VIII PREFACE
célèbre de Gœthe : moi, pour qui la civilisation est une chose d'importance, comment pourrais-je haïr la France? — Pas plus aujourd'hui qu'alors, je n'ai au cœur aucune haine pour l'Allemagne.
L'Allemagne est victime depuis quelques mois d'une de ces crises de démence orgiaque que les Dieux déchaînent suir les individus et les peuples, enivrés par une trop constante fortune. Dans cette folie sanglante, dont furent jadis la proie les Galigula et les Néron, la nation allemande s'est souillée de crimes abominables, de hontes inexpiables, qu'elle-même ue se pardonnera pas, quand elle aura échappé aa délire qui l'étreint. Terribles sont les blessures qu'elle nous a faites et que sa frénésie voudrait incurables; cruelles sont les douleurs que nous souffrons par die. — Mais nous ne souffrons guère moins de ce pitoyable avilissement d'une nation qui a tenu si longtemps une place d'honneur dans l'humanité et qui, apostate et félonne, abjure le credo qui lui avait un moment valu la maîtrise des esprits.
Parvenue trop rapidement, après des siècles d'impuissance politique, à une hégémonie incontestée, elle a été corrompue par le culte exclusif que, sur la foi de Bismarck, son fondateur, et des HohenzoUem, ses maîtres, elle a voué à la force brutale. Elle a été hypnotisée par l'adoration de ses propres vertus et elle a exigé que les autres peuples, renonçant k leurs traditions saintes et foulsuQt aux pieds leur dignité, tendissent docild-
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ment le cou à son joug, au bâton de ses officiers,, à la férule de ses savants, aux ordres de ses banquiers. Prétentions absurdes qui devaient un jour ou l'autre provoquer une révolte universelle. La lutte qu'elle a ainsi déchaînée est une des plus^ grandioses et, par la nature des forces morales de résistance qu'ont soulevées les Junkers prussienset leurs souverains, une des plus magnifiques que connaisse l'histoire.
Au moment des Befreiungskriege, de ces révoltes contre Napoléon l" dont l'Allemagne s'est fait une religion et une auréole, ses volontaires combattaient pour l'équilibre européen, pour le droit despeuples, pour l'égalité et la liberté des nations et des individus. — Ge programme, qui est celui de la Révolution française et que nous nous étions laissé dérober, — nous l'avons repris, et, comme^ ^ux jours héroïques de 93, l'étendard sacré nousmène à la victoire. Le sang qui fit les vainqueurs de Bouvines, de Denain et de Fleurus, n'a pas* perdu sa pourpre en coulant dans le cœur de nosenfants.
L'hypertrophie du moi et la manie des grandeurs suppriment les facultés de raisonnement. Ce ne sera pas une des moindres surprises de l'histoire que de constater comment les Allemands, qui avaient si méthodiquement préparé les moindres détails de leur outillage, ont dès le premier jour rendu inévitable la ruine de leur Empire par une série d'erreurs véritablement inexplicaî)les. — Pen-
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dant trente ans, ils avaient travaillé à s'assurer le concours de lltalie, et ils Font comme de parti pris rejetée loin d'eux par leur système de provocations stupides ; ils avaient pris à tâche de ménager l'An* gleterre, et ils l'ont littéralement contrainte à se jeter & corps perdu dans la mêlée; ils escomptaient les haines réciproques des Russes et des Polonais, et ils ont cimenté entre eux le bloc slave par l'insolent dédain avec lequel ils ont dénoncé à l'univers sceptique les barbares de l'Est; ils ont déconcerté les bonnes volontés qui s'offraient et les timidités qui se réservaient par l'invasion de la Bel^ gique, — par les paroles de M. de Bethmann- HoUweg dont on ne saurait vraiment dire si elles furent plus extravagantes ou plus brutales, — par un sjTstème de barbaries froidement combinées qui n'ont effrayé personne, mais qui ont exaspéré les plus pacifiques et révolté les plus indifférents.
La psychologie n'est après tout que l'appréciation exacte des forces morales qui conduisent les hommes, et il est dangereux de l'ignorer. Bismarck connaissait mieux la valeur des impondérables. Les Allemands espéraient être servis dans leurs desseins par les faiblesses et les divisions qu'ils connaissaient chez leurs adversaires : ils ne soupçonnaient pas que ces (Querelles de ménage seraient emportées du coup par le grand souffle national, -^ et, que Bourtsef le révolutionnaire pût inviter des camarades à combattre sons les enseignes du Tsar, que le Grand-Duc Nicolas pût rappeler aux Polonais
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tes jours ^orieux de la pospolite, ou que les anarchistes et les catholiques pussent^ au milieu de la Aimée du combat, ne.^us s*iiiquiéter de la nuance du drapeau que tenait en mains un ministre radical, c'est ce qu'ils n'avaient pas prévu; ils ne sentaient pas battre le cœur de notre jeunesse qui, lasse de trop longues humiliations» n'appelait pas la guerre, mais était résolue à ne pas laisser diminuer son pays, et qui» ayant appris l'allemand, répétait en pensant à la France, les paroles d'Hermann à sa fiancée : c Tu es mienne, et maintenant^ ce qui est à moi, l'est plus que jamais. Et si, aujourd'hui ou demain, l'ennemi nous menace, équipe-moi et tends-moi mes arines. »
C'est qu'avec toute leur science, les meneurs de la Germanie contemporaine ont une intellrgenoe courte, comme disait Schiller des romantiques, et ces impérialistes furibonds ne sont que des romantiques exaspérés. Perdus dans leurs rêves nébuleux et chimériques, ils se sont brisés contre la réalité vivante.
Déjà s'écroule le vieux monde prussien, militariste et féodal, au milieu des éclairs de ce Crépuscule des Dieux abolis que prévoyait ce Wagner que nous ne proscrirons pas. Â l'horizon luit l'aube nouvelle. Ce monde qui s'ouvre sera sans doute encore imparfait, puisqu'il sera humain; il sera attristé par des souffrances et des préjugés; mais le patriotisme, toujours aussi ardent, y sera plus large et plus pur; les luttes y seront plus
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rares et plus généreuses, la pensée plus haute et plus libre. On n'y verra plus des hommes qui se targuent d'être les pionniers de la science et de l'art, commettre le péché contre l'esprit, le seul qui ne doive pas être pardonné, en sacrifiant ce qu'ils savent être la vérité à des intérêts féroces ou À des préjugés criminels. Les peuples numériquement faibles n'y seront plus exposés à l'invasion et au massacre. Ce monde, c'est celui qu'ont préparé Luther et Lessing et Kant et Gœthe, dont Beethowen devinait et chantait la naissance ; c'est celui dont nos philosophes et nos assemblées révolutionnaires ont jeté les assises. C'est le monde du droit et de la liberté, pour lequel combattent et triomphent aujourd'hui, à côté de la fîère Bel^ gique et de l'héroïque Serbie, la Russie, FÂngle- Aerre et la France.
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