‹ La guerre allemande et le catholicisme--Chapitre 5 sur 37 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Le livre que nous présentons au public est un livre de propagande française. Il s adresse surtout aux catholiques des pays neutres.

Beaucoup parmi eux, nous le savons et nous en souffrons, jugeant d'après certains actes extérieurs que nous sommes les premiers à déplorer, se sentent inclinés à croire que la France a cessé d'être une nation chrétienne et catholique ; trompés aussi par les déclarations intéressées et, nous le démontrerons, peu véridiques, de nos adversaires, ils s imaginent que V Allemagne et l'Autriche, devenue, hélas! la satellite de l Allemagne, représentent dans le monde la cause de l'ordre, de l'autorité, de la religion, et que leur victoire serait, plus que la nôtre, favorable aux intérêts sacrés du catholicisme.

Prétendons-nous faire violence à l'opinion des

neutres? Assurément non : l'entreprise serait (Tailleurs aussi ridicule que vaine.

Les catholiques des pays neutres sont des liommes de bonne Joi, intelligents, amis du bien, qui ne demandent qu'à être éclairés, pour se prononcer suivant la justice.

Cest cette lumière que nous avons le désir de faire briller à leurs yeux : très simplement et très sincèrement, nous soumettons à leur impartial et libre examen quelques faits et quelques considérations.

Qui sommes-nous pour agir ainsi et quelle est notre autorité?

Nous sommes des catholiques français qui apportons à nos/rères des pays neutres le témoignage des plus respectés, des plus éclairés, des mieux informés parmi nous : témoignage de deux cardinaux et de plusieurs évêques, qui ne parlent point au nom de la hiérarchie catholique, — ils ne prétendent pas l'engager, — mais au nom de ce qu'ils savent et de ce qu'ils ont vu, car tous, à l'exception du vénérable archevêque de Paris, ordinaire du lieu où paraît ce livre, sont les évêques des régions envahies par l'ennemi; témoignages d'académiciens qui représentent l'élite de la pensée française, et qui, vivant dans ce centre parisien oh viennent aboutir toute idée, toute information, parlent, eux aussi, en connaissance de cause; témoignage de sénateurs, de députés, qui sont moins les hommes d'un parti politique que les

défenseurs attitrés de la religion au Parlement ; témoignage de membres éminents de nos assemblées parisiennes, Conseil général et Conseil municipal; témoignage enfin de publicistes qui, tous, ont mis leur plume au service de l'Eglise.

Pas plus que le concours de personnalités qui, bien que catholiques, apparaissent surtout comme des politiques, nous n'avons sollicité celui d'hommes dignes de la plus haute estime et qui sont pour nous les plus précieux des alliés.

Pour constituer notre comité et pour écrire ce livre, nous n'avons voulu que des catholiques avérés, afin qu'ils fussent en droit de dire : « Nous savons ce qu'est la doctrine catholique et ce qu'elle exige, quelles sont les idées dont elle veut assurer le règne, quels sont les actes quelle défend même en temps de guerre. — Eh bien ! regardez : voyez ce que Jait V Allemagne et voyez ce que fait la France. — Voyez si, par la doctrine de ses intellectuels, par sa façon de conduire la guerre, par les actes de ses chefs et de ses soldats, V Allemagne ne se manifeste pas, en dépit des déclarations religieuses de son souverain, comme l'adversaire théorique et pratique du catholicisme, souvent même de tout christianisme. — Jetez d'autre part un regard sur les services rendus à la foi catholique par la nation française, dans le passé et dans le présent; considérez aujourd'hui même l'attitude de ses prêtres, de ses soldats, de la

majeure partie de ses habitants, et voyez si cette nation n'est pas plus fidèle à l'Eglise, votre mère comme la nôtre, que V Allemagne du Kaiser « l'ami de Luther ».

Tout cela, nous le disons avec conviction, mais sans passion, ni haine. Nous aimons ardemment notre patrie, mais nous sommes les enfants dévoués de l'Eglise catholique ; nous ne voudrions, sous nul prétexte, contribuer à déchirer sa « robe sans couture ». Ce n'est pas travailler à cette œuvre néfaste que de faire appel à l'espiit de justice de tous nos jrères en Jésus- Christ.

Au nom du Comité de propagande et des auteurs du livre,

Alfred Baudrillart,

Vicaire général de Paris, Recteur de V Université catholique.

20 Juillet 1915.

Depuis que ces pages ont paru, elles ont été violemment incriminées en Allemagne et dénoncées au Pape et à V Empereur comme une « œuvre de haine », incompréhensible de la part des Catholiques français...

Cette « œuvre de haine » 11 est en réalité qu'un acte de défense aussi légitime que naturel. Dans leurs discours, leurs sermons, leurs journaux, leurs revues, leurs livres, par tous les moyens dont ils disposentvles Allemands — et, hélas! les Catholiques allemands — n'ont cessé de proclamer dans le monde entier que la France est un peuple d'athées, un peuple en pleine décadence, un peuple pourri : « France is decayintï, rotting, » lisait-on hier encore dans une pieuse revue (The Christian Family, des lîli. PP. Missionnaires du Verbe Divin (de Steyl), de Techny, lll., Etais- Unis).

Condamnée par Dieu, cette France est évidemment destinée à disparaître. File doit être remplacée

sur son propre territoire, dans ses colonies et par le reste du inonde, où s'étend encore son influence, par la vertueuse et puissante Allemagne, élue de Dieu pour imposer sa kultur aux peuples inférieurs. C'est ce que montre très bien, armé de tous les textes de V Ecriture, l'excellent DT Norbert Peters, professeur de théologie à Paderborn, dans son ouvrage Der Krieg des Herrn (Paderborn, i()i4. Druck und Yerlag der Bonifacius-Druckeiei). Comme « les Egyptiens et les Amalécites, les Moabites et les Cananéens, les Philistins et les Assyriens, les Babyloniens et les Syriens » , nous devons tous être passés au fil de l'épée : place au Peuple de Dieu !

A ces appels, qui ne semblent pas inspirés par une violente charité chrétienne, nous prenons la liberté de répondre que la France n'est pas aussi « finie » qu'on le proclame, et que V Allemagne est peut-être un peu moins pure qu'elle ne se donne...

Catholiques français, nous nous défendons, sans haine comme sans crainte : c'est notre droit, et c'est aussi notre devoir.

Il y aurait tant à dire, et en si peu d'espace, sur les lois chrétiennes de la guerre par rapport au but de cet ouvrage, que je devrai souvent me borner à une sèche analyse du sujet et réserver un grand nombre des développements pour une étude plus complète.

J'espère cependant que ces lignes ne seront pas tout à fait inutiles.

Il m'est doux de songer que j'écris pour des catholiques, pour des frères, séparés de nous par des frontières et peut-être par des océans, mais avec lesquels nous nous sentons, — dans toute la force surnaturelle de ce terme magnifique, — en pleine communion de pensée et 'de cœur sur tout ce qui touche à la foi, c'est-à-dire au plus profond de l'âme et au meilleur de la vie.

Dieu aidant, je serai impartial, ce qui ne veut pas dire neutre. Les catholiques des pays jusqu'ici épargnés par la guerre sont neutres politiquement et nationalement. Mais nul d'entre eux, nul tout au moins de ceux qui peuvent examiner et réfléchir, ne peut ni ne doit, dans sa raison d'homme et dans sa conscience de catholique, être neutre, s'il veut être impartial.

Etre impartial, ce n'est point se refuser obstinément

par là, aux règles que dicte à l'homme sa conscience, à prendre parti, fût-ce entre le crime et l'innocence. Être impartial, c'est être affranchi de tout esprit de parti. C'est donc ne prendre parti que pour la vérité et la justice, mais c'est prendre parti pour elles, où qu'elles soient, et quoi qu'il arrive. À vrai dire, telle est la première et la plus essentielle des lois chrétiennes de la guerre, et cette loi atteint les spectateurs du grand drame non moins que ceux qui y sont jetés, comme nous, à plein corps et à plein cœur.

En ce qui me concerne, pour être fidèle à cette loi, je n'aurai point, grâce à Dieu, à oublier que je suis Français. Il me suffira de penser et d'écrire en honnête homme et en prêtre, les règles de la probité scientifique étant celles mêmes de la conscience catholique et sacerdotale.

En n'insroquant que des principes incontestés et des faits hors de doute, j'essaierai donc de résumer brièvement : 1° les lois chrétiennes de la guerre ; 2° les actes allemands contraires à ces lois et les doctrines allemandes qui suppriment et détruisent ces lois, et vont à instaurer dans le monde une conception nouvelle, profondément antichrétienne, de la guerre.

La conclusion indiquera comment doivent s'orienter les désirs et les espoirs des catholiques.

Résumé des lois chrétiennes de la guerre.

Ni l'Evangile ni l'Eglise n'ont formulé, à proprement parler, de lois spéciales concernant la guerre. Pour la conscience catholique, la guerre n'est qu'un cas particulier de la morale universelle, et la Révélation chrétienne n'ajoute en ce point aucun précepte positif et spécial à la loi naturelle, au droit naturel : entendez

c'est-à-dire sa raison et sa volonté quand elles se soumettent et se conforment, en droiture, à l'ordre naturel et normal des choses, expression de la volonté de Dieu.

C'est une doctrine étrange, mais significative, que celle qui fut insinuée par le Dr Rommel, lorsqu'il écrivait, il y a une trentaine d'années, ces lignes en un sens prophétiques :

« La politique des races est impitoyable (1)... Quand une nation grossissante en coudoie une autre plus clairsemée, qui par suite forme centre de dépression, il se produit un courant d'air, vulgairement appelé invasion, phénomène pendant lequel le Code civil est mis de côté (2). »

Le Code civil, pratiquement, c'est la morale, et il la contient. Ainsi, en temps de guerre, la morale serait purement et simplement suspendue. Le cambrioleur, lui aussi, quand il se décide à faire un coup, met provisoirement la morale de côté. Théorie logique d'ailleurs, pour qui ne voit dans la morale qu'une règle purement subjective, donc dépendante de l'individu ou de la nation dont il s'agit, — purement relative, donc variable au gré des circonstances.

Telle n'est pas la morale catholique. Son caractère essentiel, c'est précisément de fixer des règles objectives, absolues, immuables, qui n'émanent ni ne dépendent de la conscience individuelle, ou môme nationale, à laquelle elles s'imposent ; règles divines, puisqu'elles ne sont que la traduction de la volonté de Dieu, Créateur et Maître souverain, volonté manifestée, soit par

(1) Dr Rommel. Au pays de la revan&he, librairie Stapelmohr, 1880, p. 259.

(2) Ibid, p. 221. Quelle que soit la personnalité de l'auteur, l'ouvrage fut applaudi par les Allemands, qui s'y reconnurent.

4 LES LOIS CHRETIENNES DE LA r.UERRE

l'ordre naturel des choses que connaît la raison humaine, soit par la Révélation chrétienne.

Mais si haute et si rigide qu'elle soit, ou plutôt précisément parce qu'elle sait reconnaître et imposer l'absolu, la morale catholique est en même temps tout imprégnée de bon sens, toujours issue de la réalité positive, toujours appuyée sur le terrain solide des faits, ennemie acharnée de l'utopie et du rêve qui sont la caricature et la contrefaçon de l'idéal. La morale catholique ne croit pas au progrès indéfini et illimité de l'espèce humaine ; elle condamne les prometteurs de paradis retrouvés ici-bas. Elle enseigne que, jusqu'à la fin des temps, tout fils d'Adam, en naissant, apportera avec lui la nature humaine telle qu'il l'a héritée de son premier père, c'est-à-dire une nature imparfaite, capable de bien avec le secours de Dieu, mais toujours bornée, faible, faillible et trop aisément portée au mal. Elle enseigne donc que l'humanité gardera toujours au plus profond d'elle-même le germe indestructible de toutes les guerres. « D'où viennent les guerres? », demande aux premiers fidèles l'apôtre saint Jacques. Et il répond : « N'est-ce pas de là, de vos concupiscences, qui mettent le principe de la guerre dans vos membres mêmes (1) ? »

Par suite, la morale catholique enseigne que les nations, comme les individus et les familles, auront toujours à se prémunir contre les malfaiteurs ; et que le précepte du Décalogue : « Tu ne tueras point, » par le fait même qu'il condamne l'agresseur, permet à l'attaqué de se défendre et lui ordonne de défendre ce dont il a la charge, tout précepte particulier étant, de sa

(1) Jacob., it, 1.

nature, subordonné au précepte général de la charité et de l'ordre dans la charité.

La morale catholique enseigne, après Jésus-Christ, que le père de famille, et, par conséquent, le chef d'État, à qui incombe le ministère agrandi d'un père de famille, doit veiller pour empêcher le voleur de venir la nuit percer la muraille de sa maison (1). Inutile de préciser dans quelle attitude il doit être prêt à recevoir le voleur.

La morale catholique répète, après Jésus-Christ, cet avertissement qui sera toujours opportun : « Quand le fort armé garde son seuil, c'est alors que ce qu'il possède est en paix (2). »

La morale catholique n'a pas cessé d'enseigner ce qu'enseignait le précurseur du Christ aux soldats qui l'interrogeaient sur ce qu'ils devaient faire. Il ne leur ordonnait point de quitter le métier des armes, mais leur disait : « N'usez de violences envers personne, ne faites point de calomnie et contentez-vous de votre paye (3). » Pas de violences envers les non-combattants, pas de fausses et hypocrites accusations contre les habitants d'une ville ou d'un village, pour avoir le prétexte de piller et de détruire, de maltraiter ou de massacrer". Ainsi expliquent les commentateurs. On voit combien ces « lois chrétiennes de la guerre » sont actuelles, et on devine ce que dirait aujourd'hui Jean- Baptiste à certains « sycophantes » pillards et sanguinaires : c'est le mot de saint Luc.

Mais si nous voulons trouver dans l'Evangile le résumé lumineux des lois chrétiennes de la guerre, écoutons Jésus-Christ reprocher aux Pharisiens de faire

(1) Matth., XXIV, 43.

(2) Luc, XI, 21.

<3 Luc, III, 14.

0 LES LOIS CHRETIENNES DE LA (ilJERRE

coRsister leur religion en des prières ostentatoires, en des gestes orgueilleux, en de vaines parades, et de négliger ce qui est le principal, l'essence même de la loi : Rcliquistis quse graviora sunt legis.

Recueillons ces paroles, c'est tout l'Évangile en substance : « Vous omettez le principal de la loi : la justice, la pitié, la droiture, judicium et misericordiam et fidem. » Ainsi parle Jésus dans saint Matthieu (1). Saint Luc met tout en deux mots : la justice et la charité de Dieu, judicium et caritatem Dei (2). En réunissant les deux textes, nous trouvons, formulés d'une façon saisissante, les préceptes essentiels de la doctrine évangélique et ces préceptes se trouvent être tout particulièrement les lois chrétiennes de la guerre : la justice, la droiture, la pitié, le tout basé sur la charité divine, c'est-à-dire sur l'amour du vrai Dieu pardessus toutes choses, puis sur l'amour de chacun, de chaque chose à sa place, à son rang, « selon l'ordre », dans la perspective de Dieu.

Dans cet ordre de la charité, dans cette hiérarchie des objets vers lesquels se porte notre amour, selon des rayons dont le prolongement aboutit toujours à Dieu, la patrie a sa place de choix. Nous touchons ici au fondement, trop peu connu, de la théologie du patriotisme; je dois l'indiquer, car ce principe de nos devoirs envers la patrie est aussi celui des lois chrétiennes de la guerre.

Bossuct a écrit dans sa Politique tirée de ï Écriture sainte : « La société humaine demande qu'on aime la terre où Ton habite ensemble; on la regarde comme une mère et une nourrice commune ; on s'y attache, et

(1) Matth., XXIII, 23.

(2) Luc, XI, 42.

cela unit. C'est ce que les Latins appellent charitas patrii soli, l'amour de la patrie, et ils la regardent comme un lien entre les hommes. Les hommes, en effet, se sentent liés par quelque chose de fort, lorsqu'ils songent que la même terre qui les a portés et nourris, étant vivants, les recevra en son sein, quand ils seront morts. C'est un sentiment naturel à tous les peuples. »

Brunetière, citant cette belle page dans une conférence qu'il faisait à Marseille en 1896, sur Vidée de patrie, ajoutait :

« Certes, Bossuet a raison, et vous croiriez qu'en effet il raisonne... Mais pourquoi se sentent-ils liés par quelque chose de fortl de plus fort que leur intérêt? de plus fort que leurs passions? C'est ce que Bossuet ne nous a point dit, ni personne; et c'est peut-être ce qu'on ne saurait dire. »

Brunetière se trompait, et il lui manquait d'avoir lu saint Thomas d'Aquin. A la vertu humaine de patriotisme, charitas patrii soli, le grand Docteur donne son nom chrétien, la « piété patriotique », et avec une aisance et une profondeur étonnantes, il rattache, à travers les âges, par l'intermédiaire de saint Augustin et de saint Ambroise, la pensée chrétienne à la pensée antique de Cicéron et d'Aristote.

Nous avons tous trois créanciers principaux, dit en substance saint Thomas : à chacun d'eux nous devons, de façon diverse, notre être et le gouvernement de notre être; chacun d'eux, à un titre spécial, est à notre égard principe d'être et de direction vitale ; chacun d'eux est pour nous, à sa manière, auteur et providence. Et c'est pourquoi à ces créanciers, et non à d'autres, nous devons un culte particulier fait d'estime, de respect, d'obéissance et d'amour, un culte réglé selon

l'excellence de chacun et la grandeur des bienfaits que nous tenons de lui. Ces trois créanciers sont Dieu, notre famille et notre patrie. Le culte que nous devons à Dieu s'appelle la religion ; le culte que nous devons à la famille et à la patrie s'appelle la piété. Sans Dieu, nous ne serions rien ; sans notre famille et sans notre patrie, nous ne serions pas ce que nous sommes; notre être n'aurait ni la constitution, ni les dons, ni les qualités, ni le tempérament, ni la vie propre, la direction, le mouvement, la valeur et la beauté qu'il a. Et comme la patrie n'est que le développement historique et normal de la famille, nos devoirs envers notre patrie sont une extension de nos devoirs envers notre famille, marqués dans le quatrième commandement de Dieu. Au reste de l'humanité nous ne devons pas le même culte de piété qu'à la famille et à la patrie, parce que le reste de l'humanité n'a point sur nous, comme la famille et la patrie, droit d'auteur et de providence (1).

En d'autres termes, la patrie, la société nationale, est, avec la famille et après elle, la seule société vraiment nécessaire à l'homme, la seule imposée par la nature. Toutes les autres sont plus ou moins facultatives, toutes

(1) Dans cet alinéa, j'ai à la fois résumé et commenté la doctrine sur la piété patriotique, exposée par saint Thomas dans la Somme tbéologiquo. Voici les principaux textes : « Homo efûcitur dlvcrsimode aliis debitor, sccundum corum diversam excellenliam et divevsa beneûcia ab cis suscepta. In utroque autem Deus summum obtinct locum, qui et exccllentissimus est, et est nobis essendi et gubernationis primum principium ; secundario vero nostri esse et gubernationis principin sunt parentes et patria, a quibus et in qua nati et nutriti sumus. El ideo post Deum est homo maxime debilor parentibus et patrias. Unde sicut ad religioncm pertinet cultum Deo exhibere, ita secundario gradu ad pielatem pertinet exbibere cultum parentibus et patrise. i> (l"-2", CI, 1, c.) « Per boc quod sumus nati a parentibus, pertinent ad nos consanguinei et patria... In boc prmeepto quod est de bonoratione parentum, intelligitur mandari quidquid pertinet ad reddendum debitum ouicumque personse. » (Tbid., CXXH, 5, c.)

les autres, issues de la patrie elle-même, se développent en fonction de la patrie et dans son sein.

La patrie, qui à chaque moment de l'histoire s'incarne (quoique d'une façon plus ou moins exacte, plus ou moins fidèle, plus ou moins digne) dans l'autorité qui la régit, représente donc vraiment pour chacun de nous tout le passé d'où il vient, la puissance bienfaisante, être à la fois idéal et réel, historique et moral, qui est pour lui, à l'image de Dieu, comme le dit si bien saint Thomas, auteur et providence, « source de vie et principe de direction ».

De ces vues si fécondes et si actuelles et qui appelleraient de longs commentaires, concluons seulement ici que ce n'est point par une vaine métaphore de sentiment, mais par la plus efficace des réalités, que la patrie prend pour ses enfants figure de mère.

De là, pour tous les citoyens, le devoir de la défendre quand elle est attaquée ou menacée. De là, le droit de guerre.

La doctrine classique de l'Église sur les lois chrétiennes de la guerre, telle qu'elle apparaît dans l'histoire, principalement depuis saint Ambroise et saint Augustin jusqu'à nos jours, n'a point varié dans ses grandes lignes et ne le pouvait pas, car elle n'est que le développement des principes évangéliques rappelés plus haut.

Justice, droiture, pitié, basées sur la religion et la charité qui ne font qu'un : c'est bien à ces quatre idées que nous pouvons ramener tout l'enseignement des docteurs et des théologiens.

Dans un article tout récent de la Civil ta cattolica, le

1 — Vr.

ragreUé 1*. Chiaudauo résumait cel enseignement, surloul d'après saint Thomas et Taparelli (1). En raison du souci, parfois presque excessif, de neutralité qu'il alïeete, les quelques réflexions que je lui emprunterai plus loin me paraissent n'avoir que plus de force.

Je dois me borner à l'énumération des principes acceptés de tous sur les lois chrétiennes de la guerre.

Le premier et le principal est donc la justice : judicium. Sous peine d'être un crime, et le plus grand des crimes quand on déchaîne un fléau comme celui dont le monde souffre actuellement, la guerre doit être juste dans son motif, dans son mode, dans l'intention de ceux qui la font et en raison de l'autorité qui la commande.

Saint Thomas commence par ce dernier point et n'a pas de peine à démontrer que seule l'autorité souveraine, dans une société indépendante, peut déclarer et commander la guerre. Taparelli ajoute avec raison que « la guerre doit tendre au bien commun de tous les membres de la société qui l'entreprend (2) »,et que « si

(1) Laguerra e l'inscgnameolo délia scuola, 3 avril 1915, p. 3-82. La doctrine de saint Thomas est exposée dans la Somme ihéologique, de bello, 2'-2" q. XL. Cf. de l'urto et raphia, ib., q. XLVI, et ailleurs. Avant et après saint Thomas, les théologiens scolastiques ont développé les mêmes idées, parfois avec d'heureuses additions ou variantes. On a étudié notamment Suarez et François de Vitoria. Voir L'Eglise et la guerre, recueil d'études de MM. Batiffol, Paul Monceaux, Emile Chénon, A. Vanderpol, Louis Rollaud, Frédéric Duval et Tanquerey. (Bloud, 1913.) — Y. de la Brière, La Guerre et la Doctrine catholique, dans Etudes, 5 octobre et 5 novembre 1914. — P. Baliffol, Les lois chrétiennes de la guerre dans Correspondant, 25 octobre 1914. 11 serait intéressant d'étudier à ce point de vue les théologiens et moralistes allemands anciens et modernes, protestants et catholiques. On y trouverait le plus souvent d'involontaires et terribles réquisitoires contre les faits actuels, mais parfois aussi peut-être de légères traces des doctrines brutales et antichrétiennes dont nous parlerons plus loin.

(2) Uroil naturel, trad, franc., II, p. 39.

la volonté formelle et unanime de tons les citoyens embrasse le parti de la guerre », la guerre ne sera pas seulement publique, « la lutte alors deviendra n.ulionnle (1) *. C'est le cas chez nous aujourd'hui.

La guerre doit être juste dans son motif, et c'est le point essentiel.

« Nulle cause ne peut légitimer la guerre, que la violation manifeste d'un droit certain, dont on n'a pu, malgré tous les efforts, obtenir réparation d'une manière pacifique » (2). C'est la traduction de la formule de Suarez (3). Encore faut-il ajouter que la nécessité de la réparation poursuivie doit s'imposer, sous peine de maux plus grands, matériels ou moraux, que ceux qu'entraînera la guerre.

Il s'ensuit que la seule guerre juste est, au fond, la guerre défensive. Quand un peuple est attaqué sans provocation de sa part, l'évidence de la justice éclate à tous les yeux. Mais poursuivre la réparation indispensable d'un droit lésé, c'est encore se défendre ; c'est repousser, en le châtiant, un injuste agresseur (4).

Les conséquences morales pour ce dernier sont des plus graves. Non seulement il est tenu en justice à la réparation de tous les dommages causés, à la restitution de tous les biens ravis ou détruits par la guerre, mais, i dans une guerre injuste, écrit Lehmkuhl, les soldats, même forcés, n'ont pas le droit de tuer un

(1) Ibid, p. 40-41,

(2) Tanquerey, Synthèse de la doctrine théologique sur le droit de guerre, dans LÉglise et la guerre, p. 20.

(3) De charitate, xm, 4.

(4) Voir dans le théologien allemand Lehmkuhl (Theologia moralis, 1888, t. I, p. 509) l'énumération qu'il fait, d'après un autre théologien allemand réputé, Laymann (1596-1625] des cas où une guerre, dite agressive, pourrait être juste. Tous ces cas. sans exception, se relourntut contre l'Allemagne dans la guerre actuelle.

ennemi, ni d'exercer contre lui d'actes dangereux, mais ils doivent tirer en l'air, (aerem verbe rare (lobent); bien plus, s'ils sont attaqués par l'adversaire, ils ne peuvent se défendre en versant le sang (cruente se Jefendere nequeunt). Beaucoup de théologiens entendent par là qu'ils n'ont pas le droit de se défendre, quand même l'adversaire refuserait de leur faire quartier, s'ils rendaient leurs armes » (1).

Sans doute, avec tous les théologiens, le même auteur remarque que « les simples soldats, qui sont contraints d'obéir, n'ont pas d'ordinaire à faire une enquête sur la justice de la guerre ». Mais il ajoute : « Néanmoins, s'ils ont un grave soupçon que la guerre est injuste, et s'ils espèrent pouvoir s'en éclaircir en s'enquérant, ils ne sont point excusés de l'obligation de s'enquérir (2). »

Bien entendu, la responsabilité des chefs, et surtout des vrais auteurs de la guerre, demeure entière, et elle est écrasante.

Cette différence de situation entre les combattants qui « ont juste guerre » et ceux qui ne l'ont pas, s'étend à tous les détails et confère aux premiers des avantages moraux et matériels immenses. Ainsi, faits prisonniers, non seulement ils ont, bien entendu, le droit de s'enfuir, mais ils ont celui (que n'ont pas les autres) de se compenser, autant qu'ils le peuvent, sur les biens de l'ennemi (3).

Cette condition essentielle, la justice de la cause, condamne donc absolument les guerres de proie et de

(1) Theologia moralis, I, p. 511. Je ne cite cette dernière phrase que pour montrer jusqu'où vont certains théologiens dans les avantages moraux qu'ils confèrent à la légitime défense contre l'injuste agression.

(2) Ibid. p. 510.

(3) Lemhkuhl, ibid.

rapine: a Militare propter praedam peocatum est », dit saint Thomas après saint Augustin ; les guerres d'ambition et de conquête, d'agrandissement et d'expansion : « Brigandage en grand, grande îatrocinium », ajoute l'évèque d'Hippone.

Je souligne quelques expressions dans les textes suivants du P. Chiaudano, qui développe la même pensée : « On ne doit donc pas considérer comme des guerres légitimes, mais comme des guerres de barbares, ces guerres qu'on voudrait justifier, et même dont on se vante, sous le prétexte de raison d'Etat, mais qu'un Etat n'entreprend en réalité que pour le profit d' accroître son commerce, d'agrandir son domaine, d'acquérir de la gloire et d'autres avantages semblables. Ce n'est pas l'utilité qui doit être la mesure et la règle du juste et de l'honnête, mais elle doit, au contraire, recevoir sa norme et sa mesure de l'honnêteté et de la justice.

« L'Eglise catholique rejette, désapprouve et condamne toutes les guerres qu'un Etat fait à un autre sous prétexte de venger son propre honneur, qu'il prétendrait lésé, sans pouvoir assigner une violation d'un véritable droit proprement dit, qui aurait été commise par la nation contre laquelle on prend les armes. » Et encore :

« Impossible de justifier de telles guerres, par le prétexte de l'amour de la patrie et de la nécessité des choses; car ce qui est intrinsèquement injuste et immoral ne peut jamais être approuvé. »

Et l'auteur cite, non sans intention très certainement, cette proposition condamnée par le Syllabus de Pie IX et qui ne l'est pas moins par la conscience de l'humanité tout entière :

« La violation des serments les plus sacrés et toute

14 LES LOIS CHRÉTIENNES l)E LA GUERRE

action, même criminelle et scélérate et opposée a là Ifli éternelle, non seulement n'est point blâîiiâblê, mais elle est tout à fait licite et digne des plus grandis éloges, quand elle est inspirée pur Partout* de lu Patrie (1). » Cet « immoralisme », soi-disant nationaliste, sévissait donc déjà en Europe il y a plus de soixante ans, puisque cette proposition est extraite de l'allocution doiisistoriale, prononcée par Pie IX le 20 avril 1849.

La guerre doit être juste non seulement dans sa cause, mais aussi dans l'intention secrète de ceux qui la font, car il se pourrait qu'un prince ou un peuple abusassent des circonstances qui leur mettraient en main un motif de guerre ayant quelque justice, et s'en fissent un prétexte pour réaliser des desseins immoraux et criminels et assouvir des passions dont saint Thomas emprunte encore la description à saint Augustin : cette psychologie n'a pas cessé d'être opportune. «La cupidité malfaisante, la cruauté dans la vengeance, une humeur féroce et implacable, la fureur de dominer et autres vices semblables, cest là ce qui rend les guerres criminelles. »

La guerre doit être juste dans son mode. Pas plus que la conscience, la loi morale qui l'éclairé et la règle ne sommeille jamais : il la faut écouter et suivre même au plus fort des combats. De là, respect des serments jurés et de la parole donnée, respect du droit des neutres et des choses religieuses, respect de la vie, de l'honneur et des biens des non-combattants, des blessés, des malades, des prisonniers, des ennemis désarmés et qui se rendent, interdiction du pillage. Telles sont les

(1) Proposition LXIV. Civiltà callolica, 3 avril 1915.

principales règles admises par tous ceux qui ne Veulent pas être considérés et traités comme de purs brigands.

Dans une guerre injuste, les armées n'ont, en conscience, aucun droit, même de réquisition, dans les pays dû elles passent, et sont tenues à restitution intégrale et à la réparation des dommages causés. Au contraire, ceux qui « ont juste guerre », peuvent vivre sur le pays occupé, mais sans pillage ni vexations.

« Une ville ou village, écrit Lehmkuhl, qui ont exercé des actions hostiles, peuvent-ils être punis s'ils ne livrent pas les coupables? » Et il répond : « Gela ne saurait être taxé d'injustice. S'il arrive même qu'on ne puisse connaître les coupables, le belligérant, à la condition que sa cause soit juste, peut attribuer cette impossibilité à la négligence et en faire un grief juridique à la ville ou au village; par suite, il ne serait pas injuste de punir pour cela les habitants du lieu, non pas dans leur vie, mais uniquement dans leurs biens. Cependant, il convient d'incliner plutôt vers la clémence, et jamais, en pareil cas, le soldat ne peut, sans un ordre de l'autorité légitime, s'emparer des biens des habitants (1)/ »

Ce passage était intéressant à citer, non moins à cause de ce qu'il permet que de ce qu'il interdit.

« Le fondement de la justice, dit saint Arnbroise eh copiant Cicéron, c'est la bonne foi (2). » Rien n'osl plus vrai. Et c'est pourquoi Je us dit aux Pharisiens : « Vous

(1) Theologia moralis, I, p. 511. Les soulignements sonl de moi.

(2; Fundatnentum est autem juslilix fides. (Cic, de Officiis, I, 23.) Fundamenlum ergo est juslilix fides. (Àmbr., de Officiis, I, 29.) Le rapprochement est de M«r Batiffol, les Premiers Chrétiens et la guerre, p. 23, dans l'Eglise el la guerre.

oubliez le principal de la loi : la justice el la bonne foi : judicium... et fidem. » Le respect de la parole donnée, la droiture, la loyauté, l'horreur de la perfidie, de la trahison et du mensonge : violer ces vertus fondamentales, c'est renverser la base de tout contrat, de toute société, de toute relation humaine, c'est se mettre hors de l'humanité.

Aussi saint Thomas, traitant des ruses employées dans la guerre, distingue avec soin le stratagème permis de la félonie toujours interdite.

« Même à un ennemi, dit-il après Cicéron en une maxime superbe, il faut tenir parole et garder la foi jurée : etiam hosti ûdem servare oportet (1) ». Et s'il est permis au combattant dont la cause est juste (2) d'user de certaines feintes pour dérober à l'ennemi ses manœuvres, cela n'implique ni fraude, ni injustice, ni désordre de la volonté. « Ce qui est toujours défendu, c'est de tromper par un mensonge et en ne tenant pas une promesse faite, car il y a un droit de la guerre, a dit saint Ambroise, et des conventions qu'on observe, même entre ennemis (3). »

Cette haine du mensonge, si vive aux temps chevaleresques où vivait saint Thomas, semble quelque peu affaiblie depuis lors. Lehmkuhl écrit : « Il est permis, en guerre, de se servir de fraudes, pourvu qu'il ne soit pas absolument impossible de les soupçonner. Licet uti fraudibus non imperceptibilibus (4). » Le mot et l'idée

(1) Sum. Theol. 2« 2", q. 71, a. 3, ad 3.

(2) A celui-là seulement : remarquons la distinction qui revient toujours.

(3) Sunt enim quasdam jura bellorum, et fazdera inter ipsos hosles servanda, ut Ambrosius dicit in I de Officiis, cap. 20. Sum. theol., 2'-2"% q. XL, a.S.

(4) Theol. moralis, I, p. 510.

de fraude avaient été absolument écartés par saint Thomas : nec proprie hujusmocli insidiœ vocanlur fraudes (1).

Lehmkuhl continue : « Et même un mensonge pur et simple comme celui des espions qui se déguisent en amis, est illicite sans doute, mais ne constitue pas pour cela un péché mortel. Imo quse cum solo mendacio (2) fiunt, ut si exploratores se ïingunt amicos, illicita quidem, sed ex hoc nondum mortalia sunt. » « Autre chose est, ajoute-t-il, des fraudes que nulle prudence ne peut prévoir, comme d'empoisonner les eaux, etc. Aliud est de iis quse nulla prudentia caveri possunt, ut veneno aquas inûcere, etc. » L'empoisonnement des eaux est le seul exemple indiqué de fraude illicite.

Je n'ai pas à instituer ici une discussion de casuistique et je ne conteste rien, mais il y a tout au moins, ce me semble, dans cette rédaction, une lourdeur et un manque de nuances qui nous avertissent durement que nous ne sommes plus, en lisant cet auteur, ni au siècle ni au pays de la chevalerie.

Plus nettement, et en plein accord avec saint Thomas et avec Çicéron, un jurisconsulte laïque, M. Pillet, rappelant les règles du droit international « que l'on considère ou du moins que l'on considérait jusqu'ici comme rigoureusement obligatoires, et auxquelles les généraux se gardaientbien de manquer », note celle-ci :

« On se doit une loyauté absolue entre ennemis, et une ruse devient illicite et déshonorante quand elle implique un manque de parole (3) ».

(1) 2- 2», q. XL, a. 3.

(2) Ce mot est souligné par l'auteur.

(8) A. Pillet, La Science allemande et le Droit de la guerre, dans la Bévue des Deux-Mondes, 1" avril 1915, p. 686.

Après la justice et La bonne foi, la pitié : misericordiam. (letle troisième vertu qui manquait aux

Pharisiens, celte troisième loi chrétienne de la guerre est fondée sur un sentiment que nul homme digne de ce nom ne peut jamais arracher totalement de son cœur, et qui s'allie d'ailleurs à merveille avec le courage militaire. Ce ne sont pas d'ordinaire les vrais braves qui sont cruels, ce sont plutôt les lâches.

Mais la grâce divine, née de la parole, de l'exemple et du cœur de Jésus-Christ, a ouvert dans l'âme humaine régénérée de nouvelles et intarissables sources de pitié et de tendresse pour toutes les. souffrances. Les horreurs mêmes de la guerre s'en sont trouvées adoucies. Au temps où, comme le dit Léon XIII, « la philosophie chrétienne gouvernait les États (1), » l'épée du chevalier catholique, création de l'Église, symbole vivant de l'honneur, était en même temps la protection des faibles et l'appui des opprimés.

« Le droit moderne de la guerre, chrétien clans ses origines, dit l'Université catholique de Paris dans sa réponse au manifeste des 93 intellectuels allemands, repose tout entier sur deux principes essentiels : le principe de la distinction entre les combattants et les non-combattants; l'affirmation que la guerre n'autorise pas le belligérant à faire à l'ennemi le plus de mal possible par tous les moyens possibles. » Réduire au contraire les dommages et les maux de la guerre à leur minimum, ce fut l'œuvre de la pitié évangélique, introduite par l'Église dans « ce vieux droit des gens

(1) Encyclique Immortelle Dci.

chrétien que le moyen âge élabora (I). » Il est remarquable que les principes exposés par les théologiens, au nom du droit naturel, dans leur thèse classique de la modération nécessaire à la guerre (2) ont été reconnus par la Convention de La Haye de 1907.

Voici comment M. Tanquerey, dans sa Synthèse de la doctrine thcologique sur le droit de guerre, résumait les principaux de ces articles. Il écrivait en 1913, à la veille de la guerre :

La Convention de La Haye « interdit par exemple : n) d'employer du poison ou des armes empoisonnées; bj de tuer ou de blesser par trahison ; c) de tuer ou de blesser un ennemi qui s'est rendu à discrétion ; d) de déclarer qu'il ne sera pas fait de quartier ; e) d'employer des armes, des projectiles ou des matières propres à causer des maux superflus ; I) d'user indûment du pavillon parlementaire; g) de détruire ou de saisir des propriétés ennemies, sauf le cas où ces destructions seraient impérieusement commandées par les nécessités de guerre; h) d'attaquer ou de bombarder des villes, villages, habitations ou bâtiments qui ne sont pas défendus,; i) d'entreprendre le bombardement d'une place, sauf le cas d'attaque de vive force, sans prévenir les autorités;/,) de détruire les édifices consacrés aux cultes, aux arts, à la bienfaisance, les monuments historiques, les hôpitaux ; k) de livrer au pillage une ville ou une localité, même prise d'assaut ».

Cette sèche énurnéralion, lue aujourd'hui, emprunte aux faits indéniables la plus douloureuse et la plus vengeresse éloquence. Et la convention de La Haye n'a

1 M. Georges Goyau.

(2) Taparelli, Droit naturel, Li id. française, I, p. 50, et Ciuillà caito lira V. Chiaudano , 8 avril 1915, p. 17. *

pas flétri, parce qu'elle ne pouvait les prévoir ni les regarder comme possibles, des crimes bien plus odieux encore.

On aura remarqué que les trois préceptes de Jésus- Ghrisl, auxquels nous avons ramené toutes les lois chrétiennes de la guerre, la justice, la bonne foi, la miséricorde sont des vertus. Or, le foyer de toutes les vertus dans l'âme chrétienne, c'est l'amour de Dieu, c'est la charité. Voilà pourquoi Jésus-Christ reproche aux Pharisiens qui oublient le principal de la loi, d'oublier surtout la charité de Dieu : reliquistis quse graviora sunt legis... caritatem Dei.

Cet amour a pour objet le Dieu réel, personnel, Créateur, Maître et Père, que la raison de l'homme connaît comme tel, mais qui s'est révélé d'une manière infiniment plus parfaite en Jésus-Christ, Dieu incarné, Sauveur et Rédempteur des hommes par son sang. Cet amour est fait de crainte filiale, d'humilité, de respect, d'obéissance, de tendresse, de dévouement, de sacrifice. Il consiste à faire la volonté de ce Dieu, qui ordonne aux nations comme aux individus de garder la justice, de ne point convoiter ni envahir le bien d'autrui, de respecter toutes les frontières légitimes, de refréner leur orgueil, leur ambition et leur cupidité, d'aimer leur prochain et toute créature à son rang, selon l'ordre.

Quiconque aime Dieu ainsi n'entreprendra jamais une guerre injuste. Celui qui le premier allume une guerre en violant un droit, commence donc par blesser et par tuer en lui-môme l'amour de Dieu. Il déclare la guerre à Dieu avant de déchaîner la guerre entre les hommes. Et quand il ose ensuite se réclamer de Dieu

et de Jésus-Christ, il ajoute au crime l'hypocrisie et le blasphème.

C'est donc l'amour de Dieu qui empêche, qui brise et détruit les guerres : Deus, qui contcris hella... Mais, quand la guerre est déchaînée par les ennemis de l'amour de Dieu, c'est encore l'amour de Dieu qui allume au cœur de ceux pour lesquels alors la guerre devient un devoir, les vertus guerrières, vengeresses de la justice et créatrices de la paix clans la victoire.

Telles sont les lois chrétiennes de la guerre. Ce qui me resterait maintenant à dire, dans le domaine des faits, je ne pourrai guère que l'indiquer brièvement.

Les actes allemands et les doctrines allemandes contraires aux lois chrétiennes de la guerre.

Que l'Allemagne soit responsable de la guerre, c'est une évidence de bon sens que nulle subtilité, nul mensonge ne parviendront à obscurcir.

Les documents diplomatiques et toutes les révélations convergentes démontrent surabondamment que l'attentat de Sérajevo ne fut qu'un prétexte. Les déclarations de M. Giolitti et de M. Take Jonesco établissent qu'au printemps de 1913 l'Autriche ne dissimulait pas son intention d'attaquer la Serbie. Au moment le plus critique, la Serbie offrit en réalité toutes les réparations que demandait son adversaire. En les refusant, l'Autriche a manqué très gravement à son devoir de puissance cathotique (1).

(1) « Avant le commencement des hostilités, on doit demander réparation à la partie adverse; si une réparation convenable est offerte, on doit renoncer à la guerre. » Lehmkuhl, Theol. mor., I, p. 508.

Tput l'enchaînement des faits et Lous les textes prouvent que ni la France, ni la Russie, ni l'Angleterre ne

voulaient la guerre et que jusqu'au dernier moment elles ont tout t'ait pour l'éviter. On oserait presque dire qu'elles n'ont pas assez osé côtoyer le péril de guerre pour assurer la paix. Peut-être, après la menace allemande du 24 juillet, une parole ferme de l'Angleterre, appuyant la France et la Russie, eût-elle fait reculer Berlin.

Si l'Allemagne et l'Autriche eussent été réellement attaquées, comme elles le prétendent, l'Italie eût été contrainte de marcher avec elles. Si elle ne l'a pas fait, c'est que l'alliance ne l'obligeait point, en cas de guerre offensive de la part de ses alliées.

Enfin la preuve, plus éclatante que le soleil, que ni la France, ni l'Angleterre, ni la Russie ne voulaient la guerre, c'est qu'elles n'étaient pas prêtes. Tout le monde l'avoue aujourd'hui et nous payons assez cher ce manque de préparation, quelles qu'en aient été les causes, pour en retirer au moins le bénéfice de nous laver du reproche d'agression.

D'ailleurs les aveux de l'agresseur sont là. Les journaux allemands confessent aujourd'hui que l'Allemagne comptait sur la crise politique qui sévissait en Angleterre, sur les difficultés intérieures de la Russie, sur les divisions religieuses et sociales de la France, sur le concours de l'Italie, sur d'autres facteurs peut-être encore, et que c'est pour cela qu'elle a risqué le coup. Dans un petit livre publié à la veille de la guerre, et dont le titre exact est : Notice avenir : un mot d'avertissement à la nation allemande (1), le général von Ber-

(1) Une traduction anglaise a paru sous ce titre : Britain as Germany's vassal, Lon don, 1914. Elle est analysée par M. FirminRoz dans un article

nhardi déclarait: « Oui, il y a une tension en Europe et il faut avouer qu'elle est due en grande partie au désir d'expansion de l'Allemagne, à la crainte qu'elle inspire. Mais cette expansion est une nécessité et engagera r Allemagne dans une politiquei d'où son amour de la j/aix ne saurait la détourner. »

Plus franc encore, Maximilien Harden écrivait dans la Zukunft, le c22 novembre 1914 :

« Renonçons à nos misérables efforts pour excuser l'action de l'Allemagne... Ce n'est pas contre notre volonté que nous nous sommes jetés dans cette aventure gigantesque... Nous l'avons voulue, nous devions la vouloir. . .

« L'Allemagne ne fait pas cette guerre pour punir des coupables ou pour libérer des peuples opprimés... Elle la fait en raison de la conviction immuable que ses œuvres lui donnent droit à plus de place dans le monde et à de plus larges débouchés pour son activité. »

C'est donc bien la guerre de proie, la guerre d'injuste agression, la guerre anti chrétienne, que l'Allemagne a voulue et qu'elle a faite (1).

Quant au fait de la violation de la neutralité belge, le crime est tellement patent qu'il est inutile d'insister. Il n'est pas un seul catholique dans le monde qui n'ait été remué jusqu'au fond de l'àme par ce pur chefd'œuvre qu'on ne relira jamais assez, la lettre pastorale du cardinal Mercier: Patriotisme et endurance. Il n'est

du Correspondant, 10 février 11)15 : Un Aveu allemund avant la guerre. auquel j'emprunte ce détail.

(1) Voir Saintyves, Les Responsabilités de l'Allemagne, Paris, Nourry, 1915. (Avec réserves sur certaines idées de l'auteur.) — Durkueim et Denis, Qui a voulu la guerre? Paris, Colin. — Dudon, La guerre : qui l'a voulue? Paris, Lethielleux. — F. Laudet, Us Hesponsabililes Ur la guerre. Revue hebdomadaire, 20 février 1915. Etc.

pas un seul catholique au monde qui puisse être neutre clans sa conscience après l'avoir lue.

D'ailleurs, hahcmus confitentem réuni. M. de Bethmann-Hollweg, « le plus éminent des hommes actuellement vivants », d'après le professeur Lasson (1), a déclaré solennellement au Reichstag, le 4 août 1914 :

« Nécessité ne connaît pas de loi... Nos troupes ont occupé le Luxembourg, peut-être déjà foulé le territoire belge. Cela est contraire aux prescriptions du droit international... L'illégalité — je parle ouvertement — l'illégalité que nous commettons ainsi, nous chercherons à la réparer, dès que notre but militaire aura été atteint. Quand on... combat pour un bien suprême, on s'arrange comme on peut. »

C'était le commentaire du fameux : « Chiffon de papier! » désormais historique jusqu'à la fin des temps. Les maladresses tentées pour l'expliquer et pour inculper, après coup, la Belgique, la France et l'Angleterre, sont aussi « colossales » que l'avait été le cynisme de l'aveu.

La Croix avait raison d'écrire, le 24 janvier 1915 :

« Nous savons maintenant, par la lettre du cardinal Mercier, que le traité de 1839 avait été signé sous la foi du serment, engageant, sous cette même foi, les successeurs des signataires. Et le roi de Prusse était un de ceux-là. Il s'ensuit que Guillaume II, violant la

neutralité delà Belgique, s'est odieusement parjuré

Si le cas de la guerre injuste ne s'applique pas ici, il ne s'appliquera jamais. Au regard delà simple honnêteté, à plus forte raison au regard de la morale catholique,

(1) Lettre du 29 septembre 1914, citée par André Weiss, La Violation de la neutralité belge. Paris, Colin.

les sujets de Guillaume II n'ont pas le droit de coopérer à la guerre du kaiser en Belgique. »

Quant aux attentats allemands contre les non-combattants, contre les édifices religieux et les prêtres, aux pillages, aux incendies, aux assassinats, aux tortures, aux viols, aux mensonges systématiques, aux perfidies, aux déloyautés, aux traîtrises, aux auto-mitrailleuses maquillées du signe sacré de la Croix-Rouge, aux prisonniers, aux civils, aux femmes et aux enfants contraints de marcher devant les troupes allemandes, pour recevoir les balles de leurs compatriotes, à cette monstrueuse débauche de férocité, de trahison et d'impiété, je suis contraint de renvoyer ceux qui veulent en avoir une idée aux rapports officiels français, belges et étrangers, contrôlés par d'irrécusables témoignages.

L'étude si fortement documentée de M. François Veuillot, qu'on va lire ici même, ne laissera aucun doute à cet égard. Je défie tout catholique qui l'aura lue de ne pas garder au fond de ses yeux et de son âme, pour le reste de sa vie, la vision d'horreur et d'épouvante; je le défie, au nom de sa foi, de rester neutre dans sa conscience.

C'est un livre maintenant qu'il faudrait écrire, qu'il faudra écrire pour montrer que ces actes procèdent d'une doctrine, et que cette doctrine est bien l'antithèse de la doctrine catholique sur les lois de la guerre : justice, bonne foi, pitié, amour de Dieu. C'est bien une conception nouvelle de la guerre, et la plus antichrétienne qu'on puisse rêver, que cette doctrine tend à établir dans le monde moderne : guerre de proie et

2 — Fr.

i-3 LES LOIS CHHÉT1ENNES DE LA GUERRE

d'injustice, guerre de mensonge, de cruauté, d'impiété.

Un mot seulement sur l'idée de justice.

La pensée allemande moderne supprime la notion même de la justice et de la morale, car la loi morale n'est rien si elle n'est pas objective et absolue, et la pensée allemande n'admet rien d'objectif ni d'absolu.

Religieusement depuis Luther, rationnellement et philosophiquement depuis Kant et Hegel, nationalement depuis Fichle, militairement depuis Bismarck (et tous les termes de cette progression se tiennent par la plus implacable logique), le moi allemand ne reconnaît au-dessus de lui dans le monde aucune règle objective et absolue, ni religieuse, ni morale, ni juridique. Cela est vrai à la lettre, et cela introduit dans le monde la notion d'un « droit de guerre » absolument nouveau, et dont nous subissons les conséquences monstrueuses.

Kant (nous le rappellerons tout à l'heure) avait déjà séparé complètement le droit de la morale; c'était la suppression du droit naturel et de la justice elle-même; de là, partout, dans les idées juridiques modernes, une anarchie et une immoralité lamentables.

Mais la destruction est plus complète encore, et le pis c'est qu'elle est hypocrite. Le mensonge est installé, à l'état constitutionnel, au centre le plus intime du moi allemand, dédoublé par la « disjonction » kantienne, à laquelle le tempérament germanique avait toujours eu des propensions. Droit, morale, justice, loi, idéal, Dieu, religion, christianisme, la pensée germanique! répète tous ces mots, garde toute cette façade, mais ces mots ne sont qu'un vain symbole du moi allemand ; cette façade ne cache que le moi allemand divinisé. Le « vieux dieu » qu'invoque Guillaume II c'est, à la lettre, l'Allemagne divinisée.

« L' Allemagne doit être la conscience morale du monde, » déclarait M. de Bulow au Reichstag le 22 janvier 1903.

« Un organe central doit être fondé et celui-ci, le cerveau de l'Europe, ne pourra être que l'Allemagne, car elle possède seule le secret de la culture organisatrice (1). » Cerveau de l'Europe, conscience du monde, il faut prendre ces termes dans leur sens le plus absolu, car le moi allemand doit remplacer dans le monde le vrai Dieu, le Dieu de la raison humaine et du christianisme.

De là le renversement des lois évangéliques et chrétiennes de la guerre au profit du moi allemand.

La justice? Mais le moi allemand est la règle même de la justice. « La nécessité de l'intérêt allemand nous obligeait à violer la neutralité belge ; cette nécessité n'a pas de loi. » Ainsi parle M. de Bethmann-Holhveg. La justice? « Conception vague, tlollante et purement personnelle, qui change selon les individus et aussi selon les nations (2). » C'est la pure doctrine issue du kantisme.

La bonne foi, la droiture? Mais cela est « subjectif et relatif » et la règle suprême, c'est l'intérêt du moi allemand ; tout moyen est légitime qui va droit à ce but. « Chiffon de papier », un traité signé sous la foi du serment et qui se met en travers! C'est d'une logique inexorable.

La pitié? Mais elle consiste à frapper le plus fort possible, à terroriser l'ennemi par tous les moyens, incendies, massacres, supplices, viols, pour en finir

il) Déclaration de M. Wilhem Oslwald, Echo de Paris, 28 mars 1915. 2 Bernhardi, Notre Avenir. Cité par M. Firmin Roz, Correspondant, 10 février 1915, p. 513.

plus vite, dans l'intérêt même de ceux qu'on écrase. « Tout moyen est légitime lorsqu'on veut provoquer la terreur et vaincre par le moyen de l'intimidation (1). » M. Pillet, qui résume ainsi leur doctrine, a raison de conclure que c'est là se placer « au-dessus du droit et au-dessous de l'humanité ».

Gommence-t-on à comprendre de quelle effroyable barbarie doctrinale et pratique la domination allemande menace le monde, et comment, devant ce danger, aucun catholique, aucun homme de bon sens et de conscience, ne peut rester neutre et indifférent?

Le P. Ghiaudano écrit dans l'article, déjà cité, de la Civiltà :

« Non seulement l'Eglise catholique ne confond pas la force et le droit, mais elle commande de résister à la force, quand celle-ci est en opposition avec le droit. Elle dit au puissant: « Halte-là! Il ne t'est pas permis de faire ceci ou cela; tu n'as aucun droit d'agir ainsi. Autre chose est ta puissance, la force dont tu disposes, autre chose est le droit, qui est le pouvoir moral d'agir selon la raison. » Elle dit au faible : « Sois courageux; il ne t'est pas permis de céder à la force, toutes les fois qu'elle agit à rencontre du droit. »

« Tels sont les enseignements de Benoît XV, telle est la doctrine de tous les Papes et, disons-le même, de la loi naturelle gravée dans le cœur de tout homme, et dont l'Église catholique est la meilleure interprète et la gardienne la plus fidèle.

(1) La Science allemande et le Droit de la guerre (Revue des Deux- Mondes), 1" avril 1915, p. 690. M. Pillet cite dans cette étude démonstrative de nombreux textes de juristes allemands et explique notamment la curieuse et monstrueuse distinction établie par la duplicité allemande, entre la Kriegsmanier et la Kriegraison. Cette dernière permet à l'Allemagne de s'affranchir, en cas de nécessité, des règles les plus élémentaires de l'humanité et de la justice. Impossible d'être plus cynique.

« Mais avec la même franchise et en pleine connaissance de cause, nous sommes obligés d'affirmer et de proclamer bien haut que telles ne sont pas les pensées d'un grand nombre de philosophes, jurisconsultes et politiques modernes... Il est bien d'affirmer l'inviolabilité du droit et de condamner l'abus de la force ; mais si l'on veut avoir un peu de sens et ne pas tomber dans la plus honteuse contradiction, il faut avoir le courage de condamner ces théories et ces doctrines insensées qui précisément ont fait jusqu'ici de la force brutale le droit, méconnaissant l'ordre moral et le ramenant par là même à un pur pouvoir physique.

t Eh quoi? N'est-ce pas là, par hasard, la doctrine de la philosophie kantienne, qui a recueilli tant d'appro bâtions, tant d'applaudissements dans presque toutes les universités officielles d'Europe, et non pas seulement en Allemagne? Ne sont-ce pas là ses principes, adoptés par un nombre immense d'hommes politiques, de sociologues, d'économistes, de philosophes, de lettrés, de jurisconsultes?

« Ne sont-ce pas là ses maximes, qui ont pénétré dans les palais législatifs, dans les tribunaux judiciaires, dans les académies des arts et des sciences, dans l'éducation de la jeunesse, dans la propagande de l'instruction populaire, dans la rédaction des journaux, et jusque dans les ateliers des travailleurs manuels?

« La philosophie kantienne a tout envahi ; c'est elle qui, depuis près d'un siècle, a dominé jusqu'au jour actuel la culture européenne, infiltrant ses maximes dans tous les rangs de la société.

« Eh bien, précisément, l'un des principes fameux delà philosophie kantienne, c'est que le droit ne dépend en rien, dans son efficacité, de la morale; qu'il faut

séparer absolument l'ordre juridique de l'ordre moral, que le droit proprement dit ne contient aucun élément moral et que, par suite, droit et pouvoir de coaction signifient une seule et même chose (1). Notez bien que le pouvoir de coaction dont parle le philosophe de Kœnigsberg n'est pas un pouvoir moral, mais la pure force physique, dont peut disposer un gouvernement, un État, pour contenir dans l'ordre ses sujets...

« Nous ne voyons pas comment on pourrait proclamer avec plus d'audace et d'effronterie, ou accepter plus follement comme démontrée cette maxime, que le droit n'est autre chose que la force. Car il suffit de réfléchir que cette force étant aux mains de l'Etat ou de celui qui prévaut dans la lutte, L'Etat devient le créateur du droit, avec cette conséquence que celui qui doit l'emporter, ce n'est pas celui qui a raison, mais c'est le plus fort...

« Les papes sont donc les vrais vengeurs du droit, el Pie IX avait bien raison de condamner dans le Syllabus la 59e proposition ainsi conçue : « Le droit consiste en « un fait matériel, tous les devoirs des hommes ne sont « qu'un mot vide de sens, et tous les faits humains ont « force de droit. »

J'ai tenu à citer tout ce raisonnement, afin de pouvoir, en terminant, poser une question. Je l'adresse, devant Dieu, à tous les catholiaues, non seulement

(1) Voici les paroles textuelles du grand coryphée du rationalisme : « So wie das Recht iïberhaupl nur das zum Objekte bat, was in llandlungcn aiisscrlicb ist, so ist das strikte Recht, uamlich das, dem nichts Elhischrs b''igemischt isl, dasjenige welches keine anderen Bcstimmungsgrunde der Willkûr, als bloss die aiisseren fordert... Recht uud Befugniss zu zwingen bedeuten also cinerlei ». (Die Melaphysik der Sittm. Einlcitung in die Rechtslehre, pag. 32 et 38). (Note de la Civiltà catlolica.)

d'Italie, mais d'Espagne, des deux Amériques, du monde entier. Surtout je conjure humblement, mais avec toute l'énergie dont je suis capable, et au nom de leur amour pour Jésus-Christ et pour l'Eglise, mes vénérés confrères dans le sacerdoce d'y réfléchir en toute conscience.

Cette question, la voici :

Si la philosophie allemande, qui contient (comme le démontre le distingué religieux qui vient de disparaître et dont ces pages sont le testament) tout le virus de la pensée allemande moderne, de la maxime scélérate : La force crée le droit; si cette philosophie a déjà fait, selon l'écrivain, de si terribles ravages dans les nations latines, en Europe, dans tout l'univers catholique, que serait-ce, au lendemain de la guerre actuelle, si l'Allemagne triomphait?

Le vrai danger pour l'Église est en Allemagne, parce que le vrai foyer de l'athéisme intellectuel, et par suite de l'anarchisme social, ou plutôt anti-social, est en Allemagne et ce sont là les deux périls de demain pour l'Eglise et pour le monde civilisé.

L'enjeu véritable de cette épouvantable guerre, ce n'est pas le déplacement de quelques centaines de kilomètres de frontières au profit d'une nation ou d'une autre; ce n'est pas une hégémonie politique, ou économique, ou navale à perdre ou à gagner; ce n'est pas le remaniement de la carte d'Europe ou de la mappemonde; ce n'est pas même (mon Dieu, vous voyez avec quel battement de mon cœur dans ma plume j'écris ces mots!) ce n'est pas même la vie ou la mort d'une nation. L'enjeu de celte guerre, c'est vraiment le règne de Dieu dans les âmes, parce que c'est la restauration ou la

ruine de l'absolu dans l'intelligence humaine. Or, c'est la pensée allemande moderne, — identifiée avec la force brutale du pangermanisme, — qui ruine l'absolu dans l'intelligence humaine.

Il faut rendre à la raison humaine la connaissance de Dieu, du Dieu réel, personnel et Créateur dont, seule aujourd'hui entre toutes les doctrines religieuses, la doctrine catholique ose affirmer et démontrer l'existence. Et le grand obstacle à cette œuvre indispensable, c'est la pensée allemande moderne, qui mène fatalement le monde à l'athéisme panthéistiqueet à l'anarchie sociale.

Vous qui déplorez la perte de la foi autour de vous dans les âmes, allez a la source : toujours, toujours vous trouverez que le mal vient de la philosophie allemande. Concluez donc!

Je n'ai pas la réputation d'être de ceux qu'on peut accuser de mollesse à l'égard de l'athéisme militant chez nous, mais j'ose affirmer, sur mon honneur et ma conscience de prêtre, et avec une conviction mûrie par toute une vie d'études, que l'Allemagne ment quand elle essaie de faire croire aux catholiques des pays neutres que sa victoire serait la victoire de la religion et de l'ordre, et que la victoire de la France serait le triomphe de l'incrédulité et de l'anarchie. L'Allemagne ment ; les vrais ennemis de l'Église, de Jésus-Christ et de Dieu, ceux qui savent, ceux qui opèrent dans l'ombre, sont avec elle. J'ose dire que l'anticléricalisme violent et brutal qui sévissait chez nous, et qui est déjà déconsidéré et condamné par ses excès passés, est pour l'Église un moindre danger que la « décléricalisation » hypocrite (le mot a cours en Germanie) du catholicisme allemand et autrichien.

Les catholiques d'Allemagne et même d'Autriche, si nombreux qu'ils soient, si sincère et consolante que soit la piété des fidèles, n'ont pas la force directrice qu'ils devraient avoir pour réagir contre la pensée allemande moderne anticatholique, antireligieuse dans son essence en dépit des formes extérieures, et identifiée à la puissance du germanisme. Les catholiques, très assouplis par le pouvoir civil, soumis à un régime oppressif et déprimant, sont entraînés politiquement, socialement, doctrinalement, dans l'orbite du germanisme. Or, M. Georges Goyau, dans l'étude qu'on lira plus loin, établit, avec sa compétence hors pair, ce qu'il appelle l'équation entre le protestantisme et le germanisme moderne. De là le mal, et il est immense. Le modernisme, semi-protestantisme né chez eux, a fait parmi les catholiques de langue allemande de terribles ravages. Sur les huit professeurs catholiques qui ont signé l'invraisemblable manifeste des 93 intellectuels, j'en relève très sûrement quatre, probablement cinq et peut-être davantage, qui ont été soit condamnés par Rome, soit signalés pour doctrines suspectes. Et on est loin de tout^condamner et de tout signaler!

Encore une fois, j'ai toujours mis dans la lumière la plus crue ce que notre Séparation « areligieuse » contient en soi de contraire au droit naturel lui-même, et, par suite, d'incurablement condamnable. Mais, pour Dieu, d'où nous vient cette « areligion » (pure fiction politique, que contredit violemment l'état réel de la religion en France), sinon de la philosophie allemande, de la pensée allemande?

Dès lors, de la part d'un catholique étranger, redouter la France au point de vue religieux et ne pas avoir peur de l'Allemagne, ce serait s'éloigner avec horreur

d'un malheureux empoisonné qui vomit .son poison et esl déjà plus qu'à demi guéri, et se jeter à corps perdu dans les bras de l'empoisonneur tout gonflé d'un venin dont il est lui-même la source.

On attribue à Bismarck celte phrase, adressée au député Werlé : « La force du catholicisme est en France ; si nous pouvons l'en extirper, nous serons maîtres des Latins (1). »

De la part de l'un des ennemis les plus sagaces qu'aient eus l'Eglise et la France, celte parole est vraisemblable. En tout cas, si elle n'était pas historique, elle serait, selon le mot célèbre, plus vraie que l'histoire.

La preuve, c'est qu'elle vient d'être rééditée, inconsciemment à coup sûr, par un député républicain catalan, M. Gorominas, qui y voit plus clair que certains de ses compatriotes catholiques:

« Si la Prusse luthérienne arrivait de nouveau à vaincre la France, le catholicisme latin serait absorbé et, en son essence, anéanti par le rationalisme teuton.

(1) M. Goyau [liismarclc et l'Égliie, l, p. 18) cilc cette parole sous une loruic un peu différente. On entend assez que la force du catholicisme en réalité n'est pas en France : elle est en Dieu, et à Rome* et partout où il y a une ànie qui vraiment a la foi. Mais on entend bien aussi en quel sens Bismarck le disait et en quel sens, avec une grande humilité de nos fautes et un grand tremblement des jugements de Dieu, nous pouvons le répéter. Qu'on le veuille ou non, la Franco est dans le monde une force catholique. Et dans la guerre actuelle, le principe spirituel et doctrinal que les alliés défendent et représentent, c'est bien en réalité le principo catholique. Je crois l'avoir démontré dans ces pages.

Impossible de ne pas mentionner le fait antichrétien de la Guerre Sainte, prêchée par la Turquie sur l'ordre de l'Allemagne, en vue d'exciter dans le monde entier le fanatisme musulman contre le nom chrétien. A l'heure actuelle, la France et ses alliés reprennent bien réellement en Orient l'œuvre des croisades, et M. Denys Cochin n'avait pas tort [Gaulois, 16 novembre 1914) d'entrevoir des événements qui pourraient bien relever la royauté catholique de Jérusalem au profit d'Albi»l I", roi des Belges, digne successeur de Godefroy de Bouillon.'

La fureur germanique, qui fut vaincue clans les guerres religieuses des temps déjà modernes, reconstruirait un nouveau Sacré Empire d'Occident (1). »

Que nos frères latins, que nos frères étrangers veuillent donc bien ne pas croire sur parole les émissaires de la pensée allemande. Qu'ils nous écoutent, qu'ils nous lisent, qu'ils étudient, qu'ils réfléchissent, qu'ils prient. Oui, qu'ils adressent pour la France une prière à la bienheureuse Jeanne d'Arc, qui disait : « Guerroyer contre la France, c'est guerroyer contre Dieu. » J'ai idée qu'elle n'a pas encore changé d'avis.

C'est la demande respectueuse et cordiale que je me permets d'adresser à chacune des âmes qui liront ces pages.

Bernard Gaudeau.

(ij Dans El Poble Catalan. Communication de M. Marius André.

LA c CULTURE » GERMANIQUE

L'Empire « évangélique » d'Allemagne, depuis 1871, s'est à deux reprises lancé dans une guerre, au nom de sa « culture » et pour le bénéfice de cette « culture ».

La première de ces guerres succéda, tout de suite, aux victoires remportées sur la France : elle fut engagée par l'Empire nouveau contre un tiers de ses propres sujets, contre les catholiques; le matérialiste Virchow la baptisa d'un vocable ambitieux, que le gouvernement de l'Empire adopta; on l'appela, en propres termes, la guerre pour la culture, Culturkainjif. Et c'est en arborant ainsi le drapeau de la civilisation que la royauté prussienne déposa, emprisonna, exila, archevêques et évêques; qu'elle prohiba, dans un certain nombre de paroisses catholiques, l'administration des sacrements ; qu'elle mit au cachot les curés héroïques qui persistaient, malgré Bismarck, à vouloir réconcilier les mourants avec Dieu, à vouloir leur porter Dieu. D'un bout à

l'autre de la Prusse, la maréchaussée fui aux trousses des prêtres : ainsi l'exigeait la « culture », sous l'obsession d'un spectre qu'elle nommait 1' « ullramontanisme ».

Hors d'Allemagne, les catholiques s'émurent, beaucoup de libéraux également : Bismarck leur contesta le droit de s'émouvoir, le droit de professer, au sujet de son conflit avec le Pape, une autre opinion que la sienne. Qu'on fût officiellement neutre entre Rome et lui dans la guerre qu'il avait entreprise contre les fidèles de Rome, le chancelier de fer avait peine à l'admettre. Il jetait des coups de sonde du côté de l'Italie, afin d'amener le gouvernement du Quirinal à prendre nettement parti pour la Prusse contre le Pape ; et du côté de la France, du côté de la Belgique, c'étaient des menaces que Bismarck lançait. France et Belgique avaient à ses yeux le tort irrémissible d'être des pays catholiques : il les soupçonnait l'une et l'autre de pouvoir offrir à Pie IX un point d'appui dans le duel des libertés catholiques contre la force allemande. Edwin de Manteuffel, en 1874, dénonçait spécialement la Belgique comme un centre de résistance avec lequel il en fallait finir ; il craignait que ce pays n'abritât le général des Jésuites : « C'est là, disait-il, qu'il convient de porter la lutte religieuse ; elle doit émigrer du terrain national sur le terrain extérieur. »

« L'anticléricalisme n'est pas un article d'exportation », proclamera plus tard Gambetta. Bismarck, au contraire, entre 1873 et 1877, rêvait de je ne sais quelle dictature morale de l'Allemagne sur le monde, dictature qui ferait s'abaisser toutes les frontières et s'humilier toutes les consciences devant l'anticatholicisme germanique. Il semble qu'au cours de ce premier

Cultuvkainpf la « culture <> allemande lit un premier essai de ses méthodes de despotisme ; et la nécessité pour les neutres de se soumettre, bon gré mal gré, aux exigences politiques du germanisme était, d'ores et déjà, l'un des articles du programme. L'acte initial qui révélait au monde cette « culture », fraîchement incarnée dans l'Empire nouveau, faisait peser une oppression sur les sujets catholiques de l'Empire et planer une menace sur les souverainetés catholiques de l'Europe; les attentats du Cul tu rkampf intérieur contre la liberté des âmes se prolongeaient au dehors par certaines répercussions, qui mettaient en péril, déjà, le droit des gens lui-même.

En 1914, une seconde guerre a été déchaînée par l'Allemagne, — toujours sous le pavillon de la « culture » allemande. Au nom du devoir patriotique, l'Allemagne a groupé, pour cette seconde guerre, tous ses sujets, protestants et catholiques ; et c'est sur la catholique Belgique que, tout d'abord, l'offensive allemande s'est ruée; et c'est, dans cette Belgique, contre tout ce qui est proprement catholique, que la <t culture » allemande affecte de s'acharner. Les historiens catholiques du premier Culturkampf publiaient avec émotion la longue liste des prêtres allemands victimes des vexations bismarckiennes ; cette liste a désormais tîTï pendant... Les historiens de la seconde lutte pour la « Culture », que l'an 1914 inaugura, devront aligner une autre statistique : elle énumérera les prêtres belges et français victimes des armées allemandes. Le premier Culluvkampf avait fait surgir, pour la défense de l'Eglise, de glorieux confesseurs; le second Culturkampf, celui de 1914, a couché sur le sol wallon, sur le sol flamand, sur le sol lorrain, un certain nombre

de martyrs, suspects parce que prêtres et fusilles parce que suspects.

Les églises catholiques, en beaucoup d'endroits, sont, elles aussi, condamnées à mort ; devenues veuves de leurs prêtres, elles succombent comme leurs prêtres, broyées par les obus ou consumées par les flammes. Reims, cette merveille de l'art catholique, est, depuis des semaines, le point de mire de toutes les forces de destruction dont s'enorgueillit la « culture ». Il y eut une époque où l'esprit allemand se montrait fier de l'architecture gothique, où il considérait cette architecture comme un produit authentique du germanisme ; on affectait, en ce temps-là, un mépris d'érudits pour ces Français, qui durant plusieurs siècles n'avaient pas su apprécier à leur valeur les cathédrales léguées par le moyen âge. Et puis l'archéologie, mieux informée, dévoila que ces cathédrales étaient l'œuvre d'artistes français. Rien ne les protégeait plus, dès lors, contre les assauts de la « culture » : d'être les filles du génie français et d'être hospitalières à la « superstition romaine », c'étaient là deux péchés dignes de mort. Et la sentence de mort fut rendue, et les canons l'exécutèrent.

Qu'est-elle donc en son essence, et quelle est-elle en son but, cette « culture » qui jadis armait les magistrats prussiens contre les sujets catholiques de l'Empire, et qui maintenant, sortant de chez elle, jouant à sa guise el du fer et du feu, vise avec ses fusils les

poitrines des prêtres, avec ses obus l'ossature des sanctuaires?

J'ouvre les livres des théologiens, des historiens, des publicistes politiques, que la Prusse, au cours du xixe siècle, semait à travers l'Allemagne, comme autant de germes de son éphémère grandeur ; et j'y relève, à toutes les pages, une équation systématique entre protestantisme et germanisme. Avec quelque appareil scientifique qu'elle se présente, cette équation me laisse une sorte de malaise. Car je ne puis oublier qu'il existe en Allemagne des millions de catholiques pour lesquels cette attitude religieuse du germanisme, s'ils en prenaient conscience nette, deviendrait certainement un tourment; et j'oublierai moins encore, en cette année 1915, que les excès des armées allemandes et les abominables dissertations apologétiques commises en leur faveur par les intellectuels allemands, ont soulevé chez les luthériens de France, chez les calvinistes de France, les protestations les plus nettes, les plus éloquentes, les plus soucieuses d'établir qu'il ne peut y avoir aucune solidarité entre la barbarie germanique de 1915 et l'une quelconque des confessions chrétiennes. Mais je note cette équation entre protestantisme et germanisme comme un phénomène intellectuel très fréquent au delà du Rhin, et dont il est impossible de faire abstraction dans une définition de la « culture » germanique... Et voici qu'à la lumière de l'histoire cette équation s'éclaire; voici que les faits établissent, je ne dis pas la vérité, mais l'efficacité de l'équation.

Les armées allemandes marchent sur Paris. La prépondérance des éléments germains sur les éléments latins doit se manifester avec

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