LA DÉCLARATION DE GUERRE
L'attentat de Sarajevo. — La note austro-hongroise (23 juillet) : la police autrichienne. — Les concessions de la Serbie et la mpture des relations diplomatiques (25 juillet). — La première période des négociations (26-20 juillet). — Le plan du Cabinet de Berlin : la pression sur la France. Sir Edward Grey et la médiation anglaise. Attitude dilatoire de rÂllemagne; elle écarte toutes les propositions de conciliation. — La note anglaise du 29, la mobilisation autrichienne et le premier ultimatum de l'Allemagne à la Russie. — La seconde période des pourparlers (30 juillet-3 août). -— Efforts persévérants de TAngleterre pour amener TAllemagne A une politique moins intransigeante. — L'Autriche semble disposée à quelques concessions : les couTersations entre Vienne et Pétersbourg. L'ultimatum de l'Allemagne à la Russie (31 juillet). — M. de Schoen et M. Yiviani. — • Les préparatifs militaires de l'Aile» magne et de la France : la neutralité du Luxembourg et de la Belgique. — Déclaration de guerre de l'Allemagne ê^ la France (3 août). — Rupture de l'Angleterre et de l'Allemagne (4 août). -^ CSonclusion i.
Comme tous les grands événements historiques, la guerre actuelle a eu des causes lointaines et profondes. Il est incontestable que les incidents qui
1. On remarquera dans ce chapitre des analogies assez fréquentes avec la brochure parue sous le nom de M. Durkheim «t sous le mien, Qui a voûta la guerre? dans la collection Études
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l'ont déterminée n'auraient pas abouti en quelques jours à des conséquences aussi terribles, s'ils n'étaient survenus dans une situation déjà menaçante et troublée. Depuis 1905, l'opinion se répandait que l'Allemagne se sentait menacée dans son prestige et que, pour assurer ou rétablir son hégémonie, elle ne reculerait pas devant une agression. La France, à tort ou à raison, redoutait une attaque, et, pour arrêter l'invasion qu'elle craignait, recherchait des alliances et complétait ses armements. De là, une inquiétude universelle et, chaque jour, plus dangereuse.
La guerre était donc possible, par cela même que tout le monde la redoutait. Mais elle n'était nullement inévitable. Il était permis d'espérer que, d'un côté et de l'autre des Vosges, les volontés pacifiques, de plus en plus nombreuses, réussiraient à écarter une catastrophe dont chacun apercevait les dangers. En somme, on avait traversé heureusement des crises très graves : la démission de M. Delcassé, la conférence d'Algésiras, les affaires de Casablanca et d'Agadir, l'annexion de la Bosnie-Herzégovine, la guerre balkanique et la création de l'Albanie. Chaque fois on était arrivé jusqu'à l'extrême limite du péril, et chaque fois, la diplomatie avait réussi à empêcher une rupture. Elle avait su trouver des formules de conciliation qui ménageaient les intérêts opposés. Pourquoi n'a-t-eile pas eu le même succès cette fois?
ET Documents, que publie À. Colin. — Nous nous sommes naturellement servis des mêmes documents; nous les avons, M. Durkheim et moi, examinés et discutés ensemble ; pour la plupart des points essentiels, nous sommes arrivés à des conclusions très voisines. M. Durkheim, qui est le véritable auteur de : Qui a voulu la guerre?, s* est attaché à donner à son travail le caractère rigoureusement sdentiflque d'une étude critique ; j'ai essayé à mon tour de présenter un récit plus psychologique et de reeonttitner la physionomie vivante des événements.
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Les documents officiels que nous possédons permettent-ils de déterminer avec quelque précision les responsabilités respectives dans la déclaration de guerre? L'Allemagne prétend avoir été provoquée, eUe affirme n'avoir pris les armes que dans une volonté de légitime défense. Dans quelle mesure les textes établissent-ils ou infirment-ils sa thèse ?
Tout le monde connaît le dramatique entretien de M. Jouhaux, le secrétaire de la Confédération géné- ^le du travail, avec le député socialiste allemand, M. Legien, le 24 juillet, à Bruxelles. — Que eomptez-vous faire pour éviter la guerre? demande M. Jouhaux. Êtes-vous résolus à tenter un mouvement? Nous sommes prêts po^ir notre compte à répondre à votre appel. — « A ces questions, ajoute 11. Jouhaux, dont les affirmations n'ont pas été démenties, à ces questions plusieurs fois posées, Legien ne fit aucune réponse. Nous quittâmes Bruxelles, convaincus que notre confiance dans la bonne volonté des organisations allemandes devait disparaître. »
Cette déclaration d'un homme dont il serait grotesque de contester les volontés pacifiques, semblerait indiquer que ce n'est pas en France que les idées belliqueuses avaient les plus nombreux représentants, et que les intentions agressives doivent être chercbées ailleurs. Mais, après tout, M. Legien n'engageait pas son gouvernement; il n'en connaissait peut-être pas ia pensée dernière. La diplomatie ger^ manique a le droit de demander que nous ne la jugions que par ses actes et ses paroles officielles.
Quelle est la situation au début de juillet? — En FraiM5e, les dernières élections ont été défavorables au parti que Ton suppose, sinon belliqueux, du ■lûins peu sympathicpie à T Allemagne. Le ministère tàdâctâf s'il n'exige pas l'abandon immédiat de la loi
du service de trois ans, laisse clairement entrevoir que, dès que les circonstances le permettront, il essaiera de modifier cette loi que plusieurs de ses membres ont refusé de voter. La situation financière est obscure, Timpôt sur le revenu met aux prises les passions et les intérêts. On vient de voter péniblement un emprunt que tout le monde sait insuffisant et qui, médiocrement préparé et mal lancé, a été i^ccueilli sans enthousiasme. Le marché est mal engagé, le procès Caillaux surexcite les colères et absorbe l'attention. — En Angleterre, le ministère est uniquement dominé par des préoccupations intérieures, rUlster est presque en insurrection, et Tannée est ébranlée par une crise des plus graves. — En Russie, Tagitation révolutionnaire semble près de reprendre, et des centaines de milliers d'ouvriers sont en grève à Pétersbourg. — Tandis que les États delà Triple-Entente sont ainsi complètement absorbés dans les soucis de leurs affaires domestiques, éclate brusquement la nouvelle de l'assassinat de Sarajevo (28 juin).
La stupeur est universelle; en France, ce qui domine, c'est un sentiment général de tristesse et d'inquiétude. Personne ne nourrit la moindre hostilité contre l'Autriche, on lui est plutôt reconnaissant de la modération qu'elle a montrée dans les incidents marocains. D'ailleurs, c'est un dogme presque universellement proclamé que le maintien de la monarchie austro-hongroise est d'un intérêt essentiel pour la France. Les amis, pas très nombreux^ mais actifs et ardents, qu'ont acquis à la Serbie ses récents exploits, devinent aussitôt le parti que ses adversaires vont essayer de tirer contre elle de cet assassinat, et ils jugent sans ménagement les terroristes isolés qui risquent de compromettre ainsi la cause des Slaves du sud. Le cabinet serbe,
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sans d'ailleurs qull soit le moins du monde vraisemblable qu'il ait trempé de près ou de loin dans un complot aussi absurde que criminel, se troure cependant dans une situation fausse. Que le chancelier autrichien, M. de Berchtold, use vis-à-vis de son adversaire des avantages que lui ont donnés les xïirconstances, personne ne protestera. Qu'il en abuse même quelque peu, quiconque connaît les habitudes des grandes Puissances ne s'en étonnera pas.
Le lendemain de l'attentat, pendant que le gouvernement serbe, dont l'attitude est des plus correctes, pousse la courtoisie internationale jusqu'à arrêter les fêtes qui se célébraient en souvenir de la bataille de Kosovo, la presse austro-hongroise, officielle et officieuse, expectore sa haine contre la Serbie dans une séried'articles furibonds, où, avant quel'instruction ait pu même être conmiencée, elle rejette la responsabilité du crime sur le gouvernement de Belgrade, et où elle dénonce comme un danger perm^ent pour l'Autriche l'existence d'une Serbie indépenaante.
Les faits qu'elle prétend révéler sont d'une imagination si saugrenue qu'ils n'ont pas été retenus par l'enquête qui a suivi. Il est question de bombes placées sous la table du déjeuner, sur les arbres du jardin public, en telle profusion que la police autrichienne a dû vraiment se voiler les yeux d'un triple bandeau pour ne pas les apercevoir. — Sur quels indices les journaux du comte Berchtold et du comte Tisza fondent-ils leurs révélations stupéfiantes? — Sur aucun. — Us n'ignorent pas que Cabrinovitch, qui a lancé les bombes, et que Prinzip, qui a tiré les coups de revolver, sont des sujets autrichiens — et non des sujets serbes. — Ils doivent savoir que, quelque temps auparavant, le gouvernement serbe a spontanément attiré l'attention de la police autri-
chienne sur les menées de quelques anarchistes, qu'il lui a signalé comme particulièrement dange* reux le futur assassin lui-même. — La police autri* chienne a dédaigneusement écarté ses avis, s'est portée garante des bonnes intentions de Cabrino«> vitch, — et son père est en eflfet un agent de la sûreté.
Si Ton essaie d'y regarder de près, toute cette affaire de Sarajevo est enveloppée d'un mystère des plus louches, et, quand on connaît les habitudes de la diplomatie autrichienne, on se défend difficilement contre de singuliers soupçons : que la police de Sarajevo ait été impuissante en face d'un isolé tel que Prinzip, soit; qu'elle n'ait rien su des bombes et du complot de Cabrinovitch, c'est au contraire bien étrange, et de semblables maladresses ne sont vraiment guère naturelles. — Les officieux de Vienne n'ont pas l'habitude de se laisser arrêter par de pareilles vétilles. L'important est de surexciter les haines que nourrissent les Allemands contre les Slaves, et les Magyars qontre les Serbes. La militœrische Rundschau réclame la guerre. — « La Russie n'est pas prête, les facteurs moraux et le bon droit sont pour nous, de même que la force. » La Neue freîe Presse demande l'extermination de la maudite race serbe^ la guerre au couteau. — Déjà, on passe des paroles aux actes. A Sarajevo, à Zagreb, dans diversea villes de Croatie ou de Bosnie, la populace, sous l'oeil complaisant des agents de la force publique, dévaste et pille méthodiquement les magasins et les maisons de négociants, de bourgeois paisibles, respectés» mais que l'on soupçonne de sympathies serbes. — En bonne justice, ce n'est pas Belgrade qui devrait des* expHcations,, mais l'Autriche, dont la responsabilité est directement engagée par la connivence certaine de ses fonctionnaires dans ces odieuses saturnales.
Dès qu'il a appris l'assassinat, M. Pachitch a chargé