EST-CE LA GUERRE
S • r Ce genre d'information devenait chose courante 3 et, les jours de vacances, il était courant aussi de ! n''en faire aucun cas. En semaine, à l'heure qui suit ! le-repas de midi, peut-être consentait-on à s'intéres-j ser au sort de l'Empire et à la politique interna-tionale. Mais, par un dimanche ensoleillé, en com-pagnie d'une jolie fille, et poursuivi par des cyclis-tes envieux s'efforçant de vous dépasser, comment s'occuperait-on d'un journal? Nos jeunes gens n'at-tachèrent non plus aucune importance aux indices d'activité militaire qu'ils surprenaient de temps en temps. Près de Maidstone, ils tombèrent sur une rangée de onze canons automobiles de construction spéciale, autour desquels des artilleurs affairés sur-veillaient avec des jumelles une sorte de retranche-ment qu'on établissait sur la crête de la coUine. Bert n'y prêta aucune attention.
— Qu'est-ce qui se passe ? — questionna Edna.
— Oh!... des manœuvres.
— Mais je croyais qu'on les faisait à Pâques, observa Edna sans se tourmenter davantage.
La dernière grande guerre qu'avait soutenue l'Angleterre, la guerre contre les Boers, était ou-bliée, et le public avait perdu l'habitude de la cri-tique militaire experte.
Nos quatre jeunes gens firent joyeusement hon-neur au pique-nique, et ils furent heureux à la ma-nière dont on connaissait déjà le bonheur au temps de Ninive. Tous avaient le teint animé et les yeux brillants, Grubb sut être amusant et presque spi-rituel et Bert s'essaya à l'épigramme ; les-haies étaient couvertes de chèvrefeuille et d'églantine, et là, au milieù des bois, les lointains coups détrompé et lè brouhaha des véhicules de tous genres qui passaient dans un nuage de poussière sur la grande route ne semblaient pas plus réels probablement que les appels du cor au pays des elfes, Les deux couples riàient, bavardaient, cueillaient des fleurs, se cajolaient et se mignotaient, luttaient et se rou-laient sur l'herbe, et les jeunes filles fumèrent des cigarettes. Entre autres sujets, ils abordèrent l'aé-onautique et décidèrent qu'ils reviendraient tous, ; avant dix ans, dans la machine volante de Bert, .faire un pique-nique. Le monde apparaissait plein d'amusantes perspectives, cet après-midi-là. Ils se demandèrent ce que leurs grands-parents auraient •pensé de l'aviation.
Le soir, vers sept heures, on songea au retour, sans prévoir aucun désastre; mais, sur le haut de lia colline, entre Wrotham et Kingsdown, le désas-tre survint.
Ils avaient monté la côte dans le demi-jour, car Bert désirait aller aussi loin que possible avant d'al-iumer ses lanternes ou d'essayer de les allumer, ,fiar le résultat semblait douteux. Aussi, ils « gril-lèrent » un grand nombre de cyclistes et une auto-mobile à quatre roues, ancien modèle, immobili-sée par un pneu dégonflé. La poussière avait en-jvahi la trompe de Bert, de sorte que ses appels 'avaient un son baroque et fort amusant. Pour le plaisir, et pour la gloire, il le- produisait, ce son, à tout instant, et chaque fois Edna éclatait de rire dans là voiturette. L'allégresse qu'ils semaient le long de la route affectait diversement, et selon leurs tempéraments, les autres excursionnistes.
J Edna remarqua bientôt un nuage de fumée bleuâtre et infecte qui s'échappait d'entre les pieds de Bert, mais elle pensa que c'était un des symptô-mes concomitants de la traction mécanique et ne s'en tourmenta pas ; mais tout à coup il jaillit une petite flamme à langue jaune.
— Bert ! — appela-t-elle, en un cri de terreur.
Bert avait serré les freins avec une telle soudai-neté que la jeune fille se trouva lancée entre ses jambes au moment où il mettait pied à terre. Elle alla se garer sur le bord de la route, tout en ra-justant hâtivement son chapeau qui avait quelque peu souffert dans la collision.
— Pfu-u-u-itt, — siffla Bert entre ses dents.
Pendant quelques fatales secondes, il demeura là à regarder l'essence tomber goutte à goutte et s'enflammer en dégageant une odeur de vernis qui brûle ; la flamme gagnait en force et en éten-due. L'idée principale de Bert en cet instant était le regret de n'avoir pas, depuis au moins un an, vendu d'occasion sa machine, alors que tout le lui conseillait : idée excellente en son genre, mais qui ne lui offrait aucun secours immédiat. Il se tourna vivement vers Edna.
— Du sable mouillé, vite !
En même temps, il poussait la machine vers le bas côté, la couchait à terre et cherchait des yeux un tas de sable mouillé. Les flammes, croyant à une obligeante attention, s'empressèrent de profi-ter de l'intermède. Leur lueur devint plus éclatante et le crépuscule s'obscurcit autour d'elles.
La route, dans ce pays crayeux, était empierrée de silex., et assez mal pourvue de sable.
Edna accosta un cycliste corpulent et court.
— Il nous faut du sable, — supplia-t-elle, et elle ajouta : — Notre moto est en feu.
Le cycliste corpulent la regarda un instant d'un air ahuri, puis, poussant une exclamation encou-rageante, il se mit à ramasser la poussière de la route. Bert et Edna l'imitèrent aussitôt. D'autres cyclistes.arrivèrent, descendirent de machine, firent cercle, et leurs figures, éclairées par la clarté dan-sante des flammes, exprimaient la satisfaction, l'in-térêt, la curiosité.
— Du sable mouillé! — répétait le gros cycliste en grattant à deux mains la route.
Un spectateur l'imita. Ils jetèrent quelques poi-gnées de mouture de route sur les flammes, qui acceptèrent cet aliment avec enthousiasme.
Grubb survint, pédalant à toute force, et brail-lant des mots incompréhensibles. Il sauta à terre et lança sa bicyclette contre la haie :
— Ne jetez pas d'eau, — criait il, — ne jetez pas d-eau 1
Rour l'occasion, il s'improvisa capitaine. Les au-tres avec joie répétaient ce qu'il disait et imitaient ses actes.
— Ne jetez pas. d'eau! — s'égosillaient-ils en chœur, bien qu'il n'y eût pas trace d'eau dans les environs.
.— Mais tapez donc dessus, tas de maladroits ! ■— commanda Grubb.
Prêchant d'exemple, il saisit la couverture d.e la voiturette (la couverture de laine à rayures criar-des qui préservait Bert du froid en hiver) et se mit
J à taper à tour de bras sur le pétrole enflammé. Pendant une merveilleuse minute, il parut réussir. Il éparpillait sur la route de petites mares d'essence qui brûlaient, et quelques spectateurs, gagnés par son ardeur, se joignirent à lui. Bert empoigna le coussin de la voiturette et tapa à son tour ; d'autres s'emparèrent du second coussin et de la seconde couverture — un tapis de table — et tapèrent. Un jeune héros tira son veston et en flagella vigoureu-sement les flammes. Les cris et les paroles firent place à d'énergiques ahans accompagnant les coups qui s'abattaient sur la machine. Der-rière le ras-semblement, la retardataire Flossie, apercevant le spectacle, s'écria, en éclatant en sanglots ;
— Oh ! mon Dieu 1 oh ! mon Dieu 1 Au secours ! Au feu ! *
L'automobile boiteuse les rejoignit et s'arrêta, 1 consternée. Un homme de haute taille, à cheveux gris, qui conduisait, en descendit, et, avec une intonation distinguée et une prononciation soignée et claire, s'enquit :
— Pouvons-nous vous être de quelque secours?
Il devenait évident que la couverture, le tapis de table, les coussins et le veston s'imbibaient \ complètement de pétrole et prenaient feu. Le çous- .1 sin, que brandissait Bert, tout à coup rendit l'âme, 5 et l'air fut plein de plumes voltigeantes, comme ï une tourmente de neige dans le calme du crépus- ^ cule. J
Bert, qui s'agitait tout en sueur et couvert de * poussière, ftit désespéré de voir se briser son irme au moment où il croyait à la victoire. Les lammes agonisaient sur le sol, avec des soubre-sauts épuisés, chaque fois que s'abattait sur elles in coup de massue. Mais Grubb s'était interrompu oour éteindre, en la trépignant, la couverture qui brûlait, et les autres ralentissaient la lutte. Quel-qu'un partit dans la direction de l'automobile.
— Hé là ! Hé là ! continuez donc! — criait Bert.
Lançant de côté ce qui restait du coussin, il retira prestement son veston, et bondit à nouveau sur l'incendie en poussant un hurlement. Il trépi-gna si bien les décombres que bientôt des flammè-ches grimpèrent au long de ses bottines. Edna en le voyant ainsi., comme un héros surgissant de la Fournaise, pensa que le sort de l'homme était vraiment enviable!
I Un spectateur reçut en pleine figure un sou brû-lant échappé du veston. Alors Bert pensa aux pa-piers de ses poches et recula pour éteindre le vête-ment. Un monsieur d'un certain âge, en redingote et chapeau haut de forme, s'approcha. Indignée par son aspect tranquille, Edna l'apostropha vivement: , — Voyons! aidez donc ce jeune homme, au lieu de rester là à bâiller.
^ Un cri retentit : — La bâche !
* Un cycliste vêtu d'un complet gris clair se diri-gea délibérément vers l'automobile et, s'adressant rau chauffeur :
| — Vous avez une bâche? —demanda-t-il.
t —Ou...i, — répondit le monsieur distingué. — Oui, nous avons une bâche.
do tt GUERRE DANS LES AIRS
— Parfait! donnez-la-moi vite! — dit le cycliste en élevant la voix.
' L'automobiliste, avec des gestes hésitants, à la manière d'une personne hypnotisée, atteignit une excellente et vaste bâche. * ;
Voilà f — cria le cycliste à Grubb. - Attra-pez-en un bout. 4
Tout le monde comprit qu'on allait essayer (f une nouvelle méthode. Des mains empressées "s'empa-rèrent de la bâche de l'élégant automobiliste. Les spectateurs s'écartèrent avec des murmures appro-bateurs. On étendit la toile comme un dais au-des-sus de la motocyclette, puis on l'abaissa. ^
— Nous aurions dû faire cela tout de suite, — expliqua Grubb, haletant. ' J
Ce fut un instant de triomphe. Les flammes dis-parurent. Tous ceux qui avaient réussi à se caserj autour aplatissaient contre terre les bords de lai bâche. Bert maintenait un des coins avec ses deux] mains et un pied.. Mais les transports de joie di-j minuèrent quand on vit la toile se gonfler. Comme-incapable de soutenir la mystification plus longtemps, la bâche se fendit au beau milieu, en un joli -sourire rouge, tout à fait comme s'ouvre une bou-1 che. Elle éclata de rire en lançant une bouffée de ] flammes dont les lueurs se reflétèrent dans les ver-res de lunettes de son distingué propriétaire. Tout j le monde recula. I
— Sauvez la voiturette, — cria quelqu'un, et ce 1 fut la dernière phase de la lutte. ' I
•Mais il fut.impossible de. détacher la voiturette. 1
LA GUERRE DANS LES ÀIRâ 61 Le siège d'osier avait pris feu et le tout fut bien vite consumé. Un silence consterné s'abattit sur l'attroupement. Quelques traînées de pétrole flam-baient encore et la voiture d'osier rôtissait en cré-pitant. La foule se divisa d'elle-même en un cercle extérieur de critiques, de conseilleurs et de figu-rants qui n'avaient joué dans l'affaire que des rôles insignifiants ou pas de rôle du tout, — et en un groupe central de protagonistes agités et désolés.
* Un jeune homme à l'esprit inquisiteur, et possé-dant une connaissance approfondie des motocy-clettes, se cramponna à Grubb et commença à sou-tenir avec force arguments que l'accident n'aurait pas dû se produire. Comme Grubb ne lui accordait qu'une attention distraite et ne lui répondait que par monosyllabes, le jeune homme regagna les derniers rangs de la foule et se mit en devoir de démontrer au bénévole vieux "monsieur en chapeau haut de forme que les individus qui étaient assez fous pour monter des machines dont ils ne con-naissaient pas le maniement ne pouvaient s'en prendre qu'à eux-mêmes quand des accidents leur arrivaient.
Lé. vieux monsieur -le laissa parler pendant un moment, puis déclara sur un ton de joie extasiée : 4 — Je suis un peu sourd !... Quelles abominables nventions!
Un petit homme au teint "rose, et coiffé d'un chapeau de paille, réclama l'attention générale :
—Moi, j'ai sauvé la roue de devant! Le pneu aurait brûlé, si je ne l'avais pas fait tourner sans» arrêt. T • C'était vrai. La roue de devant, munie encore. de son pneumatique, restait intacte et continuait àl tourner lentement parmi les ruines noircies et toi-4 dues de la motocyclette. Elle avait quelque choses de cet air de vertu consciente, d'impeccable respec-; tabilité qui distingue un gérant d'immeubles dans. un quartier pauvre. # *1
Cette roue vaut bien encore une livre sterling.. Je l'ai fait tourner sans arrêt, — répétait l'homme au teint rose. *■
Indiscontinûment, de nouveaux spectateurs su revenaient avec une même question, qui agaçait; spécialement Grubb : I
— Qu'est-ce qu'il y a ? I
Pourtant des gens se détachaient de l'attroupé-' ment, remontaient sur des machines roulantes, de toutes formes et de tous modèles, et repartaient; dans la direction de Londres, avec l'air satisfait de: curieux qui n'ont rien perdu dunbeau spectacle. Om entendait leurs voix s'éloigner dans le crépuscule,' avec, de temps en temps, un éclat de rire au soin
venir de quelque incident particulièrement saillant.)
— Je crains bien que ma bâche ne soit hon:
d'usage à présent, opina l'automobiliste.
Grubb.avoua que le propriétaire de ladite bâcli
était placé mieux que personne pour en juger. -
— Ne puis-je rien faire d'autre pour vous ? —
insista l'automobiliste, non sans une pointe d'iro--
nie, parut-il.
LA GUBRRE DANS LES AIRS . 63 i Bert reconquit toute son énergie.
—— Ma foi, si 1 dit-il. — Voilà une jeune dame qui trouvera la porte fermée, si elle n'est pas ren-trée .à dix heures. Vous comprenez? Tout mon vargent était dans la poche de mon veston, qui nest enfoui dans les décombres... trop chaud pour qu'on y touche... Est-ce que Clapham est sur votre jroute?
1 — Tous les chemins mènent à Londres, ré-pondit l'élégant automobiliste, en se tournant vers Edna. — Tout à fait charmés, madame, si vous nous faites l'honneur d'accepter une place dans la 'voiture. Nous sommes déjà bien en retard pour le dîner, aussi la différence ne sera-t-elle pas grande ide rentrer par Clapham. D'une façon ou de l'autre, il nous faut regagner Surbiton. Mais vous jugerez, jje crois, notre allure un peu lente.
— Qu'est-ce que Bert va devenir, alors ? — s'in-quiéta Edna.
—Je ne vois guère le moyen d'installer aussi JM. Bert, malgré tout mon désir de vous être ag réa-ble, — s'excusa le distingué personnage.
| — Vous ne pourriez pas prendre toute la fer-raille ? — demanda Bert, indiquant de la main les ruines de sa moto.
— J'en suis désolé, mais je ne le puis guère. Tout à fait désolé, croyez-moi.
— Alors, je reste là, — décida Bert. — Partez sans moi, Edna.
— C'est bien triste de vous laisser seul, Bert.
— Pas moyen défaire autrement, Edna.
— Du courage, Bert, et à bientôt, — fit Edna d'un ton enjoué, qui sonnait faux.
— A bientôt, Edna.
— On se verra demain. ^
— Demain,— acquiesça Bert, qui, en réalité, avant de revoir Edna, allait contempler une bonnes part du globe habité. -,
Au dernier regard qu'elle put lui lancer, Ednai: vit Bert debout, dans le crépuscule, en bras de chemise noircis et roussis. Figure mélancolique, il méditait profondément devant le monceau de fer-li raille et de cendres qui représentait sa défunte, motocyclette. Son nombreux entourageétaitréduitli à une demi-douzaine de curieux 9bstinés. Flossieii et Grubb se préparaient, eux aussi,à l'abandonner. h
Bert se mit à enflammer des allumettes, sur une* boîte empruntée à un spectateur, pour retrouvera dans les décombres une pièce d'une demi-couronne qui persistait à se cacher. Sa face était grave etl sombre.
— Je donnerais je ne sais quoi pour que ce nel soit pas arrivé, — dit Flossie, en s'élançant der-rière Grubb.
Enfin, Bert demeura seul, Prométhée triste et déçu, victime d'un feu qu'il n'avait pas dérobé. De confuses idées s'agitaient dans son esprit : il son-geait à louer une charrette pour s'y jucher avec les restes de sa machine, à procéder à de miracin leuses réparations, à arracher encore quelques fragments utilisables à ce qui avait été le plus pré-cieux de ses biens. Mais, dans les ténèbres qui: 1. LA GUERRE DANS LKS AIRS 65 s'épaississaient, il voyait vite la 'vanité de ces bel-les Intentions. La réalité s'imposait, inexorable et glaciale.
Empoignant le guidon, il redressa la machine et essaya de la faire rouler. La roue d'arrière, sans pneumatique, était irrémédiablement faussée. Pen-dant quelques minutes, il resta là, immobile et désespéré, maintenant droite la motocyclette. Puis, d'un grand effort, il poussa cette ruine sur le bord du fossé, lui asséna un coup de pied, et se mit résolument en' route, pédestrement, dans la direc-tion de Londres.
Pas une fois il ne tourna la tête.
— C'est la fin de l'histoire, — marmonnait-il. — Plus de .teuf-teuf pour au moins deux ans, mon vieux Bert. Adieu, les balades !... Et dire qu'il y a trois an-s j'ai refusé une occasion superbe de vendre la maudite carcasse 1 ; 3.
Le lendemain matin, la firme Grubb et Small-ways était dans un état de profond décourage-ment. Peu importaient aux associés les placards aux titres. sensationnels collés sur la vitrine du mar-chand de journaux d'en face.Les uns proclamaient: