‹ La guerre d'AmériqueChapitre 2 sur 29 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Une Américaine teneur de livres. — Un payement en or. — Les exigences d'un fiancé. — Le cadeau de noces.

Nous avions projeté, Marie et moi, de soumettre le soir même à maîtne Toinot nos vœux d'installation dans notre domaine, et, nous rappelant que toujours après le dîner arrivaient des visiteurs qui nous interdisaient tout entretien de famille, voici ce que nous avions combiné. Marie devait, dès notre arrivée à la plantation.

courir dans la chambre do son père et mettre à jour, suivant son expression habituelle, les livres de la com[)labilité dont elle était chargée : travail qui lui demandait deux à trois heures d'application par mois. Maître Toinot, avec sa grosse écriture toute tremblée, notait, tantôt à l'encre, tantôt au crayon, sur des carrés de papier de toutesdimensions, les ventes et les achats qu'il faisait, les sommes qu'il fournissait à la nourrice de Marie pour les dépenses de la maison, les dollars qu'il comptait à Phœbus pour payer les fers des chevaux, etc. . . et ma fiancée, recueillant un beau jour tous ces brouillons, les réunissait, les vérifiait et inscrivait sur le grand registre, qui ne sortait jamais de la chambre de son père, les chiS'res qu'elle combinait. Et chaque fois qu'elle avait terminé un travail de ce genre, elle disait au planteur : « Père, nous sommes riches de tant de dollars et tant de cents. » Chaque dollar , cette monnaie américaine, se divise en cent parties qui gardent chacune le nom de cent : ils disent dollars, comme nous disons un écu, et ce7it, comme nous disons centime. Chose singulière! maître Toinot, ce planteur assez habile pour s'être assuré une exploitation que l'on considérait dans le pays comme un modèle, tant les produits en

étaient excellents et Torganisation simple, regardait , sans y comprendre plus que je n'y comprenais moi-même, les longues colonnes de chiffres noirs et rouges que Marie alignait sur le registre. C'est une Américaine qui avait appris cela à ma fiancée. C'était vraiment admirable de la voir, pendant une heure, tournant et retournant les pages, notant un numéro par ci, un chiffre par là, et arrivant à dire combien il y avait de dollars dans la poche de son père, de balles de coton dans les hangars, de sacs de maïs, de couffesde résine, etc. Il paraît même que depuis que Marie avait installé cette comptabilité, maître Toinot faisait de bien meilleures affaires... Aussi, avec quel intérêt suivait-il le travail de Marie, lorsqu'elle écrivait sur le registre! Ces jours-là, il ne s'occupait d'aucune autre chose : il montait dans sa chambre, s'étendait dans un fauteuil, et les bras croisés, silencieux, il attendait la dernière addition qui signalait ses bénéfices.

Il était donc bien convenu que, dès notre arrivée à la plantation, Marie irait ouvrir le fameux registre. Maître Toinot devait la suivre, et, comme il était assez tard, le dîner devait interrompre le travail. Après le repas, elle remontait dans la chambre de son père, qui la

suivait, et terminant le tout alors en quelques minutes, nous gardions naturellement le reste de la soirée pour nous.

Gela nous réussit merveilleusement. Maître Toinot non-seulement se montra très-satisfait de l'ardeur de sa fille, mais encore il lui avoua qu'il était très-désireux de connaître l'état de ses affaires. « Les temps sont bien changés, dit-il : je dépense comme jadis, mais je n'encaisse plus.

— C'est vrai, répondit Marie, mais vous entassez vos produits qui acquièrent chaque jour une valeur plus grande. L'Europe ne reçoit plus nos cotons grâce à ce maudit blocus, mais aussi combien il paye cher ceux qu'il peut se procurer !

— Il me semble, dis-je dans mon ignorance, que le jour où nous pourrons envoyer aux fabricants d'Europe ces cotons qui sont prisonniers chez nous, ils n'auront plus à les payer très-cher, puisqu'ils ne souffriront plus de cette disette?

— Gela serait très-justement raisonné, me répondit Marie, si nous continuions nos récoltes; mais, au contraire, nous avons arraché dans les États du Sud la plus grande partie des cotonniers, et nous plantons du maïs et des

pommes de terre dans les terrains qui produisaient le coton; aussi, plus nous allons, plus les fabriques d'Europe ont besoin de marchandises, et plus celles que nous avons en dépôt deviennent précieuses.

— Ma chère enfant, reprit maître Toinot, tandis que sa fille comptait les papiers qu'il venait de lui remettre, je sais bien que notre propriété ne diminuera pas de valeur ; mais ce qui m'inquiète, c'est que je dois payer dans huit jours 3,000 dollars à notre banquier de la Nouvelle-Orléans.

— Mais, mon père, voici sur le registre le compte de votre banquier de Richmond qui vous doit, lui, 10,000 dollars.

— Je le sais... seulement, mon banquier de Richmond me paye avec la monnaie qu'il lui plaît de me remettre , lui, et moi je me suis engagé, tu le sais, à toujours payer mon banquier de la Nouvelle-Orléans en pièces d'or... et la monnaie d'or est très-rare en ce moment.

— En ce cas , vite , je vais écrire à votre banquier de Richmond pour qu'il ait à prévoir ce payement.

— J'ai écrit hier, Mademoiselle!

— Ah! c'est bien.

— Je vous remercie pour cette approbation flatteuse, riposta maître Toinot avec un bon sourire.

— Mon cber père! combien je vous aime ! >» dit-elle en prenant les mains du planteur qu'elle couvrit de baisers.

Et lui, il se prit à la regarder longuement. Lorsqu'il dirigea ses yeux vers moi, je vis trèsbien une larme briller à la pointe de ses cils.

Quelle bonne idée nous avions eue de soumettre nos projets à maître Toinot! Cet excellent homme nous écouta avec une extrême patience. Marie ne lui épargna aucun détail : avec un enjouement qui me charmait et dont je ne l'aurais pas crue capable, tant elle faisait toutes choses sérieusement, elle s'était assise sur un tabouret de bambous tressés, au pied de maître Toinot, et, tenant dans ses mains si petites la main de son père, elle énumérait avec un gracieux balancement de tête tous les meubles que nous avions qualifiés d'indispensables pour notre installation. De temps à autre elle s'interrompait, et se retournant vers moi : « N'est-ce pas? » me disait-elle. Je répondais : « Certainement ! « et elle reprenait la suite de nos projets.

Quand elle eut tout dit, maître Toinot prit la

tasse de thé que la négresse avait apportée, et, après l'avoir bue, il parut rentrer en lui-même, ainsi qu'il le faisait chaque fois qu'il s'agissait, pour lui, de prendre une décision d'extrême gravité. Marie en était tout émue : elle me regardait avec ses grands yeux pleins d'étonnement... Moi-même j'eus un instant de crainte. On ne se figure pas combien on devient peureux à mesure qu'on approche d'un but désiré: à l'origine, je me le rappelle, rien ne me paraissait impossible ; il me semblait que pour me rendre digne de cette fiancée qui n'était encore pour moi alors qu'une sœur, j'aurais renversé des montagnes; aujourd'hui, Marie était presque ma femme (nous avions échangé nos serments), et cependant je sentais qu'un seul grain de sable pouvait nous arrêter. Qu'allait donc dire maître Toinot? Marie, de par les mœurs américaines, de par les lois aussi, était entièrement libre de se choisir un époux, c'est vrai; mais pouvais-je penser un seul instant à méconnaître la volonté de son père? Et s'il allait déclarer notre mariage impossible! s'il allait même nous conseiller de retarder encore l'heure de l'union ! Il ne resta silencieux que durant quelques minutes... Oh! combien elles furent longues pour ces deux pauvres cœurs

tremblants dont le bonheur tenait à un fil ! Il me vint des idées absurdes, des pensées comme on en a la nuit quand on s'endort sur le côté gauche; croirait-on que j'allais jusqu'à songer à ce qu'il me resterait à faire si le planteur devait m'avouer qu'il ne pouvait pas marier sa fille à un jeune homme dont il ne connaissait pas, après tout, le passé ? Il ignorait les raisons qui m'avaient fait quitter la France ; il m'avait engagé comme on engage un ouvrier qu'on paye k la journée et auquel on ne demande qu'un travail assidu. Dans un pays peuplé d'émigrants, comment distinguer l'homme qu'une noble ambition a dirigé de celui qu'une condamnation a banni de sa patrie? Il ne savait de mon passé que ce que je lui en avais dit ; avait-il ajouté foi à mes paroles? Cette idée me fit frémir. Qu'est-ce que j'aurais répondu s'il m'avait questionné devant Marie ? Dieu sait si j'avais toujours été honnête! eh bien, si maître Toinot, assis là, devant moi, comme un juge, m'avait exprimé ses doutes, vraiment j'aurais perdu la tête, comme on dit, et j'aurais rougi comme un coupable... Je sentais déjà le sang qui me brûlait les oreilles, ainsi ! . . .

« Vous êtes deux enfants, dit enfin le planteur : savez-vous combien il vous faudra de

dollars pour acheter toutes ces tables, ces chaises, ces armoires, etc.?

, — Père , voilà le chiffre total , interrompit victorieusement Marie en tendant un papier à maître Toinot.

— Vraiment, Mademoiselle, vous avez calculé vos dépenses sur les dépenses que j'ai faites moi-même lorsque j'ai meublé à neuf notre maison, et vous croyez que rien n'est changé depuis sept ans? Un fauteuil comme celui de votre père , dix dollars , avez-vous écrit? mettez vingt dollars, je vous prie, et ainsi du reste.

— Vraiment? s'écria Marie désappointée... Gomment faire alors? ajouta-t-elle.

— Dépenser le double, riposta maître Toinot. • — Mais nous n'avons que cette somme dans notre caisse, dit ma fiancée... Ah! voici: nous emprunterons ?

— A qui? interrompit le planteur : à qui, mon Dieu ? Quel banquier est assez fou, en ces temps de guerre , pour ouvrir ses caisses à un planteur qui n'a pour toute richesse que des maisons qu'on peut brûler demain, des récoltes qu'on peut enlever à main armée, et des esclaves qui peuvent se révolter? à qui emprunter ?

— Mais, à vous, mon père, » dit Marie avec une charmante naïveté.

Maître Toinot fut bien heureux de ce mot si vite dit. « A vous, mon père! répétait-il en imitant la voix de sa fille : à vous ! » et il riait aux éclats.

« Non, Madame, continua-t-il en prenant un air très-grave et un accent rude... non, Madame, je ne vous prêterai pas un dollar, puisque depuis l'arrivée de ce voleur dans mes plantations vous conspirez avec lui contre moi. Il m'a pris votre cœur, ce monsieur! >»

Et si maître Toinot n'avait pas dit toutes ces choses en pressant sur sa poitrine les deux mains de sa fille et en souriant chaque fois qu'il me regardait, j'aurais peut-être bien souffert, tant il parlait haut.

« // arrive ici, il s'installe... zV se fait aimer de tout le monde à la plantation... Les nègres eux-mêmes ne disent massa Tisfin qu'avec un sourire aussi large que lorsqu'on leur donne de l'eau-de-vie... z7 apprend l'anglais en trois mois, il a bien soin d'avoir les fièvres des rizières pour qu'on le soigne, il devient héros en une bataille, il se fait dessiner sur la joue une balafre superbe, et il revient reprendre tranquillement les travaux de la terre comme

un nouveau Washington... Comment voulezvous qu'un pauvre père puisse lutter contre un intrigant pareil? Et aujourd'hui qu'il m'a pris mon enfant, vous croyez qu'il est satisfait ? .pas du tout 1 II veut me dépouiller ! Sa complice... son affreuse complice, mon ennemie jurée, ma fille le sert si bien ! Il a construit sa caverne, le brigand , et c'est à mes dépens qu'il prétend l'embellir... Yoici la liste des meubles nécessaires, indispensables ! Et vous avez cru qu'il viendrait la nuit, avec des aides, enlever mes meubles pour les transporter chez lui? allons donc! il dédaigne ces procédés anciens ; il me soumet, lui, la liste de ses exigences, et je dois y satisfaire... soit! prenez tout : choisissez les meubles les plus beaux, la vaisselle la plus ornée , les étoffes les plus riches, et vite débarrassez-moi de tous ces objets encombrants... Est-ce là ce que vous vouliez?

— Mon bon père! » s'écria Marie, en se jetant au cou du planteur.

Je ne pus résister : je m'inclinai, et, prenant la main tremblante de maître Toinot, je la portai à mes lèvres et la baisai de toutes mes forces.

« Maintenant, reprit le planteur en essuyant

deux grosses larmes qui brillaient sur les joues de son enfant, pouvez-vous au moins me dire quel jour vous choisirez pour exécuter votre coup de main, mes chers voleurs?

— Demain, mon père, répondit Marie dans une caresse.

— Alors il faut dire à Phœbus de préparer les chariots ?

— Et il faut écrire à notre oncle de Charleston, continua Marie, pour qu'il nous indique le jour où il pourra venir...

— Oh ! mon enfant, interrompit le planteur, si tu attends que ton oncle fixe une date pour quoi que ce soit, tu peux être certaine que bien des semaines passeront, et des mois aussi, avant qu'il se soit décidé seulement à réfléchir.

— Alors, riposta ma fiancée, je choisis l'anniversaire de ma naissance : le 15 mai... Je vais écrire.

— Dans quinze jours ? dit maître Toinot.

— Dans quinze jours, oui! » répondit Marie, w

Je donnai moi-même à Phœbus l'ordre de préparer les chariots, et il fut convenu que le lendemain, à midi, on transporterait le cadeau de noces de maître Toinot à ma plantation.

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