuser sur les sentiments de la nation française par les manifestations de quelques esprits exaltés ou d'intrigants sans conscience. L'Empereur et son chef d'état-major n'en persistèrent pas moins dans leur manière de voir. » Ainsi, dès le mois de novembre 191 3, et on pourrait sans doute remonter plus haut, l'idée de la guerre fatale était entrée dans la pensée et dans la volonté de l'Empereur : on comprend mieux, quand on le sait, tout ce qui s'est passé par la suite. Mais l'opinion l'ignorait; elle n'avait pas lu les dépêches de M. Jules Cambon; elle en était restée à l'Empereur ami de la paix; elle avait naïvement confiance en lui. On se rappelle qu'au moment des premières complications d'où est sortie la guerre Guillaume II faisait sa croisière dans les mers du Nord : il revint à Berlin, sans paraître se presser, comme s'il n'y avait pas péril en la demeure, et alors tout le monde se tourna vers lui avec l'espoir qu'il apaiserait les flots irrités par un Quos egol souverain. Il fallut quel-
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ques jours pour comprendre qu'on s'était trompé, et la déception a été cruelle. L'Empereur, qui n'avait qu'un mot à dire pour empêcher la guerre, a refusé de le dire. Bien plus ! au moment où l'Autriche essayait de se reprendre et proposait à la Russie de remettre en discussion « le fond même » de l'affaire serbe, c'est lui qui, très froidement, a brusqué la situation et déchaîné la tempête. Le monde en a été surpris, mais ni M. Gambon ni ceux qui avaient lu ses avertissements prophétiques ne pouvaient l'être. Il avait suivi et décrit, avec un sens psychologique très fin, les transformations qui s'étaient produites dans l'âme impériale. « A mesure, disait-il, que les années s'appesantissent sur Guillaume II, [les traditions familiales, les sentiments rétrogrades de la Cour et surtout l'impatience des militaires prennent plus d'empire sur son esprit. Peut-être éprouve-t-il on ne sait quelle jalousie de la popularité acquise par son fils, qui flatte les passions pangermanistes et ne trouve pas la situation de l'Empire dans le monde égale à sa puissance. Peut-être aussi la réplique de la France à la dernière augmentation de l'armée allemande, dont l'objet était d'établir sans conteste la supériorité germanique, est-elle pour quelque chose dans ces amertumes, car, quoi qu'on en dise, on sent qu'on ne peut guère aller plus loin. » Il y a beaucoup de choses dans ces quelques mots; ils conduisent M. Gambon à cette conclusion : « L'hostilité contre nous s'accentue et l'Empereur a cessé d'être partisan de la paix. »
L'Allemagne avait cru intimider la France par l'augmentation de ses forces militaires, au point de l'hypnotiser dans l'inertie. Il n'en a rien été, loin de là I et la colère à Berlin en a été violente. Eh quoi !
la France se mettait en mesure de se défendre ! Etait-ce croyable? Etait-ce admissible? Il y a, à ce propos, dans le Livre jaune, un trait qui vaut la peine d'être relevé parce qu'il illumine tout un état d'âme. Il se trouve dans un rapport de notre attaché militaire. « Depuis quelque temps déjà, dit le lieutenant-colonel Serret, on rencontre des gens qui déclarent les projets militaires de la France extraordinaires et injustifiés. Dans un salon, un membre du Reichstag, et non un énergumène, parlant du service de trois ans en France, allait jusqu'à dire : « C'est une provocation, nous ne le permettrons pas. » De plus modérés, militaires ou civils, soutiennent couramment la thèse que la France, « avec ses quarante millions d'âmes, n'a pas le droit de rivaliser ainsi avec l'Allemagne ». N'a pas le droit : ce mot dit tout. Peut-être ne l'aurionsnous pas bien compris hier, nous le comprenons aujourd'hui que les savants allemands ont imprudemment étalé devant le monde stupéfait leur pensée dominatrice. Ne sont-ils pas les plus nombreux, les plus gros, les plus forts? Il est donc contre nature et dès lors immoral de songer à leur résister. Ainsi pensait Goliath à l'égard de David. Ainsi pensait à son tour l'empereur Guillaume à l'égard de la France: on sait où ce jugement l'a déjà conduit. Mais, certes, l'adversaire était redoutable, et M. ;Jules Gambon avait raison de terminer sa dépêche en disant : « S'il m'était permis de conclure, je dirais qu'il est bon de tenir compte de ce fait que l'Empereur se familiarise avec un ordre d'idées qui lui répugnait autrefois, et que, pour lui emprunter une locution qu'il aime à employer, nous devons tenir notre poudre sèche. » La guerre était contenue dans ces quelques lignes, auxquelles on a
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eu tort, peut-être, de ne pas attacher assez d'attention.
On dit aujourd'hui volontiers qu'il n'y a pas eu deux Allemagnes, qu'il n'y en a jamais eu qu'une : celle de jadis, que nous avons crue pacifique, élégiaque et bucolique, n'a été qu'une illusion. On peut dire de même qu'il n'y a pas deux empereurs Guillaume et qu'il n'y en a jamais eu qu'un. La question ne sera sans doute définitivement résolue qu'au jugement dernier. Ce qui est sûr, c'est que l'Empereur pacifique avait beaucoup mieux compris le véritable intérêt de son pays que l'Empereur guerrier. Qu'on se reporte par le souvenir à ce qu'était la situation de l'Allemagne dans le monde il y a moins de cinq mois : elle était immense et incontestée. On croyait sa force invincible, et sur cette base, qui semblait inébranlable, reposait l'édifice politique le plus fort qu'on eût encore vu. Et comme tout vient à la fois dans l'ordre de la puissance, l'Allemagne était partout, pénétrait partout ; son commerce avait conquis une sorte de primauté dans l'univers entier; le commerce anglais, qui seul pouvait encore rivaliser avec lui, était déjà menacé de ne Je pouvoir bientôt plus. On découvre aujourd'hui le pullulement de maisons allemandes qui avaient envahi le territoire des nations alliées ; les maisons françaises, anglaises et russes étaient envahies, elles aussi, par des représentants teutons. On admirait, dans tous les domaines, les méthodes allemandes, où on croyait voir du génie alors qu'il n'y avait que de l'adaptation et du savoirfaire. Beaucoup prenaient pour du marbre ce qui n'était que du stuc. Le colossal imposait par sa masse, et on Je confondait avec ce qui est vraiment grand. Tout réussissait à l'heureuse Allemagne ; elle n'avait plus qu'à se laisser vivre, —
et à laisser vivre les autres, — pour jouir des apparences de la gloire et ries réalités delà fortune. L'Empereur avait bien raison d'aimer la paix et de vouloir la maintenir. Il jugeait sainement alors. Depuis, son esprit s'est obscurci, sa volonté a faibli. Qu'en est-il résulté ? Au bout de quatre mois, l'hégémonie allemande, mise en échec sur les champs de bataille, avait cessé d'exister. Où en sera-t-elle dans quatre autres mois encore ? La question est pendante, mais en dehors de l'Allemagne, autour de laquelle on a élevé une muraille de mensonges pour empêcher la vérité d'y pénétrer, on ne doute guère de la solution qui lui sera donnée.
L'ALLEMAGNE INVENTE, APRÈS COUP, LA FABLE D'UNE CONTRE-PRÉMÉDITATION ANGLO-BELGE
Le gouvernement impérial s'en rend compte, lui aussi, et la preuve en est dans les explications, les défenses, les apologies qu'il multiplie pour justifier sa conduite, en même temps qu'il déverse sur ses adversaires les pires calomnies. S'il se sentait vainqueur sur les champs de bataille, il se soucierait médiocrement de faire ailleurs la conquête des esprits. Il répondrait à tout: Quia nominor leo, et se moquerait de critiques impuissantes. A ses yeux, la force s'impose par elle-même et n'a nul besoin de se justifier. Elle inspire d'abord la terreur, puis le respect, puis une sorte d'amour. Le professeur Adolf Lasson n'appelle-t-il pas l'Empereur Guillaume
les délices du genre hum&m9deliciœffenerishumani, uniquement parce qu'il est l'Empereur? Et ne déclare-t-il pas M. de Bethmann-Hollweg le plus grand homme qui existe de nos jours, uniquement parce qu'il est chancelier de l'Empire? Si c'était un autre qui était l'Empereur, c'est lui qui serait les délices du genre humain, et si c'était un autre qui était chancelier, c'est lui qui serait le plus grand homme du monde : cela tient à la fonction, et nullement à la personne. Cette bassesse dans la courtisanerie est propre à l'Allemagne : le reste de l'univers s'en indigne ou s'en moque et le gouvernement impérial éprouve de ce fait quelque ennui. De là l'immense quantité de journaux et de brochures que la propagande germanique répand à profusion dans les deux hémisphères avec l'espoir d'influencer l'opinion des neutres. On tient aujourd'hui à cette opinion; M. de Bethmann-Hollweg s'en préoccupait moins lorsqu'il parlait de la neutralité de la Belgique avec la désinvolture que l'on sait. Il avouait alors sans pudeur qu'il violait toutes les règles du droit des gens : on fait, disait-il, ce qu'on peut et l'intérêt de l'Allemagne doit passer avant tout. Aujourd'hui, le ton est changé, et il est probable que l'imprudent chancelier donnerait beaucoup pour reprendre et retirer ses paroles ; mais elles restent et rien ne saurait les effacer.
Il a inventé une thèse nouvelle et vraiment imprévue, d'où il résulte que c'est la Belgique qui a violé la première sa propre neutralité, et que l'Allemagne se trouve ainsi justifiée de cet attentat. Comment M. de Bethmann-Hollweg le prouve-t-il? Par des pièces diplomatiques qu'on a trouvées à Bruxelles, en fouillant dans les cartons du ministère des Affaires étrangères. Rien n'est plus faux que cette allégation; mais, quand même elle serait vraie, en quoi la res-
ponsabilité morale de l'Allemagne dans la violation de la neutralité belge serait-elle supprimée ou même diminuée, puisqu'elle ignorait ces prétendues pièces lorsqu'elle a commis l'acte criminel que lui reproche la conscience du monde civilisé? Le crime consiste, non dans le fait matériel, mais dans l'intention qui en a déterminé l'accomplissement, et.l'intention véritable est avouée dans le premier discours du chancelier. La Belgique, dit-il à présent avait la première manqué aux traités: nous lui répondrons qu il ne l'a découvert qu'après coup et que cette decouverte,n'ayant influencé en rien sa détermination initiale, n'en a pas changé le caractère. Mais est-il vrai que la Belgique ait violé elle-même sa neutralité ? Non, certes, et l'argument est misérable ! S y a eu des conversations entre un attache mil. taire anglais et un officier belge, ce n'a pas été un seul moment pour nouer une coalition contre 1 Allemagne, mais pour se mettre d'accord sur ce qu il y aurait à faire dans le cas où celle-ci viendrait a violer la neutralité de la Belgique. L'hypothèse etait-elle invraisemblable? On ne saurait le soutenir aujourd'hui.Mais on ne le pouvait pas davantage alors. Les principaux écrivains militaires allemands lorsqu ils Traitaient d'une guerre éventuelle avec la France, ne manquaient pas d'écrire qu'il faudrait tourner a l'Ouest la ligne de nos défenses «.PO"^^ parlaBelgique.Cela était écrit partouteela était dans Fair: et on voudrait que la Belgique n'en eu éprouvé aucune préoccupation t On exigerait qu elle s en fût remise à la bonne foi de l'Allemagne ! Elle avait non seulement le droit, mais le devoir d'échanger des vues avec les puissances garantes sur ce quil y aurait à faire pour la défense de sa » « ?
était violée.Etcela même,la Belgique ne 1 a pas la.t,
rien n'a été arrêté entre l'Angleterre et elle; tout s'est borné à quelques conversations entre des militaires qui n'avaient aucune qualité pour conclure. Telle est la base étroite et branlante sur laquelle M. de Bethmann-Hollweg dresse l'échafaudage de son sophisme. Dans son honnêteté, sir Edward Grey s'est donné une peine bien inutile en publiant un document déjà ancien dans lequel il protestait qu'aucun gouvernement anglais ne violerait la neutralité belge. Ni l'Angleterre, ni la France, — nous le disons fièrement en ce qui nous concerne, — ne sont capables d'un pareil manquement à la foi jurée. Et la Belgique le savait bien. Si elle n'avait pas la même confiance avec l'Allemagne, ce n'était pas sans raisons. En dehors même de ses généraux, les diplomates, les professeurs, les savants, tous les intellectuels de l'Allemagne ne témoignaient que dédain et mépris aux petites nations et leur déclaraient à qui mieux mieux qu'elles devaient se soumettre ou disparaître. Il suffisait à la Belgique d'avoir des oreilles pour entendre. Comment n'aurait-elle pas craint pour sa neutralité ? Malgré cela, jusqu'à la dernière minute, elle s'est abstenue de tout ce qui pouvait, en manifestant cette appréhension, paraître la justifier. La France lui ayant offert son concours, elle a déclaré n'en avoir pas besoin, et, quand, sa neutralité étant déjà violée, elle a sollicité ce concours, ainsi que celui de l'Angleterre, il était déjà bien tard. Mais nous n'insisterons pas sur des faits qui sont d'hier: tout le monde les connaît trop bien pour qu'il soit possible à la plus insigne mauvaise foi de les déformer.
M. de Bethmann-Hollweg, sentant la faiblesse de sa thèse, en perd le jugement au point de dire que si l'Angleterre était sincère dans sa défense des
neutralités en souffrance, elle aurait dû défendre celle de la Chine, odieusement violée par le Japon à Kiao-Tchéou. L'argument est si comique que nous voudrions avoir plus de temps pour nous en amuser. Eh quoi! Un homme s'introduit par effraction et violence dans une maison et s'y installe en mettant le pistolet sur la gorge du propriétaire. Une bonne occasion se présente, j'accours, je chasse l'intrus, et c'est lui qui s'étonne et s'indigne de ce que le gendarme n'a pas fait respecter 1 inviolabilité du domicile! Telle est l'histoire de la Chine, de l'Allemagne et du Japon. Mais enfin, insiste M. de Bethmann-Hollweg, il y avait là une neutralité : pourquoi l'Angleterre, si elle les aime tant ne 1 atelle pas défendue? Faut-il lui répondre que 1 Angleterre ne l'avait pas garantie, et qu'elle n'est nullement leDon Quichotte à travers le monde des neutralités qu'elle n'a pas prises sous sa sauvegarde? On rougit vraiment d'avoir à s'arrêter à ces puérilités. Peutêtre sont-elles dignes de l'intellectualisme germanique et il faut le croire, puisqu'on les lui sert ; mais le bon sens sain et robuste du genre humain en a déjà fait justice.
Y a-t-il lieu de s'arrêter davantage, dans le discours que le chancelier impérial vient de faire entendre au Reichstag, à la charge à fond à laquelle il s'est livré contre l'Angleterre ? On peut résumer toute sa harangue en un mot : l'Angleterre, vol a l'ennemie ! C'est elle, elle seule, qui est responsab c de la guerre, car elle aurait pu l'empêcher, et elle ne l'a pas fait; donc, elle la voulait perfidement, et ce parti pris, qui la cloue désormais au pilori de l'histoire, a déjoué les bonnes intentions de la bonne et pacifique Allemagne, en rendant son intervention impossible et inutile. Et comment 1 Angleterre
aurait-elle pu empêcher la guerre ? En signifiant au gouvernement russequ'ellene lavoulaitpas etqu'elle saurait l'empêcher. Alors tout serait devenu facile : l'Allemagne aurait arrangé l'affaire en livrant la Serbie à l'Autriche, qui l'aurait exécutée en quelques coups de sabre, et l'Europe aurait continué de jouir du bienfait de la paix.
Il semble, au premier abord, qu'on aurait pu atteindre le même résultat par un autre moyen et que la paix aurait été également assurée si l'Allemagne, au lieu d'encourager et d'exciter l'Autriche dans ses monstrueuses exigences, lui avait notifié qu'elle ne voulait pas la guerre et qu'elle saurait l'empêcher.
— Y pensez-vous? proteste M. de Bethmann-Hollweg, nous, tenir un pareil langage à l'Autriche ?
— Et pourquoi pas, puisque vous exigiez de l'Angleterre qu'elle le tînt à la Russie ? Est-ce que le cas n'est pas le même ? — C'est ce dont M. de Bethmann-Hollweg neconviendra jamais. Les choses changent complètement de caractère quand il s'agit de l'Allemagne, par la seule raison qu'il s'agit d'elle, et qu'on ne saurait lui contester d'avoir tous les droits, les autres n'ayant que ce qui en reste. Ceux qui en doutent semblent n'avoir pas encore compris que l'Allemagne est la nation élue de Dieu, expressément chargée par lui d'exécuter ses décrets et, en effet, quand on l'a compris, tout s'éclaire. II est incontestable que la guerre n'aurait pas eu lieu si tout le monde avait cédé à la volonté de l'Allemagne, si la Russie avait capitulé une fois de plus, si la France et l'Angleterre avaient laissé faire. — Voyez pourtant comme c'était simple ! s'écrie M. de Bethmann-Hollweg. Il faut toute la méchanceté foncière de l'Angleterre pour ne s'être pas prêtée à un arrangement aussi facile. Aussi sera-t-elle
punie comme elle le mérite, par la colère du ciel !
Gela était-il donc aussi facile que semble le croire le chancelier impérial? Il est permis d'en douter lorsqu'on se rappelle que l'Allemagne avait déjà déclaré la guerre à la Russie et à la France et que celles-ci avaient relevé le gant, avant de savoir ce que ferait l'Angleterre : et il est très probable que l'Angleterre se serait abstenue, si la neutralité belge n'avait pas été violée. Après cette violation, pouvaitelle le faire? Sans doute elle était tenue par sa parole et cela suffisait pour qu'elle tirât l'épée; mais personne n'ignore, il n'y a pas un écolier qui ne sache que, si l'Angleterre a donné sa garantie à la neutralité belge, c'est parce que cette neutralité est pour elle un intérêt de premier ordre, un intérêt vital. Rien n'est plus connu. Mais, au degré d'infatuation et de déraison où elle est montée, l'Allemagne professe que l'intérêt de tous les autres doit s'effacer devant le sien. M. de Bethmann-Hollweg résume cette pensée en disant qu'on ne saurait toucher dans le monde à un seul cheveu sur la tête d'un seul Allemand sans que le châtiment suive aussitôt. Nous prenons cette pauvre rhétorique pour ce qu'elle vaut. Mais la France, la Russie, l'Angleterre, sans parler d'autres nations, qui n'ont pas encore dit leur dernier mot et qui le diront bientôt, estiment à leur tour que leurs intérêts historiques, consacrés par une longue et glorieuse tradition et dont le maintien assure à leur avenir des garanties nécessaires, ont autant de prix, sinon plus, qu'un cheveu sur une tête allemande. C'est une idée qui ne sortira plus de leur esprit et dont il faudra, désormais, que l'Allemagne s'accommode.
Il y aurait encore beaucoup à dire sur le chancelier. Nous aurions voulu, par exemple, parler après
lui de ce qu'il appelle avec nous la revanche; mais il y a d'autres discours qui, en ce moment, ont plus d'importance que le sien et qui méritent d'occuper ici plus de place. La rentrée du parlement italien était attendue avec plus d'intérêt que celle du Reichstag allemand : on se demandait avec une curiosité bien naturelle, une curiosité sérieuse, quel langage tiendrait M. Salandra après le remaniement de son Cabinet. Il avait bien fallu remplacer le marquis di San Giuliano, que la mort avait fauché ; mais le remplacement du ministre de la Guerre et celui du ministre du Trésor avaient une signification qu'on ne pouvait pas méconnaître, puisqu'il devait en résulter un effort immédiat en vue de développer la force militaire du royaume. Enfin, la situation générale de l'Europe s'était sensiblement modifiée depuis ces dernières semaines, tout le monde sentait que d'autres modifications se préparaient encore, et l'Italie ne pouvait pas y rester indifférente. L'Italie est une nation à la fois très ancienne et très jeune, qui a de vieilles aspirations en partie réalisées, en partie restées encore en souffrance, et qui est douée d'un sens politique trop fin, trop souple, en même temps que d'une volonté trop ferme, pour ne pas suivre les événements d'un œil attentif, avec la résolution de choisir le meilleur moment d'en profiter. Dès le début de la guerre, elle s'est demandé ce qu'elle devait faire et, ayant reconnu qu'elle avait le droit de rester neutre, eile a effectivement proclamé sa neutralité. Les traités ne l'obligeaient à marcher avec ses alliés que s'ils avaient été attaqués ; or, ils étaient indubitablement les agresseurs ; de plus, ils avaient rendu toute sa liberté à l'Italie en négligeant de la tenir au courant de leur politique et de l'y associer.