‹ La Guerre dans les airsChapitre 4 sur 18 · ÉMEUTES ANTI-ALLEMANDES A BAGDAD · texte numérisé non relu

ÉMEUTES ANTI-ALLEMANDES A BAGDAD

LES SCANDALES MUNICIPAUX DE DAMAS L'INVENTION DE M. I3UTTERIGDE VENDUE A L'AMÉRIQU E

D'un œil vague, Bert entrevoyait ces phrases, par un intervalle vide, dans le carreau de la porte, au-dessus d'une carte sur laquelle étaient fixées des valves neuves. Il était vêtu des restes de son com-plet des dimanches, et d'une chemise de flanelle noirâtre. La boutique obscure aux volets fermés engendrait une inexprimable sensation de détreue. Les quelques machines de location n'avaient jamais paru aussi lamentables. Il songea au nouvead pro-priétaire et à l'ancien, aux termes en retard et aux traites impayées. Pour la première fois, la vie se présentait à lui comme une lutte sans espoir contre le destin.

— Dis donc, Grubb, mon vieux, j'en suis dé--

LA GURRRE DANS LES AIRS 67 goûté, de cette boutique, — déclara-t-il, distillant a quintessence de ses réflexions.

^ — Moi aussi, — avoua Grubb.

— Ça ne me dit plus rien du tout, je n'ai plus mvie d'adresser la parole à un client.

— IL y a la voiturette, — observa Grubb, après in silence.

$ — Au diable, la voiturette 1 — ripo sta Bert. — En out cas, je n'ai pas laissé d'arrhes en la prenant...

de danger... Cependant... Vois-tu, — ajouta-- -il, en se tournant vers son compère, — il n'y a ien à fricoter ici. Nous avons perdu de l'argent à leines mains. La situation est bouclée de tous les ôtés...

| — Que faire ?

— Se défiler 1 Bazarder ce que nous pourrons tour la somme qu'on en donnera, et décamper ! Comprends-tu? A quoibon s'obstiner à trimer pour nanger de l'argent? Ça serait idiot !

— C'est très bien, tout cela, c'est très bien, — objecta Grubb, — mais ça n'est pas ton capital, à oi, qui coule à fond.

— Pas besoin de couler à fond avec notre copi-ai, — répliqua Bert, sans se soucier de la distinc-ion soulignée par son associé.

— En tout cas, je ne suis pas responsable de la oiturette. Ça n'est pas mon affaire.

1, — Personne ne te demande de t'en occuper. Si a tiens à rester là, tu es libre. Moi, je déguerpis. e t'aiderai jusqu'à ce soir pour la rentrée des machines, et après... la fille de l'air. C'est compris? 6H LA GUERRE DANS LES AIRS

— Tu me plaques...

— Je te plaque, si tu ne viens pas.

Grubb jeta un regard circulaire dans la bouti-que. Elle lui était devenue infiniment antipathique. 1 Jadis, elle avait resplendi des espoirs du début et des attentes du crédit. Maintenant, c'était la déconfiture, sous la poussière. Fort probablement, le propriétaire allait reparaître pour se chamailler i avec eux à propos de la devanture...

— où vas-tu aller, Bert ? — s'enquit Grubb.

- J'y ai bien réfléchi, hier soir, pendant que je*

revenais à pied, et dans mon lit aussi, parce que

je n'ai pas fermé l'œil. *

— A quoi as-tu réfléchi ?... *

— A des projets. "m

— Quels projets ? ™

Est-ce que tu as vraiment l'intention de moi--

sir ici -'! ^

— Non, si quelque chose de mieux se présente.]

— C'est seulement une idée que j'ai... -- j

— Dis-la. i

— Tu as tant fait rire nos petites amies, mer,

avec ta chansonnette... I

— Ça semble bien loin maintenant, — observa

Grubb, avec une grimace d'amertume. , '

— Et quand j'ai chanté la mienne, Edna était

prête à pleurer.

— Pas étonnant, elle avait un moucheron dans

l'œil... Je l'ai vu... Mais qu'est-ce que tout cela

vient faire dans nos .projets ? --

'— -C'est l'essentiel, — répondit Bert.

— Comment?

I — Tu ne vois pas ?

J — Chanter dans les rues ?

| — Dans -les rues 1 Pas de danger! Mais qu'est-ce que. tu dirais d'une tournée sur les plages et dans les villes d'eaux? Avec des chansons... Des jeunes gens de famille en partie de plaisir... Tu n'as pas une vilaine voix et la mienne est très bien. De tous les chanteurs de plages tiue j'ai entendus, il n 'y en a pas un seul que je n'aurais dégoté facilement. Et tous les deux nous savons comment on se grime... Eh bien! la voilà, mon idée. Nous nous mettons en route, on fera. pour gagner sa vie ce qu on fai-sait hier pour s'amuser. C'est comme ça que l idée m'en est venue. Pas difficile de -se monter un répertoire... Six chansons de choix, un ou deux couplets pour les bis et les rappels... Pas difficile !

Grubb inspectait du regard sa boutique obscure et démoralisante. Il pensa à son ancien proprié-taire et à l'actuel, et aux mécomptes inévitables des affaires dans un âge où les Gros écrasent les Pe-tits ; puis il-lui sembla entendre dans le lointain le tintement d'un banjo et la voix d'une sirène échouée sur le sable et qui chantait. En une image très vive et nette, il vit le chaud soleil sur la plage, les. enfants de baigneurs opulents, — opulents pour quelques jours du moins, groupés en cercle autour d'eux, des murmures admiratifs et des « ce sont vraiment des jeunes gens de très bonne fa-mille », et enfin l'averse des pièces de cuivre- ou même d'argent dans le chapeau tendu. Tout était bénéfice d'ans l'affaire ; pas de frais ni de mise de fonds.

— J'en suis ! ^

— Il y a du bon 1 — s'écria Bert. — Et ça ne va pas traîner ! *

— Il serait plus prudent, tout de même, de ne pas s'embarquer sans capital, — dit Grubb. — Si nous menons les moins mauvaises de nos machines au Marché des Bicyclettes d'occasion à Finsbury, nous en tirerons bien six ou sept livres sterling. Nous pourrions facilement faire ce sacrifice-là de-main matin avant qu'il y ait trop de voisins par les rues. |

— Ça me console de penser à la tête que fera le vieux Fressure de Veau quand il viendra, avec son tablier de boucher tout sale, pour nous cher-cher noise, et qu'il trouvera une pancarte. «Fermé pour cause de réparations !» 1

— Il faut faire ça ! — approuva Grubb javec enthousiasme.— Il fautfairece coup-là,et nous met-trons une autre pancarte indiquant aux clients de s'adresser chez lui pour tous renseignements. Tu saisis ? Comme ça, ils sauront à quoi s'en tenir.

Dès l'après-midi, les plans furent établis par le menu. D'abord ils avaient décidé de s'intituler « les Chanteurs de la Mer », ce qui plagiait un peu gros-sièrement des prédécesseurs bien connus. Bert voulait un uniforme de serge bleue, couvert de galons, de broderies d'or et de passementerie, dans le genre de l'uniforme des officiers de marine, mais plus galonné. Cette idée dut être abandonnée comme impraticable : il aurait fallu trop de temps et d'argent. Ils se rendirent compte que leurs res-sources leur permettaient seulement des costumes moins chers et moins longs à confectionner : Grubb en retint aux doininos blancs. Ils complotèrent aussi de choisir les deux moins bonnes machines de leur stock, de les vernir en rouge cramoisi, et de remplacer les grelots par les plus bruyantes trompes d'auto. Chacune de leurs représentations commencerait et se terminerait par des exercices de haute école, Ils doutèrent pourtant de la sagesse de ce j)lan.

— Il y a certainement des gens, — dit Bert, — qui, s'ils ne nous reconnaissent pas, reconnaîtront les machines au premier coup d'œil, et il est inutile de se fourvoyer dans de vieilles histoires. Il faut que nous fassions peau neuve.

l — Absolument, — approuva Grubb.

^ — Il nous faut oublier le passé et rompre entiè-rement avec tous ces maudits tracas qui nous décou-ragent.

Néanmoins, ils résolurent de courir le risque des bicyclettes. Leur costume se composerait de san-dales, de bas bruns, de blouses faites d'un drap écru, avec un trou au milieu pour y passer la tête, de perruques et de fausses barbes en étoupe. Ainsi affublés ils se dénommeraient « les Derviches du Désert », et les principaux morceaux de leur réper-toire seraient pris parmi les scies en vogue.

Ils commenceraient par des plages modestes et; graduellement, à mesure qu'ils gagneraient de 1 as-j2 1 . LA. GUERIIE DANS LES AIRS surance, ils s'attaqueraient à des centres plusimpor- j tants. Pour débuter, ils choisirent, à cause de l'hu- j milité de son nom, Littlestone,sur la côté du Kent. ]

Ainsi ils échafaudaient leurs projets, et il leur j était indifférent que, pendant qu'ils discutaient, les gouvernements de plus de la moitié du monde se laissassent entraîner à la guerre. Vers midi, lepre-mier placard de journal du soir, qu'afficha le marchand de journaux d'en face, leur cria à travèrs la rue :

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