DEUX REPRÉSENTANTS DE L'EUROPE A WASHINGTON
LE COMTE BERNSTORF ET M. JUSSERAND
Nous avons parlé de la note singulière que le comte Bernstorf, ambassadeur allemand à Washington, a adressée au gouvernement américain.
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C'est lui-même un singulier ambassadeur. Nous en souhaitons beaucoup du même genre à l'Allemagne et, pour la beauté du fait, comme dit Alceste, nous aurions aimé à le voir opérer à Rome à la place du prince de Bûlow; mais l'Allemagne n'aurait pas osé l'aventurer sur l'ancien continent et elle a montré le cas qu'elle faisait du nouveau en l'y envoyant. Elle a cru que, s'il fallait être souple et fin avec les Italiens, il suffisait d'être brusque et dur avec les Américains. Malheureusement, le comte Bernstorf a dépassé la mesure, et il peut voir aujourd'hui les effets de son système d'intimidation. Au début de la guerre, l'opinion américaine était sympathique à l'Allemagne : il Ta retournée contre lui et contre son pays.
Il n'a plus pour soutiens aujourd'hui que les Allemands d'Amérique, qui, à la vérité, sont nombreux et ont la prétention insolente d'être un Etat dans l'Etat. En écrivant sa note telle qu'on la lui avait sans doute dictée de Berlin, — car le gouvernement impérial en a, depuis, accepté la responsabilité, — le comte Bernstorf a-t-il eu quelque vague sentiment de son inconvenance? On pourrait le croire, car il l'a qualifiée de mémorandum, parce qu'on répond à une note et non pas à un mémorandum : il voulait, par prudence, dispenser le gouvernement américain d'y répondre. Mais M. Bryan a tenu à le faire et on ne saurait trop l'en approuver. Note ou mémorandum, il a jugé que le nom ne faisait rien à la chose et que la chose méritait d'être relevée. «Gela paraît d'autant plus nécessaire, a-t-il dit, que le langage employé par votre mémorandum est susceptible de s'expliquer comme mettant en doute la bonne foi des Etats-Unis. » C'est un doute sous le poids duquel M. Bryan n'a pas voulu rester. Il a justifié
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l'exercice du droit de visite par des motifs qui étaient la plus sanglante critique des procédés de pirates des Allemands dans les mers anglaises. Ce droit, dit-il, « est absolument nécessaire pour prévenir toute confusion entre les vaisseaux neutres et ceux qui appartiennent à l'ennemi, et aussi toute méprise entre les cargaisons légitimes et celles qui ne le sont pas. » On ne saurait mieux dire, mais qu'importe aux Allemands? Ils ont renoncé à toute distinction entre belligérants et neutres, entre les cargaisons légitimes et la contrebande de guerre et ils tirent indifféremment, aveuglément dans le tas, comme s'ils voulaient être plus sûrs d'atteindre l'ennemi en frappant tout le monde à tort et à travers. Ajoutons que ces mêmes hommes qui violent outrageusement les principes les mieux établis du droit des gens lorsqu'ils y trouvent une gêne poussent des cris d'orfraie et deviennent les plus pédants des juristes dès qu'on ne les observe pas minutieusement envers eux. Mais leur prétention la plus exorbitante est de vouloir interdire aux Américains de faire le commerce des armes avec les Alliés, parce qu'ils ne le font pas avec eux. Ils voient là une violation de la neutralité! A son tour, M. Bryan a invoqué les principes du droit. La mer est libre, elle n'appartient à personne et tout le monde a le droit de s'en servir pour envoyer à ses risques et périls à qui il veut des marchandises de toute nature. Si les Américains n'en envoient pas aux Allemands, c'est qu'elles seraient arrêtées en route et n'arriveraient pas à leur destination, Mais pourquoi les Allemands ne rendent-ils pas la pareille aux marchandises destinées aux Alliés ? Est-ce la faute de l'Amérique si leurs navires restent cachés dans les ports, les fleuves et les canaux de l'Empire au lieu d'exercer, eux
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aussi, en pleine mer, le droit de visite avec toutes ses suites? En somme, l'Allemagne exige de l'Amérique d'interdire à l'Angleterre et à la France d'user de leurs flottes, parce que l'Allemagne s'interdit à elle-même d'user de la sienne. Jamais on n'aurait vu une pareille violation de la neutralité par le changement et le renversement arbitraires des forces en présence. Le comte Bernstorf n'a pas pu échapper à la réponse qu'il méritait : il l'a reçue sans rien dire et l'a envoyée à Berlin, où on la médite encore en ce moment.
Nous avons à Washington un ambassadeur qui, heureusement pour lui et pour nous, n'a aucun point de ressemblance avec le comte Bernstorf. Connaissant bien les Américains, il les aime, les respecte et n'aurait jamais eu l'idée de les soumettre à la propagande à haute pression au moyen de laquelle le comte Bernstorf,doublé de M.Dernburg, a essayé de violenter leur conscience en égarant leur raison. Mais la raison et la conscience des Américains sont également solides : le plus sûr est de se garder de les heurter. Ce procédé a réussi à M. Jusserand et il a pu, dans un discours prononcé au banquet de la Société des « Filles de la révolution américaine », tenir un langage aussi éloigné que possible de celui du comte Bernstorf dans son mémorandum désormais historique. Après avoir rappelé que le problème dont l'Europe cherche en ce moment la solution est le même que l'Amérique a résolu au moment de sa Révolution, — à savoir celui de la liberté humaine, — il a rendu hommage à l'attitude des Etats-Unis. « Ils se sont, a-t-il dit, comportés dans la crise européenne d'une façon qui commande le respect et la gratitude du monde. En France, nous avons appris à connaître le cœur américain,
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fait de l'or le plus pur. Je suis heureux d'exprimer les remerciements de la France pour la générosité de l'Amérique neutre. »
L'Amérique a mérité cet éloge par l'ensemble de sa politique ferme, correcte, vraiment neutre en effet; mais le comte Bernstorf et le pays qu'il représente si dignement se sont mis dans l'impossibilité de s'y associer jamais.