‹ La guerre, 1914-1915Chapitre 61 sur 87 · LA MARCHE SUR CONSTANTINOPLE ET SON CONTRE-COUP DANS LES PAYS NEUTRES · texte numérisé non relu

LA MARCHE SUR CONSTANTINOPLE ET SON CONTRE-COUP DANS LES PAYS NEUTRES

Nous qualifions de hardie l'entreprise des alliés sur Constantinople : elle Test en effet, car elle est difficile, mais il faut croire que l'exécution en a été soigneusement étudiée et préparée et si on y rencontre des obstacles, on n'y trouvera pas de surprises. Dès que la première nouvelle s'en est répandue, l'impression a été vive et profonde dans le monde, car on ne s'y attendait pas.

La Turquie, qui, sous l'impulsion de l'Allemagne, avait pris l'offensive sur les frontières de l'Arménie et de l'Egypte, n'avait pas prévu que sa capitale serait bientôt en danger. Elle comptait que, l'Allemagne étant venue prendre position à côté d'elle avec son armure étincelante, comme s'exprimait naguère l'empereur Guillaume, ses ennemis terrorisés n'oseraient pas l'attaquer. C'est en quoi la Turquie s'est trompée. Elle s'est déjà relevée de bien des échecs, en y laissant toujours quelque lambeau de chair, c'est-à-dire de territoire ; elle a survécu à bien des fautes, en y perdant chaque fois un peu de ce qui lui restait de considération politique; elle a durement expié chacune de ses erreurs; mais jamais jusqu'ici elle n'avait été exposée à un péril aussi grand que celui qui la menace. Elle sent comme un vent de mort passer sur sa tête. Dans le cours du dernier siècle, il s'en est quelquefois fallu de peu que la débâcle finale l'emportât en Asie. Sauvée alors par la France et l'Angleterre, elle se tourne aujourd'hui

contre ses sauveurs d'alors. Il est vrai que, depuis la guerre de Crimée, une nouvelle grande Puissance est venue au monde. Les fautes de la France, les négligences de l'Angleterre ont permis à PAJUmagne de se développer et de grandir jusqu'au point où eile s'est enivrée de sa force et a perdu son équilibre mental et moral. Elle n'a pas été la seule à éprouver cette influence malsaine d'une fortune acquise trop vite et dont elle a mésusé. Le mal a été contagieux et beaucoup d'autres nations, petites ou grandes, en ont éprouvé un éblouissement qui est devenu pour quelques-unes un aveuglement véritable.

Mais de toutes celles qui ont subi cette fascination étrange, aucune n'en a été plus profondément dominée et comme imprégnée que la Turquie. Adulatrice de la force matérielle, elle a cru que cette force s'était accumulée entre les mains de l'Allemagne et qu'il n'en restait plus que quelques débris entre celles de l'Angleterre, de la France et de la Russie. Cette vue prodigieusement simple et superficielle a fait de cruels ravages à Constantinople. Le sultan Abdul Hamid s'y est trompé le premier et on sait quels progrès il a laissé faire à l'Allemagne dans l'empire. Toutefois, c'est surtout depuis sa chute que ces progrès sont devenus effrayants. Le vieux Sultan avait le cœur craintif, poltron même, mais son intelligence politique étaitfine etsouple, ets'il laissait trop souvent pencher la balance, il s'arrangeait toujours pour qu'elle ne tombât pas définitivement du côté de l'Allemagne : il la redressait du côté des autres Puissances, en accordant à chacune d'elles des concessions qui étaient des compensations, et il maintenait ainsi une sorte d'équilibre. Sa politique était peut-être la seule qui convînt à la Porte dans sa décrépitude. Elle ne se maintenait que grâce à des

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