LES IDÉES DE M. VÉNIZELOS
sait courir à tous ses voisins est-il conjuré, dissipé? Ille sera dans la pensée du gouvernement hellénique par les deux conditions suivantes, qu'il met encore à son action militaire: « L'alliance devra survivre à la guerre, afin de permettre à la Grèce d'organiser ses nouveaux territoires et d'en assurer la défense contre toute agression. Les puissances alliées devront accorder à la Grèce des garanties contre tout danger du côté bulgare. » Rien de plus simple, on le voit : le danger bulgare est supprimé pour la Grèce par l'intervention et la garantie des Puissances. Dès lors, à quoi bon faire une concession quelconque à la Bulgarie? On ne lui en fera donc aucune et, si elle regimbe, les Puissances alliées se chargeront de la mettre à la raison.
C'est une responsabilité assez grave que les Alliés prendraient là ; mais, pour aujourd'hui, nous ne chercherons pas à en prévoir les effets et n'en discuterons pas l'opportunité. La situation générale est encore trop confuse pour que nous nous engagions sur des données aussi incertaines. Et, remarquonsle, la Bulgarie est le seul pays des prétentions duquel on ne parle pas. Peut-être hésite-t-elle encore à les énoncer et continue-t-elle de peser méthodiquement dans sa balance de précision les chances de succès des deux groupes engagés dans la guerre. Un fait toutefois doit la frapper comme il frappe tout le monde : c'est qu'un de ces deux groupes est à la veille de rencontrer des concours nouveaux, nombreux, importants, pendant que l'autre reste stationnaire et ne peut même pas réparer ses pertes. Un tel fait est très éloquent; il vaut mieux que tous les arguments diplomatiques et le roi Ferdinand est homme à en apprécier la portée. Hier encore, son ministre, M.Radoslavof, déclarait très haut, et même
L'INTERVENTION IMMINENTE DE L'ITALIE
sur un ton qu'il affectait de rendre péremptoire, que la Bulgarie ne sortirait pas de la neutralité et que rien ne justifierait de sa part une décision contraire. Mais qui sait? Depuis lors, c'est-à-dire depuis quelques jours, il s'est passé bien des choses. Le sentiment de la Bulgarie pourrait changer. S'il est vrai, comme les journaux l'assurent, que l'argent promis sur l'emprunt ne soit pas encore venu de Berlin, non plus que les munitions de guerre qui devaient raccompagner, cela prouve qu'en Allemagne on compte moins sur la Bulgarie qu'on ne le faisait il y a deux mois. Et, s'il en est ainsi, ce n'est pas sans quelque raison.
Le vent qui souffle est, en effet, de plus en plus favorable aux Alliés. L'intervention prochaine des Italiens est une conséquence de cette situation générale et, à son tour, elle devient une cause active propre à amener des adhésions nouvelles. Personne ne croira que l'Italie soit venue au secours d'une cause perdue. Ce genre de dévouement est passé de mode, et les guerres sont aujourd'hui trop sérieuses pour qu'il le redevienne jamais. La guerre actuelle en particulier est une guerre à mort ; les pays qui y prennent part jouent leur existence ; vaincus, quelques-uns risquent de disparaître de la carte du monde et tous resteraient affaiblis et presque anéantis pour longtemps. On comprend que ceux qui se décident à courir des chances aussi tragiques hésitent à le faire, calculent les probabilités, fassent une enquête approfondie de la situation avant de s'y jeter l'épée à la main. Ils ont raison de ne vouloir s'engager qu'à bon escient ; mais aussi, quand ils s'engagent, leur détermination réfléchie a une signification de confiance absolue. Cette confiance, nous l'éprouvions et même elle grandis-
LE COMTE BERNSTORF ET M. JUSSERAND
sait chez nous tous les jours ; mais, nous n'avions pas encore réussi à l'inspirer suffisamment aux autres, à ceux qui, embusqués dans la neutralité comme dans un refuge, consultaient le ciel, sondaient Phorizon, regardaient d'où venaient les nuages et s'ils s'amoncelaient ou se dissipaient. La confiance est venue à l'Italie. C'est un sentiment spontané qu'aucun argument ne suffit à faire naître et dont la conscience seule connaît le secret, sentiment contagieux d'ailleurs, et qui travaille en ce moment pour les Alliés. Les mois d'hiver sont finis; ils ont pesé sur la guerre en l'immobilisant dans les tranchées ; ils en ont ralenti le cours; ils ont empêché d'autres éléments d'y entrer. Cet acte, qui a paru long, est fini et un autre commence. Que sera-t-il ? Il y a eu trop d'imprévu dans cette guerre, pour que nous ne nous défiions pas même des pronostics les mieux établis. Mais le nombre des Alliés s'accroît pendant que celui des Austro-Allemands diminue. Des entreprises qu'il a fallu suspendre, comme celle des Dardanelles, sont vigoureusement reprises. L'activité augmente dans nos armées. Et ce sont là des symptômes fortifiants.