LE MONDE PENDANT LA GUERRE
Bert vécut deux jours encore dans l'île de la Chèvre, et il épuisa ses provisions, sauf les ciga-rettes et l'eau minérale, avant de se décider à essayer la machine volante asiatique.
A la fin même, ce n'est pas lui qui partit dessus, mais plutôt l'engin qui l'emporta. Deux heures à peine lui avaient suffi pour substituer aux traver-ses rompues les traverses intactes de l'aéroplane disloqué et pour replacer les écrous qu'il avait en-levés. Le moteur n'avait aucune avarie, et il ne différait que par des détails très simples et aisé-ment compréhensibles du moteur habituel des mo-tocyclettes. Le reste du temps se passa en hésita-tions et en tâtonnements dilatoires. Une appré-hension le poursuivait surtout : il se voyait barbo-tant dans les rapides, cramponné au monoplan, et tournoyant dans le courant qui l'entraînait vers la chute ; et il se voyait aussi, avançant à toute vitesse dans les airs, et incapable d'atterrir. Son esprit était trop accaparé par l'inquiétude de son prochain vol, pour qu'il se tourmentât beaucoup de l'accueil réservé à un faubourien anglais, aux idées peu précises, qui débarquerait d'un aéroplane asiatique, et sans lettres de créance, au milieu d'une population surexcitée par la guerre.
^ Un reste de sollicitude pour l'officier au profil [d'oiseau le lui représentait gisant, immobilisé par ses blessures, dans quelque caverne ou crevasse. Ce ne fut donc qu'après avoir fouillé tous les coins 'de l'île qu'il renonça à cette préoccupation impor-tune.
f — Si je le trouvais, — raisonnait-il, tout en cherchant, — qu'est-ce que je ferais de lui? On ne casse pas la tête des gens quand ils ne peuvent bouger... Et je ne vois pas quel autre service je pourrais lui rendre.
1 Son sens hautement développé de la responsa-bilité sociale fut obsédé par le sort du chat : | — Si je -le laisse ici, il mourra de faim... à moins qu'il n'attrape des souris pour se nourrir... Mais y a-t-il des souris?... Des oiseaux, peut-être ?... Trop jeune, pour cela... Il est comme moi... un peu trop civilisé.
! Finalement, il le logea dans une des vastes poches de sa vareuse, où l'animal s'intéressa vivement aux vestiges de bœuf conservé qu 'il y découvrit.
► Avec la petite bête ainsi casée, il se percha sur [la selle de la machine volante. Cette grande chose volumineuse, encombrante, ne ressemblait pas du i tout à une bicyclette.. Pourtant, la manœuvre eti f paraissait assez facile. On mettait le moteur en niai - 0 ehc comme ça; on étnbtayait le gyroscope comme ça... puis on poussait ce levier comme ça... Il était plutôt serre, le levier, mais soudain il céda...
Les grandes ailes incurvées se mirent à battre il de façon déconcertante : clic-cloc, clic-cloc, clitta.;i cloc.
Stop! La machine filait droit vers le fleuve, sa roué d'avatit entrait dans l'eau. Bert, le cœuut serré, eut un grognement rauque et tira sur le le-H vier pour le ramener à sa position première... Clic-n clo.c, clic-cloc... Il s'enlevait! La machine sortit du b courant sa roue trempée... Bert montait dans les airs. Inutile de stopper maintenant; rigide cM cramponné au volant, les yeux fixes et la face pâle comme la mort, Bert s'envolait au-dessus des rapi-des, tressautant à chaque coup d'ailes et montant, montant, montant.., -'1
Entre un aéroplane et un ballon, aucune com-paraison n'est possible pour la sérénité et le confort. Excepte dans la descente, le ballon est un véhicule d'unè urbanitè impeccable; l'engin asiatique faisait des sauts, comme une mule qui se cabre, sans redes-: cendre jamais.
Clic-clac, clic-cloc ; à chaque battement des ailes si étrangement façonnées, la machine lançait Bert en l'air et le rattrapait, une demi-seconde plus tard, en l'asseyant Sur la selle. Et, tandis qu'en balldn on ne sent aucun souffle, puisque l'aéros'" tât est entraîné à là même altesse que le vent, le vol en aéroplane est Une follè et perpétuelle créa-tion de vent, contre quoi on avance. Ces remoUS de l'air semblaient vouloir aveugler Bert, le con-traignaient à fermer les yeux. Bientôt, pour éviter d'être finalement ouvert en deux par lës secousses sur la selle, il serra les genoux et croisa les jambes autour de la tige de support. Pendant ce temps, il continuait de monter, à cent, deux cents, trois cents mètres, pardessus le désert bouillonnant des -rapides. C'était fott bien, mais comment prendre une direction horizontale? Il essaya de se remé-morer s'il avait vu ces monoplans Voler- horizon-talement. Non, leur ascension s'effectuait à coups d'ailes, êt ils descendaient en planant selon Une légère inclinaison. Il décida de monter encore. Des larmes gonflaient ses paupières, èt, pour les essuyer, il s'aventura témérairement à lâcher d'une main le volant.
Valait-il mlëux risquer une chute sur terre, ou sur l'eau ? Sur de pareilles eaux ?
^ Il montait au-dessus des Upper Rapids, dans la direction de Buffalo, et il éprouvait un certain soulagement à penser que les Chutes et le furieux tourbillon des eaux étaient maintenant derrière
lui Il observa qu'il s'élevait en droite ligne, i Comment virait-on ?
I. Bientôt tout son sang-froid lui revint : ses ! yeux s'habituaient au vent, et il montait toujours, | très haut, très haut... Il pencha la tête en avâht et
promenades regarde clignotante sur la contrée... 3yG LA GUERRE DANS LES AIRS Trois grandes balafres de ruines noires et fuman-tes sabraient la cité de Buffalo ; plus loin, des col-lines et des plaines. Il se demanda s'il était à un kilomètre de hauteur, ou plus ?
Près de la station située entre Niagara et Buffalo, il aperçut des gens qui entraient dans les maisons et en sortaient, comme des fourmis. Deux auto-mobiles glissaient sur la route vers Niagara City. Tout au loin, vers le sud, il distingua un immense dirigeable asiatique qui -filait vers l'est.
A cette vue, il s'occupa sérieusement du moyen de changer de direction. Mais l'aéronat ne parut pas se préoccuper de lui et Bert continua à monter par bonds successifs. Le monde s'étendait sous ses yeux comme une carte toujours plus vaste. Clic-cloc, clic-cloc. Au-dessus de lui, tout proche main-tenant, s'éployait un voile transparent de nuages.
Le moment était venu, songea-t-il, de débrayer la commande des ailes. Le levier opposa quelque résistance ; quand il eut cédé, la queue de la ma-chine se redressa et les ailes s'allongèrent, rigides. Aussitôt, tout fut silencieux, doux et rapide. Les paupières aux trois quarts closes, Bert opérait une descente inclinée contre une violente rafale de vent.
Un petit levier, qui jusqu'ici s'obstinait à ne pas fonctionner, était devenu mobile. Il le poussa doucement vers la droite: l'aile gauche modifia mystérieusement sa bordure extrême, et la descente se poursuivit en une spirale qui s'enroulait vers la droite. Pendant quelques secondes, Bert connut les sensations désespérées que donne une catas-trophe inévitable. Non sans difficulté, il replaça le levier à sa position première, et la bordure de l'aile obéit à la manœuvre.
Presque aussitôt il poussa le levier vers la gau-che, et crut faire un tète-à-queue.
— Pas si fort ! — balbutia-t-il, terrifié, en s'a-percevant qu'il dégringolait à toute vitesse sur une voie ferrée et quelques bâtiments d'usines qui semblaient l'attirer pour le happer. Un instant, il se vit aussi impuissant qu'un cycliste emballé dans une côte ; par surprise, il était descendu jusqu'au sol.
— Hé là! — s'écria-t-il, et, d'un effort de tout son être, il embraya le mouvement des ailes. L'ap-pareil releva le nez, et reprit sa montée tressau-tante.
Bert gagna une grande hauteur, et la partie pittoresque et montagneuse de l'Etat de New York s'étala sous ses yeux. A la descente qui suivit, il découvrit une longue côte, et, à la montée, il en entrevit une autre encore. Un peu plus tard, comme il passait en planant à une faible hauteur au-dessus d'un village, il distingua des gens qui couraient en tous sens, qui s'enfuyaient, épouvantés sans doute par sa venue inopinée. Il se figura même qu'on avait tiré sur lui.
— Montons, — se dit-il.
Il empoigna la manette d'embrayage, qui obéit avec une remarquable docilité, et soudain les ailes parurent céder vers le milieu... Le moteur était 3y8 LA GUERRE DANS LES AIRS muet : il ne marchait plus f Par instinct plutôt que par réflexion, Bert débraya. Que faire ? .4
Le reste du voyage dura quelques secondes, mais l'esprit de Bert fut animé d'une activité pro-digieuse: il ne pouvait plus monter, il descendait... irrémédiablement il y aurait un choc inévitable, g
L'appareil glissait à une vitesse de peut-être cinquante kilomètres à l'heure... Cette plantation de mélèzes, là-bas, promettait un moelleux atterris-sage — un lit de mousse presque I f!
Irait-il jusque-là? Il s'occupa uniquement de son volant de direction, le tourna un peu à droite, puis en plein à gauche... H
Brrrr ! crac ! Il arrivait sur les cimes des arbres, dans lesquelles l'appareil se creusa un profond sillon, pour chavirer finalement au milieu d'un nuage d'aiguilles vertes et de branchages noire. Il y eut un craquement sec, et Bert, désarçonné, partit en avant, en brisant quelques branches dont les rameaux lui fouettèrent le visage.
Il se retrouva entre la selle et un tronc d'arbre, une jambe par-dessus le levier de direction, et, autant qu'il pouvait s'en rendre compte, indemne. Gomme il cherchait à se dégager, il perdit l'équi-libre et tout céda sous lui. Quand il put se rac-crocher, il était perché dans les branches basses de l'arbre, sous l'aéroplane ; une agreable odeur résineuse embaumait l'ait. Sans se risquer à bou-ger, il envisagea sa position, puis, avec mille pré-cautions, il descendit, branche par branche, jus-que sur le sol tapissé d'une épaisse couche d'ai-guilles sèches.
— Bonne affaire ! — se dit-il, eh levant la tête vers le grand cerf-volant disloque.—Presque aussi doux qu'en ascenseur.
Sa main caressait doucement son menton.
— Dans mon malheur, j'ai tout de même un peu de chance — remarqua-t-il méditativement, en exa-minant le sol tacheté de soleil, sous les arbres.
Un violent tumulte attira son attention vers sa poche, d'où il finit par extraire le petit chat,
Pauvre minet ! Tu dois être à moitié asphyxié !
L'animai $ tout ébouriffé, paraissait fort joyeux de revoir la lumière, et le bout de sa petite langue rose passàit entre ses dents. Bert le posa à terre; la bêle menue se mit à courir, se secoua, fit le gros dos, s'assit et commença à se lécher.
— Et à présent? — fit Bert, en regardant autour de lui. Et soudain, avec un geste de dépit : Sa-pristi ! j'aurais dû apporter le fusil !
Il l'avait, par une fâcheuse précaution, appuyé contre un arbre, avant de s'installer sur la selle de l'aétoplatte. L'immense paix qui l entourait le dé-concerta, et il s'aperçut qu'il n'avait plus dans les oreilles le mugissement de la cataracte.
Bert n'avait pas une idée bien claire du genre de
population qu'il allait trouver dans la contrée. Il 380 l'A GUERRE DANS LES AIRS savait qu'il était en Amérique, une grande et puis-sante nation, dont les citoyens avaient des manie- -res sèches et humoristiques, se servaient à tout propos de revolvers et de couteaux à virole, et elll- -ployaient dans la conversation des mots insolites. Il s'imaginait aussi que tous étaient millionnaires, se balançaient dans des rocking-chairs, plaçaient leurs pieds à des altitudes extravagantes, chi-quaient infatigablement du tabac, des gommes et autres substances. A ces baroques personnages, se mêlaient des cow-boys, des Peaux-Rouges, et des nègres comiques et obséquieux. Ces connaissances provenaient de lectures fournies par la bibliothèque publique, et Bert n'en avait guère appris davan-tage. Aussi n'éprouva-t-il un peu plus tard aucune surprise quand il rencontra des gens armés.
Une fois descendu de son perchoir, l'aviateur improvisé avait décidé d'abandonner sa machine endommagée. Après avoir erré un certain temps sous bois, il déboucha sur une route qui parut, à ses yeux de citadin anglais, remarquablement large, mais un peu sommairement construite.
Ni haie, ni fossé, ni trottoir distinct ne la sépa-raient du fourré, et elle décrivait une vaste courbe, avec cette aisance des grands chemins d'un conti-nent neuf. A quelque distance, Bert vit un indi-vidu portant un fusil sous le bras, coiffé d'un chapeau noir mou, et d'une blouse bleue : sa grosse face ronde n'était ornée d'aucune touffe de barbe, ni du « bouc » qui caractérisait alors toutes les caricatures de l'Américain. L'homme reluqua Bert avec une certaine méfiance, et il tressaillit quand il l'entendit parler.
— Pouvez-vous me dire en quel endroit je suis ? — s'enquérait Bert.
Le personnage le toisa des pieds à la tête et lor-gna de soupçonneuse manière fes bottes de caout-chouc.
Enfin , il se décida à répondre en un dialecte inconnu, qui se trouvait être le tchèque.
Devant l'air ahuri de Bert, il s'interrompit sou-dain et articula de son mieux :
— Moi, pas parler anglais.
— Oh ! — fit Bert, qui réfléchit gravement et poursuivit sa route.
Presque aussitôt, il se retourna pour lancer un merci aimable. Le Tchèque, Testé sur place, con-templa le dos de Bert qui s'éloignait, parut frappé d'une idée, fit un geste inachevé, soupira, haussa les épaules et s'éloigna à son tour d'une allure exténuée.
Bert arriva bientôt près d'une grande cabane campée de guingois au milieu des arbres — une simple boîte dénudée, une caisse grossière, aux yeux de Bert, sans plantes grimpantes, sans haie, ni mur, ni clôture d'aucune sorte pour la séparer des bois environnants. Il fit halte devant les mar-ches qui menaient à une porte, éloignée d'une tren-taine de mètres. L'habitation semblait déserte, et Bert se disposait à aller frapper à l'huis, mais soudain un grand chien noir apparut qui le dévi-sagea fixement. C'était un chien aux mâchoires 382 - L4. GUERRE D.ANS LES AIRS énormes, d'une raae bizarre, et il avait au cou un i collier garni de pointes. La bête n'aboya pat, ne tit H même pas mine d'avancer, maie elle hérinsapaisible- f ment son poil, et émit un grognement unique, M
comme une taux brève et profonde.
Bert hésita, et passa son chemin. *
A trente pas de là, il s'arrêta, regardant autour 4 de lui, sous la futaie. f ^
— Allons, bon ! J'ai laissé le minet là-bas
Un remords aigu le tortura un instant. Le mo-losse surgit entre les troncs, pour mieux voir le passant, peut-être, et émit à nouveau m toux discrète, Bert reprit sa marohe.
Il se tirera d'affaire sans peina, le minet... III attrapera des choses... oh t oui, il n'en tirera très
— répéta-t-il, sans- conviction.
N'eût été le chien noir, il serait retourné sur ses pas. t
Quand il fut hors de vue de la cabane et du mâ-tin, il entra dans le bois, d'où il ressortit un peu: après, éGorçant avec 80n couteau une trique de gros-seur assez respectable. Puis, apercevant, sur le sen-[ tier du bas-côté, un caillou dont l'aspect IuL con-vint, il le ramassa et le mit dans sa poche. Il dé-i boucha bientôt devant plusieurs chalets, construits
en planches comme le dernier, avec chacun une sort e
de véranda mal peinte en blanc, et tous plantés
sur le sol, dans le même désarroi. Derrière, auprès
des étables à pores, entour-ée d'une portée grouil-i
lante, une truie noire fouillait la terre. ?
Une femme à l'aspect - farouche, avec dès yeux
£• noirs -et une tête brime échevelée, était assise sur les marches, dorlotant un bébé; mais à la vue du passai elle se leva, rentra, et poussa le verrou.
Vers les étables, un gamin apparut, mais il fei-gnit de ne pas entendre l'appel de Bert.
f — 11g sont tous comme ça, je suppose, en Amé-rique, — observa Pert.
Les maisons devinrent de plus en plus fréquentes et il crpisa deux gommes 4 l'air hagard et très salés, qu'il n'osa pas interpeller. L'un portait un fusil et l'autre une hachette, et ils l'examinèrent, lui et sa trique, avec une expression fort dédaigneuse. \ Une route que bordait un monorail traversait çelle qu'il suivait, et, à l'un des coins du carrefour, se dressait un écriteau avec cette Inscription : « At-tendre ici les trains. »
— Ça, c'est parfait, mais je me demande s'il va falloir attendre longtemps 1 — se dit Bert.
\ L'idée lui vint alors que, dans l'état de boulever-sement du pays, le service était certainement inter-rompu. Aussi, comme les habitations semblaient plus nombreuses sur la droite que sur la gauche, il tourna adroite. Un vieux nègre passa.
| — Bonjour, —fit Bert.
| — Bpnjou, mousseu, — répondit le nègre d'une voix chantante.