‹ La guerre; causes immédiates et lointaines, l'intoxication d'un peuple, le traitéChapitre 59 sur 124 · LES INTENTIONS DE VEMPEREUR · texte numérisé non relu

LES INTENTIONS DE VEMPEREUR

leurs coiïBcienoes. Oni-ils «u aussitôt l'intention de ce qu'ils ont fait? G'est4*dire ont-ils dès le d^ut aperçu la conséquenoe fatale de leurs décisions et délibérément cherché la guerre» ou bien Tont-ils seulement rendue inévitable parleur attitude? Ont-ils vu aussitôt où ils allaient, ou Inen oat-Hs seulement usé d'intimidation en escomptant la pusillanimité de leurs adversaires, et, devant une résistance imprévue, trop engagés déjà pour reculer, sont-ils tombés dans le piège qu'ils avaient tendu?

Sur ces questions, d'un intérêt psychologique extrême, mais d'un intérêt jurklique nul, parce que, quelle qu'ait été la pensée intime de Guillaume II, il n'en demeure pas moins l'airtettr uniquement responsable de la guerre, aussi bien s'il ^dl a eu immédiatement la prescience et la vokmté, que s'il l'a déchahiée sans préméditation directe par ses exigences inadmissibles, les documents actuels ne nous permettent pas une réponse précise. Je snistmême disposé à supposer ^e la discussion demeurera éternellement ouverte, comme toutes les fois qu'il s'agit de déterminer, non plus un fait, mais une intention. Nos idées ^et nos sratiments sont rarement simples et clairs, et les mobiles de nos résoluliiMis sont toujours obscurs, complexes et fuyants. Guillaume II était coutumier de la politique de bluff, mais que de nuanees ne suppose-t-elle pasl Que d'hypotiièseB peuvent paraître également vraisemblables I

Nous n'aurons quelque ehanœ d'approcher de la védié que si nous nous mettons soigneusement en garde contre la tendance impérieuse qui nous porte à juger nos adversaires d'après nous-mêmes, ce qui est toujours l'ocoasion des pireè erreurs.

.Nous trouvons absurde, — donc invraisemblable, — qu'un souverain, dont ni Thonnéur, ni les intérêts vitaux ne sont sérieusement et immédiatement en

danger, provoque un conflit qui, à première vue, doit le conduire à une irrémédiable et nécessaire catastrophe. N*est-il pas évident en effet que les ressources combinées de la France, de TAngleterre et de la Russie sont sans comparaison supérieures à celles de TAllemagne, même soutenue par l'Autriche? — Seulement cette vérité n'est évidente que pour nous.

D'abord, — point essentiel à retenir, — TEmpereur et ses ministres, jusqu'à la dernière minute, sont persuadés que l'Angleterre se dérobei*a.

Même quand elle a renoncé à son système de splendide isolement, la Grande-Bretagne a toujours refusé de se lier les mains par des conventions précises qui gêneraient sa liberté d'action ; elle se réserve d'examiner chaque cas en particulier et de choisir librement ses décisions, au mieux de ses intérêts. Pour qu'elle garde la neutralité, il suffit donc de la convaincre qu'elle peut assister indifférente au combat, sans que sa puissance ou sa sécurité risquent d'être compromises. L'Allemagne s'y emploie activement et, pense-t-elle, avec succès.

Toute ma politique et celle du Chancelier, diia M. de Jagow à Sir E. Goschen, dans la discussion historique du 4 août 1914, a été de gagner l'amitié de r Angleterre; — et, en effet, depuis le coup d'Agadir, M. de Bethmann-HoUweg, visiblement, s'applique à dissiper les soupçons du Cabinet de Londres, à gagner sa sympathie. Même quand il écarte ses propositions, il couvre ses refus d'un voile de courtoisie. Il s'efforce en particulier de calmer ses inquiétudes à propos des constructions navales.

Auparavant, l'Allemagne avait toujours écarté sans discussion les offres qui lui étaient venues d'Angleterre pour mettre fin à la course aux armements. Quand lord Haldane, dont les sympathies pour l'Alle-

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magne étaient notoires et qui comptait de nombreuses amitiés personnelles dans FEmpire, était venu à Berlin pour essayer d'entamer la conversation sur ce sujet, il avait été accueilli plus que froidement, et, au mois de mars 1912, le premier lord de TAmirauté, M. Winston Churchill, dans une déclaration dont la sécheresse avait soulevé dans la presse des commentaires assez aigres, avait souligné cette atitude du Cabinet de Berlin, en ajoutant que, quoi qiiil arrivât, FAngleterre ne se laisserait pas enlever sa supériorité navale. Or, onze mois plus tard, l'amiral de Tirpitz, dont la modération est le moindre défaut, surprenait la commission du Reichstag par ses déclarations pacifiques et lui annonçait qu'il ne vojait aucun inconvénient à s'en tenir, pour les aroements maritimes, à la proportion admise par M.Winston Churchill lui-même. Coïncidence singuière : c'était le moment où la question de TÂlbanie mettait aux prises les diplomaties autrichienne et russe. — Si la Russie entrait en guerre, il ne falait pas que l'Angleterre jugeât nécessaire de la soitenir.

L,e successeur d'Edouard VII, Georges V, passait à Berlin pour plus facile à manœuvrer que son père. Mirin de profession, il aimait trop sa flotte pour Feicposer aux hasards de la guerre; religieux, de moeurs austères, réservé et renfermé, on lui supposait peu de sympathies pour la France, évaporée et sceptique. Il y avait longtemps que la nation anglaise l'avait pas rencontré de souverain qui la personnifiât e; la représentât plus complètement, dans ses vertus et dans ses défauts; or, personne n'ignore que le revers des qualités pratiques de la race est une certaine indifférence pour l'avenir et comme un masque de prévoyance. L'Anglais se soucie peu de prévenir les dangers lointains, peut-être parce qu'il se sent

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assez de force pour ne pas en ôtre accablé. ^%iportait à la Graiide-Bf«4ïag*De que TmAuence autrichienne dominât à Belgrade, à Sophia et même à Salonique?

On avait compté beaucoup à Berlin, pour convertii TAngleierre et la gagner à l'amitié allemande, sui l'action personnelle du baron MmrshaU de Biberstein, fort riche, très adroit à manier les hommes, wiréM par la situation qu'il avait conquise à Constantinople, retors et persévérant, leseul diplomate vraiment supérieur que TÂlIemagne ait produit depuis longtemps. H n'avait pas eu le temps de joindre la conquête de TAngleterre à celle de la Turquie, et sa mort sukite, alors qu'il venait à peine d^êU^e installé (sept. lSi2), avait été une cruelle déception pour l'Emperaur. Son successeur, le prince lichnovsky, n'avait it la même autorité, ni la même pénétration, mais ses i^ap» ports étaient fort encourageants. Les innombrables agents officiels et surtout les espions dont l'Empire britannique était inondé, envoyaient tous les mêmes pronostics : l'Angleterre ne ferait pas la guerre, ne voulait pas, ne pouvait pas la faire : dans rAfri^ue du Sud, la soumission des Boers était purement apparente, et les anciens soldats de DeweÛ n'attsndaient qu'un signe pour reprendre les armes; aux Indes, le malaise était profond, et en Egypte, la Inrmentation générale; il suffirait d'un signe du sulttn, dont on était sûr, pour transformer cette soui^ agitation en révolte ouverte; le Canada était divisé; dans la métropole, les grèves qui se multipliaient, dénonçaient une situation économique embarrassée. A la moindre velléité d'intervention active sur le continent, la majorité du Parlement se diviserait et le ministère se disloquerait.

La question du Home rule passionnait les esprits: rUlster refusait de se confondre avec l'Irlande, levait

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des TolontaireSy et sa rébellion trourait en Angleterre et dans Tarmée de turbulentes sympathies. Pour les observateurs allemands, en juillet 1914, la Grande- Bretagne paraît ainsi à la veille des plus graves désordresw Le 22, le bruit court déjà que la confé^ rence à laquelle le roi a convoqué les leaders des divers partis pour chercher un terrain d'entente, a éehoué dans sa mission, et le prince Lichnovsky en conclut que la guerre civile immédiate est certaine. C'est le lendemain que la note autrichienne est pré* sentée à Belgrade.

RappeloAS-nous un des traits essentiels de la psy« chologie allemande, que nous avons déjà observé, une extrême lenteur d'évolution, une catalepsie de Fesprii critique qui ne soumet pas à un continuel examen lesopiniims une fois admises, mais en part comme, d'axiomes pour ses déductions ultérieures. Pendant toute cette période préparatoire, Guil* laume II et M. de BeÙimann-HoUweg restent prisonniers de l'illusion qu'ils se sont forgée, — et que troublent à peine par saccades les symptômes les plus inquiétants, — que l'Angleterre n'entrera pas en ligne, au moins avec toutesr ses forces.

Dussent-ils la rencontrer sur leur route, — maïs en réalité, il faut le répéter, ils ne discutent pas sérieusement cette hypothèse^ — la lutte, plus longue et plus sanglante, ne les effraie pas. Depuis l'aspirant porte-épée jusqu'à César, depuis le compagnon social-démocrate jusqu'à son Excellence le Conseiller privé, depuis le paysan jusqu'au profraseur de l'Uni* versité, tous les Allemands ont la certitude absolue de la valeur éminente de leurs soldats, de la perfection incomparable de leur armemoit, de l'excellence de leur préparation, des inépuisables richesses de la nation.

L'événement a prouvé que sur ce point leurs

espoirs n'étaient pas aussi déraisonnables qu'on Teût pensé tout d'abord. La victoire des alliés était certes fatale dès le premier jour et leur succès final n'a jamais été douteux; il n'en demeure pas moins que la résistance de TAUemagne a surpris ceux mêmes qui pensaient la connaître le mieux, et elle avait presque le droit d'escompter chez ses ennemis certaines défaillances qui auraient pu, au moins pendant assez longtemps, compenser dans quelque mesure la supériorité de leurs ressources.

Elle supposait bien que le succès dans tous les cas coûterait fort cher, si cher que nous nous étonnons que l'Empereur n'ait pas reculé devant le prix dont il faudrait le payer. Notre surprise ici tient encore une fois à ce que nous jugeons sa conduite avec nos idées, au lieu de chercher à comprendre ses sentiments. — Progrès de la conscience humaine ou affaiblissement de l'instinct vital, peu importe, il est certain que nous avons horreur de la guerre, des souffrances qu'elle entraîne, des passions qu'elle déchaîne. Il est héroïque de sacrifier sa vie à son devoir et à son pays; il est terrible de frapper des hommes contre qui on n'a aucune haine personnelle et uniquement parce que, de leur côté, ils accomplissent leur devoir. Lex, sed dura lex. Il n'est aucun de nous qui soit tout à fait émancipé de ces réflexions. Nous avons tous lu Tolstoï, et certaines paroles demeurent comme ces flèches barbelées qu'on n'arrache plus delà plaie. Mourir soit, mais tuerl Ceux qui meurent jeunes sont aimés des Dieux, disaient les anciens, et peut-être en effet n'y a-t-il pas de joie plus divine que de tomber en pleine bataille, face à l'ennemi. Mais ces moissons de vies prématurément fauchées par les obus, comment ne pas pleurer les pertes qu'elles représentent pour l'humanité I Et puis, il y a tout de même ceux que ces jeunes

THÉORIE GERMANIQUE DE LA GUERRE m

gens laissent après eux. De combien de requiem sont faits les Te Deum, et les hosanna de la victoire étouffent-ils les sanglots désespérés des femmes, des sœurs et des mères I

Cette horreur sacrée de la guerre, cette religion de la pitié, ces angoisses qui nous étreignent le cœur quand nous songeons aux champs de carnage, au blessé qui attend, en sentant s'écouler sa vie, le secours qui n'arrive pas^ au paysan dont la maison s'écroule dans les flammes, l'Empereur et ses féaux ne les partagent pas, ne les comprennent pas. Us sont vraiment dans l'état d'esprit des prophètes d'Israël lançant la malédiction sur les Philistins ou des Têtes-Rondes de Cromwell chargeant les dis* ciples de Baal.

Rien dans les manifestes allemands ne nous inspire plus d'indignation et de dégoût que les sacrilèges invocations au Dieu des armées. — Hypocrisie calculée? Profanation réfléchie de l'idée religieuse? — Pas le moins du monde. Le Kaiser est bien^ à ses propres yeux et aux yeux de ses sujets, le serviteur du Très- Haut et le fléau de Dieu. Seylement, le Dieu qu'il invoque est une divinité implacable et sanguinaire qui réclame des holocaustes et se réjouit aux clameurs d'angoisse des victimes pantelantes. Leâ crêpes qui endeuillent le drapeau victorieux, les Allemands ne les voient pas, et le Walhalla leur cache les charniers.

Ne nions pas la somptueuse grandeur et l'horrible magnificence de leur conception de la vie. Le culte ^ de la fojrce implacable qu'ils professent engendre à certaines heures des héros et des martyrs; mais ces héros sans pitié et ces martyrs sans joie ne laissent après eux que des ruines. Avec la môme assurance que les Inquisiteurs envoyaient les hérétiques au bûcher, ils décrètent l'extermination des races infé-

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rietires. Peo leur importe de marcher dans le sang jvsqn^aiix dieiilles, Us n'oot de regards qne pour la Skni célesle, rAUCTAagne triomplumie T^rs laquelle ils s'avancenL

Pas me minute, TEmpereiir et son peuple, puisque plus ou moins le peuple tout eatimr est ivre d'une pas»oa mystique aaid^^e, ne serani gtoés par les bésitatiofts instinctires qui, si nous avions été à leur l^aee, auraient glacé notre courage, mais qui étm^il racËcalem^it étoang ires à leur nature. Sans peur et sans remords, Us marcheront à la croisade.

Pourquoi, avec ces convictions, se dcMment-ih tant de mal pour établir que la guerre leur a été imposée et qu^s sont en état de légitime défense? — Avant tout, par une de ces contradictions humaines si fréquentes que le plus souvent on ne les remarque même pas. Pourquoi les écrivains catholiques, qui glorifient le Saint-Office, essaient-ils d*en diminuer les rigueurs et de réduire le nombre de ses victimes? — Chez la plupart de nous existe une double con« science morale, dont Tune est Fécho du passé et Tautre le balbutiem^rt de Tavenir. Prisonniers de conceptions ataviques epn déterminent nos actes, nous voudrions les éoncilier avec les aspnratione impérieuses qui s'élaborent autour de nous. Quelque hallucinés qu'Us soient en général par Tadoration de la force qu'on leur prêche, beaucoup d'Allemands sont des mystiques inquiets qui, dans le trouble de leur dévotion vacillante, demandent un réconfort à la pensée qu'ils n'ont couru aux armes que pour repoussa une attaque;

Ils n'ignorent pas non plus que leur Évangile de massacre^ et de tyrannie rencontre au dehors beau^ coup d'hérétiques, et Us dissimulent leur conviction intime, parce qu'elle serait un objet de scandale. Le lànatifflne, on la remarqué bien souvent, n'exclut m

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