‹ La guerre d'AmériqueChapitre 1 sur 29 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Défense de Riclimond. — Entrée en campagne des Nordistes — Rêves des fiancés. — Les finances du Nord et du Sud. — Assaut de York-towu (10 avril 1802).

Ulnquirer tint sa promesse : le lendemain il nous arriva avec un plan qui couvrait la moitié de sa première page. Jules Toinot étudia ce plan. Je l'étadiai à mon tour, pour m'intéresser plus encore à cette campagne que les armées du Nord venaient d'entamer pour s'emparer de notre capitale, Richmond. Le général Mac-Clellan n'avait qu'une route à suivre : avancer vers l'intérieur par la langue de terre resserrée entre les deux rivières, le James et le York. Nos généraux avaient organisé quatre obstacles prin-

GUERRE D'aM. T. II 1

cipaux pour arrêter cette invasion : d'abord York-town, à deux jours de marche du fort Monroë, où les Fédéraux avaient débarqué, ville située sur la rive de York-river ; 2° Breekhouse, point fortifié à l'endroit même où une autre rivière, le Pamunkey, vient se jeter dans le York en formant un Y avec une autre rivière, le Mattapony, qui vient également se jeter dans le York-river ; 3° White-house, point où le Pamunkey-river n'est plus navigable et qu'un chemin de fer traverse reliant West-point à Richmond; et 4° Botton-bridge, près Richmond, pont jeté près d'une nouvelle rivière, le Cliikahominy, qui court porter ses eaux au Jamesriver et que traverse le même chemin de fer que j'ai cité. Tous ces noms de rivières, de ponts, de forteresses m'embrouillaient. Je ne saisissais pas bien les conditions du champ de bataille. « Les armées du Nord, médit Jules, sont au fort Monroë, ou du moins elles y étaient après le débarquement que le Merrimac n'a pu empêcher... Suivez-moi bien : vous savez que les deux rivières, le York et le James, celle-ci^p -^ au sud, celle-là au nord, descendent parallèleyi,' ' ment vers la baie de Ghesapeake, et que, pàr^c/ conséquent, jusqu'à Pâchmond le terrain est. limité entre ces deux cours d'eau comme la ^..

largeur d'une rue est limitée par la double rangée de maisons qui la bordent?

— Je sais cela.

— En remontant le James-river, au sud, on arrive sous les murs de Richmond.

— Je sais.

— En remontant le York-river, on arrive à West-point.

— Ah?

— Oui... eh bien, West-point est relié à Richmond par un chemin de fer.

— Je vois.

— Maintenant, revenons au fort Monroë, où était campé le général Mac-Glellan. Pour marcher sur Richmond, il doit renverser tous les obstacles qui se présenteront. Tandis que son armée avancera dans l'intérieur des terres, des canonnières remonteront Tune des deux rivières pour protéger l'armée et lui assurer en môme temps des provisions.

— Les canonnières, interrompis-] e, ne peuvent pas remonter le James-river, puisque notre

errimac par son attitude seulement menaçante en ferme l'entrée.

— Très-bien; aussi les Nordistes marchentils vers notre capitale en suivant les bords du York-river et non ceux du James-river.

— Je conçois.

— Par conséquent, il ne nous reste qu'à connaître les points où ils seront arrêtés. Voici d'abord York-town, ville fortifiée; Breek-house, seconde ville fortifiée; ensuite Williamsburg, autre ville fortifiée entre ces deux dernières... Ces trois villes sont situées sur les bords du York-river. A Breek-house, le York-river perd son nom : car il est formé des eaux de deux rivières, qui viennent se rejoindre en formant un >* couché : la branche d'en haut de l'Y, c'est le Mattapony- river ; la branche d'en bas, c'est le Pamunkey-river. . . Alors, n'est-ce pas? arrivées à Breek-House, les canonnières vont quitter les eaux du York-river pour entrer dans les eaux du Pamunkey-river? Mais le Pamunkey n'est pas navigable jusqu'à sa source : il cesse de l'être juste* au point où le chemin de fer qui va de West-point à Richmond le traverse. Arrivée là, l'armée du Nord, qui ne sera plus protégée par ses canonnières, devra s'emparer de ce chemin de fer qui va directement à notre capitale d'un côté, et de l'autre au Pamunkey, au point où les canonnières stationneront pour fournir des vivres, de la poudre ou des balles, et évacuer les blessés... Ce chemin de fer, cependant, pour arriver à Richmond, traverse une rivière qui

va se jeter, elle, dans le James-river, c'est le Ghikahominy . Le point où les rails traversent la rivière s'appelle Bottonbridge.

— Bridge, en anglais, veut dire pont ?

— Précisément ; un peu au sud de la voie ferrée le Ghikahominy-river coule sous un pont bas, d'où Botton-bridge, sur lequel passe l'une des routes principales de la Virginie. Voici donc les ouvrages élevés contre la marche des armées du Nord: York-town, Williamsburg , Breek-house, White-house, Botton-bridge...

et Richmond bien abrité, Dieu merci!

-- Ainsi, le Nord devra tenter cmq assauts pour arriver sous les murs de notre capitale?

— Cinq assauts au moins, car nos généraux peuvent élever de nouvelles défenses.

— Gela me tranquillise.

— Si vous voulez être plus tranquille encore, lisez dans VInquirer l'histoire du premier de ces cinq assauts. »

Je pris le journal, le pliai et me dirigeai vers le bois de pins où Marie était allée, avec les esclaves, pour régulariser les fontaines de résine qu'un fort coup de vent* avait maltraitées.

Ce jour-là, nous parlâmes non-seulement de notre mariage, mais encore de notre installation prochaine dans 7io^re plantation. Le nombre des

meubles, la couleur des étoffes, le payement de la dette que j'avais contractée envers le banquier de New- York et que je payais à son correspondant de Richmond, tout fut réglé. Marie évaluait le prix de nos cotons récoltés, de nos maïs, de notre tabac... d'abord en temps de iiuerre , ensuite en temps de paix. Elle rapprochait le chiffre de nos recettes du chiffre de nos dépenses, fixait nos économies probables, l'intérêt désintérêts de l'argent que nous devions confier au banquier de son père, et elle arrivait ainsi à nous faire riches, très-riches en moins de dix ans avec la paix, en vingt ans avec la guerre. J'avoue que je ne comprenais rien, absolument rien, à tous ces gros chiffres qu'elle dessinait sur le sable avec le pommeau de sa cravache : les intérêts des intérêts^ Vescompte du payement anticipé de notre dette , Y'amortissement des frais de construction de la maison et du hangar et de la valeur de nos esclaves qui devaient être libres en dix ans, etc., etc. Enfin, tous ces chiffres, il parait, prétendaient qu'au bout de ces dix ans nous pouvions revendre notre terrain, émanciper nos esclaves-et aller vivre bien heureux dans une ville quelconque des Etats-Unis. Quel beau rêve !

Dix ans en temps de paix et vingt ans en

temps de guerre, avait-elle dit. Cette guerre ne pouvait pas durer dix ans ! Marie effaça tous les chiffres faits sur le sable, et elle recommença de nouveaux calculs. Je l'admirais vraiment ! « La guerre ne peut pas durer plus de cinq ans, dit-elle : le Nord, qui n'avait aucune dette, a été obligé d'emprunter pour payer les mercenaires qu'il a engagés et les munitions dont il était dépourvu. En 1861, au moment de l'entrée en campagne, le gouvernement devait déjà 265 millions de dollars; cette année, le congrès de Washington a dû emprunter plus de 835 millions de dollars. C'est le chiffre nécessaire; on peut s'en servir comme de base, n'est-ce pas?

— Je n'en sais rien, moi : je ne peux pas faire une division de cinq chiffres... ainsi!

— Nos financiers, et les financiers du Nord même, sont de cet avis. Additionnons. Une guerre qui durerait encore trois ans ajouterait chaque jour à la dette fédérale un chiffre de prés de 2 millions de dollars... ça fait donc pour 1865 une dette totale de 4 milliards 180 millions de dollars.

— En monnaie de France, combien cela faitil?

— C'est facile à savoir : le dollar vaut 5 francs

35 centimes; cela fera environ 52 milliards 400 millions de francs.

— C'est effrayant !

— Et le Nord, il faut le remarquer, ne pourra satisfaire à tous ces engagements que par la voie de l'impôt... Ainsi, voilà un pays qui n'avait pas un centime de dette en 1860, et qui dans trois ans, si la guerre continue, devra 22 milliards, au moins.

— Mais, dis-je, et nous?

— Pour nous, continua Marie, la situation est Lien différente.

— Gomment cela ?

— D'abord nous ne payons pas nos soldats.

— C'est vrai.

— Et le Nord, qui paye 600,000 hommes au moins aujourd'hui, a prévu un nouvel enrôlement de 700,000 hommes pour cette année. Ensuite, nous produisons encore assez de denrées pour nous nourrir ; le Nord, lui, paye trèscher ses vivres : car il cultive moins, beaucoup moins que nous. Notre gouvernement fera sans doute aussi quelques emprunts; mais nous avons, pour payer ces emprunts, notre terre qui produit merveilleusement de tout, depuis le pin de la Virginie j asqu'aux oranges de la Floride ; le coton, le tabac, les bestiaux, le fer.

la laine, les enirs, le sucre, le riz, le maïs... et nos mines de charbon, de cuivre, de salpêtre, de plomb! En 1860, nos banques possédaient 39 millions de dollars en dépôt, tandis que le Nord, ce pays des banquiers, n'en possédait que 44... Cependant, ces produits ne nous serviront de rien, dans un avenir malheureusement trop rapproché.

— Pourquoi?

— Le Nord a bloqué tous... ou, pour mieux dire, presque tous nos ports; il s'efforce de rendre ce blocus le plus complet possible, de telle sorte que dans quelques mois nous ne pourrons plus faire sortir quoi que ce soit des États Confédérés. Nous serons forcés d'établir de grands dépôts de coton, de tabac, etc.. Mais les dépôts n'enrichissent personne. Ainsi, trois ans de guerre nous affaibliraient autant que seront affaiblis nos ennemis. Les plus grandes défaites ne se signaleront pas sur les champs de bataille ; c'est aux caisses des banquiers que se livreront les plus rudes assauts.

— En attendant, dis-je, en prenant l'/nçi^Ver et le déployant, l'assaut de York-town a été repoussé.

— Oui, et il paraît que les détails en sont intéressants.

— Voici le journal qui en contient le récit.

— Ah ! voyons. y>

Sur le sable, nous traçâmes les lignes qui étaient sur le plan de Ylnquirer et nous suivîmes, pas à pas , les marches des Nordistes. L'armée du général Mac-Glellan, que l'on nommait encore Vannée du Potomac, en souvenir des premières opérations malheureuses accomplies par elle sur les bords du Potomac-river, avait mis deux jours pour arriver près de Yorktown, gênée seulement deux fois dans sa marche par des redoutes que nos soldats avaient abandonnées sans résistance sérieuse. Sous les murs de York-town les ennemis avaient dû camper, et nos canons, grâce à la position de cette ville sur les bords du York-river, arrêtèrent en même temps les soldats nordistes et les canonnières qui remontaient la rivière : quarante grosses pièces avaient été braquées sur le York-river , que la marine du Nord reconnut impossible à forcer.

Pour défendre York-tov^n du côté de la terre, nos officiers avaient établi, de distance en distance, des espèces de murailles basses, mais épaisses, dans les terrains marécageux qui entouraient la ville et que l'hiver avait abondamment couverts d'eau. Ces murailles étaient défendues par de l'artillerie.

Pour arriver donc sous les murs de York-town les Nordistes étaient obligés de construire des routes solides ; pour cela, ils firent des>corduroy-roadsy comme les appellent les Américains, c'est-à-dire que, coupant tous les arbres qui leur étaient nécessaires, ils les ébranchaient et les posaient par le travers sur le sol. Grâce à ce travail, leur artillerie pût arriver jusqu'aux digues basses ; véritables digues, car ainsi limitées les eaux s'étaient répandues, et York-town, la ville fortifiée, semblait maintenant bâtie au centre d'un vaste étang. L'ennemi était forcé de coucher sur ces routes.

Mais tout ce grand travail terminé ne fit pas que York-town fût prenable : car York-town était entouré de défenses qui ne mesuraient pas moins de sept milles de longueur ! En un point appelé Lees-mill, l'ennemi pouvait tenter un passage, avec de l'eau jusqu'à la ceinture seulement! Le 16 avril avait eu lieu cette tentative : dix-huit pièces de campagne ouvrant le feu, quelques compagnies s'avancèrent bravement et prirent un canon ; mais leurs munitions étant mouillées, elles durent revenir sur leurs pas , laissant sur le sol la moitié des leurs. « L'ennemi a accepté sa défaite, mais n'a pas renoncé à l'espoir de prendre York-town, disait en ter-

minant le rédacteur de VInquirer; et parce qu'en 1781 York-town, assiégé par les armées française et américaine commandées par Washington et Ilosambeau, a, en capitulant, assuré l'indépendance des États-Unis, les officiers nordistes se flattent d'arriver au même résultat ; ils vont mettre le siège devant la place. » Quand nos yeux se détachèrent du plan que nous avions tracé sur le sable, nous vîmes les nègres qui nous entouraient. Le soleil était bas : c'était l'heure du retour, et les esclaves nous le rappelaient. iXous revînmes à la plantation.

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