DE M*1" L'ÉVÊQUE DE VERSAILLES
nos villages les plus humbles et les plus réfractaires en apparence au sentiment religieux. Les Évêques ont donné le signal et les populations ont suivi.
On prie dans les églises et l'on prie dans les familles pour le pays menacé, pour les soldats qui sont au combat, pour les blessés, pour les prisonniers, pour les morts. Sauf les exceptions prévues et inévitables, la France entière est en prière.
La France n'est pas un peuple ordinaire. Elle a des retours et des rebondissements inattendus. Elle est catholique de naissance, de vocation, de tempérament, d'atavisme et d'hérédité. Elle a traversé plus d'une fois dans sa longue histoire des crises d'apostasie; ces crises ont été souvent très aiguës, elles n'ont jamais été mortelles. A la première occasion, au premier danger, la France se retrouve telle qu'elle est née et telle qu'elle a grandi. Il semble que sans le catholicisme la France ne saurait se continuer ellemême.
Ne vient-elle pas de donner une preuve éclatante de sa vitalité religieuse? Eu l'espace de quelques mois, un déplacement de forces morales s'est produit à l'actif de la religion. La conscience nationale a repris soudainement son orientation normale, qui est l'orientation catholique. D'un jour à l'autre il y a eu quelque chose de changé dans notre cher pays qui s'est retourné vers Dieu, après l'avoir trop longtemps méconnu.
Cependant, ne nous faisons pas illusion : il faudra du temps avant que l'esprit chrétien pénètre et renouvelle tous les degrés de la hiérarchie sociale, avant que soit éliminé de notre sang tout le virus anticlérical qui nous empoisonne depuis un tiers de siècle, avant que soient baignées et assainies par la sève religieuse toutes les parcelles de la nation. Prêtres et fidèles, acceptons avec toutes ses difficultés et dans toute son envergure notre devoir patriotique. Nous avons, dès maintenant, une France parfaitement unie. Préparons une France parfaitement catholique. Nous y
280 RÉPONSE DE L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE DE PARIS arriverons peu à peu à force d'abnégation et de sainteté, avec la grâce de Dieu et la collaboration de tous les hommes de bonne volonté.
Réponse de l'Université catholique de Paris au manifeste des représentants de la science et de l'art allemands.
Quatre-vingt-treize « représentants de la science et de l'art allemands », ainsi qu'ils se qualifient eux-mêmes, ont adressé « un appel au monde civilisé » pour justifier les Allemands, et de la guerre qu'ils ont déclarée, et de la manière dont ils la font. « Il n'est pas vrai, disent-ils, que l'Allemagne ait provoqué cette guerre. 11 n'est pas vrai qu'elle ait violé criminellement la neutralité de la Belgique. Il n'est pas vrai que ses soldats aient porté atteinte à la vie ou aux biens d'un seul citoyen belge, sans y avoir été forcés par la rude nécessité d'une défense légitime. Il n'est pas vrai que ses troupes aient brutalement détruit Louvain. Il n'est pas vrai qu'elle fasse la guerre au mépris du droit des gens. Ses soldats ne commettent ni actes d'indiscipline, ni cruautés. Il n'est pas vrai que la lutte contre ce qu'on appelle le militarisme allemand ne soit pas dirigée contre Ja culture allemande, comme le prétendent nos hypocrites ennemis. » Ils demandent qu'on les croie, car leur voix est « la voix de la vérité » .
Parmi les signataires du manifeste, nous avons relevé avec une douloureuse surprise les noms de quelques théologiens et professeurs attachés par leurs croyances à la religion catholique. Aussi, nous croyons accomplir un
devoir de notre fonction en formulant ici notre très expresse protestation contre les assertions de principes et de faits que les professeurs allemands ont cru pouvoir cautionner de leur signature et, en notre qualité de professeurs à l'Université catholique de Paris, au nom des Facultés de Théologie, de Philosophie, de Droit canonique et civil, de Lettres, de Sciences, groupées en cet établissement d'enseignement supérieur, nous affirmons que ces assertions sont contraires à la vérité et doivent être rejetées.
Nous ne rechercherons pas si cette protestation des représentants de la science et de l'art allemands est une œuvre d'art. Il est sûr qu'elle n'est pas une œuvre de science. La passion et le préjugé s'y montrent à découvert, excluant tout esprit critique. Ce que disent « les ennemis » ne saurait être que « calomnies, mensonges, hypocrisie ». Seuls les documents d'origine allemande méritent créance. Il faut poser en principe, malgré le démenti des faits les plus palpables, que les soldats allemands ne commettent c ni actes d'indiscipline, ni cruautés ». Il est impossible qu'ils aient fusillé des vieillards et des prêtres désarmés, souillé ou mutilé de pauvres innocents; quand on ne peut nier les faits, comme la violation de la neutralité belge, l'incendie de Louvain ou de Senlis, le bombardement de la cathédrale de Reims, on rejette la faute sur les victimes. Pour preuve, l'affirmation des signataires doit suffire : leur voix n'est-elle pas c la voix de la vérité » ?
Eh bien, non ! Votre voix est celle de l'erreur, d'une erreur que nous nous refusons à croire volontaire.
Et, pour prouver ce que nous affirmons, nous nous appuyons, nous, sur les documents diplomatiques publiés par les diverses puissances, sur des enquêtes conduites avec le plus grand souci de l'exactitude, sur ce que nous avons vu de nos yeux, documents qui établissent d'une façon péremptoire que l'Allemagne a prémédité la guerre et a fait échouer toutes les tentatives de conciliation ;
282 RÉPONSE DE L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE DE PARIS enquêtes et constatations qui nous donnent le droit de protester de toutes nos forces, à la face du monde, contre les actes abominables par lesquels l'armée allemande a fait reculer la civilisation jusqu'aux invasions des barbares.
Bombarder des villes ouvertes; détruire systématiquement les usines et les habitations, soit en les bombardant sans nécessité militaire, soit en les incendiant méthodiquement avec des pulvérisateurs ou des pastilles fulminantes préparées à l'avance ; lancer du haut des ballons sur les quartiers pacifiques des villes ouvertes des bombes qui blessent ou tuent des femmes et des enfants ; contraindre des non-combattants et des femmes à marcher en tête des colonnes assaillantes afin de paralyser la résistance de l'adversaire ; prendre des otages par centaines et les rendre responsables de violations du droit des gens dont ils sont entièrement innocents et qui, le plus souvent, ne peuvent être reprochées à aucun citoyen ennemi, puisque, ou bien elles sont totalement imaginaires, ou bien elles ne sont que le moyen suprême de légitime défense d'une population victime des pires attentats; fusiller ou emprisonner des prêtres qui n'ont d'autre tort que d'être les chefs moraux du peuple catholique, et des maires qui, scrupuleusement respectueux des lois de la guerre, se bornent à défendre leurs concitoyens contre les violences injustes et les pillages; usurper le drapeau de la Croix- Rouge pour transporter des soldats et des munitions, et bombarder au contraire les hôpitaux et les ambulances de l'ennemi couverts de ce drapeau protecteur ; porter clandestinement les armes et déguiser en femmes des soldats qui ont caché leur fusil sous les plis de leurs jupons; lever les bras pour faire signe qu'on se rend et fusiller à bonne portée les soldats qui approchent sans méfiance ; employer des balles dum-dum et des balles explosibies d'un poids inférieur à 400 grammes; achever les blessés; couvrir la haute mer de mines automatiques de contact qui « ne
deviennent pas inofïensives dès qu'elles ont rompu leurs amarres », et qui, par suite, exposent aux pires dangers la navigation pacifique : tous ces méfaits, dont V autorité militaire doit nécessairement accepter la responsabilité, sont des violations manifestes de la loi des nations. On n'a pu justifier pour les excuser d'aucune provocation et le belligérant qui les a commises s'est déshonoré lui-même.
Le droit moderne de la guerre, chrétien dans ses origines, repose tout entier sur deux principes essentiels : le principe de la distinction entre les combattants et les noncombattants ; l'affirmation que la guerre n'autorise pas le belligérant à faire à l'ennemi le plus de mal possible par tous les moyens possibles. Notre implacable ennemi se met en révolte ouverte contre ces deux règles primordiales, et il est douloureux de constater que cette révolte n'est que le développement logique de son attitude au début des hostilités. Va-t-il pas commencé la guerre en violant la neutralité de deux pays, le Luxembourg et la Belgique, dont il devait, par convention expresse, garantir l'indépendance et l'intégrité? Prétendre qu'il n'a fait que nous devancer, n'est-ce pas chose monstrueuse, alors que l'événement n'a que trop prouvé que notre frontière du Nord n'avait pas même été mise en état de supporter le premier choc de l'ennemi et que toutes nos armées étaient à l'Est?
De tels actes violent non seulement la loi humaine, mais la loi religieuse, car l'Église, à travers les âges, a, dans sa morale, déterminé les conditions de la légitimité de la guerre et les maximes qui s'imposent à la conscience des belligérants. Il appartient à des professeurs catholiques de rappeler que, dès le dixième siècle, l'Eglise, par la belle institution de la Paix de Dieu, poussa la première, — et avec quelle vigueur, — l'humanité vers l'acceptation de cette « discipline de la violence » qui fut pour elle un des progrès les plus méritoires et les plus bienfaisants. Déjà, à cette époque, les conciles de Charroux et de Narbonnc proclamaient que les clercs, les vieillards, les femmes, les