‹ La guerre allemande et le catholicisme--Chapitre 6 sur 37 · Fr · texte numérisé non relu

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une entière évidence. C'est ce qui a déjà eu lieu sur le terrain colonial du Nord de l'Amérique : le Sud, catholique et romain pur sang, ne put résister au Nord, protestant et germanique ; force lui fut de plier sous lui. Ainsi dorénavant, sur le continent européen, le protestant germain doit être le premier, et le catholique romain le second.

C'est en ces termes qu'à la fin de 1870, la Gazelle Générale Évangélique Luthérienne, de Leipzig, commentait les victoires de l'Allemagne sur la France. Dans une lettre au publiciste Emile de Girardin, un colonel allemand faisait écho :

L'avenir, signifiait-il, appartient aux races septentrionales ou protestantes. L'Allemagne, terre classique du libre examen, qui avait Luther quand on ne savait pas chez vous ce qu'est la logique, a été pour l'Europe ce que le pays de Franklin est pour l'Amérique.

L'Allemagne, parce que protestante, doit maîtriser les races latines : telle était la doctrine ; et la journée de Sadowa, puis celle de Sedan, furent tour à tour interprétées par les prêches et par la presse comme des victoires du Dieu de la Réforme, du Dieu allemand, sur des peuples catholiques.

Une thèse courante existe, dans certaines chaires protestantes, affirmant la supériorité des nations réformées sur les nations sujettes de Rome : l'Allemagne s'empare de cette thèse, elle s'y drape, elle s'en exalte, elle se donne elle-même comme la preuve vivante, toujours plus éclatante, que cette thèse est vraie. Silence à Balmès, et silence à Donoso Cortès : ils se flattaient d'avoir ébranlé cette thèse, offensante et pour leur pays et pour leur foi; mais la grandeur de l'Allemagne les a, paraît-il, réfutés. Catholiques d'Italie catholiques

d'Espagne, « esclaves du joug romain », doivent comprendre que si l'Allemagne est le peuple maître, c'est parce que protestante.

L'histoire même de la Prusse, dans certaines pages de l'historien Treitschke. s'inaugure et se déroule comme une sorte d'apologétique protestante : rappelant que l'ancêtre des rois de Prusse avait, en passant à la Reforme, sécularisé les biens des Chevaliers Teutoniques, Treitschke concluait avec fierté: « L'Etat prussien doit l'une de ses assises à un glorieux vol commis aux dépens de l'Église romaine », et l'Etat prussien lui paraissait, par toute son évolution, « solidaire de l'Église protestante ». Sybel à son tour, qui fut en quelque mesure l'historiographe officiel de la Prusse de Guillaume Ier, écrit textuellement : « En embrassant le protestantisme, l'électeur de Brandebourg devint, par cela même, le champion de l'Allemagne indépendante-, tout au rebours, l'Autriche, en ruinant chez elle l'œuvre de la Réforme et en livrant aux Jésuites l'éducation de ses sujets, a rompu pour jamais la tradition de l'esprit allemand. »

L'idée de cette solidarité entre le protestantisme et le véritable « esprit allemand » obsède le cerveau de Guillaume II : elle l'exalte jusqu'au rôle de pape de la Piéforme. Condescendant et familier, on l'entend parler de son c ami » Luther presque aussi librement que de son « vieux Dieu » ; et l'on chuchotait naguère, à Genève, que ses uniformes étaient prêts, et ses sermons aussi, pour le jour où il s'en irait sur les bords du Léman inaugurer souverainement le « mur de la Réforme ». Il rêvait, paraît-il, de je ne sais quelles

mystiques parades, qui l'exhiberaient aux spectateurs genevois dans un rôle de summus cpiscopus du protestantisme universel. Connaissant Genève, la sachant fière et d'esprit généreux, j'ai confiance qu'après les huit mois qui viennent de s'écouler elle sera de plus en plus décourageante pour ce projet de visite impériale et pontificale.

Mais l'équation entre protestantisme et germanisme, — même désavouée par Genève, et par le protestantisme anglo-saxon, et par celui des races latines, — agit depuis longtemps au delà du Rhin comme une « idée-force » ; quelle qu'en soit la valeur, quel qu'en soit l'aloi, cette idée possède une vertu, qui se traduit par des faits. Deux métropoles chrétiennes existaient, où jusqu'au dix-neuvième siècle la Réforme n'avait pas pénétré : c'était Rome, c'était Jérusalem. La Prusse officielle, puis l'Allemagne officielle, implantèrent dans ces deux villes, au cours du siècle passé, l'Evangile de Luther. Ce fut un diplomate du roi de Prusse, le baron de Bunsen, qui dressant contre la colline du Vatican celle du Gapitole, ouvrit à Rome la première chapelle évangélique; et sur la cime d'où Jupiter Gapitolin avait été détrôné, l'Église de Luther s'installa. Bunsen éprouva le besoin de' glorifier en un sonnet cette initiative prussienne ; il dardait ses vers, comme des flèches, à l'adresse du Vatican ; il s'y flattait d'avoir « planté un clou » qui ne pourrait plus se déraciner. Après avoir longtemps qualifié le pape d'Antéchrist, la Prusse de Frédéric-Guillaume III semblait n'avoir noué des rapports avec le Pape que pour implanter chez lui, plus sûrement, la foi de Luther, fourrière du germanisme au centre même du sol latin.

Soixante-dix ans s 'écoulèrent,, et l'on vit, en 1898, une sorte de croisade luthérienne s'ébranler vers Jérusalem, sous les auspices de Guillaume II : la basilique de la Rédemption, inaugurée par l'Empereur en personne, abrita solennellement, au pays de l'Évangile, ministres et fidèles du « pur Évangile ».

« Gomment peut-on désirer que le monde musulman respecte le christianisme, déclarait l'Empereur devant les dix pasteurs évangéliqucs de l'Orient, lorsqu'on voit ce que le christianisme, représenté par les autres confessions chrétiennes, a fait de Jérusalem? Maintenant, cest à nous le tour! » Ainsi Guillaume II rêvait-il d'apparaître aux populations mulsulmanes comme ayant mission de réhabiliter la personne et la doctrine du Christ, travesties, apparemment, par le catholicisme. Et le cadeau qu'il jetait aux catholiques de Jérusalem, d'un peu de terre pour construire eux-mêmes une église, ne rachetait pas ce qu'il y avait d'offensant pour l'histoire séculaire du catholicisme clans la prétention qu'avait l'Empereur, parce que porteur de l'Évangile de Luther, de restaurer et de venger la réputation du Christ. Vis-à-vis de la Custodie franciscaine, vis-à-vis des représentants de l'Église romaine à Jérusalem, il se targuait d'apporter, en la décorant de son prestige d'empereur, l'interprétation fidèle de. l'Évangile ; et tous ses propos et tous ses gestes signifiaient à l'Islam: « Maintenant, c'est à Luther le tour ! »

Dès 1870, du jour où le canon de Sedan eut paru sonner l'heure de Luther, le même esprit de conquête religieuse visa les vieux pays latins. L'Espagne catholique fut tout de suite visitée, dès le mois d'octobre de

celle année falale, par la propagande « évangélique » du pasteur allemand Fliodner; un autre Allemand, Henri Ruppert, survint pour lui donner aide; et Fliodner, jusqu'à sa mort, dans sa chapelle de Madrid, sut lutter, en bon Germain, contre la vieille culture latine de l'Espagne.

Là-bas sur le Danube, dans l'autre portion de l'ancien empire de Charles-Quint, le germanisme, discipliné jadis par les Jésuites, avait, grâce à eux, gardé son obédience au catholicisme. Mais la Prusse, au début du vingtième siècle, porla ses regards de ce côlé, pour préparer, en terre autrichienne, d'étranges aventures. « Les étudiants autrichiens de nationalité allemande, proclamait l'un d'entre eux, n'attendent que l'instant le plus propice pour montrer à leur peuple, par un grand exemple, comment il doit se délier des chaînes de Rome, la mortelle ennemie, et trouver dans l'Église chrétienne protestante allemande une éducation mille fois plus noble et plus libre, nationale avant tout. » L'instant esl propice, insistèrent à Berlin certaines voix augustes; et l'on vit, plusieurs années durant, avec l'appui officieux des pouvoirs allemands et de l'or allemand, descendre en pays tchèques et Slovènes, et dans les régions catholiques de l'Autriche allemande, d'entreprenants messagers qui prêchaient aux populations la séparation d'avec Rome : Los von Rom! Ils cueillirent des victoires partielles: l'empereur Guillaume II, pontife suprême de son Église évangélique, instigateur lointain de cette chasse aux âmes, put apprendre avec joie, à la fin de 1903, que plus de vingt mille consciences, en Autriche, s'étaient résolues à cet acte suprême de germanisme : émigrer de l'Église romaine dans l'Église évangélique,

et que le protestantisme, ce « chrislophore qui porte et promène l'esprit germanique », comptait en Autriche vingt mille adhérents de plus. « L'avenir de notre peu- « pie est perdu, criait un agitateur, si de la mer Balti- « que à l'Adriatique il n'appartient pas à une seule « foi. » Dans l'Etat pangermanique ainsi rêvé, le catholicisme apparaissait comme une sorte d'hérésie politique, dont l'expulsion s'imposerait ; les champions du mouvement « Los von Rom » estimaient que, devant le germanisme épanoui, la foi romaine n'aurait qu'à déménager.

Voilà de quelle nuance confessionnelle se couvre la culture germanique; voilà quel genre de croisade chrétienne elle entreprend. Mais qu'on ne s'y trompe point : ce dont il s'agit, pour les représentants de cette « culture », ce n'est point d'acheminer les âmes romaines ou palestiniennes, espagnoles ou autrichiennes, vers une conception religieuse qu'ils jugeraient plus conforme au « pur Evangile » ; dans leurs préoccupations intimes, l'idée religieuse passe au second plan: il s'agit de faire prévaloir une confession d'origine germanique sur le catholicisme des races latines. Ces pangermanistes que vous voyez les plus empressés à brandir indiscrètement le drapeau de la Réforme sont souvent des sectaires, mais presque jamais des croyants; ce sont, en religion, des sceptiques, pour qui le protestantisme a la valeur d'un outil politique. A l'arrière-plan de leur anlicatholicisme, qui s'affiche et qui s'étale, vous voyez émerger un antichristianisme, inconscient ou conscient, inavoué ou proclamé.

Observez, en effet, les méthodes d'action du germanisme, scrutez-en les postulats politiques et moraux : tout ce système est foncièrement incompatible avec l'esprit de l'Évangile, avec les exigences les plus élémentaires de la morale du Christ. Nous touchons ici les conséquences très pratiques, très réalistes, de certaines spéculations philosophiques qui, dans le domaine de la pensée, pouvaient ne paraître que des jeux d'esprit, et qui parfois obtinrent à ce titre l'indulgence trop accueillante de la pensée latine. Voici que ces spéculations, transportées dans le domaine de l'histoire, deviennent jeux de princes ou jeux de soudards; et tout de suite elles suggèrent, tout de suite elles glorifient les plus criminelles atrocités.

Le bien est bien, le mal est mal : ainsi parlait l'Église, avec le bon sens. La philosophie allemande nie cette distinction, proclame l'identité des contraires, donne au mal je ne sais quelle mission pour créer et réaliser le bien. L'avènement universel de l'idée germanique, voilà le bien suprême : au nom de l'idée germanique, on est autorisé à faire le mal, ouvrier nécessaire de ce bien. On ne cherche même pas, pour les forfaits de la guerre, des circonstances atténuantes; philosophiquement, on les estime justifiés ; le mal est dans le monde l'accoucheur du bien; l'État allemand, qui d'après l'hégélianisme incarne la réalité même de l'idée morale, fera donc le mal, consciemment, volontairement, en vue

de cette œuvre supérieure qu'est la poursuite de son propre triomphe; et par cela même qu'il fera le mal, il se flattera d'accomplir l'intégralité du vouloir divin. Tant pis pour ceux qui sont étrangers à la race germanique : ils n'auront toute leur valeur d'hommes que du jour où ils accepteront d'être les sujets de cette race; elle a le droit, en se servant du mal comme auxiliaire, de faire leur bien. Contre cette hégémonie, qui déifie le caprice germanique, ils ne peuvent en appeler pour leur défense à une loi morale supérieure : les garanties de vraie liberté que trouve tout être humain dans l'accomplissement social de la loi morale sont dès lors périmées. La résistance des peuples latins à la race suzeraine prend l'aspect d'une insurrection contre le progrès humain ; elle prouve leur infériorité « culturelle » ; ils doivent être châtiés, et les procédés d'intimidation, de destruction, de sauvagerie systématique, seront le châtiment de leur aveuglement.

N'invoquez ici ni les maximes du droit des gens ni les axiomes d'une morale transcendante : la raison pure, ici, n'a rien à voir, non plus que l'Évangile. Une « raison pratique » crée le « vouloir » allemand, lequel crée la morale allemande, et la morale allemande, par définition, est impérieuse, unique et souveraine. Vous protestez auprès du théologien Harnack que la violation de la Belgique lèse les traités; il vous répondra que c'est là une question de morale : moralement parlant, l'Allemagne se doit à elle-même de poursuivre sa fin, de réaliser son vouloir, d'épanouir et de parachever sa conscience de peuple. Voilà le seul devoir de l'Allemagne : on en prend à témoin le vieux Dieu allemand ; et l'on décrète qu'en vue de ce devoir tous les caprices

de la force doivent prévaloir sur les réserves du droit.

Le vieux Dieu allemand, à qui chemin faisant Ton adresse, en paraissant le considérer comme une personnalité, certains gestes d'amicale politesse, se confond en définitive, dans la pensée des philosophes, avec le « devenir » historique de la race ; il finit par s'identifier avec cette race élue, toujours en marche vers l'accomplissement de ses destinées universelles. Le panthéisme, avec tout ce qu'il y a d'immoral dans certaines de ses conséquences, est à la hase de la « culture » germanique contemporaine, à l'origine des ambitions germaniques, au point de départ des crimes qu'elles suscitent et des apologies qu'elles inspirent. La pensée allemande n'a plané, cent cinquante ans durant, sur les cimes nuageuses d'une métaphysique subtile, que pour faire rebondir l'action allemande dans l'anarchique sauvagerie de l'état de nature, où toute violence est permise et quasiment sanctifiée.

C'en est fait de l'idée d'un Dieu personnel, qui maîtrisait l'arbitraire des volontés humaines : l'arbitraire même de la volonté germanique se qualifie Dieu. C'en est fait de l'idée de fraternité humaine, dont la paternité divine est la garantie, et dont le Christ fut le messager : il n'y a plus de communauté d'essence entre la race germanique et les autres hommes. C'en est fait de l'esprit de charité évangélique : les impulsions d'amour et de miséricorde sont des faiblesses, des duperies; les puissances de haine, les puissances de mal, créent l'avenir. Celte philosophie, qui repose sur une apologie de la force, est en rupture complète avec toute la tradition

chrétienne, avec toute la pensée chrétienne, avec toutes les confessions chrétiennes; et c'est un singulier spéciale de voir le pays de Luther, — le pays qui se glorifiait si volontiers d'avoir remis en vigueur ce qu'il appelait le « pur Évangile », — étayer sa conduite et asseoir son existence sur une philosophie dont tous les axiomes bafouent l'Evangile et dont toutes les applications violent l'Évangile.

Parfois le pangermanisme remonte jusqu'à l'Ancien Testament : il y pille quelques textes, quelques faits, dont il puisse se servir pour justifier les actes que s'est permis l'Allemagne à titre de peuple élu. On entendait raconter, l'automne dernier, dans certaines chaires de Berlin, comment Sinon, roi d'Hésébon, ayant, d'après le livre du Deuléronome, refusé le passage aux envahisseurs, fut honteusement battu, et comment tous les hommes de son royaume, et toutes les femmes, et tous les enfants, périrent, et comment il ne resta de vivant que le bétail, que l'envahisseur emporta. Les pasteurs qui pieusement méditaient sur ce texte y découvraient un avertissement prophétique à l'adresse du roi de Belgique, coupable d'avoir refusé le passage aux armées de Guillaume, élu de Dieu; ils infligeaient à l'Écriture ce déshonneur, d'en tirer des leçons de cruauté.

Mais l'Écriture, l'Ancien Testament, c'est un produit de la civilisation judaïque : d'autres pangermanistes surgissent, plus absolus et plus chatouilleux, demandant pourquoi le germanisme continuerait de se ré-

clamer d'une pensée et d'un Dieu dont les origines sont étrangères au germanisme lui-même; et ce n'est pas seulement par une saillie d'originalité, mais, bien plutôt, par l'effet d'une profonde logique, que certains de ces pangermanistes, ne voulant plus d'autres divinités que des divinités indigènes, ont reculé, par delà Luther, héraut germanique de l'idée chrétienne, jusqu'à Wotan, jusqu'à Odin, jusqu'à Thor, incarnations germaniques, authenliquement indigènes, de l'idée même de Dieu. Encore que Luther soit le type de l'homme allemand, de l'homme kerndeutsch, le Christ de Luther demeure un Juif; avec Wotan, on a le dieu allemand, le Dieu kerndeutsch.

Puisque en effet, théoriquement parlant, Dieu est au service de la Germanie et ne peut être qu'au service de la Germanie, puisqu'il y a identité entre les rêves de cette race et le vouloir de Dieu, puisque le germanisme a prétendu s'asservir Dieu et, si l'on peut ainsi dire, nationaliser les conseils de Dieu, il était naturel que certaines imaginations, moins croyantes d'ailleurs qu'exaltées, rejoignissent, au delà du panthéisme raffiné du dix-neuvième siècle, le vieux paganisme de la Germanie, et qu'elles s'éprissent de ces fables qu'on croyait à jamais surannées et qu'enfantèrent, à l'aurore de l'bistoire, les imaginations germaniques. Au demeurant, la philosophie allemande qui faisait de Dieu, non plus un être objectivement transcendant, mais une création de la conscience humaine, une élaboration du subjectivisme humain, avait elle-même préludé, sans assurément s'en rendre compte, à ce renouveau païen. Car la création de la conscience germanique, l'élaboration du subjectivisme germanique, portent dans l'his-

toire le nom d'Odin, de Wotan, de Thor; et c'est ainsi qu'à l'école des philosophies les plus audacieuses, les plus nouvelles, certains pangermanistes ont réappris à se prosterner devant les mythes de l'antique Germanie. Ils ne se trompaient pas, à vrai dire, en estimant que pour mettre leurs violences sous les auspices d'un Dieu, ils devaient élire Wotan, et non point le Christ; et le congé qu'ils prenaient du Christ au moment où ils faisaient du nom de Dieu un abus confinant au blasphème, était encore, quoi qu'ils voulussent, un hommage au Christ.

Nous sommes loin du temps où le poète Maurice Arndt, que les pangermanistes d'aujourd'hui vénèrent comme une sorte de barde, proclamait que la race germanique était le sel de la terre chrétienne... Maurice Arndt a de lointains successeurs qui, dans les régions allemandes de l'Autriche organisent une propagande nationaliste ( vôlkisch ) pour les vieux cultes germaniques, qui fondent en l'honneur de ces cultes des revues, des journaux, des feuilles pédagogiques, qui sur le sommet des Alpes tyroliennes déroulent emphatiquement des fêtes solsticiales, et qui engagent le peuple allemand à replanter les vieux arbres sacrés, jadis abattus par saint Boniface. Pour ces aventureux fourriers du germanisme, l'ère chrétienne même doit être abrogée, et le point de départ de leur calendrier n'est plus la naissance du Rédempteur, mais la bataille de Norcie, livrée l'année 113 avant notre ère, entre Teutons et Romains.

Tel est, sur la route d'orgueil qu'elle continuera de descendre en croyant toujours s'élever, l'ultime point

d'arrivée d'une certaine « culture » germanique : après s'être donnée comme la quintessence du christianisme, cette culture se complaît, avec un singulier mélange de pédantisme et de puérilité, à des résurrections factices de l'idolâtrie. Saint Boniface, au huitième siècle, croyait avoir eu raison des idoles : ce Germain qui ne put civiliser la Germanie que parce qu'il était l'élève et le messager de Rome, soupçonnait-il que, onze cents ans plus tard, des hommes se rencontreraient, pour restaurer la gloire d'Odin sur l'altitude des montagnes et dans les profondeurs des âmes, par haine de Rome, par haine des civilisations méditerranéennes, par haine du nom latin, par haine du Christ?

Georges Goyàu.

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