‹ La guerre; causes immédiates et lointaines, l'intoxication d'un peuple, le traitéChapitre 118 sur 124 · LA RUSSIE EN ASIE ' 3W · texte numérisé non relu

LA RUSSIE EN ASIE ' 3W

étude sérieuse, a toujours péché par faiblesse et par indifférence plutôt que par excès d'audace ou convoitise mégalomane. Nicolas I", dont on a si longtemps dénoncé les desseins insatiables, n'était en réalité qu'un conservateur timide, prêt à sacrifier les intérêts les plus évidents de son Empire à la joie platonique de replâtrer la Sainte-Alliance, comme il Ta prouvé le jour où il a renoncé au traité d'Unkiar-Skélessi, qui livrait la Turquie à sa discrétion, pour lui substituer de bonne grâce le traité de Londres et la Convention des Détroits qui emprisonnaient la Russie dans la mer Noire, sans même lui assurer en échange la moindre sécurité. — D'ailleurs, malgré quelques oscillations inévitables, il est certain que le gouvernement russe se transformera de plus en plus sous la pression des idées démocratiques, et elles auront pour corollaire le développement d'une très large décentralisation qui rendra impossible toute politique d'envahissement. On a voulu quelquefois comparer les Pangermanistes aux Slavophiles. Mais les Slavophiles de la décadence qui, comme Danilevski ou Léontiev, ont développé des programmes ambitieux, dont des polémistes plus adroits que sincères ont exploité l'imprudence, n'ont jamais été que des enfants perdus et des chefs sans soldats. Les vrais Slavophiles, ceux de la première heure, les seuls qui aient conquis quelque autorité sur les âmes, tels que les Aksakof, Chomiakov et les Kiriejevski n'ont jamais été que de doux mystiques qui ne poursuivaient que l'union des âmes, non la conquête des territoires.

Leur autorité n'a été si générale et si profonde, que parce que leurs tendances pacifiques répondaient aux instincts réels des peuples slaves, plus enclins à l'anarchie et aux dissensions intestines qu'à une concentration vigoureuse de l'autorité. Pas plus que LA aoEiiBi. 20 r"^^.^]^

les Allemands, les Slaves ne sont incapables d'un idéalisme qui va parfois jusqu'au mysticisme; mais leur idéal, loin d'être le despotisme de l'État, est l'émancipation de l'individu; leurs qualités comme leurs défauts, leur douceur native et leur nonchalance distraite, l'inconstance de leurs désirs et leur tolérance, leur indulgence pour les erreurs d'autrui comme pour leurs propres fautes, leur aménité courtoise et leur scepticisme radical les disposent mal au rôle d'apôtres, en même temps que la lucidité de leur sens pratique les met en garde contre les redoutables hallucinations qui ont aveuglé les fils de la vertueuse et scientifique Allemagne et déchaîné les sanglantes fureurs de la guerre.

Un diplomate écrivait, au sortir d'une Conférence : « Nous avons fait d'excellente besogne, et la preuve, c'est que tout le monde se plaint de nous. » Je croirais de même volontiers que le traité que j'aperçois doit être excellent, parce qu'il ne contentera personne.

Mon désir essentiel serait, en conciliant le moins mal possible les droits et les prétentions rivales des diverses nationalités avec les conditions de l'équilibre européen, de préparer une très longue période de paix universelle et d'amorcer ainsi une ère nouvelle de l'histoire humaine. Je sais qu'on m'accusera d'espoirs utopiques, et j'y suis résigné. L'Utopie, n'est-ce pas après tout le nom que les esprits timides donnent à l'idéal? — Par quelle incompréhensible faiblesse notre imagination, qui admet sans difficulté les plus extraordinaires découvertes matérielles, recule-t-elle presque avec épouvante à la pensée d'un progrès moral? Sans doute, la marche de l'hu-

manité est pénible et lente; chargée des fautes et des folies sanguinaires du passé, elle ne gravit qu'en haletant la montagne d'où son regard s'étendra sur un horizon plus serein. Dure est la côte que nous montons aujourd'hui et, dans sa détresse infinie, au milieu des crimes et des ruines^ trébuchant sur les monceaux de cadavres, l'Humanité jette dans le ciel vide son cri désespéré : Mon Dieu I mon Dieu 1 pourquoi m'as-tu abandonnée. Dans les ténèbres qui nous aveuglent, attachons-nous au pâle rayon qui annonce l'approche de l'aube nouvelle. La lutte est vraiment trop douloureuse et nos forces risqueraient de défaillir si nous n'apercevions au bout le prix de la victoire qui sera magnifique, si nous ne sentions que la libération de la France du même coup émancipera l'Univers d'un passé écrasant de servitudes et de vengeances.

Ou bien, par hasard, s'imaginerait-on que ces pensées risquent d'eflféminer nos courages et que nos soldats ont besoin qu'on leur prêche la haine et qu'on excite leurs colères? — Ce serait les bien méconnaître. S'ils supportent si vaillamment des souffrances dont la seule pensée nous accable, s'ils gardent leur sourire parmi es épouvantes, c'est qu'ils ont au cœur les plus hautes traditions de leur mère, la France, qui, en dépit de ses faiblesses et de ses erreurs, a toujours conservé l'amitié du monde parce qu'elle n'a jamais cessé d'être la voyante de l'avenir.

M. Dernburg, ancien ministre, homme d'affaires éprouvé, se donne pour un esprit pondéré et pratique; dans un programme qui traduit manifestement la pensée de l'Allemagne officielle, il nous a tracé à grands traits le tableau de l'Europe organisée à la manière teutonne : La Belgique, incorporée dans le ZoUverein et liée par des conventions militaires qui la réduiraient à une complète vassalité ; la France,

dépouillée de ses colonies, enchaînée à ses vainqueurs et réduite à une irrémédiable misère; TAngleterre, désarmée et sous la menace perpétuelle d'une invasion; la Russie, séparée de la Baltique et bloquée dans la mer Noire ; TAutriche, maîtresse de la Péninsule des Balkans; les serres de T Allemagne s'allongeant du Congo jusqu'au golfe Persique par le Maroc et les Dardanelles. Libre de toute entrave, l'Empire germanique n'aura plus devant lui que des protégés et des esclaves, et il lui sera loisible d'exploiter et de civiliser le monde suivant ses procédés les plus perfectionnés. Ce que sont ces procédés, nous pouvons le demander aux Polonais de Posen, aux Tchèques de Bohême, aux Danois du Slesvig, aux Italiens de Trieste; ou, sans aller si loin, nous pouvons nous en informer auprès des Alsaciens de Saverne ou des Belges de Louvain et de Malines.

La paix germanique, telle que nous l'offrent M. Demburg, M. Wundt et toute la séquelle de maniaques qui n'ont jamais eu une parole de sympathie pour les peuples « humiliés et offensés », comme aurait dit ce barbare de Dostoiewski, nous sommes prêts à tout plutôt que de l'accepter, et, pour emprunter encore un mot à nos amis de Russie, nous crachons dessus. Nous ne voulons pas d'une organisation qui ne serait qu'une abdication. « Si Dieu, a écrit Lessing, m'offrait dans une main la vérité et, de l'autre, la raison pour chercher la vérité, je lui dirais : la vérité, mon Dieul n'appartient qu'à toi seul, mais donne-moi la raison pour que je puisse chercher la vérité. » Entre Lessing et Lamprecht ou Friedjung, le monde a fait son choix. Qu'importe aux peuples la richesse, et le bonheur, et la gloire elle-même, s'ils ne sont pas les seuls maîtres de leur sort.

Germant ad prœdampugnahant, Gallipro libertaie. — Vous combattez pour la domination; nous combat-

tons pour Téquilibre, pour le respect des diverses énergies nationales, pourTindépendance des peuples, pour rèmulation joyeuse dans le travail pacifique.

En dépit de votre fastueux appareil scientifique, vous êtes les prisonniers de préjugés surannés et de conceptions barbares, puisque vous ne comprenez pas ce qui est la condition de la dignité et de la joie de la vie, le droit. Nous empruntons le mot de votre Empereur : A toute vapeur, en avant. — Mais nous ne cinglons pas vers le passé, nous mettons la barre sur l'avenir; nous gouvernons sur le pays de nos enfants.

Cet idéal d'émancipation et d'humanité, nos pères nous Pont légué, et nous Tavons enseigné à nos fils. Pour lui se sont levés les volontaires de 92 et, en dépit des résistances des privilégiés et des tyrans, ils ont dicté à l'Europe nos idées et nos codes, qui étaient à ce moment-là la traduction la plus adéquate de la justice humaine. Pour lui combattent, meurent et triomphent nos soldats, les yeux fixés sur l'horizon flamboyant sur lequel s'élève le soleil de l'Éternelle Équité et de la Paix Divine.

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