‹ La guerre allemande et le catholicisme--Chapitre 8 sur 37 · LA FRANCE ET SA RÉPUTATION · texte numérisé non relu

LA FRANCE ET SA RÉPUTATION

Dans le formidable conflit dont l'Europe était depuis longtemps menacée et qui a fini par éclater à propos d'un incident qui ne fut qu'une occasion, les Catholiques de divers Etats neutres ont pris position et, travaillés par une propagande abondante, méthodique, savante et singulièrement hardie, nombre d'entre eux, paraît-il, manifestent à l'égard de la France des sentiments qui montrent combien ce pays leur est inexactement connu.

Hélas ! la raison principale de cette attitude n'est pas difficile à découvrir : la politique anti-religieuse de ces dernières années nous a discrédités devant le monde entier !

Et c'a été là, après la désastreuse surprise de 1870, après le malheureux traité de Francfort et ses conséquences, c'a été là une autre victoire de Bismarck, victoire plus humiliante encore que les autres, puisqu'elle est acceptée par une partie de la nation, par ceux qui la gouvernent...

Ayant vu par expérience quelle source inépuisable de discussions et de faiblesse les querelles religieuses sont pour un pays, Bismarck eut l'idée infernale, après avoir mis fin au Kulturkampf en Allemagne, de le faire passer en France. Il ne réussit que trop bien (1). Et c'est après nous avoir inoculé ce virus, qui nous a empoisonnés et défigurés, que la vertueuse Allemagne nous montre du doigt aux Catholiques d'Italie, d'Espagne et d'ailleurs :

— "Voyez ces athées et ces dégénérés. Quel bien peut désormais en attendre la sainte Église? Tandis que nous!... Gott mit uns!

Semblablement, la Babylone des temps modernes —

(1) Le 7 avril 1911, notre Journal Officiel publiait la lettre suivante, adressée le 16 novembre 1871 par Bismarck à son ambassadeur à Paris, le comte d'Arnin. Le document est caractéristique :

« Une politique catholique de la France lui donnerait une grande influence en Europe et jusque dans l'Extrême-Orient; le moyen de contrecarrer son influence au profit de la nôtre, c'est d'abaisser le Catholicisme et la Papauté, qui en est la tête; si nous pouvons atteindre ce but, la France est à jamais annihilée.

» J'entreprends contre l'Eglise catholique une guerre qui sera longue et terrible. 111e faut pour achever d'abaisser la France. Entretenez dans les feuilles radicales françaises la peur de l'épouvantail clérical, en faisant propager les calomnies ou les préjugés qui ont fait naître cette peur. Faites aussi souvent parler dans ces feuilles dee dangers de la Réaction et des empiétements du clergé! Ces balivernes ne manquent jamais leur effet sur les races ignorantes.

» Mettez tous vos soins à entretenir cet échange de services mutuels entre les républicains et nous : c'est la France qui en paiera les frais. »

c'est de Paris qu'il s'agit — est représentée comme la sentine de tous les vices. Et la vérité est que cette Babylone est surtout connue et pratiquée comme telle par une clientèle exotique, pour laquelle, il est vrai, elle a eu le tort d'être beaucoup trop accueillante par le passé. Mais quelle différence entre ce Paris de la légende et le Paris véritable !

Cette réputation, d'ailleurs fâcheuse, est entretenue par la presse étrangère avec une persistance et un ensemble surprenants. Quand on lit les journaux allemands, anglais, italiens, espagnols, etc., on est surpris du genre de correspondance qui leur est envoyé de Paris : des histoires de théâtres, des modes, des scandales, des chroniques légères, des fêtes, des futilités, de petits faits ridiculement exagérés ou généralisés, des vilenies sociales, politiques, financières, littéraires, artistiques , tout ce qui peut nous déconsidérer, tout ce qui peut nous représenter comme un peuple de décadents. De tout le reste, rien. Il est vrai que la plupart de ces reporters ont une moralité qui ne leur permet guère de s'élever au-dessus de ce niveau : c'est une excuse !

La presse catholique allemande s'est particulièrement distinguée, depuis longtemps, dans cette façon d'écrire l'histoire. Au fond, le Kulturkampf a eu plus de succès qu'on ne le pense communément. Son but était de nationaliser le catholicisme allemand, en le détachant de Rome pour en faire un instrument docile à l'usage de l'empereur et de l'empire. Le moyen a échoué, mais le résultat a été, à sa manière, obtenu. Que les Catholiques-allemands soient des patriotes, c'est leur droit et leur devoir : nul ne peut songer à le leur reprocher. Mais ce dont on peut s'étonner, c'est la

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facilité avec laquelle ils sont entrés, pour leur part, dans cette espèce de delirium germanicum, dont toute la nation parait décidément atteinte. A leurs yeux, la France, « la pauvre France », est un pays athée, fini, d'où la vie chrétienne a presque entièrement disparu, et à laquelle l'Allemagne, si religieuse, si bien organisée et si forte, doit se substituer par une propagande méthodique et vigoureuse, à la fois nationale et catholique. En d'autres termes, le catholicisme allemand va de pair avec l'impérialisme allemand. Lui aussi a sa Weltpolitik !

Eh bien, non ! la France ne mérite pas la réputation qui lui est faite.

Certes, elle ne nie pas ses défauts, ses fautes, ses faiblesses, ses divisions, ses aberrations ; car, au moins, l'hypocrisie n'est pas son fait! Mais qui donc lui jettera la première pierre, en Europe, ou hors d'Europe?...

N'insistons pas !

La voici à l'épreuve, elle du moins, à l'épreuve du feu : sa jeunesse n'y fait pas trop mauvaise figure, et l'armée allemande ne trouve plus qu'elle est aussi dégénérée qu'on le lui avait dit...

Aussitôt que le canon a fait entendre sa grande voix à la frontière, « l'Union sacrée » s'est faite. L'étiquette officielle qui la désignait aux regards du monde a craqué partout, et au-dessous de la France artificielle et décadente est apparue une autre France qui se voyait moins et qui la représentait mieux. Tout à coup, la vieille race s'est retournée, et on l'a revue avec quelque

surprise montrer ce qui fait le fond de son àme baptisée, la générosité, le désintéressement, la vaillance et la bonté, unis à un sang-froid, un calme et une résolution, qu'on ne lui soupçonnait pas. Jeanne d'Arc a reconnu son sang !

C'est une énorme vague de fond qui a balayé l'écume de la surface.

L'histoire de France, au reste, est pleine de ces rebondissements étranges. Maintes fois, ce peuple a paru perdu : l'instant d'après, il rejaillissait miraculeusement et recommençait une nouvelle période de vie et de grandeur. Telles furent les crises terribles du xive siècle, l'invasion anglaise, la guerre de Cent Ans, les guerres de religion, la Révolution et ses suites — qui se font encore sentir. « Autant de crises religieuses, autant de crises nationales; autant de restaurations de la France, autant de restaurations du Catholicisme (1). »

L'époque actuelle, qui a vu mettre en discussion tous les principes sur lesquels une société repose, paraît arrivée à son terme : une autre a déjà commencé. La réaction se préparait dans les esprits, visible pour les yeux attentifs: la guerre la rend manifeste. Selon une pensée de Maurice Barres, la chevalerie révolutionnaire s'unit chez nous à la chevalerie du Christ. L'agression allemande fit cette soudure, après les quarantequatre ans d'humiliations qu'elle nous avait imposées. Le miracle continuera.

(1) M«r A. Bacdrillart, La Croix, 5 septembre 1914.

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