EN ITALIE : GIOLITTI CONTRE SALANDRA
Les suites de l'événement s'étendront fort loin, et aucun des pays dont la Méditerranée baigne les rivages ne saurait y rester indifférent. L'Italie en particulier, que l'ardente méditation d'un glorieux passé prédispose à de grandes vues d'avenir, en éprouvera une impression très vive : elle entendra les appels qui lui viendront du fond de son histoire. Elle en a entendu de plus récents, qui, bien que d'un caractère moins solennel, n'en sont pas moins suggestifs.
M. Sazonow, dans le discours qu'il a prononcé à l'ouverture de la Douma et où il a passé en revue toutes les questions européennes et asiatiques, a dit un mot des nations neutres qui n'avaient pas encore pris de résolution définitive. « Cette résolution, a-t-il ajouté, leur appartient ; elle est à eux, car ils seront seuls responsables devant leurs nations respectives s'ils laissent échapper l'occasion favo-
rable de réaliser l'aspiration nationale. » Nous qui connaissons surtout l'Italie de la seconde moitié du dernier siècle, nous ne l'avons jamais vue laisser échapper l'heure propice. L'observation de M. Sezonow l'a-t-elle frappée ? Peu de jours après le discours du ministre russe, un article de journal produisait dans toute la péninsule une émotion contagieuse et bientôt générale que les articles de journaux provoquent rarement avec une telle intensité. Le Giornale d'Italia énonçait « le devoir italien », et il le faisait en termes véhéments. — Le moment le plus critique de la conflagration européenne approche, disait-il ; l'avenir de l'Europe sera décidé dans une prochaine recrudescence du conflit; ensuite viendra la phase des arrangements. Mais le destin sera désormais fixé, et tous devront le subir, les vaincus comme les neutres. Nous ne croyons pas que le peuple italien sente suffisamment l'approche de ce moment où va se décider l'avenir de la patrie. Les Italiens, cependant, savent depuis de longs mois que la neutralité actuelle ne peut pas être une fin, qu'elle représente une période de recueillement, de préparation et d'attente. Il est donc temps de dire au peuple italien de ne pas se faire d'illusion sur la prolongation indéfinie de l'état de choses actuel Nous croyons pouvoir proclamer que l'Italie ne peut pas sortir de cette terrible crise telle qu'elle est aujourd'hui. Laisser passer cette crise sans que l'Italie amélioreses frontières, réaliseses aspirations, élève son prestige et assure son avenir, serait un suicide. Attendre passivement l'accomplissement du destin serait espérer une aumône des autres nations dans un moment où les plus cruels égoïsmes triomphent.— Tel est le ton de cet article qui se terminait par un pressant appel à l'union de tous les Italiens.
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L'appel n'a pas été entendu par tous, ou du moins ne Ta pas été tout de suite. Le Giornale d'Italia est le journal de M. Sonnino ; la Stampa, qui a des attaches étroites avec M. Giolitti, lui a répondu en paraphrasant la lettre de celui-ci à M. Peano, qui, sans désavouer, s'il le faut absolument, le recours à la guerre, exprime l'espoir que la diplomatie obtiendra assez de choses pour qu'on puisse s'en passer. D'où vient à M. Giolitti et à la Stampa cette espérance, le Giornale d'Italia l'a demandé avec insistance sans recevoir de réponse. Le Giornale d'Italia ne veut pas d'une « aumône »; la Stampa s'en contenterait-elle? Tous les journaux italiens ont pris parti, ceux-ci dans un sens, ceux-là dans l'autre. Sur ces entrefaites, le Parlement s'est réuni. On s'attendait à une discussion immédiate du sujet qui occupait tous les esprits. La discussion n'a pas encore eu lieu et personne ne semble mettre de hâte à l'ouvrir. C'est à peine si, dans un discours prononcé à propos du tremblement de terre qui a désolé l'Italie et dont l'humanité tout entière a gémi, M. Salandra a dit quelques paroles patriotiques et vagues, propres à élever les cœurs, sans que les esprits précis aient pu y trouver une indication propre à les satisfaire. Il y a en Italie un mouvement d'opinion incontestable, mais le gouvernement se réserve. Aune question qu'on a voulu lui poser il a refusé de répondre et s'en est référé à ses paroles d'il y a quelques mois, paroles qui avaient à la vérité résonné commeuncoup de clairon, mais qui, suivies d'un long silence, n'ont produit qu'une impression d'un jour.
Il est possible, on l'a dit beaucoup, que, dans les divergences d'idées reflétées par les journaux, il faille voir, avec toutes les atténuations qu'on voudra d'ailleurs y mettre, le signe d'un désac-
cord entre M. Giolitti et M. Salandra. M. Giolitti a fait les élections dernières, il était le lendemain maître de la majorité : alors, fatigué peutêtre par un long" ministère, il a cédé provisoirement sa place à M. Salandra, qui appartient à un autre parti que le sien, et il lui a promis de l'appuyer, ce qu'il a fait jusqu'ici loyalement. Mais M. Salandra a réussi mieux qu'on ne s'y attendait ; les circonstances étant devenues graves, il n'y a pas paru inférieur et s'est trouvé amené à jouer un rôle qui l'a entouré d'un prestige imprévu. Rien ne permet de croire, ou du moins rien n'autorise à dire que M. Giolitti en ait pris ombrage. En est-il de même de son parti? Si les choses tournent bien, M. Salandra en aura l'honneur, il en sera le bénéficiaire et c'est une perspective qui ne plaît pas à tout le monde, bien que tous les partis soient prêts à se réjouir d'un succès national.
Pour le moment, la division est partout. Le plus grand nombre est favorable à la neutralité, les autres le sont à l'intervention. Les catholiques, généralement peu sympathiques à notre cause et pleins d'attendrissement pour l'Autriche,sont aussi en majorité pour l'abstention. La logique des choses n'en travaille pas moins en sens contraire. L'Italie ne pardonnerait pas à son gouvernement, — qui le sent bien, — si, après la crise actuelle, elle se retrouvait les mains vides : et comment un homme aussi fin que M. Giolitti peut-il croire que la diplomatie suffira à les remplir? On avait conclu à Rome, de la lecture de quelques journaux allemands, que l'Autriche serait assez raisonnable pour faire, au bon moment, les concessions nécessaires, et le prince de Bûlow y entretenait de son mieux ces espérances. Gagner du temps est beaucoup pour l'Allemagne, mais il n'est
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pas sûr que, lorsque l'Allemagne en gagne, ce ne soit pas 1 Italie qui le perde. Que l'Allemagne, par l'entremise irresponsable de ses journaux, promette généreusement à l'Italie ce qui ne lui appartient pas nul ne s'en étonnera, car rien n'est plus conforme à sa manière; mais il est plus intéressant de savoir ce qu'en pense l'Autriche-Hongrie, et c'est ce que la Nouvelle Presse libre de Vienne a dit dans ua article de ton cassant et péremptoire : « Aucun homme politique sensé, y lisons-nous, ne peut considérer comme possible qu'un grand empire se laisse fermer brutalement l'accès de la mer pour faire plaisir à une poignée de nationalistes exaltés qui vivent sur son territoire. Si nous devions perdre la côte de l'Adriatique, nous chercherions sans cesse à la reconquérir et la loi naturelle reprendrait bientôt toute sa force et toute sa valeur. Gomment surtout penser que notre monarchie, après une guerre sans précédent comme la guerre actuelle, consente à une réduction de notre territoire tant qu'elle sera en état de respirer? »
L'Italie peut se tenir pour éclairée. Il y a des questions qui ne se résolvent que par la force. Pendant quarante-quatre ans, nous avons eu l'impression que celle de l'Alsace-Lorraine était du nombre ; celle de Trieste et de l'Adriatique en est aussi. Mais, comme l'a dit M. Sazonow, l'Italie aussi bien que la Roumanie sont seules maîtresses de leurs résolutions : à elles donc de les prendre. Rappelons seulement que c'est parce qu'il avait été à la peine que l'étendard de Jeanne d'Arc a été à l'honneur.