‹ La guerre, 1914-1915Chapitre 56 sur 87 · PREMIÈRES TENTATIVES DANS LES DARDANELLÉS · texte numérisé non relu

PREMIÈRES TENTATIVES DANS LES DARDANELLÉS

n'a pas eu un caractère politique aussi tranché qu'on Ta cru au premier abord et que la Bulgarie n'a pas contracté d'engagements nouveaux. Soit : elle reste neutre^ libre, perplexe, regardant de tous les côtés sans se prononcer définitivement pour aucun. Elle vient de faire un arrangement avec la Roumanie en vertu duquel les deux pays ouvrent réciproquement leur territoire au passage des marchandises qui leur sontdestinées. On affirme que le matériel de guerre est exclu de la convention : nous ne saurions dire ce qu'il en est. Quoi qu'il en soit, cette convention a été une surprise. En somme, tout reste en suspens dans les Balkans. Mais le canon de la flotte anglo-française vient de tonner à l'entrée des Dardanelles. C'est un acte nouveau et grave. Il était attendu depuis longtemps; il s'exécute aujourd'hui et ses conséquences, s'il réussit comme nous l'espérons, feront sortir les pays balkaniques de leurs longues incertitudes.

L'attitude de la Porte ottomane ne pouvait être tolérée. Comme tous les gouvernements faibles et désunis, la Porte est devenue un gouvernement perfide. Les promesses qu'elle nous a faites à Constantinople au moment de l'emprunt, pour avoir notre argent, ont été cyniquement violées. La conduite qui a été tenue au sujet du Gœben et du Breslau a été une véritable trahison. Enfin la guerre a été déclarée et alors est apparue à tous les yeux une vérité qu'on soupçonnait déjà, à savoir que la Porte n'était pas seulement l'alliée, mais qu'elle était la vassale de l'Allemagne, à qui elle avait vendu son âme, comme le docteur Faust, pour obtenir d'elle un rajeunissement miraculeux. Dès lors, chacun a dû prendre ses mesures en conséquence. Les Puissances occidentales, la France et l'Angleterre notamment, n'ont à coup sûr aucun reproche à se faire au sujet

de l'Empire ottoman ; elles ont multiplié les efforts pour le faire vivre et, s'il vit encore, il le leur doit. Elles Pont soutenu politiquement, financièrement, militairement. On voit comment elles en ont été récompensées. La Porte a cédé au mirage de la force qu'elle a cru être dans l'Empire allemand ; elle a oublié ses amis d'hier ; elle a méconnu ses vrais intérêts. En suivant cette politique, elle a sonné ellemême son glas funèbre- Il y a des moments dans l'histoire où Yalea jacta est qui annonce les catastrophes vient à tous les esprits : nous sommes àua de ces moments.

Ce n'est pas une petite affaire de forcer les Dardanelles, de rompre successivement toutes les lignes de défense qui les protègent à droite et à gauche, de draguer les mines flottantes, de réduire les forteresses, d'autant plus que, derrière la Turquie, il y a l'Allemagne, c'est-à-dire des officiers qui savent leur métier et sont des adversaires sérieux. La tâche n'est pourtant pas au-dessus de l'Angleterre et de la France. Le Times, qui qualifie l'opération de formidable, exprime la même confiance que nous dans son résultat. Il faut s'attendre à ce que plusieurs semaines s'écoulent avant qu'elle soit terminée et que les flottes alliées, après être entrées dans la mer de Marmara, apparaissent devant Constantinople ; mais ce jour-là sera un jour important dans l'histoire! Des questions nombreuses se poseront le lendemain, et il faut s'y préparer; mais aussi beaucoup de vieilles questions seront closes, et il faut s'en féliciter. Longtemps la diplomatie européenne s'est arrêtée avecune sorte de respect superstitieux devant la Sublime-Porte, jadis si forte, aujourd'hui si faible, mais quêtant de convoitises, qui se tenaient mutuellement en équilibre, sauvaient de la

GIOLITTI CONTRE SALANDRA

chute définitive. Un ébranlement général peut seul la précipiter et, même après cet ébranlement, la Porte aurait pu survivre si elle n'avait pas eu la folie d'y exposer ses destinées. Que celles-ci s'accomplissent ! Parmi tous les griefs actuels de l'Europe contre elle, il en est un qu'il est impossible d'oublier. L'intérêt principal que l'Europe attachait au maintien de l'Empire ottoman est qu'elle voyait en lui le gardien des Détroits, le garant de leur liberté. Cette liberté n'existe plus : cela juge la Porte et la condamne.

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