CHAPITRE XI
ler janvier 1915.
Les Chambres se sont réunies le 22 décembre et séparées le 23 : jamais la session n'avait été plus courte. Cette réunion était d'ailleurs indispensable, car, en l'absence de budget pour Tannée prochaine, il fallait voter un certain nombre de douzièmes provisoires et aussi ratifier certaines mesures que le gouvernement avait été amené à prendre pendant l'interrègne parlementaire. Des craintes avaient été exprimées par la presse au sujet de l'attitude que la Chambre pourrait prendre ; l'épreuve a prouvé qu'elles n'étaient point fondées. L'attitude de la Chambre a été, le 22 décembre, ce qu'elle avait été le 4 août, c'est-à-dire parfaite. On ne saurait trop s'en féliciter. L'étranger, en ce moment, nous surveille avec une attention inquiète. Les uns espèrent que nous continuerons de donner au monde
le spectacle d'union dont il est si vivement frappé ; les autres le redoutent et sont prêts à constater et à exploiter la moindre défaillance de notre part. L'union dans un même sentiment patriotique est pour nous une grande force morale, et même la plus grande de toutes. Gardons-nous d'y laisser porter atteinte.
Des paroles excellentes ont été prononcées dans cette session de deux jours. Les présidents des deux Chambres et M. le président du Conseil, organe du gouvernement, ont dit tout ce qu'il fallait dire, rien de plus, et ils l'ont fait avec une éloquence qui venait du cœur. L'atmosphère du Palais Bourbon et du Luxembourg était chargée d'une électricité généreuse. Comment d'ailleurs aurait-il pu en être autrement? Sénat et Chambre avaient eu quelquesuns de leurs membres tombés héroïquement sur les champs de bataille et l'on sentait passer sur les têtes ce souffle de la mort qui purifie et qui grandit tout. Au Sénat, les pertes étaient moins nombreuses qu'à la Chambre, l'âge des sénateurs ne leur permettant guère de supporter les fatigues des camps ; mais le nom d'Émile Reymond, frappé en plein ciel sur son aéroplane, était dans toutes les pensées, et M. le président Dubost a fait de cet homme distingué, modeste et brave, un portrait qui n'a eu qu'à être ressemblant pour émouvoir profondément l'assemblée. A la Chambre, c'étaient Pierre Goujon, Paul Proust, Edouard Nortier, sans parler de ceux qui, s'ils n'ont pas été frappés par les balles de l'ennemi, n'en sont pas moins morts de la guerre comme Albert de Mun et Georges Cochery. De telles pertes sont sensibles à une assemblée. A chacun d'eux M. Paul Deschanel a rendu l'hommage qui lui était dû ; mais, dans une autre partie de son dis-
cours, il s'est élevé plus haut encore en faisant, à larges traits, un tableau de la situation générale où il a montré « l'Empire allemand, qui s'est constitué au nom du principe des nationalités, le violant partout, en Pologne, en Danemark, en Alsace-Lorraine, et nos provinces immolées devenues le gage de ses conquêtes ». Le poids si lourd de l'hégémonie allemande ne pesait d'ailleurs pas seulement sur les provinces slaves, danoises ou françaises que l'Empire avait attachées à son char victorieux ; il pesait sur toute l'Europe. « Le monde veut vivre enfin, s'est écrié M. Deschanel. L'Europe veut respirer. Les peuples entendent disposer librement d'eux-mêmes. Demain, après-demain? je ne sais. Mais ce qui est sûr, — j'en atteste nos morts ! — c'est que tous, jusqu'au bout, nous ferons notre devoir pour réaliser la pensée de notre race : le droit prime la force ! » A plusieurs reprises, la Chambre a été soulevée d'un élan unanime en entendant ce noble langage : ses applaudissements ont montré qu'elle partageait la pensée de son président ainsi que sa ferme résolution.
Nous ferons tout notre devoir : c'est le résumé du discours de M. le président du Conseil. M. Viviani a dit beaucoup de choses en peu de mots. Après être remonté aux origines de la guerre et en avoir fait retomber la responsabilité sur ceux qui l'ont longuement préparée et brutalement déclarée, il a fait allusion aux preuves nombreuses qui sont venues de partout à l'appui de son affirmation. (( Toutes ces révélations, a-t-il dit, sont apportées au tribuual de l'histoire où il n'y a pas de place pour la corruption. Et puisque, malgré leur attachement à la paix, la France et ses alliés ont dû subir la guerre, ils la feront jusqu'au bout. Fidèle à
la signature qu'elle a attachée au traité du 4 septembre dernier, et où elle a engagé son honneur, c'est-à-dire sa vie, la France, d'accord avec ses alliés, n'abaissera ses armes qu'après avoir vengé le droit outragé, soudé pour toujours à la patrie française les provinces qui lui furent ravies par la force, restauré l'héroïque Belgique dans la plénitude de sa vie matérielle et de son indépendance politique, brisé le militarisme prussien, afin de pouvoir reconstruire sur la justice une Europe régénérée. »
Tel est le but que les trois alliés se sont juré d'atteindre : le pacte du 4 septembre en fait foi. Si on en juge par certains indices, par certaines suggestions venues de sources plus ou moins obscures, 'Allemagne n'avait pas encore perdu hier tout espoir de conclure une paix séparée avec un des trois alliés, qui serait nous peut-être, et même de préférence. Ce sont là des espérances téméraires et injurieuses. M. Viviani en a fait justice. Tant pis pour ceux qui ont imprudemment et criminellement déclanché cette guerre abominable ! Nous avons fait tout ce qui était humainement et honorablement possible pour détourner le fléau ; mais puisque nous ne l'avons pas pu, puisqu'on nous en a empêchés, nous sommes entrés dans la guerre avec la volonté d'en épuiser tous les effets, afin de n'avoir pas à la recommencer demain. Nous ne voulons plus de ce « système de provocations et de menaces méthodiques que l'Allemagne appelait Ja paix », Pendant quarante-quatre ans, l'Europe a gémi sous le poids de ce système qu'on lui imposait au nom de la force seule : elle ne croit plus à cette force, elle la voit chanceler sur sa base, elle s'apprête à la voir tomber. « Nous avons la certitude du succès, » a
déclaré M. Viviani, et cette affirmation, venant d'un gouvernement qu'on ne saurait accuser de forfanterie, a retenti dans le monde entier comme l'arrêt du destin.
L'Allemagne se refuse encore à le croire. Il semble pourtant que des fissures commencent à se produire dans la muraille de mensonge dont on l'a entourée. Le doute entre dans les esprits. Les Universités allemandes qui étaient, il y a quelques jours encore, unanimes dans l'espérance et la volonté de conquérir l'univers, se prennent à désavouer MM. Lasson et Ostwald, qui ont révélé ces grands projets avec un cynisme naïf : ces vieillards terribles sont devenus compromettants. Les savants allemands ont fait énormément de mal à leur pays depuis quelques semaines ! On cherche à réparer ce mal aujourd'hui, mais il est fait, et les marques en sont trop profondes pour qu'on puisse les effacer. Il n'est pas jusqu'au pamphlétaire Harden qui ne se préoccupe enfin de voir l'Allemagne entourée de tant d'ennemis. Il sonne la cloche d'alarme. « Nous avons contre nous, écrit-il, une majorité écrasante de pays neutres ; il se pourrait qu'une grande Puissance et deux nations guerrières de l'Europe orientale fortifient encore les rangs de nos ennemis. Il faut que l'Allemagne soit prête au pire sort qui l'ait jamais frappée. » Nous voilà loin des forfanteries impertinentes que M. Harden proférait encore le mois dernier ! Ne nous illusionnons pas toutefois sur les difficultés qui nous attendent. « Le jour de la victoire définitive n'est pas encore venu, a dit M. Viviani. La tâche, jusque-là, sera rude. Elle peut être longue. Préparons-y nos volontés et nos courages. Héritier du plus formidable fardeau de gloire qu'un peuple puisse porter, ce pays souscrit
d'avance à tous les sacrifices. Les nations désintéressées dans le conflit le savent, et c'est en vain qu'une campagne effrénée de fausses nouvell es a essayé de surprendre en elles une sympathie qui nous est acquise. » Ce langage simple, sobre, énergique, a fait d'autant plus d'impression sur les Chambres qu'il traduisait leur propre sentiment. L'unanimité s'est faite autour du gouvernement. Au bout de cinq mois de guerre, rien en nous n'a fléchi; tout, au contraire, s'est fortifié.
Cette unanimité a trouvé l'occasion de se manifester sur le terrain financier. Le gouvernement demandait de faire des sacrifices considérables : les Chambres étaient résolues à y consentir, mais elles voulaient voir clair dans la situation, vœu trop légitime pour que M. le ministre des Finances n'y accédât pas. Le long exposé qu'il a lu à la Commission du budget et qu'il a communiqué à la presse ne laisse rien à désirer au point de vue de l'exactitude et de la lucidité. On sait combien, au moment de la déclaration de guerre, la situation s'est trouvée difficile, et nous ne parlons pas seulement de celle du Trésor public, mais aussi de celle du monde des affaires. Il a fallu y pourvoir par des mesures immédiates qui ne pouvaient guère échapper à la critique, quelles qu'elles eussent été d'ailleurs, car toutes les solutions avaient leurs inconvénients. Quoi qu'il en soit, la crise qu'on pouvait, qu'on devait craindre, a été évitée, au prix sans doute de quelques embarras et même de quelques souffrances provisoires, mais sans que le crédit du pays ait été atteint. La Banque de France a aidé puissamment à traverser la période dont nous commençons seulement à sortir. M. Ribot a pu se montrer rassuré sur l'avenir. Son rapport est une œuvre d'optimisme,
mais d'un optimisme qui s'appuie sur les faits. Aussi, lorsqu'il est monté à la tribune, a-t-il été couvert d'applaudissements. Spectacle rare, assurément. Il n'est pas habituel qu'un ministre reçoive un semblable accueil lorsqu'il vient de demander le vote de crédits énormes, et aucun jusqu'ici n'avait demandé à la fois 8 milliards et demi. Et encore ces 8 milliards et demi n'étaient-ils demandés que pour six mois, sans préjudice de la suite. Une exigence aussi exorbitante aurait fait frémir autrefois : aujourd'hui, nous sommes prêts à tout. Les crédits demandés se décomposent ainsi, nous prenons les chiffres ronds : 2 milliards et demi qui représentent six douzièmes provisoires calculés d'après le budget courant, et près de 9 milliards de dépenses militaires. Aucune voix n'a sollicité des explications : on s'est contenté de celles que la commission du budget a déclaré avoir reçues et qu'elle a jugées satisfaisantes. On voit quelle large part de confiance entre dans un vote qui a réuni 56 1 voix contre zéro.
En somme, la Chambre s'est montrée à la hauteur des circonstances. Puisse-t-il en être de même en janvier ! Nous ne recueillerons pas ici les bruits de couloirs ; il y en a eu beaucoup et de très divers ; mais les couloirs sont quelquefois la soupape de sûreté du Parlement. Il n'est peut-être pas de bonne politique de faire le procès de la Chambre, de l'attaquer, de la condamner avant qu'elle ait encore rien fait, ni rien dit. Nous ne savons pas ce que sera l'avenir : pour le moment, la Chambre n'a que deux dates dans son histoire, le 4 août et le 22 décembre ; elles lui font honneur l'une et l'autre. Aucune autre assemblée, dans aucun autre pays, n'aurait pu moins parler, puisqu'elle n'a rien dit, ni mieux agir, puisque, dans son patriotisme, elle
a fait résolument tout ce que le gouvernement lui a demandé.
Que dire de la guerre? Elle se poursuit dans des conditions très rassurantes, mais avec la lenteur inhérente au caractère qui, de part et d'autre, lui a été donné. C'est une guerre d'usure : on ne peut donc pas compter, au moins pour le moment, sur une de ces batailles brillantes et décisives qui ont jeté tant d'éclat à d'autres époques. Au début, personne chez nous ne s'était attendu à ce que la guerre prît cette tournure, et il est très probable que les Allemands ne s'y attendaient pas davantage : l'imprudente rapidité de leur marche sur Paris montre bien qu'ils comptaient procéder comme la foudre. Cependant ils s'y étaient préparés,— à quoi d'ailleurs ne s'étaient-ils pas préparés? — et, le moment venu, ils ont déposé le fusil pour prendre la pelle et la pioche. Il a bien fallu que nous en fissions autant, et nous l'avons fait aussitôt. Jamais notre élasticité, notre facilité d'adaptation aux épreuves les plus diverses ne s'étaient manifestées plus évidemment. Avouons toutefois que cette guerre nous déconcerte un peu, parce que quelques-unes de nos qualités n'y trouvent pas leur emploi; mais, ceci dit, nous aurions tort de nous plaindre davantage, car la temporisation nous sert au lieu de nous desservir. Le temps travaille pour nous.
Avant que la guerre éclatât, nos ennemis le reconnaissaient en toute sincérité. Pris entre deux adver-
saires, ils avouaient avoir besoin d'écraser l'un des deux du premier coup, pour retourner ensuite et concentrer toutes leurs forces sur l'autre. Si la guerre se prolongeait, ils ne pouvaient qu'y perdre. Or la guerre se prolonge. Les Allemands ne sont jusqu'à présent venus à bout ni de nous ni des Russes. Il est vrai que ni les Russes ni nous ne sommes non plus venus à bout d'eux, mais nos situations respectives ne sont pas les mêmes : dans cette guerre d'usure, ils s'usent par les deux bouts, ce qui n'est ni notre cas, ni celui des Russes. L'imagination s'était quelque peu exaltée et égarée sur le compte de ces derniers; on avait cru que leurs succès seraient plus rapides, mais il est difficile de dire d'où venait cette confiance. Les Russes tiennent la campagne avec une grande bravoure et, comme nousmêmes, avec des alternatives diverses. On n'en sera pas surpris si on veut bien songer que les Allemands disposent pour la rapidité de leurs mouvements de tout un réseau de voies ferrées spécialement créées en vue de la guerre : Jes Russes ont à ce point de vue une infériorité que, malgré leur nombre, il ne peuventpas compenser en quelques jours, car lenombre se fait obstruction à lui-même si on n'a pas les moyens et si on ne prend pas le temps de l'écouler. En dépit detant dedifficultés,les Russes ont maintenu sur une longue ligne une résistance dont le maréchal de Heidenburg n'est pas venu à bout. Il semble que les Allemands, dont l'intention première était de nous écraser d'abord et de se retourner ensuite contre les Russes, ne nous ayant pas écrasés, aient renversé leur plan et conçu le dessein de faire seulement durer la guerre contre nous en attendant qu'ils eussent écrasé les Russes. Us se sont donc terrés dans les Flandres : ils y pratiquent et nous imposent la guerre
de tranchées. Où sont ces heureuses manœuvres de 1870, à la suite desquelles ils encerclaient et enlevaient des armées entières ? Celles d'aujourd'hui n'y ressemblent guère ! Partout l'offensive allemande est arrêtée. Cela nous a permis de réparer, sur bien des points, les insuffisances originelles de notre préparation et nous permet maintenant d'attendre les renforts considérables que l'Angleterre doit nous envoyer dans quelques semaines. Enfin nul n'ignore le travail qui se fait dans l'esprit de plus d'un pays neutre, travail dont nous ne dirons qu'un mot aujourd'hui, à savoir qu'il ne nous est pas défavorable et que nous avons quelque chose à en espérer.
Un petit peuple, la Serbie, très grand par le courage, vient de montrer une fois de plus combien on a raison d'espérer, quand on est résolu à ne pas mourir. L'Autriehe-Hongrie s'était juré de mettre à la raison le peuple serbe, c'est-à-dire de l'anéantir, et, vu l'immense supériorité de ses forces numériques, elle ne doutait pas de son succès. La Serbie n'était pas de taille à lui résister et dès lors, suivant la morale nouvelle inventée par la science allemande, c'était presque un crime de sa part de le tenter. Elle en serait châtiée, et rudement même, on devait s'y attendre, d'après les projets combinés à Vienne et approuvés à Berlin. Mais on y avait compté sans l'intervention de la Russie, qui a obligé l'Autriche- Hongrie à diviser ses forces et à en mettre une partie notable au service de l'Allemagne. L'Allemagne avait l'air de venir au secours de l'Autriche : en réalité c'était l'Autriche qui, obéissant aux exigences allemandes, se dégarnissait elle-même pour entrer dans les plans de son puissant allié. On verra mieux, après cette guerre, quel virus mortel il y a dans l'alliance allemande, ou plutôt on le voit déjà à Vienne
et à Constantinople. Les espérances de l'Autriche ont été déjouées par l'événement. La Serbie lui a opposé des obstacles imprévus. Pour les vaincre, elle aurait eu besoin de toutes ses forces, mais l'Allemagne, elle aussi, avait besoin d'en conserver une partie en Pologne, et, les ayant sous la main, ne les lâchait plus. On raconte que M. Tisza est allé voir l'empereur Guillaume pour lui demander de rendre à la Hongrie ses légions : l'empereur Guillaume n'a rien rendu. Grâce à cela, la Serbie a pu prolonger une lutte qui, au premier abord, semblait si inégale.
Mais ce paradoxe pouvait-il durer indéfiniment ? La différence numérique entre l'Autriche et la Serbie ne devait-elle pas produire ses conséquences fatales? Un jour est venu où l'Autriche, impatiente d'en finir et un peu honteuse de ne l'avoir pas déjà fait, a réuni des forces plus considérables pour un effort décisif. Celles de la Serbie commençaient à s'épuiser. Une guerre aussi longue, aussi difficile, aussi meurtrière les avait réduites dans les proportions les plus inquiétantes. Les amis de la Serbie tremblaient pour elle et, certes, il y avait de quoi. La chute de Belgrade a paru être la première scène de l'acte final de la tragédie. Depuis cinq mois, les Autrichiens bombardaient la ville, sans avoir encore réussi à y entrer. Enfin ils l'ont fait, et ce succès a été célébré par eux comme s'il avait été une grande victoire. En réalité, au point où en étaient les choses, il n'avait à peu près aucune importance militaire, mais on pouvait y voir un symptôme de l'écrasement prochain de la Serbie sous la botte autrichienne. Vienne et Pest se reprirent à respirer : le but principal qu'on s'était proposé par la déclaration de guerre allait enfin être réalisé. Les choses ont tourné tout autrement. Les Autrichiens marchaient fière-
ment sur Nisch lorsqu'ils ont rencontré l'armée serbe. Ils s'apprêtaient à l'écraser : c'est tout le contraire qui est arrivé. Avec une troupe qui semblait réduite à la dernière extrémité, les Serbes, par un merveilleux sursaut de courage, ont fondu sur l'armée austro-hongroise et l'ont brisée en morceaux. Depuis Granson et Morat, on n'avait rien vu de pareil. La veille de la bataille, le vieux roi Pierre, que l'âge et la maladie condamnent à une sorte de retraite et qui, sans avoir officiellement abdiqué, a cédé à son fils l'exercice du pouvoir, est venu se mettre au milieu de ses soldats en disant qu'il voulait mourir avec eux. La présence du vieillard, son attitude, son langage ont électrisé l'armée serbe, et il s'est produit un de ces phénomènes qui montrent ce que peut l'énergie morale lorsqu'elle atteint un certain diapason. Tout semblait perdu, tout a été sauvé. L'armée ennemie a été repoussée jusqu'à la Drina, laissant entre les mains du vainqueur ^o.ooo prisonniers et près de cent canons. 11 n'y a plus en ce moment, disent les dépêches, un seul soldat autrichien en Serbie, à l'exception des prisonniers. Enfin Belgrade, dont la prise avait provoqué un si vif enthousiasme en Autriche, a été réoccupée parles Serbes, au milieu d'un enthousiasme qui n'a pas été moindre et qui semble beaucoup mieux justifié.
Il est curieux de voir comment l'état-major austrohongrois a annoncé sa défaite ? « Certaines parties de nos troupes en Serbie se sont heurtées, dit-il, à l'ouest de Milanovacz, à des forces ennemies importantes et n'ont pu passer. Afin d'échapper à la contre-attaque ennemie,, certaines de nos troupes ont été dirigées vers des secteurs dont la position est favorable. » Elle est favorable peut-être, mais elle
n'est pas en Serbie. Une dépêche explique que Farinée autro-hongroise n'a pas été vaincue par les Serbes, mais par la faim : elle s'en allait d'inanition lorsqu'elle a été assaillie. Cela ne fait pas l'éloge de l'intendance autrichienne. Toutes ces versions et explications ne méritent qu'un haussement d'épaules. Il est certain que les Autrichiens ont été battus, comme on dit vulgairement, à plate couture, et l'événement, d'autant plus impressionnant qu'il était plus imprévu, a produit à Vienne et à Pest une confusion extrême. Être battu par les Russes, passe encore, mais par les Serbes ! On va de surprise en surprise dans cette guerre, où il est de plus en plus manifeste que l'alliance allemande est le contraire d'un talisman. Peut-être commence-t-on à s'en apercevoir à Vienne et encore davantage à Pest. Des bruits singuliers courent. Un jour, par exemple, M. Tisza a dit à la tribune que l' Autriche-Hongrie était une monarchie dualiste, avec une insistance qui semblait signifier que le sort de la Hongrie n'était pas indissolublement uni à celui de l'Autriche. On aurait tort toutefois d'attacher une importance trop précise, et surtout trop immédiate, à des symptômes d'un caractère aussi vague, mais on aurait tort aussi de n'en tenir aucun compte : nous vivons en un temps où tout arrive. On connaît le vieux mot que l'Autriche, autrefois, devait « étonner le monde par son ingratitude ». S'il lui arrivait un jour de se séparer de l'Allemagne, ce n'est pas d'ingratitude qu'on l'accuserait.