Comptent s'appelle ce village
— Tanouda, mousseu.
— Je vous remercie.
— Méci, mousseu, — insista le nègre.
En approchant, Dert constata que les maisons étaient du même type en bois, détachées les unes des autres et sans clôture, et elles s'ornaient d 'en-seignes de tôle émaillée avec des indications en anglais. Il se dirigea vers l'une des cahutes qu il jugea devoir être une boutique d'épicerie.
C'était la première demeure qui offrit l'invite hospitalière d'une porte ouverte, et de l'intérieur sortait un bruit étrangement familier.
' — Diable 1 — s'écria Bert tout à coup, en fouil-I lant ses poches. — Voilà des semaines que je n'ai-eu besoin d'argent... Je me demande si... C est Grubb qui tenait la caisse... ah !
Il tira une poignée de monnaie et l'examina:
trois pennies, une pièce de six pence et une d uni shilling.
— C'est parfait ! — prononça-t-il.
Au moment où il obliquait vers le seuil, uni homme, en manches de chemise, à tête grise et de solide carrure, apparut et le dévisagea.
— ... njour, — salua Bert. — Est-ce que jet pourrais manger quelque chose dans votre éta-; blissement ?
L'homme répliqua, Dieu merci, en bon et clair dialecte américain :
— Ce n'est pas un établissement ici, monsieur,' c'est un magasin.
— Très bien, — acquiesça Bert, — pourvu quel je puisse manger quelque chose.
— C'est facile, — déclara l'Américain sur un ton i encourageant, et il recula en invitant Bert à entrer. •
D'après les éléments de comparaison que luii fournissaient ses souvenirs de Bun Hill, Bert esti-ma que le « magasin » était extrêmement spacieux, très clair et fort peu encombré. Sur la gauche, se dressait un comptoir très long, derrière lequel s'éta-geaient des tiroirs, des rayons et divers autres amé-nagements ; sur la droite, étaient rangés un certain nombre de chaises, plusieurs tables et deux cra-choirs; dans le fond, s'entassaient des futailles, des fromages et des quartiers de. porc fumé ; en face, une vaste ouverture en forme d'arche menait à une autre salle. Autour d'une table, un groupe d'hom-mes étaient rassemblés, et une femme de trente à trente-cinq ans s'accoudait sur le comptoir. Tous les hommes, armés de fusils, écoulaient noncha-t lamment, sans y prêter grande attention, un mau-vais phonographe, aux accents métalliques. Du pavillon sonore sortaient des paroles qui serrèrent le cœur de Bert d'une angoisse nostalgique et lui remémorèrent une plage ensoleillée, un attroupe-ment d'enfants, des bicyclettes émaillées en rouge, la dégaine de Grubb et un ballon à ras de terre. Le phonographe nasillait une chanson du répertoire
des Derviches du Désert !....
Un individu au cou épais, coiffé d'un chapeau
de paille et mâchonnant une chique, arrêta la mé--
canique, et tous les yeux — des yeux aux regards
fatigués — se tournèrent vers Bert.
Peut-on donner quelque chose à manger à ce
monsieur, la mère? — interrogea le propriétaire.
- On lui donnera ce qu'il voudra, — assura,
sans bouger, la femme accoudée sur le comptoir,
depuis un biscuit sec jusqu'à un repas complet.
Elle étouffa un bâillement, à la manière de quel-qu'un qui n'aurait pas dormi de la nuit. -4
— Je voudrais un repas, — expliqua Bert, — mais je n'ai pas beaucoup d'argent et je ne vou-drais pas payer plus d'un shilling. 4§
— Plus d'un quoi ?
— Plus d'un shilling, — répéta Bert, qui comprît tout à coup que sa monnaie n'avait peut-être pas cours. - ..
— J'entends bien, — répliqua le propriétaire, qui perdit un moment sa solennité. — Mais que diable voulez-vous dire en parlant de shilling ?
Bert, s'efforçant de dissimuler sa consternation, produisit la pièce d'argent :
—- Voilà un shilling.
— Il appelle un magasin un établissement,— reprit le négociant, — jj veut un repas pour un shilling!... Puis-je vous demander, monsieur, de quelle partie de l'Amérique vous arrivez ?
— De Niagara, — précisa Bert, en remettant le shilling dans sa poche.
— Et depuis quand avez'vous quitté Niagara ?
— Depuis environ une heure.
— Vraiment 1 —fit le propriétaire, en se tour-nant avec un sourire incrédule vers les autres. — A h 1 vraiment 1
Plusieurs questions simultanées furent posées au nouveau venu. Bert en choisit une pour y répondre.
— J'étais avec la flotte aérienne allemande. Ils
LA nUERRE DANS LES AIRS 387 m'avaient fait prisonnier, pour ainsi dire, et ils m'ont amené ici.
— D'Angleterre ?
— Oui... d'Angleterre, en passant par l'Allema-gne. J'ai assisté à une grande bataille avec les Asia-tiques et j'ai été abandonné dans tinë petite île, entre les cataractes.
— L'Ile de la Chèvre ?
— J'ignore le nom. Mais, en tout cas, j'y ai trouvé une machine volante, je suis monté dessus et me voici.
Deux hommes se levèrent, en examinant Bert d'un œil méfiant.
— Où est-elle, cette machine volante ? Dehors ? — questionna l'un.
— Elle est là-bas, dans le bois, à un kilomètre d'ici.
— Est -ce qu'elle est en bon état ? — s'enquit un personnage lippu, dont le visage portait une cicatrice.
— J'ai atterri un peu brutalement...
Ils l'entourèrent, discourant tous à la fois et voulant, comprit-il, qu'il les menât immédiatement à l'endroit où il avait laissé l'aéroplane.
— Dites donc, — leur fit observer Bert, — je veux bien vous y mener, mais depuis hier je n'ai pris qu'un peu d'eau minérale...
Un jeune homme mince, d'aspect militaire, avec de longues jambes maigres enfermées dans des guêtres, et portant en bandoulière une cartouchière 388 ! A Gl'KRRE DANS LES AIHS garnie, intervint alors en faveur de Bert, sur un ton d'autorité manifeste :
— Ça va bien. Donnez-lui à manger à mon compte, M. Logan. Je tiens à ce qu'il me raconte son histoireplus en détail. Nous verrons la machine ensuite. Selon moi, j'ose dire que c'est un hasard remarquablement intéressant qui a débarqué ici ce monsieur... Si sa machine volante est là, nous allons la réquisitionner pour notre défense locale..
Bert se retrouvait donc d'aplomb sur ses pieds. Tout en se régalant de viande froide, de bon pain et de moutarde, arrosés d'excellente bière, il narra,. en une esquisse sommaire et avec les omissions et les inexactitudes naturelles à son genre de menta-lité, la série de ses aventures. Il raconta qu'en r compagnie d'un de ses amis il séjournait, pour 1 cause de santé, au bord de la mer, qu'un jour un « type » arriva dans un ballon, que lui, Bert, était 1 tombé à l'intérieur de la nacelle au moment même c où le « type » culbutait à l'extérieur, que les vents r l'avaient poussé jusqu'en Franconie, que les Aile- • mands, le prenant sans doute pour quelqu'un i d 'autre, l'avaient fait prisonnier et emmené à i New York, — enfin H expliqua de quelle façon il 1 avait été au Labrador et en était revenu, et coin- . ment il était resté seul dans l'Ile de la Chèvre.
Il évita de mentionner l'affaire des papiers But t e- -ridge et celle de la mort du Prince, non pas à cause *
LA GUIÎKUIC DANS LES ATISS 38() d'une insidieuse fourberie, mais parce qu'il sentait l'insuffisance de ses talents de narrateur. Il voulait avant tout que son histoire parût plausible, natu-relle et correcte, et il tenait à se présenter comme un citoyen anglais digne de confiance et véridique, bien que de rang modeste, à qui on pouvait sans méfiance faire crédit de la nourriture et du loge-ment.
Quand son récit fragmentaire en arriva à New York et à la bataille de Niagara, ses auditeurs s'emparèrent soudain des journaux épars sur les tables, et, à l'aide des véhéments comptes-rendus de ces feuilles, ils l'assaillirent de questions. Evi-demment, pensa-t-il, son arrivée ranimait une dis-cussion entamée depuis longtemps, qui s'était in-terrompue pendant la diversion du phonographe, parce que tous les arguments étaient épuisés. C'est cette discussion, l'unique et suprême sujet de con-versation du monde entier — la guerre et ses mé-thodes— qui avait rassemblé ces hommes, carabine en main. Tout l'intérêt se concentrait à présent sur les aéronats asiatiques qui parcouraient le ciel, accomplissant de mystérieuses missions, et sur les guerriers-aéronautes, en uniformes cramoisis et armés de sabres, qui atterrissaient pour exiger des vivres, de l'essence et des nouvelles.
A l'unisson de tout le continent, les hommes ! réunis dans ce magasin se demandaient: Que faire? Que tenter ? Comment lutter contre l'envahisseur?
Relégué à l'arrière-plan, comme un personnage * très secondaire, Bert cessa, même dans ses propres pensées, d'être un individu central et indépendant, i
Après qu'il eut bu et mangé son content, qu'il i eut soupiré à l'aise, se fut étiré et leur faut exprimé tout le plaisir qu'il avait pris à se restaurer, il allu-ma une cigarette qu'on lui offrit, et, prenant la tête du cortège, il partit, non sans de Vagues appréhen-sions, à la recherche de la machine volante.
Le grand jeune homme dégingandé, qui s'appe-lait Laurier, s'était apparemment institué chef en ; raison de sa position sociale et de ses aptitudes ,' naturelles. Il connaissait le nom, le caractère et les ? capacités de chacun de ceux qui l'accompagnaient,) et il mit immédiatement tout son monde à Pauvre, avec vigueur, pour prendre possession du précieux: instrument de guerre qui leur tombait du ciel. Ils 1 amenèrent l'aéroplane à terre, avecsom et précau-tion, en abattant deux arbres qui les gênaient, et,} l'abritèrent sous une charpente improvisée, cou-t verte de branchages, de crainte qu'il ne fùt. aperçu par quelque aéronaute asiatique. Avant le soir, ils 1 avaient fait venir de la ville voisine un mécanicien! qui commença aussitôt les réparations, et ils tiré-f rent au sort qui .serait le premier à essayer l'appa- i reil. Beft retrouva son petit chat, qu 'il rapporta ail magasin, où, avec les plus chaleureuses recom-i mandations, il le confia à Mme Logan. Il fut bientôté assuré que tous deux s'entendraient à ravir. —
Laurier n était pas seulement, et à la fois, uni dictateur par tempérament, un riche propriétairefoncier et un puissant industriel (président, apprit i Bert, avec une crainte respectueuse, de la 7anooda
*4 Hanning Corporation), mais c'était aussi un person-nage populaire, fort habile à cultiver l'art de la popularité. Autour de lui, dans le magasin Logan, tous les hommes valides de la localité se réunirent, cette même soirée, pour s'entretenir du mono-plan et de la guerre qui bouleversait le monde entier.
i Un cycliste survint, apportant une sorte de jour-nal mal imprimé, sur une seule page, et qui pro-duisit sur l'assemblée l'effet dé l'huile qu'on jette sur le feu.
\ L'usage des anciens câbles télégraphiques était abandonné depuis plusieurs années et les stations de télégraphie sans fil, établies le long des côtes de l'Atlantique, avaient fourni des poïhts d'attaque particulièrement tentants : aussi la feuille ne conte-nait-elle guère que des nouvelles relatives aux Etats-Unis, mais quelles nouvelles !
I Bert, assis à l'écart, bornait son rôle à celui d'auditeur, car ces hommes, à présent, avaient à peu près jaugé la valeur personnelle du nouveau venu. Au fur et à mesure de la conversation, de-vant son esprit chancelant passaient d'étranges et vastes images d'événements, énormes dans leurs conséquences, de nations tumultueusement soule-vées, de -continents bouleversés, de famines et de ravages incalculables. De temps à autre, malgré ses efforts pour les chasser, certains souvenirs in-times traversaient cette confusion tourbillonnante : ï le Prince Karl Albert déchiqueté, l'aviateur chinois l suspendu la tête en bas, l'officier à la tête bandée 392 LA OUEI\RE DANS LES AIRS se sauvant misérablement avec sa jambe boiteuse.
Ici, les gens parlaient d'incendies et de massa-cres, de cruautés et de représailles, du meurtre d'i-noffensifs Asiatiques par des tourbes que déchaî-nait la haine de race, de villes mises à sac et com-plètement brûlées, de lignes de chemins de fer et de ponts détruits, de populations entières qui se cachaient ou qui fuyaient... ,
— Tous les vaisseaux dont les Jaunes disposent sont en route pour traverser le Pacifique! — s'écria quelqu'un. %
— Depuis le commencement de la guerre, ils n'ont pas débarqué moins d'un million d'hommes sur la côte Ouest, — assurait un autre. — Ils ont envahi les États-Unis avec l'intention d'y rester... et ils y resteront, morts ou vivants ! %
Lentement, irrésistiblement, avec ampleur, Bert se rendit compte de l'immense tragédie qui ébran-lait l 'humanité, et au milieu de laquelle s'écoulait sa petite existence; il comprit qu'arrivait une époque où l'univers se désorganisait effroyablement, où c'en était fini de la sécurité, de l'ordre, de l'habi-tude... Le monde entier prenait part aux hostilités, sans pouvoir envisager la possibilité d'une paix prochaine, sans même l'espoir de recouvrer jamais la paix.
Bert s était imaginé que les spectacles auxquels il avait assisté seraient définitifs et concluants, que la bataille de l'Atlantique et le siège de New York étaient des événements qui feraient époque avant une nouvelle période de calme. Et ce n'avait été que les premiers chocs avertisseurs du cataclysme universel. Chaque jour les proportions du désastre s'accroissaient, les motifs de haine, les fissures s'élargissaient d'homme à homme, des tours et des pignons nouveaux s'écroulaient dans l'édifice social. A terre, les armées s'augmentaient et les populations périssaient ; dans les airs, dirigeables et aéroplanes combattaient, faisant pleuvoir la des-truction.
L'effondrement de la civilisation scientifique était inconcevable pour ceux qui vécurent à cette époque, qui furent entraînés par la débâcle. Le progrès avait parcouru la terre à une allure invin-cible, croyait-on, pour ne jamais plus à présent trouver le repos. Pendant plus de trois siècles, la longue diastole, régulièrement accélérée, de la civi-lisation occidentale s'était étendue de toutes parts A travers le globe : des villes immenses se fon-daient, les populations se multipliaient, les valeurs s'accroissaient, des contrées nouvelles s'exploi-taient, les facultés humaines se développaient. Et il semblait, comme conséquence inséparable, que, d'année en année, des engins destructeurs toujours plus redoutables fussent- construits en quantités toujours plus grandes, que l'entretien des armées et la production des explosifs finissent par absorber
majeure partie de l'énergie universelle.
f Trois cents ans de diastole, puis, comme un poing qui se ferme, la systole immédiate, inattendue.
Personne ne comprit que c était une systole , on
n'y voulut voir qu'un accroc, qu'un soubresaut, qu'une oscillation accidentelle indiquant la rapidité! d'allure du progrès. L'effondrement, bien qu'il se produisît de toutes parts, demeurait inimaginable, incroyable. De temps à autre, lune masse, dans sa: chute, écrasait quelques témoins, ou le sol s'ouvrait sous leurs pas : ils demeuraient Incrédules...
Sous cette immense voûte de désastres, les horn. mes assemblés dans le magasin formaient un groupe infime et lointain. Ils envisageaient tour à tour de menus aspects des événements, et se préoccu-paient surtout des moyens de se protéger contre les éclaireùrs asiatiques qui fondaient sur eux pour exiger de l'essence ou pour détruire les armes ou les communications. Partout, des corps francs s'or-ganisaient dans cette région pour défendre les voies ferrées et le matériel roulant, dans l'espoir que le service serait promptement rétabli. Les hostilités se passaient à une si grande distance...
Un des assistants, doué d'une voix sourde, se faisait remarquer par ses discours pleins d'astuce et' de réel savoir. Avec une assurance indémontable, il révélait les défauts des Drachenflillfl ieger allemand s, des aéroplanes américains, et les avantages des: monoplans asiatiques.
Il se lança dans une description romanesque de la machine Butlefidge, ce qui fit ouvrir les oreilles: a Bert.
.77 - liàsàrda--t-'il même, au milieu du broùhaha des voix, mais, frappé du dan-ger de cette allégation, il préféra en rester là et s estima heureux de n'avoir pas été entendu % i L'homme à la voix sourde insistait sur ce qu'a-vait d'étrangement ironique la mort de Butteridge. La nouvelle causa quelque soulagement à Bert : out au moins, il ne rencontrerait plus jamais But-eridge. Le terrible personnage était mort subite-ment, paraît-il.
— Et son secret a péri avec lui ! — pérorait l'o-rateur. — Quand on chercha les pièces de sa ma-chine, on ne découvrit rien.Personne ne put mettre la main dessus. Il les avait trop bien cachées. | — Mais — objecta l'individu au chapeau de paille — est-il décédé si subitement qu'il n'ait pu fournir le moindre renseignement ?
— Abattu d'un seul coup, par la fureur et l'apo-plexie, dans un endroit appelé Dymchurch, en Angleterre.
— C'est vrai, — ratifia Laurier. — Je me rappelle ,les articles dans les journaux. On raconta même, talors que son ballon lui avait été volé par des espions allemands.
— Eh bien ! — reprit l'homme à la voix sourde — cette attaque d'apoplexie fut la pire chose qui pût arriver à l'humanité. Car si M. Butteridge n'avait pas si brusquement trépassé...
— Persoune ne sait son secret?
— Pas une âme ! Son secret est enseveli avec lui à tout jamais. Son ballon, paraît-il, s'est perdu en mer, avec tous les plans. Il a coulé à fond, et îles plans avec!
j| Un silence général fut le seul commentaire de ces paroles.
— Avec des machines comme la sienne, nous pourrions lutter contre ces aéroplanes asiatiques plus qu'à égalité. On surpasserait de vitesse et l'on jet-terait bas ces bourdonnants insectes rouges par-tout où ils se montreraient. Mais le secret est perdu et on n'a plus le temps de le réinventer. Il nous , faut combattre avec les armes que nous avons, ci les chances sont contre nous... Cela ne nous em-pêchera pas de nous défendre, assurément non.. Mais, pensez donc, si on avait cette machine !
Bert tremblait violemment. Il éclaircit sa gorges enrouée.
— Mais, dites donc, je.... je.... — bégaya-t,
Personne ne faisait attention à lui, l'homme i la voix sourde abordait un autre aspect du sujet
La surexcitation de Bert s'aggravait. Il -se leva faisant avec ses doigts une mimique simiesque.
— Ecoutez, monsieur,Laurier,-cria-t-il.- Ecou tez 1... Je voudrais... A propos de la machine But teridge... • .. ' .
M. Laurier, assis sur une table voisine,interrom pit d'un geste majestueux le discours de l'orateur
— Ecoutons ce qu'ila à dire, — ordonna-t-il. 9
L'assemblée tout entière comprit que quelqui chose arrivait à Bert : ou il étouffait, ou il deycnai fou. <
— Attendez un peu,— bredouilla-t-il, tremblant et il se déboulonnait, convulsivement.
Il défit son faux-col, ouvrit sa vareuse et sa che mise. Puis il plongea la main dans sa poitrine, e par-ut un moment vouloir s'arracher le foie. Pen-dant qu'il était aux prises avec des boutonnières, sur son épaule, on aperçut une étoffe peu ragoû-tante qui était un plastron de flanelle rouge terri-blement sale. Presque aussitôt, en un décolletage inélégant, Bert se penchait au-dessus de la table, sur laquelle il étalait une liasse de plans.
-- Les voilà, — balbutiait-il — les voilà, les plans 1 Vous savez, les plans de M. Butteridge, de sa machine... Comment, mort? C'est moi qui me suis envolé avec son ballon.
f Pendant quelques secondes, les assistants restè-rent silencieux. Leurs regards allaient des papiers à la face pâle de Bert et à ses yeux étincelants. Personne ne bougeait.
s L'homme à lavoix sourde fut le premier à pro-noncer une parole :
K -L'ironie, la voilà, — fit-il sur un ton satisfait... — l'ironie pure et simple. Les plans arrivent quand il est trop tard pour s'en servir !
■ Sans doute, à ce moment, tous étaient disposés à entendre de nouveau le récit de Bert, mais, en cette circonstance, Laurier affirma l'autorité de sa situation.
* —Non, monsieur, il n'est pas trop tard, — ré-pldqua-t-il, en quittant la table qui le portait. k: D'un tour de main, il rassembla les papiers épars, 3 g LA GUERRE DANS LES AIRS les sauvant,du même coup, des marques qu'allaient t y poser les doigts de l'homme à la voix sourde. Il les tendit à Bert.. &
Remettez-les à la place où vous les teniez.
Nous allons avoir du chemin à faire. ^ " 1
Où allez-vous? — questionna l individu au chapeau de paille. # *
- Nous partons, mon cher monsieur, retrouver le Président de ces États et déposer les plans entre ses mains. Je refuse d'admettre qu'il soit trop tard ! '
— Où est le Président ? — demanda timidement Bert, pendant le silence qui suivit. 1
— Logan, — fit Laurier, dédaignant de répondre, — il faut que vous nous aidiez.
Quelques minutes plus tard, Bert, en compagnie du commerçant et de Laurier, examinait des bicy-clettes rangées dans la salle du fond. Les jantes étaient en bois, et l'expérience qu'il en avait faite sous le climat anglais avait enseigné à Bert leurs détestables inconvénients. Néanmoins, cette objec-tion, et deux ou trois autres, émises contre un départ trop immédiat, furent écartées par Laurier.
— Mais où se trouve le Président? — répétait Bert, derrière le dos de Logan, tout en gonflant un pneu.
Laurier daigna abaisser ses regards.
— On dit qu'il est dans les environs d'Albany, là-bas, du côté des collines. Il se transporte -de lieu en lieu, organisant la défense, autant que cela lui est possible, par télégraphe et par téléphone. La
* Hotte asiatique cherche à. localiser l'endroit de sa retraite. Quand les Jaunes croient avoir découvert le siège du gouvernement, ils lancent dessus des ,bombes. Cette tactique gêne le Président, mais,jus-qu'ici, ils ne l'ont pas approché de plus d'une quin-zaine de kilomètres. Les forces aériennes des enva-hisseurs sont à présent éparpillées au-dessus des États de l'Est, détruisant les usines à gaz et tout ce qui peut apparemment abriter la construction d'aé-ronats ou dissimuler le transport des troupes. Nos représailles sont impuissantes à l'extrême. Mais, avec les machines dont nous avons les plans, mon cher monsieur !... Notre randonnée à bicyclette comptera parmi les entreprises historiques de ce monde.
5 Il fut sur le point de prendre une attitude heroi-que.
- — Est-ce que nous le rejoindrons ce soir ? — s'enquit Bert. ' ' —r- Non, monsieur ! — répondit Laurier. — Il nous faudra pédaler pendant plusieurs jours, tout an moins.
t — Et il n'y a pas moyen de faire un bout de route en chemin de fer, ou dans un véhicule quel-conque ?
| — Assurément non ! Voilà trois jours qu'il n'a pas passé un train, ici. Inutile d'attendre. Nous nous transporterons du mieux que nous pourrons. k — On part tout de suite ?
| — Tout de suite.
S- — Mais comment ?... Nous n'irons pas loin ce soir; ~
— Nous pédalerons jusqu'à ce que nous n'en puissions plus, et on dormira après.Ça sera autant de gagné. Nous prendrons la direction de l'Est.
— Il est certain... — commença Bert, avec des souvenirs de la matinée passée dans l'Ile de la Chè-vre ; mais il n'acheva pas sa pensée.
Il apporta toute son attention à l'empaquetage plus soigné de son plastron, car plusieurs papiers dépassaient, le col de sa veste.
Pendant une semaine l'existence de Bert fut pimen-tée de sensations mêlées, parmi lesquelles la fatigue de ses jambes prédomina. Presque sans cesse il fut en selle, pédalant derrière Laurier inexorablement en tête, à travers une contrée plus grande que l'Angleterre, avec des collines plus hautes etdes vallées plus vastes, des champs plus étendus, des routes plus larges, rarement bordées de haies, et des maisons de bois précédées de cours spacieuses, Bert péda-lait. Laurier s'enquérait de l'itinéraire, Laurier choisissait les tournants, Laurier hésitait, Laurier décidait. Parfois ils étaient sur le point de com-muniquer téléphoniquement avec le Président, puis quelque chose survenait qui les séparait brusque-ment. Il fallait sans cesse repartir et aller de l'a-vant, et sans cesse Bert pédalait. Un pneu se dégon-fla. Il roula sans s'en inquiéter. Il s'endommagea le séant, à ce contact prolongé avec la. selle. Laurier 1 déclara que ça n'avait pas d'importance- Des aéro-mats asiatiques évoluèrent dans le ciel : les deux cyclistes se mirent à l'abri jusqu'à ce que le ciel fût clair. Une fois, pendant plus d'un mille, un jaéroplane rouge sembla les poursuivre et descen-dit si bas qu'ils disting uèrent la tête de l'aéronaute.
Tantôt ils traversaient des régions où régnait ;la panique, tantôt des régions aux trois quarts Idétruites. Ici des gens se battaient pour s'arracher Ides vivres, là c'est à peine si leur routine quoti-dienne était troublée.
Bert et Laurier passèrent une journée dans la ville d'Albany déserte et en ruines. Les Asiatiques \y avaient coupé tous les fils de transmission élec-trique et incendié la gare d'embranchement.
Les cyclistes continuèrent dans la direction de l'est, rencontrèrent mille aventures et anicroches !qui ne les arrêtèrent pas, et sans cesse Bert péda-lait derrière le dos inexorable de Laurier.
Des incidents frappaient l'attention de Bert et le rendaient, perplexe, mais il roulait toujours, et ses ^questions sans réponse s'effaçaient avec sa curiosité. , Sur un flanc de colline, vers la droite, une vaste ldemeure flambait, et personne n'y prenait garde...
Ils franchirent un étroit pont de chemin de fer, et rejoignirent bientôt une voiture du monorail, immobiLe en pleine voie, campée sur ses pieds de isecours. C'était un wagon remarquablement somp-tueux, le dernier mot du luxe pour les parcours stranscontinentaux ; les voyageurs jouaient aux cartes, dormaient ou préparaient un pique-nique sur , O LA GUERRE DAN S LES AIRS une pente gazonnée toute voisine. Il y avait six î ours qu'ils attendaient là !... j
A un endroit, aux arbres qui bordaient la route, dix individus de couleur se balançaient en file au bout d'une corde. Bert se demanda pourquoi...
Dans un village d'aspect paisible, où ils s'arrêtè-rent pour faire réparer le pneu crevé et déjeuner debière et de biscuits, un gamin extraordinairement sale et les pieds nus les aborda et, sans préam-bule , leur annonça ce qu'il savait des événements ,
On a pendu un Chinois, dans lea bois, là-bas.
— Pendu un Chinois ? — répéta interrogative-ment Laurier.
— Pour sûr 1 On l'a surpris en train de voler dans les magasins de la voie. 4
- Ah !
— Il cherchait des cartouches de dynamite... On l'a pendu et on a tiré sur ses jambes. On en fait autant à tous les Chinois qu'on peut chiper... t O ne les rate pas... tous les Chinois qu'on peut chiper... " |
Ni Bert ni Laurier ne répliquèrent.
Bientôt, après une expectoration savamment lan-cée à distance, le jeune gentleman s'éloigna en s( dandinant et appela soudain, d'un cri sauvage quelques-uns de ses congénères qui surgissaieni plus loin...
Au sortir d'Albany, cette après-midi-là, ils tré. bûchèrent presque sur le corps d'un homme qu'un< balle avait traversé de part en part : le cadavre i demi décomposé devait être resté depuis plusieurs jours au beau milieu de la route...
Ils rattrapèrent une automobile dont un pneu-matique avait éclaté. Sur le siège de devant, une jeune femme demeurait absolument passive. Un vieillard, le corps à demi engagé sous la voiture, essayait d'effectuer d'impossibles réparations.
Non loin de là, tournant le dos à l'automobile, et les regards fixés sur la forêt, un jeune homme était assis, tenant un fusil sur ses genoux.
A leur approche, le vieillard se dégagea, et, tou-jours à quatre pattes, interpella les cyclistes. L'auto était en panne depuis la veille, et le vieillard avoua qu'il n'y comprenait rien, mais qu'il vérifiait cha-que organe : du reste, ni lui ni son gendre ne possé-daient d'aptitudes mécaniques. On leur avait garanti que cette auto était à l'épreuve de tout... En outre, ils couraient un grand danger en s'arrêtant en cet endroit. Déjà, ils avaient été attaqués par des vaga-bonds... on savait qu'ils avaient des provisions... Pour se présenter, il prononça un nom fameux dans le monde de la finance, et pria Bert et Lau-rier de lui prêter assistance. D'abord, il émit sa prière sur le ton de l'espoir ; il la réitéra avec insistance, et enfin avec des supplications et des larmes de, terreur.
^ Non 1 — refusa Laurier inexorablement. — Il nous faut continuer notre route. Nous avons autre chose qu'une femme à sauver... nous avons ,à sauver l'Amérique !
| Dans l'auto, la jeune femme ne bougeait pas... 404 l'A GUERRE DANS LES AIRS
Une autre fois, ils croisèrent un fou qui chantait à tue-tête....
Finalement, ils découvrirent le Président, caché dans une petite auberge, sur les confins d'un bourg appelé Pinkerville, au bord de l'Hudson, et ils re-mirent entre ses mains les plans de l'aéroplane de Butteridge. ■*.