LA FRANCE ET SA VIE SPIRITUELLE
Au surplus, les Catholiques étrangers qui jugent de la France par son étiquette officielle et extérieure oublient vraiment trop la vie surnaturelle qui circule dans ses meilleurs éléments et qui est attestée par tant de témoignages ; les services que, même au xixe siècle, elle a rendus à la civilisation chrétienne et à l'Église ; la place surtout qu'elle tient dans le monde par ses missionnaires, qui deviennent, au besoin, des martyrs.
L'Allemagne officielle parle beaucoup de « son » Dieu — Unser Gott ! — comme si, l'hégémonie de la terre ne lui suffisant déjà plus, elle aspirait à celle du ciel !
Nous, nous ne sommes que de pauvres pécheurs, et nous le confessons très humblement, baissant la tète et nous frappant la poitrine. Et cependant, malgré notre indignité, et même en ces derniers temps, nous avons été l'objet de manifestations surnaturelles éclatantes, confirmées par des miracles et reconnues par l'Église, que nulle part au monde on n'a vu se produire en pareil
nombre : Dieu ne paraît donc pas nous avoir abandonnés. Telles sont les apparitions de la Vierge Marie, à laquelle nous aimons à donner le doux nom de « Reine de France », à la Salette, en 1846; à Pontmain, en 1871 ; et surtout à Lourdes, où les prodiges de guérison et de conversions se succèdent depuis plus de cinquante ans. Nulle part non plus on ne trouve plus de sanctuaires dédiés à Marie, plus de pèlerinages, plus de confréries groupant d'innombrables associés.
Continuons cette revue rapide. Si, comme l'écrit Mer Baunard (1), la première de toutes les gloires est de produire des saints, la première de toutes les gloires, en ces derniers temps, ne reviendrait-elle pas à la terre de France?
Sans remonter à saint François de Sales, que Pie IX a proclamé docteur de l'Église universelle, ni à saint Vincent de Paul, donné par Léon XIII comme patron et protecteur de toutes les œuvres de charité, nous avons donné naissance à une telle quantité de saints personnages que, tout de même, l'arbre qui porte ces fruits ne donne pas l'impression d'êire desséché et bon à jeter au feu. Ce sont d'abord nos missionnaires martyrs de Cochinchine, du Tong-king, d'Annam, de Chine, de Corée, d'Océanie et d'Afrique, au nombre de plus de 150; c'est ce prêtre admirable, J.-B. Vianney, curé d'Ars, dont le saint pape Pie X avait toujours la statuette sous les yeux; ce sont les fondateurs et fondatrices de ces nouvelles et nombreuses familles reli-
[1] Mp Baunard, Un siècle de l'Histoire de France (1800-1900). Poussielgue, Paris.
gieuses, nées parmi nous : Jean-Baptiste de la Salle, le P. Eudes, M. Olier, Grignon de Montfort, le P. Liberniann, Jean de Lamennais., la Mère Barat, la Mère Marie-Madeleine Postel, la Mère Javouhey, la Mère Marie-Thérèse Dubouché, la Sœur Thérèse de l'Enfanl- Jésus, et tant d'autres; c'est le pauvre et glorieux mendiant Benoit Labre; ce sont les voyantes prédestinées Marguerite-Marie, confidente du Sacré-Cœur à Parayle-Monial, Germaine Cousin, la bergère toulousaine, Catherine Labouré, à qui nous devons la « médaille miraculeuse », Bernadette Soubirous, l'enfant simple et sublime de Lourdes; c'est enfin notre sainte nationale, Jeanne d'Arc, qui a paru revivre de nos jours pour unir cette fois Armagnacs et Bourguignons, Français et Anglais, et marcher, invisible, à la tête de leurs bataillons, afin de « bouter dehors » le nouvel ennemi de la patrie française.
Un des signes les plus remarquables du perpétuel et miraculeux rajeunissement de la France est le recrutement, toujours contrarié et toujours résistant, du clergé, des religieux et des religieuses. Nulle part, peut-être, le clergé n'a devant lui moins d'avantages temporels, et nulle part il ne se présente plus libéralement au service de Dieu et des âmes. Il a trouvé sur son sol, pour le former, d'admirables instituteurs dans les fils de M. Olier, les prêtres de la Compagnie de Saint- Sulpice, auxquels s'étaient unis en quelques séminaires les enfants de saint Vincent de Paul.
Écrasé, décimé, dispersé par la grande Révolution, puis rallié, réformé et enserré clans les mailles d'un Concordat qui lui assurait une existence tranquille en
le paralysant, soumis ensuite à toutes les avanies inspirées par un sectarisme savant, méthodique et légal, tout à coup « séparé » violemment de l'Etat et des avantages que l'Etat peut offrir, incorporé dans l'armée et, sous nos yeux même, appelé à marcher au secours de la patrie au même titre que tous les autres citoyens, le clergé de France a fait face à toutes les situations, sans hésitation, sans défection, avec une dignité, une vaillance, une intelligence, un esprit de loi et un patriotisme qui ont forcé l'admiration de ses pires adversaires.
L'avez-vous déjà oublié? C'était en 190o. Pouvaiton ou ne pouvait-on pas accepter les « associations cultuelles » prévues par la loi de séparation de l'Église et de l'Etat'? Un doute était permis, d'autant que c'était apparemment, dans l'ensemble, une question de vie ou de mort. Sur un mot du Pape, l'accord se fit immédiatement : le clergé de France, prêtres et évêques, accepta sans discussion le mot d'ordre que lui donna Pie X, et ce geste lui coûta — il le savait — ses revenus, ses fondations, ses églises, ses séminaires, ses évêchés, ses presbytères, bref, une somme évaluée à 600 millions du francs, qui lui eût permis de vivre.
Il n'en est pas mort, cependant, et c'est une nouvelle preuve qu'il reste encore des Catholiques en France pour soutenir leurs prêtres et assurer le service de leur culte.
La guerre, nous venons de le dire, le soumet à un autre genre d'épreuves. Combien y a-t-il de prêtres, de séminaristes et de religieux mobilisés'.' Il est difficile de le dire (1); mais on en trouve partout : aumôniers
(1) On parle de 20,000 prêtres, sans compter les séminaristes et les religieux.
des armées de terre et de mer, sans cloute, mais aussi combattants de toutes armes et de tous grades, infirmiers, brancardiers, etc. « Sel de la terre » par vocation, ils sont devenus le « sel de l'armée », où ils ont trouvé tout de suite le plus sympathique accueil. Et là encore se vérifie le fait, souvent constaté, que la Providence a des moyens infiniment variés de tourner les desseins des hommes ! Ce n'est assurément pas par respect pour les lois canoniques, ni pour favoriser le recrutement du clergé, ni pour honorer les prêtres, qu'on a fait la loi des « curés sac au dos ». Eh bien, il se trouve aujourd'hui que la présence de ces « curés » parmi les soldats, sous les mêmes balles et les mêmes obus, dans les mêmes tranchées, les mêmes ambulances et les mêmes champs de bataille, a créé entre les uns et les autres une respectueuse et fraternelle sympathie, qui, à défaut d'autres résultats, vaudrait une excellente prédication ; mais, en fait, jamais, depuis Jeanne d'Arc, le soldat de France n'a autant pratiqué la messe, la prière, la confession et la communion. C'est, au cours des événements les plus tragiques, une « retraite spirituelle *, avec préparation à la mort, admirablement suivie dans la fraternité des armes, donnée à toute la jeunesse de France, qui ne l'oubliera pas.
La multiplication extraordinaire des Ordres et des Congrégations d'hommes et de femmes sur le sol français, au cours du xixe siècle, est un autre phénomène déconcertant pour ceux qui s'imaginent que la sève chrétienne est épuisée chez nous. L'énumération de ces associations serait fastidieuse : elles ont surgi pour
rendre tous les services, exercer tous les apostolats, répondre à toutes les aspirations, soulager toutes les misères. Et si notre Kulturkampf, importé d'Allemagne, en a dispersé plusieurs, la Providence, ici encore, s'est servie de cette dispersion même pour les répandre, comme autant de graines précieuses et fécondes portées par un vent d'orage, dans le monde entier, qui en bénéficie.
Ces Sociétés religieuses ont d'ailleurs un caractère commun, qui paraît les entraîner comme nécessairement au delà des frontières françaises : le prosélytisme est chez elles un besoin.
Les Filles de la Charité de saint Vincent de Paul ne sont pas moins de 30.000, répandues par toute la terre.
Les Petites Sœurs des pauvres, nées de rien, ont plus de 300 maisons dans les deux mondes et ouvrent le ciel, après leur avoir facilité les derniers pas sur la terre, à des milliers de vieillards.
Les Frères des Ecoles chrétiennes instruisent des enfants dans les cinq parties du monde.
Il n'y a pas, il semble, d'Ordre plus sédentaire que celui des Trappistes. Les Trappistes français ont fondé des maisons au Canada, aux États-Unis, au Brésil, et jusqu'au Japon et en Chine...
Faut-il aussi parler des belles initiatives religieuses dont la France a été l'inspiratrice en ces derniers temps? Un volume entier y serait impuissant. Qu'il suffise de rappeler la dévotion au Sacré-Cœur, partie de Paray-le-Monial et à laquelle des souscriptions, dont le chiffre atteindra 40 millions de francs, viennent d'éle-
ver une basilique sur les hauteurs de Montmartre, à Paris; l'institution des Congrès eucharistiques internationaux ; l'adoration nocturne du Saint-Sacrement ; l'Adoration réparatrice : les Catéchistes volontaires ; l'admirable Société des Conférences de saint Vincent de Paul qui, en 1900, s'élevaient au chiffre de 5.000, comprenant environ 100.000 personnes ; les patronages, les cercles de jeunes gens et ouvriers, les œuvres de presse, les études, l'enseignement chrétien à tous les degrés et dans tous les genres, etc.
Sans doute, écrivait Msr Baunard il y a quinze ans, le xixe siècle aura été le siècle de la grande sécularisation, de la grande laïcisation et, hélas! delà grande démoralisation, en France et ailleurs... Mais si, nulle part, l'attaque n'a été plus générale, plus prolongée, plus vive et plus astucieuse, — notre pays semblant avoir été choisi comme principal champ d'expérience, — nulle part non plus la défense n'aura été plus généreuse et plus belle. « A côté des écoles sans Dieu, l'Eglise de France n'a jamais élevé et entretenu à ses frais tant d'écoles de Dieu et n'a réuni tant d'enfants sous ses ailes. Elle a fondé des collèges chrétiens, des pensionnats chrétiens, et elle a osé établir des Universités. Elle n'a jamais bâti tant d'églises, tant de chapelles et de couvents, érigé tant d'autels; elle n'a jamais ouvert tant de refuges pour toutes les misères morales comme pour les misères physiques d'une société malade; elle n'a nulle part suscité plus de vocations religieuses et sacerdotales que dans un pays qui les entrave par toutes sortes de persécutions, de vexations, d'exécutions et de séductions. Elle a rarement enfanté plus de Saints, osons-nous dire, que dans ce temps de dépravation morale. Et, à rencontre des corruptions de la cité de la
terre, elle a fait s'épanouir la fleur de toutes les vertus dans la cité de Dieu (1). »
Seulement, parce que notre Kulturkampf, à nous, n'a pas encore dit son dernier mot, est-ce une raison pour nos frères de l'Etranger de nous envelopper tous, croyants et mécréants, dans la même réprobation?
Il fut un temps, qui n'est pas loin, où le vénérable archevêque de Cologne, Mgr Melchers, était en prison et figurait sur les rôles du geôlier sous le titre de « rempailleur de chaises ». Personne alors, de ce côté du Rhin, n'appelait les foudres du ciel sur l'Allemagne persécutrice, sacrilège et athée...
On est moins généreux pour nous.
il) H1* Baunard, Un siècle de l'Eglise de France (1800-1900 , Paris.