L'ITALIE SENT LE POIDS DE SA NEUTRALITÉ
Que la nouvelle attitude de l'Italie ait une importance de premier ordre aux yeux de l'Allemagne comme aux nôtres, on ne saurait en douter lorsqu'on voit le prince de Bûlow remplacer M. de Flotow à l'ambassade impériale à Rome. Le prince de Bûlow est certainement l'homme politique et le diplomate le plus distingué de l'Empire. On sait à quelles circonstances il a dû une disgrâce qui semblait bien devoir durer aussi longtemps que l'empereur lui-même et il a fallu que celui-ci remportât une grande victoire sur son amour-propre pour recourir à l'assistance d'un homme qu'il avait traité en ami et qui l'avait abandonné, qui s'était même tourné contre lui dans une passe difficile de sa vie. Mais la force des événements l'a emporté, et l'Empereur a mis l'intérêt de l'Allemagne au-dessus de ses griefs personnels. En sera-t-il récompensé ? Les journaux italiens en doutent. Ils voient même dans le choix trop affiché de M. de Bûlow une sorte d'entreprise contre leur liberté. Ils s'apprêtent à la défendre. A moins qu'il n'apporte à l'Italie Trente et Trieste, M. de Bûlow aura delà peine à réussir dans sa mission; or, il n'y a aucune apparence qu'il soit en mesure de donner à l'Italie d'aussi merveilleuses étrennes. Et même s'il les lui donnait, l'Italie a trop d'expérience politique et de finesse d'esprit pour ne pas savoir que ces cadeaux deviendraient précaires entre ses mains, le jour où l'Allemagne et l'Autriche victorieuses ne seraient plus liées que par le respect de leurs engagements. Mais n'insistons pas sur des choses si improbables qu'elles semblent renouvelées des conte» de fées, et attendons les événements.
Le monde cependant évolue sans les attendre. Une seule chose reste immuable : la volonté des trois alliés de poursuivre la guerre jusqu'au bout, de lui
faire rendre tout ce qu'elle doit rendre et de ne conclure la paix qu'en commun. Cette volonté, M. le Président de la République vient de l'affirmer une fois, ou plutôt deux fois encore, la première en remettant la médaille militaire au général Joffre, la seconde en recevant les lettres de créance du nouvel ambassadeur des Etats-Unis, et c'est le pivot delà politique européenne. M. Poincaré a eu raison d'en affirmer la fixité, car c'est autour de lui que se forment déjà les groupements nouveaux.