L'ATTITUDE DU SAINT-SIÈGE
leurs y insister pour aujourd'hui. Aux yeux du monde entier, sauf à ceux du gouvernement de la République, le Saint-Siège représente une très haute puissance morale, qui se manifeste d'une manière très effective, même dans Tordre matériel et politique. Pour dire la chose plus clairement, le Pape est une force dans le monde; on peut affecter de l'ignorer, ce qui est notre cas, on ne peut pas y échapper si on est un gouvernement mêlé aux grandes affaires de l'univers. Aussi tous les gouvernements de l'Europe, toujours à l'exception de la France, ont-ils un représentant auprès de lui. Hier encore, l'Angleterre non plus n'en avait pas, mais elle vient d'y en envoyer un, sir Henry Howard, qui, par sa naissance et par la profession qu'il fait de la religion catholique, était assuré d'y être accueilli avec la plus grande faveur. La France seule continue de s'abstenir, ce qui, dans les circonstances actuelles en particulier, c'est-à-dire à un moment où nous regardons du côté de la Palestine et de la Syrie d'un œil particulièrement attentif, est une des plus grandes absurdités qu'on puisse imaginer. Mais ne sortons pas de l'Europe : il faut n'y rien connaître pour ne pas savoir, pour ne pas sentir que la fine main du Pape peut beaucoup sur le développement et l'évolution de plus d'une affaire qui intéresse à la fois nous, nos alliés et nos ennemis. Les Puissances s'en rendent toutes si bien compte qu'elles s'appliquent à circonvenir le Saint-Siège. L'Allemagne s'y emploie de son mieux, et c'est pour cela qu'un incident maladroit, comme celui de Malines, peut lui créer des embarras. Mais nous, que faisons-nous? Que pou. vons-nous faire ? Rien, et notre absence est d'autant plus surprenante, — nous employons un terme très adouci, — que le pape PieX, contre lequel nous nous
étions forgé des griefs plus ou moins imaginaires, ayant disparu de la scène du monde, y a été remplacé par un pontife dont les sympathies pour la France sont notoires, et qui a nommé successivement à la secrétairerie d'état les deux membres du Sacré Collège qui étaient le plus enclins à pratiquer envers elle une politique conciliante. Le malheur est qu'on ne peut pas faire de la conciliation à soi tout seul : il faut être deux.
C'est à peine cependant si quelques demi-gestes hésitants et timides ont indiqué de notre part des velléités nouvelles. Vaille que vaille, indiquons-les. Après la mort du pape Pie X, un service religieux a eu lieu à Notre-Dame de Paris : M. le président de la République s'y est fait représenter. Depuis, le pape Benoit XV lui a notifié son élection par une lettre personnelle : M. le Président de la République lui a répondu. Enfin, ces derniers jours, le Pape a pris une initiative qui lui fait grand honneur : dans son désir de rendre moins dures les rigueurs de la guerre pour les blessés et pour leurs familles, il a proposé aux puissances belligérantes de procéder à l'échange des prisonniers que leurs blessures rendent désormais impropres à porter les armes. Tout le monde y a eonsenti. L'Empereur de Russie et le roi d'Angleterre ont écrit à ce sujet au Saint-Père des lettres pleines de déférence et de respect. Il en a été de même des Empereurs d'Allemagne et d'Autriche. M. le Président de la République en a fait autant. Notre gouvernement n'ignore donc plus le Pape, et c'est un progrès, mais il en reste quelques autres à faire. Nous ne saurions trop dire à quel point notre effacement au Vatican est un désavantage pour nous, ni combien il peut être exploité contre nous par une diplomatie aussi habile et