LA MARCHE SUR C0NSTANT1N0PLE
ménagements impartialement observés envers tout le monde. Incapable de reconquérir une force assez grande pour s'imposer militairement, elle ne pouvait vivre que pacifiquement, diplomatiquement. On la tolérait parce qu'on la savait relativement faible et inoffensive. On la laissait, on la conservait volontiers àConstantinople comme gardienne des détroits, sous la condition tacite qu'elle n'y serait pas autre chose et que, cantonnée dans cette position unique au monde, elle n'y deviendrait un danger pour personne.
C'est ce qu'Abdul Hamid avait compris et ce dont ses successeurs ne se sont rendu aucun compte. Égarés par des rêves de grandeur, ils ont recherché une alliance puissante et en sont finalement devenus les esclaves. En même temps qu'ils ont affaibli la Turquie, ils l'ont déconsidérée. En fin de compte, ils ont tourné contre elle la formidable coalition de l'Angleterre, de la Russie et de la France autrefois désunies par cette même question dJOrient qui les unit maintenant dans une entreprise où l'Empire turc a toutes chances de sombrer. Ce n'est pas de gaîté de cœur que les trois Puissances alliées s'y sont engagées ; mais elles ne pouvaient pas tolérer plus longtemps une politique de provocations où elles apercevaient distinctement l'Allemagne derrière la Porte. Elles ont dû faire ce qu'elles ont fait. Et il était temps qu'elles le fissent, car on commençait à dire un peu partout que, dans cette guerre, toutes les initiatives énergiques étaient du côté de l'Allemagne et de ses alliés. A leur tour, la France, l'Angleterre et la Russie portent la guerre chez l'ennemi.
Aussitôt, la diplomatie allemande s'est appliquée à inspirer des inquiétudes aux Puissances neutres qui gravitent autour de Constantinople. Que deviendrait
la grande ville, si l'entreprise des alliés réussissait? Ne tomberait-elle pas fatalement entre les mains de la Russie, et alors, que d'espérances seraient trompées ! que d'ambitions déçues ! que d'intérêts sacrifiés ! Le jour où les Turcs en seront chassés, Constantinople risque en effet de devenir une pomme de discorde en Orient, et de cette discorde tout l'Occident sentira inévitablement le contre-coup. A qui, en effet, reviendra Constantinople? On a dit que M.Sazonoff,dans le discours qu'il a prononcé à l'ouverture de la Douma, l'a revendiquée pour la Russie. Cette assertion devait faire naître ailleurs qu'à Petrograd des susceptibilités et des inquiétudes, et c'est bien pour ce motif qu'elle a été perfidement énoncée et répandue. Le gouvernement anglaisa été interrogé à ce sujet et sir Edward Grey a répondu, à la Chambre des Communes, qu'il n'avait rien pu trouver dans les comptes rendus du discours de M. Sazonoff d'où l'on pût inférer que la Russie avait l'intention d'occuper la Turquie d'une manière permanente. « La version que je possède, a-t-il ajouté, porte que les événements qui se déroulent sur la frontière russo-turque achemineront la Russie vers la réalisation d'importants problèmes économiques qui sont liés à son accès sur une mer ouverte. Ce sont là des aspirations avec lesquelles nous sommes en pleine sympathie.» Le temps est loin, en effet, où l'Angleterre posait en axiome de sa politique que la Russie ne devait pas avoir d'accès dans la Méditerranée. Les intérêts ne sont pas les mêmes, les politiques non plus. Il n'en est pas moins vrai que la question de Constantinople est une de celles qui troublent et enfièvrent le plus les imaginations et on comprend que la diplomatie allemande s'en empare pour la faire servir à ses vues.