CHAPITRE IV
LA FLOTTE AERIENNE ALLEMANDE f De toutes les productions de l'imagination hu-maine qui rendaient merveilleux le monde confus dans lequel vivait M. Bert Smalhvays, aucune n'é-tait aussi étrange, aussi aveugle, aussi inquiétante aussi fanatique, aussi bruyante, aussi dangereuse que la modernisation du patriotisme, amenée par la politique impérialiste et internationaliste. Au fond de l'âme de tout homme se niche une affec-tion particulière pour ceux de sa race, un orgueil du milieu où il vit, une tendresse pour sa langue maternelle et la contrée où il agrandi. Avant l'Age Scientifique, ce groupe d'émotions douces et nobles avait été un facteur excellent dans l'éducation de tout être humain digne 'de ce nom, — facteur qui prenait son aspect moins aimable sous la forme d'une hostilité habituellement inoffensive envers les étrangers, et d'un dénigrement non moins inno-cent des autres nations. Mais, avec -le flot im-- I 18 - LA GUERRE DÀNS LES AIRS pélueux de transformations qui bouleversa, — dans leur cellule, leurs matériaux, leurs propor-tions et leur portée, — les possibilités de la vie humaine, les anciennes frontières, les antiques répartitions et démarcations furent violemment sapées. Toutes les habitudes mentales et les tra-ditions fixées depuis des siècles se trouvèrent face à face avec non seulement des conditions nouvel-les, mais des conditions constamment transformées et renouvelées, auxquelles elles n'avaient aucune chance de pouvoir s'adapter. Elles étaient annihi-lées, dénaturées ou envenimées au delà de toute vraisemblance.
Au temps où Bun Hill était un village soumis à l'autorité de l'auteur des jours de Sir Peter Bone, le grand-père de Bert Smallways « savait qui il était », même quand il s'agissait des plus minimes détails. Il saluait chapeau bas tous ceux qui appar-tenaient à une classe sociale supérieure à la sienne, il traitait avec mépris ou .condescendance ses in-férieurs, et, du berceau jusqu'à la tombe, il ne changea pas une seule des idées qu'on lui.avait inculquées. Il était Anglais, du comté de Kent, et cela impliquait les houblonnières, les églantines dans les haies, la bière et la clarté du soleil, tou-tes choses qui n'avaient pas leurs pareilles au monde. Les journaux, la politique et les visites à Londres n'étaient pas pour « les gens comme lui » , Puis vint le changement...
On a vu jusqu'ici ce qui se passa au village de Bun Hill, et comment le déluge des - innovations submergea sa pieuse rusticité. Bert Smallways 'tait un individu comme il y en avait d'innombra-- )les millions en Europe, en Amérique et en Asie, lui, au lieu de naître enracinés dans un sol, na-luirent au milieu d'un torrent dans lequel ils se lébattaient sans y rien comprendre. Toutes les :royances ancestrales avaient été attaquées par iurprise et précipitées dans les formes et les réac-ions les plus étranges. En particulier, la belle tra-lition du patriotisme fut dénaturée et disloquée lans la charge à fond des temps nouveaux. Au lieu le demeurer solidement planté dans les préjugés le son grand-père, Bert eut le cerveau ravagé par le successives irruptions d'idées violentes au sujet le la concurrence allemande, du péril jaune, du )éril noir, du fardeau de l'homme blanc : c 'était k l'absurde prétention qu'émettaient tous les Bert )ossibles d'avoir le privilège d'embrouiller davan-age les desseins politiques, naturellement très em-- )rouilles,d'identiques petits dadais (à part la nuance m peu plus foncée) qui fumaient des cigarettes et oulaient à bicyclette à Buluwayo, à la Jamaïque )u à Bombay. Ces petits dadais étaient pour Bert es races sujettes, et il se sentait prêt à mourir par procuration délivrée à quiconque voulait bien 'enrôler — pour soutenir son privilège : la pensée lu'il pourrait lui être dérobé le tenait éveillé la nuit. Le fait essentiel de la: politique, à l'époque où vivait Bert Smallways,- l'époque qui déchaîna si étour diment l'épouvantable catastrophe de. la guerre lans les airs, — eût été fort simple, si les gens avaient eu l'intelligence de l'envisager simplement. f Le développement de la science avait modifié tou- jh tes proportions dans les affaires humaines. Par la 1 traction mécanique rapide, il avait rapproché les 3 hommes, il les avait, aux points de vue physique, m économique et social, amenés si près les uns des51 autres que les anciennes distributions en nations et} royaumes n'étaient plus possibles et qu'une syn-n thèse plus neuve, plus spacieuse, était non seules ment nécessaire, mais impérieusement réclamée.9 De même que les duchés de France, jadis indépen-o dants, durent se fusionner en une nation, de même à présent les nations auraient dû s'adapter à une fusion plus vaste, garder ce qui demeurait précieuxji et pratique et concéder ce qui était suranné et dan-ri gereux. Un monde plus sain d'esprit aurait reconnu ce besoin patent d'une synthèse raisonnable et se serait mis en mesure d'organiser la grande mani-i festation réalisable pour l'humanité. Le monde de l Bert Smallways ne fit rien de pareil. Ses gouver-v nements nationaux, ses intérêts nationaux ne vou-lurent rien entendre d'aussi évident; ils nourris-fr saient trop de suspicions les uns à l'égard des au-L tres, et ils manquaient trop d'imagination géné-reuse. Ils commencèrent à se conduire comme des gens mal élevés dans un wagon complet, se près-. sant les uns contre les autres, se donnant des coups h de coude, se poussant, se disputant- et se querellant . Inutile de leur expliquer qu'ils n'avaient qu'à se), bien caler à leur place pour se sentir à l'aise. Partout, dans l'univers entier, l'histoire du xxe siècles retrace le même phénomène : le tourbillon des affaires humaines inextricablement embrouillées par les antiques divisions territoriales, les antiques préjugés et une sorte de stupidité irascible. Par-tout des nations, étouffant dans les espaces insuf-fisants, déversaient leur population et leurs pro-duits les unes dans les autres, se tarabustaient à coups de tarifs douaniers, avec toutes les vexations commerciales imaginables, et se menaçaient avec des armées et des flottes chaque jour plus mons-trueuses.
' Il n'est pas possible d'estimer la quantité d'éner-gie intellectuelle et physique que l'on gâchait en préparatifs militaires. La Grande-Bretagne dépen-sait, pour son armée et sa marine, des sommes et des capacités qui, canalisées vers le développement dela culture physique et de l'éducation, auraient fait du peuple britannique l'aristocratie du monde.S'ils avaient consacréà« faire des hommes » les ressources qu'ils gaspillaient en matériel de guerre, les gou-vernements anglais auraient pu instruire et exercer la population tout entière jusqu'à l'âge de dix-huit ans, et tous les Bert Smallways du Royaume-Uni seraient devenus des êtres intelligents et robustes. Au lieu de quoi, on leur agitait des drapeauxsous. le nez, jusqu'à l'âge de quatorze ans, en les inci-tant à pousser des acclamations patriotiques; et enfin on les jugeait capables de quitter l'école pour entreprendre, par exemple, la carrière privée que nous avons brièvement esquissée. La France opé-rait de similaires imbécillités, l'Allemagne était pire, si possible , et la Russie], avec les charges et les dilapidations du militarisme, courait à la débâcle et à la ruine. Toute l'Europe s'occupait à pro-duire d'énormes canons et d'innombrables ribam-belles de petits Bert Smallways. Par mesure de précaution, les Asiatiques avaient été obligés de détourner dans le même sens les forces nou-velles que la science leur apportait. A la veille île la guerre, il existait au monde six grandes puis-sances et un essaim de plus petites,chacunes'effor-çantpar tous les moyens de prendre le pas sur les autres pour l'efficacité des engins destructeurs et pour l'organisation militaire. 4
Les grandes puissances se composaient d'abord des Etats-Unis, nation adonnée au commerce, mais lancée dans les frénésies militaires par les tentatives de l'Allemagne pour s'implanter dans l 'Amérique du Sud, — et par les conséquences naturelles des imprudentes annexions -de paysarra-chés aux griffes même du Japon. Ils entretenaient J deux immenses flottes, à l'est et à l'ouest, et, à j l 'intérieur, ils étaient agités par un violent conflit 1 entre le gouvernement fédéral et les législatures 1 d' Etats sur la question du service obligatoire dans 1 la milice défensive. Ensuite; venait l'alliance de 1 l'Asie Extréme-Orientale, l'étroite coalition du Japon et de la Chine, qui, chaque année, s'avançait à pas de géant vers la prédominance dans les affaires mondiales. Enfin restait l'alliance germanique, qui , luttait encore pour parfaire-son rêve d'expansion 1 impériale et pour imposer la langue allemande à une urope forcément confédérée. C'étaient là les trois lissances les plus ardentes et les plus agressives.
Beaucoup plus pacifique se montrait l'Empire itannique, périlleusement éparpillé surle globe et ircelé maintenant par des mouvements insurrec-onnels en Irlande et parmi les Races Sujettes. 'Empire avait donnée à ces races sujettes, les ciga-- •ttes,les chaussures, le chapeau melon, le cricket, s champs de course, les revolvers à bon marché,
pétrole,le travail d'usine,les journaux à un demi-- ;nny en anglais et dans le dialecte local, les diplô-es universitaires peu coûteux, la motocyclette et
tramway électrique. 11 -avait produit une masse considérable de littérature exprimant un mépris soverain pour les Races Sujettes, qui, d'ailleurs, raient libre accès à ces élucubrations, et il se con-ntait de croire que rien ne résulterait de ces sti-ulants, parce que quelqu'un avait parlé jadis de l'Orient Immémorial », et que Kipling avait pro-- ,ré ces mots inspirés :
L'Est est l'Est, et l'Ouest est l'Ouest.
Et jamais ils ne se joindront.
J Au lieu de quoi, l'Egypte, l'Inde et les contrées jettes en général avaient enfanté des générations nivelles qui vivaient dans un état d'indignation assionnée et faisaient preuve d'une énergie extrême,
une activité toute moderne.
Plus pacifiques encore que l'Empire britannique raient la France et ses alliées, les nations latines, Lats puissamment armés, certes, mais belliqueux T 24 LA GUERRE DANS LES AIRS à regret, d'autant plus que, socialement et polit quement, ils étaient à la tête de la civilisation occdentale. La Russie demeurait par force une puisance pacifique, divisée au dedans, déchirée entre les révolutionnaires et les réactionnaires également incapables de reconstruction sociale, et elle s'enlr zait dans un désordre tragique de vendetta politi-que à retours chroniques. Coincés parmi ces colo »1, ses qui lIes régentaient et les menaçaient, les Eta moindres conservaient une indépendance précaire au prix d'un armement défensif aussi redoutai) le que le permettaient les sacrifices qu'ils pouvaient s'imposer.
Iladvintainsi que, dans chaque contrée, uneprci. portion énorme et sans cesse croissante d'homme énergiques et inventifs travaillèrent, dans un buton fensif ou défensif, à élaborer un formidable matérie de guerre, jusqu'à ce que les tensions accumulées eussent atteint le point de rupture. Chaque puiss sance cherchait à garder secrets ses préparatifs, tenir de nouveaux engins en réserve, à surprendre ce que faisaient ses rivales et à les devancer. Ll sentiment de danger qu'engendraient ces décourJ vertes affectait l'imagination patriotique de tous le h peuples du monde. Tantôt le bruit courait que le Anglais avaient un canon irrésistible, tantôt qu les Français fabriquaient un fusil invincible, tantô que les Japonais expérimentaient un explosif foro midable, ou que les Américains construisaient un sous-marin qui coulerait bas tous les cuirassés. El chaque fois il en résultait une p-anique.
L'activité et l'âme des nations étaient accaparées )ar la pensée d'une conflagration universelle ; )ourtant la masse des citoyens formait une démo-- :ratie fourmillante, aussi insoucieuse de se battre qu'elle en était mentalement, moralement et pliysi-quement incapable. C'était là le paradoxe de l'épo-que, de cette période absolument unique dans l'his-- :oire du monde. Un immense matériel, avec l'art 3tles méthodes stratégiques,se transformait entière-, lient tous les douze ans, marchant,en un fabuleux progrès, vers la perfection, et cela, alors que les peuples devenaient de moins en moins belliqueux 3t qu'il n'y avait plus de guerres.
Cependant, il en vint une, à Ja fin. Elle fut une surprise, parce que les motifs réels en restaient -cachés. Les rapports s'étaient tendus entre les Etats-Unis et l'Allemagne, à cause de l'intense exaspération provoquée par un conflit de tarifs doua-niers et par l'attitude ambiguë de la puissance euro-péenne vis-à-vis de la doctrine de Monroe. Les rapports s'étaient tendus aussi entre les Etats-Unis et le Japon, à cause de l'éternelle question de la naturalisation des jaunes. Mais, dans l 'un et 1 'autre cas, il ne faut voir là que des prétextes. La véri-table cause efficiente, et ignorée, était le perfec-tionnement, par l'Allemagne, du moteur Pforzheim, qui Tendait facile la construction d'aéronats rapides et parfaitement dirigeables.
A cette époque, l'Allemagne se trouvait de beau-coup dans les meilleures conditions possibles . mieux organisée pour agir vite et en secret, mieux
| pourvue des ressources de la science moderne, cil ' avait ua personnel officiel et administratif plu expérimenté et plus instruit. Elle le savait, et ell e exagérait à ce point cette certitude qu'elle en me prisait les plans secrets de ses voisins. Peut-êtr: aussi que, s'habituant à un excès de confiance e soi, elle laissa se relâcher son service d'espionnage En outre, il étaitdans sa tradition d'agir sans scru pules et en dehors de toute considération senti mentale, ce qui pouvait vicier profondément sf politique internationale.• Quand elle sévit seules capable de construire de ces engins nouveaux, son intelligence collective frémit en pensant que main tenant l'heure était venue. Une fois de plus, dan tx 1 histoire du progrès, il semblait qu'elle tînt l'arme décisive. Maintenant, elle pourrait frapper et vain cre, pendant que les autres tâtonnaient encore en des expériences décevantes.
Avant tout, il fallait attaquer promptement le mats-Unis, parce que là, plutôt qu'ailleurs, était la menace d'un rival aérien. On savait que les Etats-- Unis possédaient une machine volante d'une valeur pratique considérable, dérivée du modèle Wright h mais rien n'indiquait que l'administration de lai guerre, à Washington, eût fait aucune tentative / importante pour créer une force militaire aérienne, et il était indispensable de porter le premier coup. 4
La France disposait d'une flotte aérienne com- i, posée de dirigeables dont la construction, pour plusieurs, remontait à 1908, màis leur vitesses était trop. réduite pour qu'ils pussent lutter avec le
LA GUERRE DANS. LES AIRS X 27 * r t ouveau type. Créés dans le seul but de surveiller
fontière de l'Est, ils étaient presque tous trop etits pour transporter un poids supérieur à celui t i 'une trentaine d'hommes sans armes ni provisions, - t aucun ne pouvait franchir plus de quarante mil-k les à l'heure. La Grande-Bretagne, prise, semblait-- 1 , d'un accès de lésinerie, tergiversait et discutait • vec rimpérial Butteridge pour l'acquisition de son secret. Encore cet appareil ne pouvait-il ètre fabri-- » ué en nombre avant plusieurs mois.D'Asie ne venait ucun signe d'activité, ce que les Allemands expli-quaient en affirmant que les peuples jaunes étaient lénués l'esprit d'invention. Aucun autre compéti-eur à redouter.
— Maintenant ou jamais 1- se disaient les Alle-nands. — C'est le moment de nous emparer de i air, comme jadis les Anglais se sont emparés des tiers. A rœuvre, avant que les autres soient prèts ! [ Leur plan fut excellemment coordonné et ensuite ppliqué avec rapidité et en secret. D après leurs nformations, l'Amérique seule avait quelque chance le les distancer, l'Amérique devenue le grand rival cm merci al de l'Allemagne et l'un des principaux obstacles à l'expansion de son impérialisme. Aussi a frapperait-on d'abord. On lancerait à travers .'Atlantique une force colossale et on écraserait les Etats-Unis pris au dépourvu.
C'était, somme toute, une entreprise audacieuse, )ien imaginée, et qui promettait de réussir, si 'on s'en tient aux renseignements dont le gouver-nement allemand disposait. Tout indiquait que la 128 .. LA GUERRE DANS LES AU\S surprise offrait les plus -grandes certitudes de suc ces. Un aéronat ou une machine volante sont tou autre chose qu'un cuirassé qu'on ne peut guéri construire en moins de deux ans. Étant donnés, ci quantité suffisante, des matériaux et des ouvriers on pouvait lancer un nombre illimité de vaisseau) aériens en quelques semaines. Les fonderies, usi-nes et parcs nécessaires une fois organisés, il étai facile d'inonder les airs de dirigeables et de Dra-chenjlieger. Et, en effet, quand l'heure fut venuc. ces. engins envahirent le ciel « comme des moucher qui se lèvent d'un monceau d'ordures », selon l'ex. pression d'un satiriste.
L'attaque contre les Etats-Unis devait marquer le premier coup dans cette gigantesque partie. Puis, aussitôt que la flotte destinée à cette attaque lais-serait la place libre, les parcs aéronautiques com-menceraient immédiatement le montage et le gonfle-ment d'une seconde flotte ayant pour mission de tenir l'Europe en respect et de manœuvrer de façon significative au-dessus de Paris, de Londres, de Rome, de Saint-Pétersbourg, partout où l'effet moral de sa présence deviendrait nécessaire. Ce serait la surprise mondiale, rien de moins que la conquête de l'univers ! Et le fait merveilleux, c'est qu'il s'en soit fallu de si peu que les esprits calme-ment aventureux qui l'échafaudèrent ne réussissent dans leur projet colossal.
Von Sternberg était le de Moltke de, cette guerre dans les airs, mais ce fut le romanesque, bizarre et cruel prince Karl Albert qui décida l'empereur iisitant à approuver ce grand dessein. Favori de Esprit, impérialiste allemand, il représentait l'idéal 11 nouveau sentiment aristocratique, — la cheva-ine nouvelle, disait-on, — qui régna après que
socialisme, affaibli par ses divisions intestines et in manque de discipline, fut anéanti, et que la chesse se fut concentrée entre les mains de quel-les familles. D'obséquieux flatteurs le comparaient i prince Noir, à Alcibiade, à César. Grand,blond, ril et splendidement amoral, il semblaitàbeaucoup incarnation du Surhomme annoncé par Nietzsche. a première de ses équipées, qui étonna l'Europe et échaîna presque une nouvelle guerre de Troie, fut enlèvement de la princesse Hélène de Norvège et fin refus formel de l'épouser. Puis vint son mariage avec Gretchen Krass, une jeone Suissesse d'une beauté incomparable; puis encore le téméraire sau-nage, où il faillit laisser sa vie,de trois tailleurs dont 4 bateau avait chaviré et qui se noyaient près 'Hé-- Roland. Pour cet exploit et pour le récompcnser avoir enlevé au yacht américain Defencler,C.C.I,
coupe internationale, l'empereur lui avait par-donné et l'avait placé à la tête des forces aéronau-qucs de l'armée allemande. Le Prince les déve-- 'ppa avec une énergie et une habileté merveilleu-- ÎS,résolu,disait-il,à donner à l'Allemagne l 'empire du ciel, des mers et de la terre. La passion natio-ale pour l'agression trouvait en lui son exposant iprêm'e, comme elle trouva, grâce à lui, l 'occasion e se révéler pleinement dans cette guerre stupé-- : ante. Mais la fascination qu'il exerçait était plus
-- 130 LA gukare dans les aiks què nationale. Partout, sa ténacité barbare domi-nait les esprits, comme autrefois la légende napo. léonienne. Des Anglais, dégoûtés des méthodes lentes, complexes et civilisées de la politique bri-tannique, se tournaient vers cette figure puissante et opiniâtre. Des Français croyaient en lui. On lui dédiait des odes en Amérique !
Il élabora et provoqua la guerre.
Tout autant que le reste du monde, l'ensemble de la population allemande fut pris à l'improviste par la soudaine décision du gouvernement impérial. Cependant, l'imagination germaine était en partie préparée à une telle éventualité par toute une litté-rature de prévisions militaires, qui commence dès 1906, avec Rudolf Martin, auteur non seulement d'un brillant volume d'anticipations, mais aussi de la phrase fameuse : « L'avenir de l'Allemagne est dans les airs ! »
Bert Smallways ignorait tout de ces forces mon-diales et de ces desseins gigantesques. Soudain, il se trouva transporté au centre même du rem ne-ménage, et, du haut de sa nacelle, il écarquillait les yeux, ahuri par le spectacle de ce troupeau d'aéro-nats géants. Chacun d'eux semblait aussi long que le Strand et aussi large que Trafalgar Square. Cer-tains même devaient avoir un tiers de mille de lon-gueur. Jamais encore il n'avait rien vu de si vaste
LA. GUERRE DANS LES AIRS l3l de si discipliné que ce parc fantastique. Pour la mière fois de sa vie, il eut vraiment un soupçon
choses. extraordinaires et tout à fait importan-dont un contemporain peut rester ignorant. Il il était toujours tenu à cette idée que les Alle-mands étaient des individus stupides et gras, qui paient dans des pipes en porcelaine, passaient m vie sur des grimoires, et se nourrissaient de 8de de cheval, de choucroute et en général de te sorte d'aliments indigestes.
£on coup d'œil fut très court. Au premier pro-iile,il n'osa plus pencher la tète par-dessus bord. ■s que le ballon commença à descendre, Bert s'af-p, se demandant comment il expliquerait son psonnage et s'il devait ou non prétendre être itteridg-e.
Mon Dieu ! mon Dieu ! -bredouillait-il, dans m agonie d'indécision.
Ses yeux se portèrent sur ses sandales et il ruva un spasme de dégoût pour lui-même.
— Ils vont me prendre pour un imbécile ! — pgea-t-il.
c'est. alors que, dans un effort désespéré, il qui va le courage de se lever et de lancer par-des-bord le sac de lest qui provoqua le second et le psième projectiles.
ïlotti de nouveau au fond de la nacelle, cette échu traversa l'esprit qu'il s'éviterait sans doute ute sorte d'explications désagréables et compli-iées en simulant la folie. C'est la dernière pensée Vil eut, à -la seconde où les aéronats semblèrent-se dresser autour de lui comme pour l épier dans sa cachette et où la nacelle heurta le sol, rebondit, et le déversa violemment la tête en avant... f
Au réveil, il était devenu un homme fameux.
Une voix gutturale répétait :
Bouteraidge 1 Ya, ya, Herr Bouteraidgc!
Selbst ! ^
Il était étendu sur un talus de gazon, au bore de l'une des principales avenues du parc aéronau-tique. Les dirigeables reculaient dans une perspec-tive immense, et, sur chacune de ces masses, tir aigle noir d'une centaine de pieds d'envergun ouvrait ses ailes. Par delà l'autre côté de l'ave-nue se rangeait une série de générateurs de gaz. et d'immenses tuyaux traînaient à terre, dans tous les sens. Tout auprès, contrastant avec l'énorme volume du dirigeable le plus proche, — le sphéri. que aux trois quarts dégonflé, avec sa nacelle mi-nuscule, paraissait n'être qu'une bulle flasque, urjouet brisé. Autour de Bert, se pressait une troupe de gens surexcités, pour la plupart vêtus d'unifor. mes collants. Tous parlaient allemand,et plusieurs même à très haute voix. Bert ne s'y trompa point parce que ces hommes sifflaient et aspiraient les sons comme font les petits chats surpris. Il ne reconnaissait, répété à toute minute, que ce nom Herr Bouteraidge !
1— Ça y est ! — se dit Bert. — Ils ont mis h doigt .dessus. : s
— Besser ! — prononça quelqu'un, et un rapide colloque s'ensuivit.- - ^
Il aperçut non loin un officier de haute taille, en uniforme bleu, qui parlait dans un téléphone por-tatif, et, à côté, un second officier tenait le porte-feuille renfermant les dessins et les photographies. Ils se retournèrent vers lui.
— Parlez-fous allemand, Herr Bouteraidge ?
W Bert décida qu'il était préférable de jouer l'in-conscience, et il fit de son mieux pour paraître hébété.
H —Où suis-je ? — balbutia-t-il.
1 Mais le colloque se poursuivait avec volubilité. s On mentionna Der Prinz. Au loin un appel de f clairon résonna, qui fut repris à une distance plus y rapprochée, puis tout près. A ce signal, la surex-i citation s'accrut. Un wagon de monorail passa à a toute vitesse. La sonnerie du téléphone retentit i impérieusement, et l'officier bleu engagea un dia-logue animé. Ensuite, il se dirigea vers le groupe qui entourait Bert, en criant une phrase d'où se 1 détacha le mot mitbringen.
Un homme à moustache blanche, aux traits éma-i ciés et au regard ardent, interpella Bert.
— Herr Bouteraidge, c'est le moment du dé-part ! --
— Ou suis-je Y — répéta tlert.
Quelqu'un le secoua par l'épaule.
— jites-vous Herr Bouteraidge ?
— Herr -Bouteraide, c'est le moment du départ, — répéta l'homme à la moustache blanche, et il ajouta : -- A quoi bon?... Qu'est-ce qu'on fera de lui ?- 134 , A GUERRE DANS LES AIRS
L'officier au téléphone débita derechef son Der Prinz et son mitbringen. L'homme à la mous-tache blanche regarda Bert un moment sans rien dire, puis, saisi d'une activité soudaine, il brailla des ordres à des subalternes invisibles. Des ques-tions furent posées au docteur qui tâtait le pouls du blessé. Il répondit par plusieurs ya, ya affir-matifs et une courte phrase où il était question de Kopf. Sans la moindre cérémonie, il obligea Bert à se mettre debout. Deux vigoureux soldats s'avan-cèrent et prirent Bert chacun par un bras.
— Hé là! —s'écria le faux Butteridge, effraye... Qu'est-ce qu'il y a ?
— Ce n'est rien, — expliqua le docteur, — ils vont vous porter.
— Où?
— Passez vos bras sur leurs épaules.
— Oui. Mais où me... ?
— Tenez bon.
Avant que Bert eut pu ajouter un mot, il fut soulevé brusquement par les soldats qui avaient joint leurs mains pour lui faire un siège.
— Vorwârts !
Quelqu'un marchait devant avec le portefeuille, et, au long de l'avenue qui séparait les générateurs et les aérostats, Bert fut emporté rapidement et sans secousse : une fois seulement ses deux por-teurs trébuchèrent sur des tuyaux de gonflement et manquèrent le lâcher.
Il était coiffé de la petite casquette de M. But-teridge ; la pelisse de M. Butteridge couvrait ses j « LA. GUERRE DANS LES AIRS 135 épaules étroites ; il avait répondu au nom de M. Butteridge....
Partout régnait une précipitation endiablée. Pour quel motif? Dans ce demi-jour crépusculaire, Bert écarquillait les yeux, abasourdi, éberlué, perplexe.
Le fractionnement systématique de vastes sur-faces libres, la quantité de soldats affairés en tous sens, les entassements de matériel neuf, les lignes de Fomniprésent monorail, les coques immenses qui surplombaient de tous côtés lui rappelaient les impressions d'une visite qu'il avait faite étant enfant à l'arsenal de Woolwich. Du camp tout entier irradiait la puissance colossale de la science mo-derne qui l'avait créé. Un aspect particulièrement étrange résultait du système d'éclairage : les lampes électriques, posées sur le sol, projetaient en l'air toutes les ombres, et traçaient sur le flanc des colosses la- silhouette grotesque de Bert et de ses porteurs, les fondant en un seul animal monstrueux aux jambes courtes, avec un immense tronc bossu sen éventail. Cette'disposition de l'éclairage avait été -adoptée parce qu'il avait fallu, autant que possible, éviter les poteaux et les pylônes, qui auraient pu provoquer des embarras et des complications pour la mise en route des aéronats.
> Le crépuscule s'assombrissait dans le soir tran-quille, sous un ciel bleu profond. Hors des flaques de lumière, tous les objets se dressaient en formes confuses et translucides. Dans la cavité des ballons, de petites lampes d'inspection brillaient comme des étoiles voilées de nuages transparents, et donnaient à ces énormes masses un aspect immatériel. Chaque vaisseau aérien portait, à bâbord et à'tribord, son nom en lettres noires sur fond blanc, et à l'avant l'aigle menaçant déployait ses ailes sinistres. Des appels de clairon éclataient; sur le monorail, des trains de soldats paisibles glissaient en ronflant. Sous la proue des dirigeables, les cabines s'allu-maient, et leurs portes ouvertes révélaient- des cloisons capitonnées. De temps à autre, une voix intimait des ordres à des ouvriers qu'on n'aperce-vait qu'indistinctement. A
Des sentinelles, des passerelles, un long couloir étroit, un désordre de bagages qu'on enjambe, et Bert se trouva posé à terre, debout sur le seuil d'une spacieuse cabine, de dix pieds carrés sur huit de haut. Au moment où Bert entrait, un grand jeune homme a tête d'oiseau, avec un nez allong-é et des cheveux très pâles, les mains pleines d'objets tels que cuirs de rasoir, tire-bottes, brosses à che-veux et autres accessoires de toilette, proférait diverses aménités, dans lesquelles il impliquait Dieu, le tonnerre et Dummer Bouteraidge : évidem-ment un occupant évincé. Enfin,il disparut, et Bert-fut étendu sur un coffre, dans un coin, avec un oreiller sous la tête. On ferma la porte sur lui : il restait seul. Tout le monde s'était éclipsé avec une rapidité surprenante. ^
— Et puis quoi encore? — se demanda Bert, en inspectant du regard la cabine. — Butteridge ?... Faut-il ou faut-il pas marcher ? — La pièce et son ameublement le rendaient perplexe : — Ce n'est pas une prison et ce n'est pas un bureau. — Repris lie son inquiétude première, il grommela encore j'un ton dolent : — Je donnerais gros pour avoir aux pieds autre chose que ces maudites sandales de cycliste;.. Pour sûr«qu'elles vont vendre la mèche;
La porte s'ouvrit brusquement, et un solide jiîune homme en uniforme apparut, apportant le miroir à barbe, la couverture et le portefeuille de M. Butteridge.
— Eh! bien, c'est assez inattendu de vous voir, monsieur Butteridge, — fit-il avec un parfait accent anglais.
Sa figure était rayonnante, et il avait une cheve-lure d'un blond tirant sur le rose.
— Une demi-heure de plus et nous étions par-tis. Vous avez failli arriver trop tard, — continua-t-il en examinant curieusement Bert, et arrêtant son regard sur les sandales. — Vous auriez dû venir sur votre machine volante, monsieur But-teridge. — Et sans attendre de réponse, il reprit : — Le Prince m'a chargé de m'occuper de vous. Il ne peut naturellement vous recevoir en ce moment, mais il juge que votre venue est providentielle. Une dernière grâce du ciel, un heureux présage. Eh ! mais
Il demeura immobile, l'oreille tendue.
Au dehors, ce tut un trépignement précipité, des appels de clairons lointains et proches; des hom-mes lançaient à pleine voix des ordres brefs aux-quels on répondait de loin. Une cloche -retentit et des pas coururent dans le corridor. Puis, ce fut un silence plus alarmant que le vacarme, rompu sou-dain par un gargouillement d'eau qui tombe en rejaillissant. Le jeune homme souleva ses sourcils, hésita une seconde, et bondit au dehors. Pres-que aussitôt, comme pour mêler ces rumeurs confu-ses, une détonation formidable éclata, qui fut sui-vie d'acclamations assourdies. L'officier reparut.
— On expulse l'eau du ballonnet. É
— Quelle eau? — demanda Bert. 1
— L'eau qui nous maintenait à l'ancre.,. Ingé-nieux, hein ? jj
Bert s'efforça de comprendre. *
— C'est juste, vous ne saisissez pas bienr, — dit, le jeune homme, tandis que Bert sentait un-frisson d'angoisse le glacer des pieds à la tête:— Voilà le moteur en marche, maintenant ça ne va pas tarder.
Pendant un bon moment, ils demeurèrent aux écoutes. Tout à coup, la cabine fut soulevée. ^
— Sapristi 1 Nous partons déjà ! Nous sommes en route !
— En route ?... Pour où ? — cria Bert en se dressant sur sa couchette.
Mais l'officier n'était déjà plus là. Dans le cou-loir, il y eut des échanges de phrases en allemand et d'autres bruits tout aussi énervants.
Le balancement de la cabine s'accentua. Le jeune homme rentra. :sjj — Ça y est. Nous filons, sans anicroche.
— Dites donc, où filons-nous ? Je voudrais bien ue vous vous expliquiez ? Quel est cet endroit? Je 'y comprends rien.
— Comment? Vous n'y comprenez rien?
— Ma foi non ! Je suis encore tout étourdi de aa culbute sur la caboche. Olt sommes-nous? Pour [uel endroit partons-nous ?
— Vous ne savez pas où vous êtes? Ni ce que 'est que ceci ?
— Pas le moins du monde ! Qu'est ce que ce )oucan et ce balancement ?
— Quelle bonne farce t Par exemple, c'est une me-r-veilleuse farce ! Vous ne savez pas où nous allons? gous partons pour l'Amérique, et vous avez bien ailli rater le départ. Vous êtes à bord du vais-seau amiral, avec le Prince. Soyez tranquille, vous assisterez à tout. Quoi qu'il se passe, vous pouvez }arier à coup sûr que le 1 aterland y sera !
— Comment! nous partons pour l'Amérique?
— Comme vous le dites.
—Dan& un ballon dirigeable ?
| — Et dans quoi voudriez-vous. ?
— Oh !... moi ! En Amérique, dans un dirigea-ble !... Après ce maudit ballon !... Mais, pas du tout L Je ne veux pas partir. J'en ai assez, je veux marcher sur mes jambes ! Laissez-moi sortir !
Et il fit mine de courir vers la porte. L'officier l'arrêta d'un geste, saisit une bride, souleva un panneau dans la paroi capitonnée, et découvrit une fenêtre:
— Voyez !
Côte à côte, ils regardèrent au dehors.
— Cristi f Nous montons 1 — s'écria Bert.
— Nous montons... et à toute vitesse.
Doucement, sans secousse, ils s'élevaient dans l'air et avançaient obliquement au-dessus du parc aéronautique qui se découpait en bas, vaguement-géométrique, pailleté à intervalles réguliers de f lignes lumineuses, comme des vers luisants. Dansr la longue suite de dirigeables gris, un trou noirr marquait la place que venait de quitter le Vater-land. Tout auprès un second monstre commença de s'élever doucement à son tour, libre de tous; liens ; puis un troisième et un quatrième, avec une exactitude merveilleuse. ^
— Trop tard, monsieur Butteridge 1 —remarquai narquoisement l'officier. — Nous sommes en route Je conviens que la surprise n'a rien de- très agréa-ble pour vous, mais que voulez-vous ? Le Prince' a commandé qu'on vous emmène.
— Voyons, -fit Bert, — est ce que je deviendrais fou ? Qu'est-ce qui. se passe et où allons-nous?
— Il se. passe, monsieur Butteridge, — articula lentement son interlocuteur, soucieux d'être expli-cite, — que vous êtes' dans un dirigeable portant le pavillon du Prince Karl Albert, commandant en chef de la flotte aérienne allemande qui part pour l'Amérique, afin de porter à ce peuple fougueux quelques arguments probants. Notre seule inquié-tude, c'était votre invention. Mais vous voici des nôtres, à présent.
— Heu !... Êtes-vous Allemand ? — questionna Bert.
— Lieutenant Kurt, luft-lieutenant Kurt, à votre service.
— Mais vous parlez parfaitement anglais.
t — Ma mère était Anglaise, j'ai été au collège en Angleterre, j'avais obtenu une bourse Cecil Rho-des pour étudier à vos universités, mais Allemand absolument, malgré cela, et attaché,pour l'instant, monsieur Butteridge, à votre personne. Vous êtes encore tout étourdi de votre chute... Ce ne sera rien, vraiment. On va vous acheter votre machine. Asseyez-vous et prenez la chose paisiblement. Vous saurez bientôt où vous en êtes.
Bert s'assit sur le coffre et s'efforça de rassem-bler ses idées, tandis que,avec beaucoup de tact et des manières aisées et naturelles, le jeune homme l'entretenait des détails du dirigeable.
r — Je suppose que toutceci est nouveau pour vous. C'est différent de votre genre de machine, et ces ca-bines, à bord, sont aussi confortables que possible. J Il se leva et parcourut la pièce, indiquant les aménagements principaux.
r —. Voici le lit, — dit-il, abattant une couchette iont la tête était fixée par des charnières à la pa-roi, et la faisant remonter avec un déclic. — Voici a toilette, — et il ouvrit un meuble élégamment arrange.— Pas d'excès d'ablutions ; il n'y a d'eau i que ce qu'il en faut pour boira. On ne prendra de i bain qu'une fois arrivés en Amérique. D'ici là, il faudra se contenter de frictions sèches, et d'un go-j belet d'eau chaude pour la barbe : c'est tout. Dans ' le coffre il y a des couvertures. On en aura besoin f avant peu. Le froid est à redouter, parait-il. Je' n'en sais rien... Jamais fait d'ascension encore... Jamais monté en l'air, excepté quelques essais avec f des planeurs, ce qui est phitdt descendre.... Les r trois-quarts de nos équipages sont daap le même f cas... Voici un siège pliant et une table, derrière la j porte... Solides, n'est-ce pas ?
Il souleva le siège et Je tint en équilibre sur son petit doigt.
— C'est assez léger, hein? Alliage d'aluminium j et de magnésium, et on a fait le vide à l'intérieur. I Tous ces coussins sont gonflés d'hydrogène... In- f génieux et astucieux... Tout l'aéronat est comme j cela. El, dans la flotte entière, pas un homme ne I pèse plus de soixante-dix kilos, excepté le i
nce et quelques autres personnages. Pas moyen f
:re maigrir le Prince, vous comprenez*.. De- i main, nous visiterons le ballon en détail. Tout cela \ me passionne, voyez-vous.
Rayonnant, il se tourna vers Bert.
— Vous avez l'air jeune. J'avais toujours cru i que vous étiez un vieillard avec une grande barbe... * une sorte de philosophe. Je ne sais pas pourquoi ¡ on se figure toujours que les savants fameux doi- i vent être vieux. --
LA GUERRE DANS LES AIKS 143 Ce n'est pas sans embarras que Bert éluda ce compliment, et le lieutenant continua en exprimant i surprise que M. Butteridge ne fût pas venu dans ; machine volante.
— C'est une longue histoire, — répondit Bert, un ton évasif. — A propos, — fit-il, brusque-ent, — ne pourriez-vous pas me prêter une paire ! pantoufles? Ces escarpins-là me dégoûtent, ils Int infects. C'est un ami qui me les a prêtés. — Très bien.
L'ex-boursier Cecil Rhodes quitta un moment t cabine et revint chargé d'un choix considéra-e de chaussures, souliers de bal, babouches, -padrilles de bain, mules, et une paire de pan-buttes rouge-pourpre ornées de tournesols brodés 1 or.
Mais il se reprocha d'avoir apporté ces dernières. — Je ne les mets jamais moi-même... Je les ai ises par excès de zèle, — fit-il, avec un petit re confidentiel. — Elles. ne m'ont pas quitté de-liis Oxford... C'est un camarade qui me les a mfeclionnées, je les emporte partout, avec moi. Bert choisit donc les souliers de bal, tandis que lieutenant repartait à rire.
— Nous sommes ici, — dit-il, — en train d'es-tyer des pantoufles, et le monde se déroule au-essous de nous comme un panorama. N'est-ce pas patant, hein? Voyez.
Bert regarda aussi par le vasistas, qui séparait p l'immensité ténébreuse la cabine rouge et argent, ixueuse et brillante. A part le reflet d'un lac, la u contrée était indistincte et noire, et l'on n'aperce. vait pas les autres dirigeables.- «
— Nous verrons mieux du dehors, —remarque le lieutenant. — Sortons. Il y a une petite balus.: -trade... i
Il passa le premier dans le long corridor qu'éclairait une seule petite lampe électrique, sous la., quelle étaient placées plusieurs pancartes rédigées en allemand, et, par une échelle légère, il amena Bert sur un balcon que bordait une-rampe deti eillis métallique. Delà on surplombait l'espace vide.. Bert suivit son compagnon avec lenteur et pru-i dence. Du balcon, il put contempler le merveilleux * spectacle de la première flotte aérienne naviguant dans la nuit. Les dirigeables avançaient formés en V, le Vaterland en tète et à une altitude plus éle-k vée, les autres, à droite et à gauche, visibles jus-r qu'au fond du ciel. Ils volaient en longues ondula., tions régulières, colosses sombres en forme de, poisson, ne laissant voir que de rares points de lumière, et le ronflement des moteurs- s'enten-dait nettement de la galerie. Ils avaient gagné une altitude de cinq ou six mille pieds, et ils montaient; encore. Au-dessous, le pays s'étendait, immobile, et muet, dans une obscurité que pointillaient el pailletaient des groupes de hauts fourneaux et les rues lumineuses des grandes villes. On eût dit que le monde était dégringolé au fond d'un bol.
La massé surplombante du dirigeable cachait les régions supérieures du ciel. Ils examinèrent, un moment le paysage.
IO
— Ça doitêtreamusant, d'inventer des choses,— j dit soudain le lieutenant. — Comment êtes-vous arrivé à imaginer votre machine?
— J'y ai réfléchi longtemps, — répondit Bert après un silence. — J'y pensais nuit et jour..
— Chez nous, on était anxieux à votre sujet.
On croyait que les Anglais vous avaient acheté... Ils n'y tenaient donc pas ?
—Si, en un sens... mais c'est une longue his-- :toire.
— Ça doit être épatant, d'inventer... Je serais, moi, incapable d'inventer quoi que ce soit, même quand ce serait pour sauver ma vie.
Ils se turent, observant le monde ténébreux, et r suivant leurs pensées, jusqu'à ce qu'un coup de 1 clairon les eût appelés à un dîner tardif. Bert s'a-- 3larma soudain.
— Ne faut-il pas se mettre en habit? — deman-- 1 da-t-il. — J'ai toujours été trop absorbé par la .science et le reste pour fréquenter beaucoup la société.
— Ne craignez rien, — assura Kurt. — Nul F d'entre nous n'a d'autres vêtements que ceux qu il g porte. Nous voyageons avec un minimum de baga-- ) ges. Mais peut-être pourriez-vous retirer votre f pelisse... Il y a un radiateur électrique à chaque d bout du réfectoire.
| Ainsi Bert se trouva bientôt assis à table en pré-- * sence de l' « Alexandre allemand », le grand et
puissant prince Karl Albert, Seigneur de la guerre,
héros des deux hémisphères. C'était un homme de 146 LA GUERRE DA!\S LES AIRS belle prestance, blond, l'œit profondément enfoncé sous l'arcade, le nez camard, tes pointes de la moustache relevées à angle droit, et de longues mains- blanches. Son siège, plus haut que celui des convives, était placé sous une aigle noire éployée, encadrée de drapeaux allemands. Le prince trônait, pour ainsi dire, et Bert fut gran-dement frappé de ce fait qu'en mangeant te héros ne fixait les yeux sur personne ; son regard planait au-dessus des têtes, comme quelqu'un absorbé par des visions. Il y avait autour de la table vingt officiers de divers rangs, et Bert. Tous paraissaient extrêmement curieux de connattre le fameux But-teridge, et ils dissimulaient mal leur étonnement à son aspect. Le prince lui fit un majestueux salut, auquel, par une heureuse inspiration, il répondit^ en s'inclinant. A la droite du prince, se tenait un personnage ridé et tanné, avec des lunettes d'argent et des favoris floconneux et gri&-terre,1 qui dévisageait Bert avec une insistance déconcer-j tante. Les convives s'assirent après des cérémo-j nies que Bert ne comprit pas. A l'autre bout de la table avait pris place l'officier à profil d'oiseau que Bert avait dépossédé de sa cabine et qui, d'un air hostile, murmurait à son voisin des remarques qui ; concernaient évidemment le soi-disant Butteridge. ; Deux soldats faisaient le service.
Le dîner fut très simple : une soupe, du 'mou-1 ton, du fromage, et... très peu de conversation.
A vraidire, une-curieuse solennité paralysait chao cun, — réaction inévitable, sans dou te, après une * , ériode de travail acharné, et après la surexcitation ontenue du départ, — et peut-être aussi le près-entiment accablant d'expériences nouvelles et im-- : révues, d'aventures prodigieuses, de risques incon-us et troublants. Le Prince était perdu dans ses méditations. Ii les interrompit cependant pour boire l'Empereur, en levant une coupe de Champagne, 'out le monde cria Hocht comme on dit les répons l'église.
I L'interdiction de fumer ne souffrait aucune ex-eption, mais quelques officiers sortirent dans la alerie pour y chiquer à leur aise. En réalité, toute imière offrait un danger dans cette accumulation 'objets inflammables. Bert se prit à frissonner et bâiller. Parmi ces colosses de l'air et ces hauts ersoanages, il se sentait écrasé par la certitude de on insignifiance : la vie était trop vaste pour lui, • le le dépassait de partout.
i Il marmonna quelque chose à Kurt au sujet de u tète; puis, par l'échelle roide et la petite galerie ranlante, il regagna sa cabine et se fourra au lit, omme dans un refuse inviolable.
| Le sommeil de Bert fut bientôt entremêlé de ves. Dans la plupart, il fuyait d'informes épou-mtails au long de l'interminable corridor d'une isronef, un corridor dont le plancher tantôt était mé de trappes voraces, et tantôt consistait en une toile à claire-voie fixée de la façon la plus insouciante.
— Cristi 1 — fit Bert en se retournant après sa septième chute dans l'espace infini.
Il se mit sur son séant et frictionna ses genoux. La marche du dirigeable n'était pas aussi douce que celle du ballon; il constatait un balancement régu-lier, un mouvement de montée suivi d'un mouvement de descente, avec la trépidation et le halète-ment des moteurs.
Soudain, les souvenirs affluèrent, à toute minutt plus nombreux, et, avec eux, comme un nageur qui lutte dans des eaux tourbillonnantes, revenait cettt inquiétante question : « Que vais-je faire demain ? » Demain, d'après ce que lui avait dit Kurt, le secré-taire du Prince, le Graf von Winterfeld, viendrai' discuter avec lui au sujet de sa machine, après quo on le mèneraitau Prince. Il fallait bien, maintenant qu'il prétendit obstinément être Butteridge et qu'i vendit la fameuse invention. Mais si on découvrai l'imposture? Devantses yeuxpassa la vision de But-teridge furieux...A supposer,après tout,qu'il avouât Il soutiendrait que le malentendu ne venait pas d< lui. Et il commença à imaginer des expédients poui vendre le secret et frustrer impunément Butteridge
Quelle somme demanderait-il? Vingt mille livre; sterling lui parurent une exigence raisonnable...
Il tomba dans cet abattement qui vous guette ai petit jour. Il avait sur les bras une grosse affaire une trop grosse affaire... Des objections importu nes faisaient chavirer ses plans.
— Où étais-je hier à cette heure-ci?
Paresseusement et presque amèrement,il se remé-mora ses dernières soirées.La veille, il yoyag-ait au milieu des nuages dans le ballon de Butteridge. Il revécut l'instant où, après sa rapide descente à ~avers les nuées, il avait aperçu, tout près,au des-sous de lui, les crêtes des vag'ues argentées par le :répuscule. Il se rappelait cet incident désagréable ,vec toute la netteté d'un cauchemar. L'avant-veille Grubb et lui étaient à la recherche d'un lit à bon compte dans le village de Littlestone. Combien contain tout cela paraissait à présent, plusieurs années, peut-être. Pour la première fois, il songea à son confrère, le second Derviche du Désert, aban-donné sur les sables de Dymchurch avec deux bicy-clettes aux cadres et aux jantes peints en rouge.
— Il ne pourra pas faire grand'chose sans moi. En tout cas, c'est lui qui détenait le coUre-fort dans pa poche, avec la recette.
Avant cela, c'était le lundi de la Pentecôte, et ils avaient veillé assez tard, discutant leur équipée de chanteurs ambulants, combinant un programme et répétant des danses. Et le soir précédent était selui de la Pentecôte...
— Bigre,j'en ai eu,du tintouin, avec la moto !
dit Bert en songeant aux coups de coussin éven-tré et à sa lutte impuissante contre les flammes qui renaissaient sans cesse. Des images confuses s 'é-- - voquaient avec ces lueurs tragiques, une petite
figure émergeait nette et claire, et singulièrement -séduisante, la figure d'Edna lançant son « A de-main ! » du marchepied de l'automobile. D'autres souvenirs d'Edna se rassemblèrent autour de cette impression. Ils amenèrent peu à peu l'esprit de Bert à un agréable état qui trouva à se formuler en ces termes : |
— Je l'épouserai, si ça continue 1
Tout aussitôt, la soudaine révélation se fit que, s'il vendait le secret de Butteridge, il serait en si-tuation de se marier. A supposer qu'il obtînt vingt mille livres sterling, — on a vu payer de pins grosses sommes pour moins, — avec cela il pour-rait acheter une maison et un jardin, des vêtements neufs autant qu'il en voudrait, une automobile. * Il pourrait voyager, s'offrir à lui-même et à Ednai tous les plaisirs de la vie civilisée telle qu'il la connaissait. Sans doute, il y avait des risques à' courir... 1
— J'aurai le vieux Butteridge sur le dos... Ça nej manquera pas. zj
A force de méditer sur ce point, il retomba dansi l'accablement. Il n'était encore qu'au début de l'a-1 venture : il lui faudrait d'abord livrer la marchan-dise et encaisser la somme. Mais avant cela En1 ce moment, il ne prenait pas précisément le chemin de la maison. Il s'envolait vers l'Amérique pour y déchaîner la guerre...
— Pas beaucoup de batailles rangées... d'en; haut, on tape où l'on veut Pourtant, si un obus-atteignait le Valerland par-dessous !... Il serait peut-être temps de faire mon testament.
Il s'allongea de nouveau, s'ingéniant à rédiger les clauses testamentaires en faveur d'Ednaj pour ^plupart, — il s'était décidé à présent pour vingt
nille livres, — et à stipuler divers menus legs, < ivec des codicilles de plus en plus fantasques et extravagants...
' t Puis, il s'éveilla à la huitième répétition de son
cauchemar, une huitième chute à travers l'espace.
— Cette façon de voyager fatigue les nerfs, — eremarquart-il.
H Le. mouvement du ballon, son trajet sinueux, a;es plongeons et ses remontées, étaient nettement perceptibles, et l'incessante trépidation des mo-rii eurs semblait se ralentir et s'accélérer tour à tour. If Bientôt, il. se leva tout à fait, endossa la pelisse . de M. Butteridge, s'enveloppa dans toutes les cou-vertures, car l'air devenait piquant ; il souleva le vasistas et aperçut une aube grise qui commençait
teinter les nuages. Ensuite, il mit le verrou à sa morte, s'installa devant la table et ouvrit son plas-io ron de flanelle. Il retira les plans et les défroissa rsn les lissant avec la main. Puis, il prit. les autres lessins dans le portefeuille. Vingt mille livres ster-ling ! S'il menait l'affaire à bonne fin En tout cas, ça valait la peine d'essayer, et il alla chercher fin papier et « de quoi écrire » dans le tiroir où <Kurt les lui avait montrés.
If Bert'Smallways n'était pas un être absolument
3tupide, et, sur certaines matières, il possédait quel-ques utiles rudiments. A l'école, on lui avait en-seigné, avec le calcul, les éléments du dessin, et il en savait assez pour se débrouiller en géométrie. ï f - 152 LA GUERRE DANS LB9 AIRS-- Certes, il trouvait ardu le problème de la machine 1 volante de Butteridge. Mais l'expérience qu'il avait de la motocyclette, les infructueux essais d'aéro- i plane tentés par Grubb, et les cours de « dessin mécanique » qu'il avait suivisjadis lui furent d un grand secours. En outre, 1 auteur de ces plans, quel qu'il fut, s'était préoccupé surtout d'être simpie et de rendre évidentes ses intentions. Sur du ; papier pelure, Bert calqua les épures, prit des j notes, exécuta une copie passable des esquisses et < se plongea dans une profonde méditation.
Puis, avec un gros soupir,il replia les originaux, les serra dans la poche de côté de son veston et, très soigneusement, les remplaça dans le porte-feuille par les copies qu'il avait faites. C'est sans aucune idée préconçue qu'il procéda à cette substi-tution, tout simplement parce qu'il lui était désa-i gréable de se séparer de son secret. Il se remit à
méditer longuement, hochant de temps en temps la'
tête. Enfin il s'allongea de nouveau sur sa cou--
chette, tourna le commutateur et s'endormit, lassé
de combinaisons et de projets.
Cette nuit-là, le Hochgeborene Graf von Win- !
terfeld fut tourmenté, lui aussi, par l'insomnie.Du j .reste, il était coutumier du fait, et, comme les gens
qui dorment peu, il s'amusait, pour passer le
temps, à résoudre mentalement des problèmes d'échecs; celui qu'il avait à résoudre pour l'instant était particulièrement difficile, encore qu'il ne s'agît pas d'échecs.
Malgré l'aveuglante clarté du soleil reflété d'en bas par la mer du Nord, Bert était encore au lit, absorbant placidement le café et les petits pains qu'on soldat lui avait apportés, quand von Win-terfeld entra chez lui, un vaste portefeuille sous le bras. Dans la lumière matinale, sa tête grise et ses lunettes massives à branches d'argent lui donnaient un air presque bienveillant. Il parlait couramment anglais, mais avec un fort accent tudesque, qu'on remarquait spécialement dans la prononciation des lettres v et b ; il adoucissait ses th jusqu'à faire entendre le son dz très doux, et il articulait le nom supposé de Bert avec un bruit de détonation : Pouteraidge. Après avoir débuté par quelques civi-lités indistinctes, il prit derrière la porte la table et le siège pliants; les approcha du lit de Bert, s'as-sit, et, avec une petite toux sèche, ouvrit son por-tefeuille. Puis, posant ses coudes sur la table, il pinça entre le pouce et l'index sa lèvre inférieure, et,avec ses yeux tranquilles,dévisagea Bert de façon inquiétante.
Fous êtes fenu nous retroufer malgré fous, Herr Pouteraidge, — dit-il enfin.
— Qu'est-ce ce qui vous fait dire ça? demanda Bert après quelques secondes d'étonnement.
A chuger par les cartes tans fotre nacelle.
Cartes anglaises toutes... et aussi fos profisions...
pour un técheuner... Aussi, fos. cortages, ils étaient emmêles.Fous afez tiré dessus... mais en fain.Fous poufiez plus manœuvrer le pallon et c'est une fo-lonté plus puissante que la fôtre qui fous a amené à nous.-N'est-ce pas ? ^
Bert réfléchissait. J
— Et la tame? — reprit Winterfeld.
— Quoi?... Quelle dame?
— Fous êtes parti avec une tame. Cest éfident. Fous êtes parti pour une petite excursion... une partie de plaicir... Un homme de fotre tempéra-ment... il tevait emmener sûrement une tame. Elle n'était pas avec fous tans le pallon quand fous êtes tescendu à Dornhof. Non... seulement la cha-que.tte. C'est fotre affaire... Pourtant, che suis curieux.
— Comment savez-vous tout cela? - questionna Bert, perplexe. ^
— A chuger par la nature de fos diverses pro-fisions. Je ne puis pas expliquer, monsieur Pouteraidge, pour la tame... ce que fous avez fait d'elle. Je ne puis pas dire non plus pourquoi fous portiez des san tales et un complet pieu de si mauvaise qualité. C'est en tehors de mes instructions. Pagatelles, sans doute. Officiellement, nous tevons les ignorer. Lestâmes... onles prend,on les laisse... Che suis un gentleman. Ch'ai connu des hommes remarquaples qui portaient des santales et même qui pratiquaient des habitudes véchétariennes... Ch'ai connu des hommes... des chimistes, au moins, qui ne fumaient pas. Fous afez propablement déposé la tame quelque part. C'est pien! Fenons à notre affaire. Une folonté toute-puissante, — commença-t-il sur un ton pathétique, pendant que ses yeux écarquillés semblaient se dilater encore, — une Jolonté toute puissante fous a amené avec fotre secret jusqu'à nous. Parfait. Ainsi soit-il. —Et il courba la tête. — C'est la destinée de l'Allemagne et de mon -Prince. Je constate que fous portez touchours fotre secret avec fous. Vous afez peur des espions et des Voleurs. C'est pour cela qu'il est ici avec fous. Monsieur Pouteraidge l'Allemagne fous l'achète!...
— Vraiment?
— Oui, — répondit le secrétaire, les yeux fixés sur les sondales abandonnées par Bert dans le coin du coffre-couchette r
Puis, von Winterfeld consulta un instant quel-ques notes, tandis que Bert scrutait avec angoisse et terreur cette face tannée et ridée.
— Che suis autorisé à fous informer, — reprit le secrétaire, sans quitter ses notes étalées sur la table, — que l'Allemagne a touchours souhaité d'acheter fotre secret. Nous afons été fort désireux de l'acquérir, extrêmement désireux, et seule la crainte que fous agissiez de connifence, pour des raisons batriotiques, avec le goufernement anglais, nous imposait la discrétion d'avoir recours à des intermédiaires pour fous transmettre nos offres d'achat. Nous n'afons plus maintenant la moindre hésitation à fous accorder les cent mille livres ster-ling que fous temandiez.
— Cristi !
— Plaît-il ?
—Ce n'est rien... Un élancement,— expliqua Bert en portant la main au pansement qui lui enser-rait la tête. *
— Ah ! Che suis autorisé aussi à fous tire qu'en ce qui concerne la noble tame inchustement accu-sée dont fous avez pris la défense contre l'intolé-rance et l'hypocrisie pritannique, toute l'Allema-gne chevaleresque a pris son parti. 4
— La d ame ? — répéta lentement Bert, qui se , rappela soudain le fameux grand amour de M. But-teridg-e. — Ah ! oui, ça va bien là-dessus. Je n'a-vais pas de doutes à ce sujet. Je... %
Il s'interrompit en remarquant l'air ahuri du secrétaire qui le fixait avec obstination, et qui reprit au bout d'un long moment :
— Pour la tame, c'est comme il fous plaira. Elle est fotre affaire. Che m'acquitte des instructions reçues... Et le titre de paron, ça aussi, il est pos-sible. Tout ça, il est possible, Herr Pouteraîdge.
Il tambourina sur la table pendant quelques se-condes avant de poursuivre. 1
— Ch'ai à fous dire aussi que fous fenez à un moment te crise dans le... dans la... Welt-Politik. Il n 'y a aucun mal à présent que je fous tise nos plans. Afant que fous tébarquiez d'ici, ils seront manifestes pour le monde entier. La guerre est peut-être déchà déclarée: Nous allons... en Amé-rique. Notre flotte tescendra du haut des airs sur les Etats-Unis... C'est un pays entièrement pas préparé à la guerre nulle part... nulle parti Ils ont toujours compté sur l'Atlantique et sur leur flotte. Nous afons choisi un certain point... nous nous en emparerons, et alors nous y établirons un dépôt... un arsenal... une sorte de Gibraltar dans l'intérieur des terres. Ce sera... comme fous dites... un nid d'aigles. Là, nos dirigeables se rassemple-ront pour se rafitailler et se réparer, et, de là, ils rayonneront en tous sens sur les Etats-Unis, terro-risant les villes, tominant Washington, imposant toutes les réquisitions nécessaires, jusqu'à ce qu'on accepte les termes que nous dicterons. Fous me suifez pien ?
— Continuez, — fit Bert.
— Nous comptions être fictorieux avec les Lufts-- ' chijfe et les- Drachenflieger que nous possédons. mais l'acquisition de fotre machine rend notre pro-chet complet, en nous donnant non seulement un meilleur Drachen flieger mais en nous enlevantnotre dernière inquiétude à propos de la Grande-Preta-gne. Sans vous, monsieur Pouteraidge, la Grande-- Pretagne, le pays que vous aimiez tant et qui vous en a si mal récompensé, ce pays de pharisiens et de reptiles, sans vous, il ne peut rien faire, rien du tout. Fous foyez, che suis parfaitement franc avec fous. D'après les instructions que ch'ai reçue.s, l'Al-lemagne reconnaît tout cela, Nous foulons que vous vous mettiez à notre disposition. Nous fou-- Ions que fous téveniez notre ingénieur en chef des constructions des machines folantes militaires. Nous foulons que vous équipiez tout un essaim de fre-lons. Fous tirigerez l'organisation de ces forces, et c'est à notre dépôt en Amérique que nous afons É ; ' 1 58 LA GUEHRE DANS LES AIRS pesoin de vous. Aussi nous fous accordons simple-ment et sans parguigner les conditions mêmes que fous afez posées, il y a quelques semaines... Cent mille livres sterling comptant, des appointements de trois mille livres par an, et ensuite une pension de mille livres par an, et le titre de paron. Voilà les instructions que j'ai reçues.
Et il se remit à scruter le visage de Bert.
— C'est parfait comme ça, naturellement, — approuva Bert, un peu estomaqué, mais cependant calme et résolu, et il lui parut que l'occasion était bonne de placer ici la proposition qui résultait de ses spéculations nocturnes.
Le secrétaire examinait le faux-col de Bert avec une attention soutenue. Une seule fois, son regard s'en détourna pour se porter sur les sandales.
— Permettez-moi de réfléchir une minute, — reprit Bert, décontenancé de se sentir observé avec tant d'insistance. — Voilà 1 — fit-il soudain, avec l'air de vouloir tout expliquer, — je détiens le secret, n'est-ce pas ?
— Oui.
— Mais je désire que le nom de Butteridge ne soit pas mentionné, vous comprenez ?... J'y ai bien réfléchi.
— Par délicatesse ?
— Justement !... Vous achetez le secret... ou du moins je vous le cède, et vous le payez au-porteur... vous y êtes ? '"*!
L'assurance de sa voix s'altéra quelque.peu sous î le regard fixe de Winterfeld.
LA GUERRE DANS LES AIRS j 5g
Je veux faire la chose anonymement, com-prenez-vous ?
4 Le secrétaire, muet, continuait à le fixer. EtBert Poursuivit, comme un nageur entraîné par le cou-vrant :
% — Le fait est que je vais dorénavant adopter le nom de Smallways. Je ne tiens plus au titre de baron... j -ai changé d'idée, et je veux l'argent sans fracas. Les cent mille livres sterling seront versées : dans des banques, de la façon suivante ; trente i nille à la succursale de la Banque de Londres et du Comté, à Bun Hill, aussitôt que j'aurai remis es plans ; vingt mille à la Banque d'Angleterre ; a moitié du teste à la Banque de France, et l'autre noitié à la Banque nationale allemande. C'est là lue les versements seront faits, vous comprenez, nais pas au nom de Butteridge, au nom de Albert Peter Smallways ; c'est le nom que j'adopte..... v oilà pour la première condition.
— Allez, allez ! — fit le secrétaire.
^ — La seconde condition, — reprit Bert, —c'est }ue vous ne fassiez aucune enquête sur mes droits le propriété... c'est-à-dire que ça se passe comme en Angleterre, entre gentlemen, quand on achète ou {u'on loue un terrain ou une maison.Vous compre-nez ? Pas à vous inquiéter de cela. Je suis ici, e vous livre la marchandise, c'est tout et c'est parfait Il y a des gens qui ont le toupet de pré-endre que l'invention n'est pas de moi !... Mais ous savez bien le contraire et il est inutile de hercher plus loin Tout cela, je voudrais que
-- 160 l'A GUERRE DANS LKS AIRS ce soit nettement spécifié dans un traité en bonl1 et due forme Compris ?
Son « Compris» se perdit dans un profond silence.
A la fin, le secrétaire soupira, se renversa su son siège, sortit de son gousset un cure-dent t s'en servit pour accompagner sa méditation sur 1 cas de Bert.
— Voulez-vous répéter ce nom? Il faut que j l'écrive, - dit-il, en replaçant le cure-dents dans sa poche.
— Albert Peter Smallways, — articula Bert tinii dement.
Le secrétaire le transcrivit en l'épelant, non sai t difficulté. à cause de la prononciation différente dib lettres dans les alphabets des deux langues; puis, s, renversant à nouveau sur son siège et regardais Bert bien en face :
— Et maintenant, monsieur Schmallways, ra contez-moi donc comment fous fous êtes empan du pallon de M. Pouteraidge ?
Herr Graf von Winterfeld laissa Bert dans un ét i fort aplati ou fort dégonflé, pourrait-on dire, et lui avait tiré tous les détails de sa petite histoire. i
Bert, anxieux de se soulager, avait fait les avei les plus complets ; il avait expliqué le costun bleu, les sandales, les Derviches du Désert, tout La question des plans resta en suspens. Le secr
LA GUERRE DANS LES AIRS l6l taire s'amusa même à des considérations sur les premiers occupants du ballon.
— Che suppose, — dit-il, — que la tame était la fameuse personne Mais ce n'est pas notre affaire C'est très curieux et amusant, oui Mais je crains que le Prince soit ennuyé. Il a agi avec sa promptitude habituelle. Il prend touchours ses décisions avec promptitude, comme Napoléon. Aussitôt qu"on l'eût informé de fotre descente dans le camp de Dornhof, il a dit : « Emmenez-le. Emmenez-le. C'est mon étoile 1 » -L 'étoile de son destin... Fous comprenez, il sera contrarié. Il fous a donné l'ordre de venir parce qu'il croyait que fous étiez HerrPouteraidge, et fous ne l'étiez pas Fous avez essayé de chouer le rôle, c est bien certain, mais ce fut un essai malheureux. Ses chugements des hommes sont équitables et droits et il faut mieux pour les hommes s'y conformer, complètement. Spécialement à présent... Particu-lièrement à présent.
Il reprit son attitude familière, sa lèvre infé-rieure serrée entre le pouce et l'index, et il parla sur un ton presque confidentiel :
C'est bien tésagréable. J'avais émis un doute sur fotre identité, mais le Prince ne m'écouta pas... il n'écoute rien... A cette altitude, à présent, il est impatient, nerveux, surexcité. Peut-être va-t-il penser que son étoile s'est moquée de lui, ou que
C'est moi qui l'ai rendu ridicule.
Il plissa le front et pinça les coins de sa bouche.
— Mais j'ai les plans, — dit Bert.
— Oui, il y a cela, évidemment. Mais fous com-prenez que le Prince s'intéressait à Herr Poute-raidge à cause de son histoire romanesque. Herr Pouteraidge était tellement plus... pittoresque ! Je crains bien que fous ne soyez pas de force à diri-j ger la construction des machines volantes à notre parc aéronautique, comme il désirait que le fit) Herr Pouteraidge. Il s'était promis de lui donner ce poste... Et il y a aussi le prestige... le prestige mondial d'avoir Herr Pouteraidge avec nous...J Enfin, nous verrons ce que nous pouvons faire... Tonnez-moi les plans, — conclut-il en tendant la main. "
Un frisson terrible secoua M. Bert Smallwavs des pieds à la tête. Il n'a jamais su dire s'il avait oui ou non pleuré, mais il avait certainement des sanglots dans la voix, en protestant ;
— Mais, dites donc... est-ce que je n'aurai rien.... pour les plans ? ~1
Le secrétaire le contempla avec une expression indulgente. 4
— Vous ne méritez rien du tout, — déclara-t-il.
— J'aurais pu les déchirer. I
— Ils ne sont pas à vous.
— Ils n'étaient probablement pas à lui, non plus.
— Pas besoin de fous payer quoi que ce soit. *
Bert parut sur le point de commettre des actes) désespérés. 1i
— Ah 1 vraiment, pas besoin de me rien payer ?] — proféra-t-il, contenant mal sa colère. À
— Soyez calme, et écoutez-moi. Fous aurez] cinq cents livres, je fous en donne la promesse. J'ob-tiendrai cela pour fous, et c'est tout ce que je puis faire. Je fous les remettrai moi-même, ou plutôt répétez-moi le nom de cette banque, écrivez-le... Là !... Je fous disais que le Prince n'est pas... une bête, et je ne crois pas que fotre aspect l'ait séduit, hier soir, non, je n'en répondrais pas. Il voulait Pouteraidge et fous lui gâtez son plaisir... Je ne comprends pas bien pourquoi... mais le Prince est dans un. étrange état. C'est la surexcitation du départ, sans doute, et cet envol dans les airs. Je ne puis me porter garant de ce qu'il fera. Mais, si tout va bien, et j'y veillerai, fousaurez cinq cents livres. Ça suffira... Allons, donnez-moi les plans.
* — Vieux rapiat ! — s'écria Bert, au moment où le secrétaire refermait la porte en s'en allant. — Quel sale vieux rapiat !
#* Il s'assit sur la chaise pliante et se mit à siffloter tout bas, pendant un bon moment.
4, — Quel fameux tour je lui jouais, si je les avais déchirés,. comme ça m'était facile. — Il se frotta le nez pensivement. — Suis-je assez idiot d'avoir vendu la mèche 1... Si je n'avais pas parlé de rester anonyme, ça collait ! ... Trop pressé, mon garçon, trop pressé, et tu mériterais une bonne volée, pour ta peine... Peuh ! je n'aurais pas pu jouer le rôle jusqu'au bout... Après tout, ça n est v pas si mal, cinq cents livres... car enfin ce n est pas I mon secret, c'est une trouvaille, sur la route... Cinq ... cents livres... Je me demande quel est le prix de la traversée pour revenir d'Amérique...
Un peu plus tard, ce même jour, Bert Smallways, déconfit et penaud, comparut devant le Prince Karl Albert.
Les débats eurent lieu en allemand, dans la cabine du Prince, garnie d'un mobilier d'osier et éclairée par une fenêtre s'ouvrant sur toute la lar-geur de l'extrémité avant du dirigeable. Karl Albert était assis devant une table pliante recouverte d'un tapis vert, en compagnie de Von Winterfcld et de deux officiers. Sous leurs yeux, s'étalaient des cartes-des Etats-Unis, les lettres de Butteridge et tout ce qu'on avait encore trouvé dans le portefeuille. Bert, qu'on n'invita pas à s'asseoir, dut demeurer debout jusqu'à la fin de l'entrevue. Von Winterfeld fit son rapport, et de temps à autre les mots « pallon » et « Pouteraid-e » frappaient les oreilles de Bert. Le visage du Prince conservait une sévérité de mauvais augure ; les deux officiers l'observaient du coin de l'œil ou jetaient un bref regard sur Bert. Il y avait quelque chose d'un peu étrange, comme de la curiosité et de l'appréhension, dans la façon dont ils reluquaient de côté leur chef. Tout à coup, une discussion générale s'engagea sur les plans, et, au bout d 'un moment, le Prince, s'adressant à Bert en anglais, lui demanda brusquement:
— Avez-vous vu évoluer cette machine dans les airs ?
Bert tressaillit.
— Je l'ai vue du haut de Bun Hill, Votre Altesse Royale.
Winterfeld se lança dans des explications.
— A quelle vitesse marchait-elle ? — interrogea encore le Prince.
-- Je ne puis pas préciser, Votre Altesse Royale; les journaux ont parlé de quatre-vingts milles à l'heure.
La conversation reprit en allemand. Puis, de nouveau, le Prince questionna :
— Pouvait-elle s'arrêter, rester en l'air, sans que les hélices tournent ?
— Elle pouvait planer, Votre Altesse Royale, elle voletait comme une guêpe.
— Viel besser, nicht ivahr ? — fit le Prince en se tournant vers Winterfeld, et la discussion se poursuivit en allemand.
Bientôt tout le monde se tut, et les deux offi-ciers fixèrent leurs regards sur Bert. Sur un appel de sonnette, une ordonnance entra, à qui on remit le portefeuille avec un ordre verbal. Ensuite, il parut à Bert qu'on examinait son cas particulier, et que très évidemment le Prince était enclin à se montrer sévère à son endroit. Von Winterfeld in-tercédait. Des considérations apparemment théo-logiques intervinrent, car, à plusieurs reprises, le mot Gott fut prononcé avec emphase. Enfin, tout cela aboutit à des conclusions que Von Winterfeld eut mission de transmettre à Bert.
— Monsieur Schmallways, fous afez optenu pas-f66 LA GUERRE DANS LES AIRS sage dans ce tirigeaple par des mensonges honteux et systématiques. '1
— Pas systématiques du tout...—protesta Bert.
Le Prince, d'un geste, lui imposa silence. ?
— Et il serait au pouvoir de Son Altesse de fous traiter comme un espion.
— Pas du tout! Je suis venu pour vendre...
— Chut ! — fit l'un des deux officiers.
— Quoi qu'il en soit, en considération de l'heu-reuse chance qui fous a fait, grâce à Dieu, l'instru-ment par lequel la machine volante de ce Poute-raidge est arrivée entre les mains de Son Altesse, fous serez épargné. Oui... Parce que fous avez été le messager de bonne nouvelle, on fous gardera à bord de ce tirigeaple jusqu'à ce qu'on soit en me-sure de fous débarquer. Comprenez-fous ? A
— Nous le gardons, — confirma le Prince, et il ajouta, sur un ton et avec des yeux terribles : — als Ballast 1 |
— Fous nous accompagnez, — expliqua Win-terfeld, — comme... ballast, comme lest. Compre-nez-fous ? $
Bert allait ouvrir la bouche pour s'enquérir de ses cinq cents livres, mais une sage inspiration lui i conseilla de se taire. Son regard croisa celui de Von Winterfeld.etil crut surprendre un hochement. i significatif de la part du secrétaire. 4
— Allez ! — fit le Prince, en tendant son long bras vers la porte. 3 A
Bert déguerpit, comme une feuille morte balayée par la rafale.
Dans l'intervalle, entre son entrevue avec Herr xraf von Winterfeld et la redoutable conférence .vec le Prince, Bert avait exploré le Vaterland le bout en bout, et, en dépit de ses graves préoc-upations, il y avait pris beaucoup d'intérêt. Avec me ardeur et un empréssement junéviles, Kurt e promena partout, tel un enfant qui montre i tout venant son jouet pour avoir le plaisir de 'admirer encore. Comme la plupart de ceux qui opinaient les équipages de la flotte aérienne lui-néme ne connaissait à peu près rien de l 'aéronau-ique avant d'être nommé à un commandement ur le dirigeable du Prince. Mais il était tout feu out flamme sur le sujet de cet engin merveilleux, lont l'Allemagne s'était emparée si soudainement l si dramatiquement. Il insista sur la légèreté de ous les objets, l'usage des tubes d'aluminium, les oussins à ressort gonflés d'hydrogène comprimé. es cloisons creuses, recouvertes d'une imitation le cuir ultra-légère, renfermaient aussi de 1 l'hydro-- ;ène. Toute' la vaisselle, en biscuit fin verni dans e vide, ne pesait presque rien. Pour les pièces oumises à un grand travail on avait employé ce îouvel alliage de Charlottenburg, l'acier allemand, omme on L'appelait, le métal le plus compact et e plus résistant qu'on connût.
^L'intérieur de l'aérostat offrait une vaste étendue: nul besoin de s'inquiéter à ce propos, aussi long temps que le poids n'augmentait pas. La parti habitable mesurait deux cent cinquante pieds d long, et comprenait deux rangées de cabines su perposées. De là, par de doubles portes imper méables à l'air, on grimpait dans le ballon par d petites tourelles de métal blanc, où de larges vitra ges permettaient d'inspecter les vastes cavités de compartiments à gaz. Bert aperçut ainsi, très liau au-dessus de lui, la carcasse de l'appareil, et tout sa charpente intérieure, « semblable aux reseau: vasculaire et neurotique du corps humain, » ajout: Kurt, qui s'était occupé d'histologie.
— Ma foi, oui ! — approuva Bert, qui n'avai pas la moindre idée de ce que ces savantes exprès sions voulaient dire.
— Si, dans la nuit, quelque chose se décroche on peut, de place en place, installer des lampe; électriques, et des échelles joignent les traverse entre elles.
— Mais s'ils sont pleins de gaz irrespirable, ce: compartiments-là, — fit Bert, — comment y ren trez-vous ?
Le lieutenant ouvrit, dans un panneau, la port! d'un placard et indiqua un scaphandre de son caoutchoutée, dont le casque et le réservoir à aii comprimé étaient fabriqués avec un alliage d'alu-minium et de métaux légers.
— Avec ça, on peut se promener dans tout la cavité pour boucher les fuites ou les trous que feraient les projectiles, — expliqua-t-il. — Intéi ieu. ~ent et extérieurement, un réseau de mince cor-- :age enveloppe le ballon, et le 'filet extérieur est me échelle de corde sans fin, pour ainsi dire. f A la suite de la partie habitable de l'aéronat, et 'avançant jusqu 'à la moitié de sa longueur, se rouvait le magasin aux explosifs : bombes de types ariés et la plupart en verre. Aucun dirigeable de i flotte allemande ne portait d'artillerie, à l'excep-ion d'une petite pièce placée dans la galerie d'a-ant, contre le bouclier qui protégeait le cœur \e l'aigle. Depuis le magasin, une galerie close à flancher d'aluminium, avec une rampe de corde, liait jusqu'à la chambre des machines, à l'extrême loupe. Mais Bert n'y fut jamais conduit et il ne it pas une fois les moteurs. Pourtant, par un esca-er ménagé dans une sorte de boyau qui traversait i grande alvéole de l'avant, il monta jusqu'à la •late-forme d'observation où était installé le canon-evolver avec son caisson à obus, à côté d'un ppareil téléphonique.
Au-dessous, à quatre mille pieds plus bas, peut-tre, s'étendait l'Angleterre, toute râpe tissée dans e soleil matinal. En apprenant que la contrée qu'il ontemplait était son pays, Bert ressentit des re-cords soudains et inattendus. Il éprouva une oinponction patriotique, et il pensa qu'il aurait dû léchirer les plans de Butteridge et les semer au eut. Qu'avait-il à redouter de ces gens ? Et même 'ils s'étaient vengés, est-ce qu'on ne doit pas sacri-fier sa vie pour sa patrie ? Cette idée-là avait été usqu'ici quelque peu étouffée chez lui sous les tracas 170 LA. GUERRE DANS LRS AIRS et les complications de l'existence civilisée. Déprimé tout à coup par la conscience de son acte, il se ' reprocha de n'avoir pas envisagé les choses à ce point de vue... Somme toute, n'était-il pas une sorte de traître ? ji .
Il se demanda, par diversion, quel effet pro- -duisait la flotte aérienne vue d'en bas. Un effet colossal, sans doute, car les dimensions des aéro-/ nefs devaient écraser les édifices. Kurt l'informa ( qu'ils passaient entre Manchester et Liverpool. Bert, qui était un méridional, fut grandement sur-pris par la multitude d'usines et de manufactures, „ par les anciens viaducs de chemins de fer, le réseau 1 des monorails, les entrepôts de [marchandises, les „ stations électriques et les immenses espaces aux maisons sordides, coupés de rues étroites. Ici et là, on apercevait, comme pris au filet, quelques champs i et des terrains cultivés. Des musées, des hôtels de ville, même des églises, marquaient, dans cette con-fusion, des centres théoriques d'organisation muni- j cipale et religieuse, mais Bert ne pouvait distinguer: aucun détail. Sur le paysage de civilisation indus-trielle glissaient les ombres des vaisseaux aériens » allemands, comme des bancs de poissons filant. à , toute allure.
Kurt et Bert s'entretinrent de tactique aérienne, tout en se dirigeant vers la galerie inférieure, à l'arrière, pour voir les Drachenflieger que les aéronats de l'aile droite s'étaient adjoints, la veille, et qu'ils remorquaient au nombre de trois ou qua-tre. Ces immenses cerfs-volants biplans, aux former y démesurées, voguaient à la suite d'invisibles cordes, avec de longs avants carrés, des queues aplaties et des propulseurs latéraux.
f — Il faut être très habile pour les manœuvrer, — dit Kurt, — très habile....
— Assurément.
Les deux hommes se turent.
—Votre machine est différente, monsieur Butte-ridge ?
£ —Tout à fait différente... Elle ressemble plus à un insecte et moins à un oiseau ; elle ne dérive pas comme cela et elle bourdonne. Qu'est-ce que vous ferez de ces aéroplanes-là ?
Kurt ne fut pas très clair sur ce point, et il pataugeait dans ses explications, quand on vint chercher le faux Butteridge pour le conduire de-vant le Prince.
& Après sa comparution, Bert se trouva dépouillé des derniers vestiges de son déguisement impos-teur. Pour tout le monde à bord, il devint Albert Smallways. Les soldats cessèrent de le saluer, les officiers ne parurent plus s'apercevoir de son exis-tence, à l'exception du lieutenant Kurt. On l 'ex-pulsa de sa jolie cabine, dont le personnage à tête d'oiseau reprit possession, jurant entre ses dents et réemménageant ses cuirs à rasoir, ses tire-bottes d'aluminium, ses brosses, ses miroirs et ses pots de pommade. Bert fut logé, avec ses nippes, dans la cabine du lieutenant Kurt, le plus jeune officier du bord, parce qu'il n'y avait pas d'autre endroit où l'installer avec sa tête enveloppée de pansements, mais il dut prendre ses repas avec les hommes. ?.
Campé sur ses jambes écartées, Kurt dévisagea ? son compagnon, assis piteusement dans un coin de .! la cabine.
— Quel est votre vrai nom, alors ? — s'enquitit, imparfaitement au courant de ce qui s'était passé.
— Smallways.
— Je me doutais bien dune supercherie, alors: même que l rien ne me permettait de supposer que vous ne fussiez pas Butteridge. Vous avez joliment de la chance que le Prince ait pris la chose calmement. Il n'est pas commode quand il se met en co-- 1ère et il n'hésiterait pas un instant à faire flanquer » par-dessus bord un personnage de votre trempe.... Sûrement non! On vous a remisé ici, mais n'ou-bliez pas que c'est ma cabine.
— Je ne l'oublierai pas, — répondit Bert.
Sur cette promesse, le lieutenant le laissa, et j quand Bert, un peu rassuré, examina la pièce, la première chose qu'il vit, fixée sur la paroi capi- '. tonnée, fut une reproduction du « Dieu de la : guerre », l'œuvre de Siegfried Schmalz, une figure imposante et terrible coiffée du haume du Viking et avançant, le manteau écarlate aux épaules' • l'épée à la main, à travers la ruine et la dévasta-1, tion. Ce Dieu avait une ressemblance frappante i avec le prince Karl Albert, à qui l'artiste avait ? voulu plaire en peignant ce tableau.