LE BALLON
Bert Smallways était une petite créature vul-gaire. de cette espèce bornée et impertinente que l'ancienne civilisation du xxe siècle produisait par millions dans tous les pays du monde. Il avait passé toute sa vie dans des rues étroites, entre de sor-dides maisons par-dessus lesquelles il ne pouvait voir, enfermé dans un cercle exigu d'idées dont il ne pouvait sortir. Pour lui, l'unique devoir de l'homme étaitde se montrer plus adroit, plus malin que son prochain, de se planter les poings sur les hanches et de se payer du bon temps. En somme, il appartenait à la race qui avait fait l'Angleterre et l'Amérique ce qu'elles étaient.Jusqu'ici la chance avait été contre lui, mais il ne fallait voir là qu'une anicroche : sa personne constituait simplement un individu agressif, doué d'un sens aigu de l'appro-priation, sans aucun sentiment de la cohésion de l'Etat, sans loyauté, sans dévouement, sans code d'honneur et même sans code de courage. Par un curieux accident, il se trouvait soulevé hors de son merveilleux monde moderne, hors de la portée de tout appel, à l'abri de toute poursuite, flottant dans l'air, telle une chose morte et désincorporée, comme si le ciel,le prenant pour sujet d 'expérience, avait choisi en lui le spécimen de ses millions de compatriotes, pour l'étudier de près et voir ce que devenait l'âme humaine. Mais ce que le ciel eut pu faire de lui en ce cas, je ne prétends pas l'imaginer, car j'ai depuis longtemps abandonné toutes théories concernant les idées et les intentions célestes.
Etre seul dans un ballon, à une altitude de qua-torze à quinze mille pieds — altitude à laquelle par-vint bientôt Bert Smallways — est une aventure à nulle autre pareille. C'est l'une des audaces suprêmes permises à l'homme. Jamais aucune machine volante ne fera mieux. S'élever à de telles hauteurs, c'est passer au delà des choses humaines ; c'est être à un rare degré plongé dans le calme et la solitude — la solitude sans la moindre menace d'intrusion, le calme sans un seul murmure... C'est voir Je ciel.
Aucun écho du tumulte et du vacarme humains n'arrive jusqu'à vous, l'air est limpide et pur au delà de toute possibilité de souillure. Nul insecte, nul oiseau ne se risquent aussi haut. jAucun vent ne souffle, aucune brise ne vous frôle, car l'aérostat se meut avec le vent et devient partie d-e l'atmosphère : une fois en route, il ne tangue ni ne roule ; vous ne sentez même pas s'il monte ou s'il descend. Jf Bert éprouvait une sensation de froid vif, mais restait indemne du mal des hauteurs. Il endossa le veston et la pelisse de Butteridge par-dessus la défroque qui recouvrait son complet du dimanche et transformait M. Smallways en Derviche du Dé-sert; il enfila les gros gants de l'aéronaute, et demeura assis très longtemps sans bouger, inti-midé par la quiétude immense de l'univers. Au-dessus de sa tête, le grand globe,léger et translucide, de soie imperméable, brillait sous les rayons écla-tants du soleil, au centre du dôme profond du fir-- : marnent bleu. Au-dessous, très loin au-dessous, s'étalait un rideau déchiqueté de nuages ensoleillés, lacéré d'énormes déchirures, à travers lesquelles Bert entrevoyait les flots.
* A l'observer d'en dessous, on aurait aperçu sa tête, petite boule noire penchée d'abord d'un côté de la nacelle, puis disparaissant pour reparaître : bientôt d'un autre côté. Il ne ressentait ni nausées ni frayeur. Il songeait que, puisque cette machine .! ingouvernable l'avait emporté dans le ciel, elle l 'en redescendrait sans doute tôt ou tard; mais cette considération ne le tourmenta pas beaucoup. Son ! état était essentiellement un état d'ébahissement. j Il n'y a ni inquiétude ni crainte possibles dans un ballon... jusqu'au moment de la descente.
— Saperlipopette! — s exclama-t-n, éprouvais le besoin de parler, — ça vaut mieux qu une moto... Tout va bien... Je suppose qu'on télégra-phie de tous les côtés à mon sujet.
Au bout d'une heure, il se mit à examiner avec un soin méticuleux l'équipement de la nacelle. Au dessus de lui pendait la manche d'appendice, s; coulisse nouée, mais laissant une ouverture libre, à travers laquelle l'œi.l de Bert plongeait dans unE vaste cavité vide et tranquille, et d'où sortaienl deux fines cordes d'usage inconnu, l'une blanche, l'autre cramoisie, fixées à des goussets au-dessous du cercle de suspension. Le filet qui recouvrait le ballon se terminait par des cordes attachées au cer-cle, sorte de grand cerceau de bois doublé d'acier, auquel des suspentes reliaient la nacelle. A celle-ci pendaientleguideropc etles grappins,et,sur le bord, à l'extérieur, étaient accrochés un certain nombre de sacs de toile que Bert reconnut pour contenir le lest qu'il fallait « lâcher », si le ballon tombait.
— El il n'a pas l'air de tomber pour l'instant, — se dit-il à haute voix.
Le cercle de suspension portait un baromètre anéroïde et un instrument en forme de botte ronde, avec un cadran d'ivoire, sur lequel on lisait l'indi-cation statoscope avec d'autres termes français : une aiguille oscillait entre les deux mots : montée et descente, en français aussi.
^ est parfait, — pensa Bert, se rappelant les éléments de français qu'on lui avait enseignés en classe, on sait comme cela si on grimpe ou si on dégringole.
Sur la couchette au capitonnage écarlate, il y avait deux couvertures et un kodak, et, dans un coin, au fond de la nacelle, un gobelet et une bou-teille de Champagne vide. g
— Les rafraîchissements,—fit Bert pensivement,
3n ramassant la bouteille.
Il eut alors une brillante inspiration. Sous les
couchettes, il remarqua des caisses dans lesquelles
il trouva le complément d'agrès que M. Butteridge
avait jugé indispensable à son ascension : deux -paniers qui contenaient un pâté de gibier, un pâté
de viande, un poulet froid, des tomates, des lai--
tues, des sandwiches au jambon et aux crevettes,
une énorme brioche, des couteaux, des fourchettes, 'des assiettes en papier, des flacons de café et de
cacao, du pain, du beurre, de la marmelade d'orange, plusieurs bouteilles de champagne soigneusement empaquetées, des bouteilles d'eau de Perrier, une bonbonne d'eau pour les soins de toilette, un porte-- "feuille, des cartes, un compas, un sac à main renfer--
mant de multiples objets : fers à friser, épingles à ? cheveux; une casquette à rabats... et ainsi de suite.
— Tout le confort des grands hôtels ! —approuva : Bert, qui avait pris possession de la casquette et en
attachait les rabats sous son menton.
* Il pencha la tête hors de la nacelle. Au-dessous, les nuages resplendissaient et s'étaient épaissis i jusqu'à masquer entièrement le paysage terrestre. Vers le sud, ils s'entassaient en grandes piles nei-geuses que Bert était enclin à prendre pour des (montagnes. Au nord et à l'est, ils s'étendaient en
longues ondulations qui renvoyaient le soleil en
reflets aveuglants.
— Je me demande combien de temps un ballon
peut rester en l'air, — marmotta Bert.
Il ne parvenait pas à s'imaginer qu'il avançât, tant le ballon vogùait insensiblement dans le vent.
— D'ailleurs il vaut mieux ne pas descendre avantd'avoir tâté d'un brin de voyage—réfléchi t-il.
L'idée lui vint de consulter le statoscope. ^
— Toujours montée, — dit-il. — Qu'est-ce qui se passerait si je tirais une corde?... Non... Je ne vais pas me risquer à manipuler ces histoires-là.
Un peu plus tard, cependant, il tira sur les cordes qui commandaient la soupape et le panneau de déchirure, mais, comme-M. Butteridge l'avait déjà constaté, elles ne fonctionnaient pas. Rien ne se passa, par conséquent. Sans cette anicroche, le ballon se serait déchiré, comme pourfendu par un grand coup d'épée, et M. Smallways se serait abîmé dans l'éternité, à la vitesse de quelques mil-liers de pieds à la seconde. 4
— Ça ne marche pas, — fit-il, en se pendant encore une fois aux cordages. À
Après quoi, il s'inquiéta du déjeuner. Il prit une bouteille de Champagne, mais, aussitôt qu'il eut coupé les fils de fer, le bouchon sauta avec une incroyable violence et la plus grande partie du liquide le suivit dans l'espace. Bert en recueillit à peine un gobelet.
— Pression atmosphérique, — ob,serva-t-il, trouvant enfin une application aux connaissances qu -'il avait acquises aux cours de physique élémen-taire de son école. — Il faudra que je s'ois plus prudent la prochaine fois... Inutile de gâcher la boisson. - I Quand il eut fini de déj euner, il ch ercha partout des il lumettes afin d'utiliser un des cigares de M. But-. eridge.Mais ici encore la bonne chance se rangeait :Ie son parti, car iL ne trouva rien qui pût enflam- -mer la-masse de gaz qui remportait. Autrement, il aurait sauté dans l'espace, salué par l'éclat d'une aombe d'artifice splendide, mais transitoire. f — Imbécile de Grubb, — maugréait-il, fouillant en vain ses poches. — Il avait bien besoin de gar-der ma boîte... avec sa maudite habitude de vous x faire » vos allumettes.
Il s'allongea sur une couchette et se reposa quel-que temps. Puis, il se releva, remua divers objets, arrangea les sacs de lest, contempla les nuages un instant et déplia les cartes sur le coffre. Bert avait un faible pour les cartes, et il s'obstina à en cher-cher une-de la France et du détroit. Mais toutes étaient des cartes d'état-major des comtés d'An-- (gleterre. Enfin, il songea à se distraire par la lec-ture des lettres de M. Butteridge et par l'examen du contenu de son portefeuille. De celte façon, s'écoula pour lui l'après-midi.
L'air, bien que calme, était singulièrement vif et ifroid. Assis sur le coffre et déjà emmitouflé dans la pelisse de M. Butteridge, Bertavait drapé autour de Œon buste le vaste manteau de dame, et enroulé autour de ses jambes une épaisse couverture. Ses go LA GUERRE DANS LES AIRS pieds se réchauffaient dans d'immenses pantoufles < - fourrées. Dans la nacelle, de dimensions réduites, ? tout était confortable et neuf, quelques sacs de sable constituant le bagage moins élégant. Bert avait même découvert une petite table pliante qu'il installa sous ses coudes, avec un verre de champa- / gne devant lui. Tout alentour, dessus et dessous, c'était l'espace vide et silencieux, que seul l'aéro-naute connaît.
Bert ignorait vers quel but il dérivait et quels événements l'attendaient. La. sérénité avec laquelle il acceptait cet état de choses faisait honneur au courage des Smallways, car on aurait pu s'attendre-à trouver ce courage d'une qualité plus dégénérée et plus méprisable certainement. Au milieu de toutes ces impressions, un espoir subsistait : il fini-rait fatalement par descendre quelque part,et alors, s'il ne s'écrasait pas dans la dégringolade, quel-qu'un ou quelque société peut-être le réexpédierait" lui et le ballon, en Angleterre : sinon, il demande-rait fermement le consul britannique. A
— Le consuelo britannique, — décida-t-il, se préparant à toute éventualité. — Apportez-moi à le consuelo britannique, s'il vous plaît, — disait-il, car il n'ignorait rien des difficultés de la iangue française.
Entre temps, l'étude des secrets intimes de M. Butteridge lui parut pleine d'intérêt. Il trouvâmes papiers d'un caractère absolument privé, et' entre r autres, d'ardentes lettres d'amour tracées d'une | grande écriture féminine. Mais cesontlà des affaire J
LA GUERRE DANS LES AIRS qï
qui ne nous regardent pas et il nous suffira de
marquer notre regret que Bert ait été si indiscret.
Quand il eut achevé cette lecture, il ne put s'em--
pêcher de s'écrier, d'un ton stupéfait :
— Sapristi ! — Et après un long intervalle, il " ajouta: — Je me demande si ça vient d'elle... Quel • tempérament!
s Après avoir médité quelque peu sur ce sujet, il
reprit l'exploration des poches de M. Butteridge.
Elles contenaient des coupures de journaux, plu-i sieurs lettres en allemand et quelques autres de t ia même écriture, mais en anglais.
— Tiens, tiens! — fit Bert.
L'une de ces dernières débutait par des excuses ade ce qu'on n'avait pas osé encore écrire en anglais, jmalgré les ennuis et les retards qui avaient dû en résulter. Ensuite venaient certains passages que
Berttrouva intéressants au suprême degré : « Nous comprenons parfaitement les difficultés de votre
position et nous concevons volontiers que, dans ,les circonstances actuelles, vous êtes probable-ment surveillé. Mais, monsieur, il est peu vraisem-blable qu'on songe à vous opposer des obstacles sérieux si vous désirez vraiment vous expatrier et a venir nous rejoindre, avec vos plans, par les routes coutumières Ostende, Calais, Boulogne ou Dieppe. Il nous est difficile d'admettre que vous ayez à !craindre un danger de mort à cause du secret de votre précieuse invention. »
— C'est drôle, — observa Bert, qui se plongea • dans de profondes réflexions. Q2 LA GUERRE DANS LES AIRS
Il parcourut les autres lettres. «
— Ils ont l'air de vouloir qu'il vienne, — se dit-il — mais ils ne paraissent pas se donner grand mal pour l'attirer... ou bien peut-être font-ils les dédai-gneux pour qu'il baisse ses prix... Ça ne semble pas être le gouvernement, du reste, — remarqua-t-il au bout d'un moment. — On dirait plutôt du papier à en-tête de commerce. Drachenflieger. Dracheli-ballons. Ballonstoffe. Kugelballons. Tout ça c'est du grec pour moi.... Mais il essayait de vendre son bienheureux secret à l'étranger. Voilà qui est clair. Pas de grec là-dedans. Sapristi! Le voilà bien, le vrai secret 1 1
Il quitta son siège,souleva le couvercle du coffre, en tira le portefeuille qu'il ouvrit devant lui sur la table pliante. Le portefeuille était plein de dessins exécutés dans le style adopté par les ingénieurs et avec leurs couleurs conventionnelles. En outre, il s'y trouvait quelques photographies assez mal tirées, évidemment l'œuvre d'un amateur pris de court, et représentant la machine Butteridge dans son han-gar près du Palais de Cristal.
Bert s'aperçut que ses mains tremblaient.--
Bigre 1 me voilà avec ce miraculeux secret,, et je suis à une hauteur, trop grande pour pouvoir même le crier sur les toits. Voyons un peu 1 4
Il se mit à étudier les dessins et à les comparera avec les photographies. Les uns et les autres le laissaient perplexe. Il semblait qu'il en manquât la moitié. Bert éssayait de deviner comment les j diverses pièces s'adaptaient entre elles, mais il dut
LA GUEURE DANS LES AIRS 93 ,'avouer que l'effort était excessif pour ses facul-tés.
f - Ça n'est pas commode !Dommageque je n'aie )as étudié la mécanique. Si j'étais capable seule-ment de comprendre l'agencement de tout cela!
Il s'appuya sur le bord de la nacelle et resta linsi à fixer sans le voir un énorme amas de nuages îpais, sommets de. montagnes qui se dissolvaient doucement sous .l'éclat du soleil. Soudain son at-tention fut attirée par une étrange tache noire qui évoluait sur ces blancheurs. Il s 'en alarma. Cette forme sombre avançait en même temps que lui, le suivait infatigablement au fond de l abîme, esca-ladant les cimes nuageuses. Pourquoi diable le sui-vait-elle? Qu'est-ce que cela pouvait bien ètre ?...
Il eut une inspiration.
Parbleu 1 — s'écria-t-il.
C'était l'ombre du ballon, mais il l'épia encore un long moment d'un œil soupçonneux. Les pians étalés sur la table le réclamèrent à nouveau et l'a-près-midi se partagea entre ses luttes pour les com-prendre et des périodes de méditation. Il prépara, les phrases qu'il débiterait en prenant terre. a Voici, Mossieu, je souis un inventeur anglais. Mon nom est Butteridge. Je donne l'épellement : Be-ou-te tè-hè-arr-hi-dè-ghè-hè. J'avais veniou ici pour ven-dre le secret de le flying machine. Comprenez . Vendre pour l'argent tout suite, l'argent en. niain. Comprenez? C'est le machine à jouer dans l'air. Comprenez? C'est le machine à faire 1 oiseau. Com-prenez ? -Balancer ? Oui, exactement !. surpasser l'oiseau avec son moyen. Je désire de veadre ceci à votre governement national.Voulez-vous me directer là ? »
— Un peu décousu, je suppose, au point de vue de la grammaire. Bali ! ils seront assez malins pour comprendre le sens, — opina Bert. — Oui, mais... si on me demande d'expliquer le truc ? — De plus en plus tracassé, il se remit à étudier les plans. — A coup sûr, ils ne sont pas tous là!...— grommela-t-il bientôt. ^
Le problème de savoir ce qu'il ferait de sa mira-culeuse trou vaille l'horripilait péniblement, pendant qu'il voguait au milieu des nuages. 1
— J'ai là une occasion qu'on ne trouve qu'une fois dans sa vie. -4
Mais, en y réfléchissant, il acquérait de plus en plus la conviction que l'occasion lui échapperais pour mille bonnes raisons.
— Aussitôt que je serai descendu, on télégra-phera partout... Les journaux parleront, de mon atterrissage... Butteridge en sera informé... et il ne tardera pas à me Lomber sur le dos.
Butteridge était un personnage beaucoup trop terrible pour qu'on envisageât de gai té de cœur la possibilité de sa chute sur votre doa.Bert évoquai l 'image de la grosse moustache noire, du nez trian-gulaire, de la voix tonitruante et du regard furi-bond. Son rêve de vendre pour un prix fàbuleux le grand secret-de Butteridge s'écroula, s'aplatit et s évanouit. Il s'éveilla à la saine réalité.
— Non, ça ne marche pas. A quoi bon y songer ?
LA. GEUERRE DANS LES AIRS 95 1 Sans aucun empressement, avec une lenteur qui n disait gros'sur ses regrets,'il procéda à la re-lise en place des papiers de M. Butteridge, dans îs poches du portefeuille où il les avait trouvés. bientôt, il remarqua sur le ballon, au-dessus de .ni, un splendide reflet doré, et il sentit qu une nouvelle chaleur réchauffait le dôme bleu du ciel. I se leva et aperçut le soleil, immense boule d'or meuglant, qui s'enfonçait dans une mer tumultueuse :e nuages pourpres bordés d'or ; spectacle étrange t prodigieux au delà de toute imagination. Vers est, l'océan nuageux s'étendait bleu sombre à perte e vue, et Bert crut qu'il contemplait l'hémisphère <ntier du monde.
Alors, tout au loin, par-dessus l'immensité bleue,
distingua trois longues formes grisés, comme es marsouins, se poursuivant à la file. On eût dit raiment des poiss.ons, avec des queues ; mais, ans cette lumière, l'impression était trompeuse. Il ligna des yeux, les écarquilla... il n'y avait plus ien. Longtemps, il scruta les lointains espaces sans il us rien discerner.
— Je nue demande maintenant si j'ai vraiment -u quelque chose,— fit-il. — Du reste, il n existe ien de semblable...
4 Le soleil s'enfonçait, non pas tout droit, mais n plong-eant vers le nord, et soudain la clarté du 3ur et sa chaleur disparurent. Par petites oscilla-lons, l'aiguille du statoscope pivota vers la des-ente.
— Qu'est-ce qui va se passer maintenant ? — bégaya Bert.
La grise et froide solitude nuageuse montait vers lui à une allure large et lente. Les nuages cessaient de ressembler à des cimes neigeuses; ils devenaient immatériels et révélaient dans leur contexture uni tourbillonnement immense et silencieux. Quand il atteignit leurs masses ténébreuses; sa descente fut arrètée un instant. Puis soudain le ciel se cachai les derniers vestiges de clarté disparurent. Bert s'enfonça rapidement, dans une obscurité crépus-culaire, à travers une trombe de fins flocons de neige, qui passaient devant ses yeux en se dirigéant vers le zénith, venaient se poser en fonda nL autour de lui, effleuraient sa figure comme des doigts fantomatiques. Il frissonna. Son haleine sortait en vapeur de ses lèvres, l'humidité detrempait tout. ' J
Il eut l'impression d'une tourmente de neige ^ qui, avec une furie démesurée et sans cesse crois-sante, monterait vers le ciel; mais il comprit bien-tôt qu'il tombait avec une vitesse qui s'accélérait à chaque seconde. 4»
A peine perceptible au début, un son bourdonna à ses oreilles. Le silence colossal de l'univers avaiL pris fin. Qu'était-ce que ce bruit confus ? Inquiet,! perplexe, il allongea la tête en dehors de la nacelle
LA GUEURB^ DANS LES AI H S 97 s D'abord, il ne distingua rien. Puis très nette-rment il discerna de petites bandes d'écume qui se poursuivaient, dans le bouillonnement des flots, au-dessous de lui. Au loin, il entrevit un bateau-pilote avec sa grande voile barrée d'énormes let-tres, noires, et une petite lumière d'un rouge jau-nâtre qui dansait en tous sens, roulait et tanguait dans la rafale, alors qu'il ne sentait lui-même au-- ;cun souffle de vent. Bientôt le tumulte des eaux se rapprocha et devint assourdissant. Il tombait,, il tombait dans la mer ! Il fut pris d'une activité trépidante.
— Du lest!— cria-t-il, et,saisissant un sac, il le hissa par-dessus bord, Sans attendre l'effet, il en jeta un second, et se pencha juste à temps pour apercevoir un minuscule éclaboussement blan-châtre à la surface sombre des vagues. L'instant d'après, il était à nouveau dans les nuages et la neIge.
¡ Sans la, moindre nécessité, il se débarrassa d'un 'troisième, puis d'un quatrième sac, et, à son im-mense satisfation, il émergea des régions humides -et glaciales dans l'atmosphère supérieure, claire et-froide, où s'attardaient les dernières lueurs du cou-chant.
— Dieu merci !—balbutia-t-il tout ému.
Quelques étoiles à présent perçaient la voûté bleue, et dans l'est le disque de la lune apparut.
Ce premier plongeon laissa à Bert l'impression qu'une immensité liquide s'étendait au-dessous de lui. La courte nuit d'été lui parut cependant inter-minablement longue. Il éprouvait une sensation désagréable d'insécurité et il s'imaginait, sans la moindre raison, que le jour la dissiperait. En-oulre il avait grand. faim. Il tâtonna dans le coffre, plongea ses doigts dans un pâté, choisit quelques sandwiches et réussit à ouvrir une demi-bouteille de Champagne. Réchauffé et restauré, il exhala sa rancune contre Grubb qui, en lui chipant ses allllmettes, l'empêchait de goûter un bon cigare, s'en-veloppa dans les pelisses, s'installa confortable-ment sur la couchette et sommeilla quelque temps. Une fois ou deux il se leva pour s'assurer qu'il restait à une distance prudente des flots, La pre-mière fois, les nuages qu'éclairait la lune étaient: blancs et denses et l'ombre allongée du ballon se promenait sur eux, comme un chien suit son mal-tre. Par la suite, ils s'éclaircirent. Tandis qu'il demeurait couché sur le dos, il fit une découverte. Dans son gilet, ou plutôt dans le gilet de M. Butte- j trigde, il entendait un frou-fr-ou, à chaque aspira- ) ion. Le vêtement renfermait des papiers dans la doublure. Mais, quelle que fût sa curiosité, l'obscu-rité était trop profonde pour qu'il les sortit de leur cachette et les examinât. Il Le chantdes coqs, l'aboiement des chiens, les appels des oiseaux réveillèrent. Le ballon avançait lente-ment à très faible hauteur, au-dessus d'une vaste contrée baignée d'or par le soleil qui se levait dans un ciel pur. Bert contempla des champs bien cul-tivés, sans haies ni clôtures, coupés seulement de routes que bordaient des poteaux soutenant des câbles métalliques. Le ballon venait de passer au-dessus d'un village qui, autour d'une église à haute tour, serrait ses maisons blanchies à la chaux, avec des toits à-pente raide couverts de tuile rouge. Des paysans portant des blouses luisantes et des chaus-sures énormes, s'arrêtaient pour le regarder en se rendant aux champs. L'aérostat était descendu si ;bas que le guiderope traînait à terre. Bert consi-déra ces êtres avec ébahissement.
j — Faut-il atterrir ?... Il serait temps, je suppose, -— se disait-il.
Le ballon s'avançait contre une ligne de mono-rail et, pour la franchir sans encombre, Bert jeta prestement plusieurs poignées de lest.
| —Voyons. Réfléchissons. Je pourrais crier à ces gens: Attrapez !... Si seulement je connaissais une a bonne expression française pour leur demander de éprendre la corde... Ça doit être la France, je pense. t Il examina la contrée à nouveau.
I —Ça pourrait bien être la Hollande... ou le Luxembourg... ou bien l'Alsace-Lorraine, autant lque je sache. Qu'est-ce que c'est que ces grands bâtiments là-bas?... Ces fours à plâtre?... Le pays a l'air prospère...
L'aspect respectable de la région ranima en lui, aussi. des préoccupations de respectabilité.-
— Il serait temps de faire un brin de toi-lette. v ^
Il résolut de procéder à un lever en règle, et, pour opérer à son aise, il lança par-dessus bord un sac de sable: Son étonnement fut grand de cons-tater qu'il gagnait de nouveau avec une extrême vitesse les hautes régions. É
— Sapristi! —s'écria M. Smaliways.— Faut pas abuser du lest... Quand vais-je redescendre, à présent?... Va falloir déjeuner à bord... I
L'air s'était réchauffé, et il ôta sa casquette. 11 fit de même pour sa perruque d'étoupe qui lui tenait trop chaud à la tête, mais, cédant à une impulsion imprudente, il la lança dans le vide. Le statoscope répondit par une vigoureuse oscillation vers la « montée ». i
— Ce maudit ballon! — grogna Bert. — Il suf-fit de jeter un coup d'œil par-dessus bord pour qu'il, monte. 1
Bert s'attaqua au coffre : il y trouva plusieurs boîtes de cacao liquide, accompagnées d'instructions explicites auxquelles il se conforma avec un soin minutieux. Avec une clef fixée au couvercle, il pra-tiqua des trous dans le fond de la boite, dont la paroi s'échauffa au point de lui brûler les doigts. Il l'ouvrit alors et, sans allumette ni flamme d'au-cune sorte, il eut son cacao fumant. C'était une ] vieille invention, mais nouvelle pour Bert. Avec du ] pain, du jambon et de la marmelade, il fit un déjeuner fort convenable.
Le soleil devenait plus chaud et Bert enleva sa pelisse, ce qui le fit penser au frou-frou qu'il avait surpris dans la nuit. Il retira alors le gilet et l'exa-mina.
** — Le père Butteridge ne sera peut-être pas con-tent si je lui détériore ses frusques.
Après un moment d'hésitation, il se décida à dé-coudre le gilet. Il trouva dans la doublure les des-sins des plans rotateurs latéraux dont dépendait ila stabilité de toute la machine volante.
| Un ange curieux, qui aurait observé Bert, l'au-rait vu assis dans la nacelle, plongé dans une pro-fonde méditation. Finalement, avec un air inspiré, il se" leva, empoigna le gilet éventré, déchiqueté, saccagé, et le précipita hors de la nacelle : le vête-- :ment descendit en voltigeant pour se poser avec un flop satisfait sur la figure d'un touriste allemand qui dormait paisiblement auprès du Holienweg, non loin de Wildbad. Allégé ainsi, le ballon monta plus haut encore, en une position plus favorable jaux observations de notre ange imaginaire qui jaurait surpris M. Smallways en train de débouton-mer son veston, son gilet, son faux-col, si chemise, ¡de plonger sa main dans sa poitrine et s'en arra-cher le cœur, ou du moins, sinon son cœur, un objet rouge vif. Si l'observateur, surmontant un jfrisson de répugnance céleste, avait scruté de plus <près cet objet rouge vif, il eût mis à nu 1 'un des > secrets les plus chéris de Bert, l'une de ses faibles-ses essentielles. C'était un plastron en flanelle rouge, '2 l'un de ces talismans quasi-hygiéniques qui, avec les pilules et les spécialités pharmaceutiques, rem-placent,chez les peuples protestants dé la chrétien-té, les images et les reliques miraculeuses. Bert por-tait toujours ce plastron ; c'était sa chimère favorite, créée par une somnambule extra-lucide qui avait déclaré au jeune homme qu'il avait les poumons faibles. H
Ayant ôté son fétiche, il l attaqua avec un canif et, écartant les deux morceaux d'étoffe quiformaientt le pan de devant, il se mit en devoir d'y insérer les plans nouvellement découverts. Ceci accompli, il installa en bonne place le miroir de M. Butteridge et la cuvette de toile pliante ; puis, il rajusta son costume avec la gravité d'un homme qui a pris une décision irrévocable, boutonna son veston, posa sur le rebord la défroque du derviche, se lava modeste-ment la figure, se rasa, replaça sur sa téta la cas-quette à rabats, endossa la pelisse, et enfin, rafraîchi et délassé par ces exercices, il surveilla la contrée au-dessus de laquelle il planait.
Le spectacle était vraiment d'une magnificence
incroyable. Ni aussi étrange ni aussi grandiose,
peut-être, que la mer de nuages ensoleillés, il offrait
certes infiniment ?plus d'intérêt. L'air avait une
limpidité incomparable, et, sauf vers le sud et le
sud-ouest, pas un nuage ne tachait le ciel. La ré--
gion était montueuse, avec des bois de -sapins et
des plateaux dénudés. Des fermes nombreuses par--
semaient les pentes ; les collines étaient profondé-ment tranchées par des gorges où coulaient plu -sieurs rivières sinueuses, au cours interrompu par les barrages des usines électriques. Des villages aux toits en pente abrupte, pimpants et gais, s'é-parpillaient partout, avec des églises aux clochers variés auprès des mâts du télégraphe sans fil. Ici et là de vastes châteaux, des parcs spacieux, des routes blanches et des chemins bordés de poteaux rouges ou gris attiraient le regard dans le paysage. On voyait des jardins clos de murs, des rangées de meules de foin,d'énormes toits de granges et des laiteries mécaniques mues par l'électricité. Sur les hauteurs, s'étageaient des -troupeaux de bétail. Par endroits, Bért apercevait les voies des anciens chemins de fer, convertis maintenant en monorails, qui disparaissaient sous des tunnels, franchissaient . des tranchées et des remblais, et parfois un bour-donnement rapide marquait le passage d'un train. Tout le détail se détachait avec une net-teté et une minutie extraordinaires. Une fois ou deux, il distingua des soldats et des canons qui lui rappelèrent les préparatifs militaires du lundi de la Pentecôte à Maidstone. Mais rien ne lui indi-quait que ces préparatifs pussent avoir quelque chose d'anormal ; rien ne lui expliquait le bruit irrégulier des tirs, qui montait parfois jusqu'à lui.
— Je voudrais bien connaître le moyen de des-cendre, — se disait Bert, à plus de dix mille pieds au-dessus de tout cela, et il tirait inutilement sur les cordes rouge et blanche tour à tour. Plus tard, il fit un inventaire de ses provisions. La vie dans les régions supérieures lui donnait un appétit redou-( table et il lui parut sage en l'occurrence de partager j ses vivres en rations précises. Rien ne lui garantis-sait qu'il ne passerait pas huit jours dans les airs. f
D'abord le vaste panorama qui se déroulait au- u dessous de lui avait été aussi, silencieux qu'un un décor peint. Mais à mesure que la journée s avança ei b que la déperdition du gaz s'accentua en ramenant le ballon plus près de terre, les détails se précisè - . rent, les personnages devinrent plus visibles,et Bert entendit mieux les coups de sifflet et les ronfle-ments des trains, les mugissements du bétail, les : appels des trompettes et des tambours, et bientôt même la voix des hommes.Son guiderope traînade' nouveau sur le sol et il envisagea la possibilité de '* tenter un atterrissage. A plusieurs reprises, quand -la corde entra en contact avec des câbles de trans- * port d'électricité, il sentit ses cheveux se dresser sur sa tète ; une fois même une décharge plus forte lui donna une secousse violente, et des étincelles jailli-rent de divers côtés dans la nacelle.
Il accepta ces vicissitudes comme les aléas du j voyage. Une idée unique envahissait à présent son j esprit : saisir l'occasion de détacher son grappin du cercle de suspension. j
L'essai d'atterrissage fut dès le début malheureux, parce que, sans doute, l'endroit était mal choisi.ij D'ordinaire un ballon doit se poser dans un espace libre, et Bert se trouvait au-dessus d'une foule. Sa décision fut prise subitement sans réflexion sufti-sante. Dans la direction qu'il suivait il aperçut la * .
' plus attrayante petite ville du monde, tout un bou-quet de tourelles et de pignons pointus, dominé spar un haut clocher d'église, au milieu de la verdure des jardins. Une antique muraille encerclait la cité, livrant passage,par une vaste et belle porte fortifiée, à une grand'route bordée d'arbres. Tous les fils et câbles électriques des environs, comme des invités à une fête, accouraient vers la ville qui donnait une impression -de confort familial et cossu et qu'é-- ; payaient encore des pavoisements à profusion. Au long des chemins, les gensde la campagne,à piedou idans des carrioles à deux roues, arrivaient ou repar-taient, dépassés de temps à autre par un wagon imonorail. Près de l'embranchement, hors les murs, sous les ombrages d'un quinconce, une petite foire tanimée avait dressé ses tentes et ses baraques. Le isite parut àr Bert tout à fait séduisant. Il se tint prêt à lancer son grappin et à s'ancrer au milieu de tout icela, pour débarquer, ainsi que son imagination le lui figurait, tel un hôte intéressant, intéressé, et. bienvenu.
Il se voyait déjà au centre d'un cercle d'admira-dteurs rustiques, accomplissant, de la parole et du 'geste, des prouesses linguistiques.
jk C'est à ce moment que commence le chapitre des accidents adverses.
i Longtemps avant que la foule fût avertie de la i venue dé Bert au-dessus des arbres, le guider ope s'était rendu impopulaire. Coiffé d'un chapeau noir luisant et po-rtant sous le bras un vaste parapluie, un vieux paysan,apparemment pris de boisson, fut le premier à apercevoir ce reptile qui rampait sur le sol, et l'ambition présomptueuse de le mettre à mort s'empara du brave homme. Avec des eris farou- u ches il se jeta impétueusement sur le monstre i qui traversa de biais la route, barbotta dans une jarre de lait sur un tréteau, vint secouer sa queue^ laiteuse au milieu d'un char à bancs-automobile où ^ des filles de fabrique en excursion poussèrentdes hu r-lements perçants. Les spectateurs alors levèrent la tête et ils virent Bert s'escrimant à faire des saluts | aimables que la foule,indignée par les piaillements des femmes,considéra comme des gestes insultants;! Puis la nacelle heurta adroitement le toit de la porte fortifiée,brisa quelques hampes de drapeaux, joua un air sur une portée de fils télégraphiques, et envoya l'un des fils rompus provoquer, comme une mèche de fouet, sa part d'impopularité.tBert n'évi-ta d'être précipité par-dessus bord qu'en se cram-f ponnant énergiquement aux suspentes. Deux jeu-nes soldats et plusieurs paysans, vociférant et lui tendant le poing, se lancèrent à sa poursùite au moment où il franchissait le mur de la ville. De rustiques admirateurs, oui vraiment ! £
A la manière des aérostats soulagés d'une partie de leur poids par un contact quelconque, le ballon avait bondi avec une sorte d'impertinence, et Bert se trouva soudain au-dessus d'une rue encombrée qui débouchait sur une place de marché fort, ani-mée. Le flot d'hostilité l'accompagna. '1
— Le grappin ! — se dit Bert, et, après une seconde de réflexion, il interpella la foule. — Gare êtes 1 Là ! Hé 1 Hé 1 Vous autres têtes ! Sapristi !
Legrappin dégringola sur un toit en pente rapide, ~mba avec une avalanche de tuiles cassées dans la .e, au milieu des cris de terreur et d'épouvante, Ml rebondit dans la glace d'une devanture qui, sous ,e choc, se brisa avec un tintement infernal. Le ballon roula de très écœurante façon, la nacelle éprouva une secousse violente, mais le grappin n'a-vait pas tenu. Il émergea de nouveau, portant sur une de ses oreilles, avec un air narquois de sélec-tion délicate, un petit fauteuil d'enfant que poursui-vait un boutiquier affolé : il souleva sa pêche, la talançaavec toute l'apparence d'une pénible indéci-sion devant le rugissement de fureur poussé par
foule, et finalement, comme par une inspiration, la laissa tomber adroitement sur la tète d'une pay-sanne entourée d'un étalage de choux.
Tout le monde à présent était informé de la pré-sence de l'aérostat, car tous étaient occupés, soit à éviter le grappin, soit à saisir-le guiderope. Avec lia balancement de pendule, qui dispersait les gens à droite et à gauche, le facétieux grappin reprit contact ave<f le sol, visa et manqua de peu un gros monsieur en complet bleu et en chapeau de paille. Il arracha un des tréteaux qui soutenaient un étal de mercerie, fit bondir comme un chamois un soldat cycliste en culotte courte, et enfin s'aventura irré-solument entre les jambes de derrière d'un mouton qui fit des efforts convulsifs et disgracieux pour se délivrer et qui resta perché dans une situation de tout repos, sur une croix de pierre-, au milieu de la
f ' • ' * place. A cet instant, le ballon fit mine de s'élancer' vers les hauteurs, mais une vingtaine de paires-de mains le halaient vers le sol, et Bert constatait) aussitôt qu'une fraîche brise soufflait autour de lui. i
Pendant quelques secondes, il chancela au mil ieu de la nacelle, qui à présent se balançait de façon à soulever le cœur. Puis il contempla la cohue ges-ticulante, et essaya de rassembler ses esprits. 11 s'étonnait extraordinairement de cette série de mé-saventures. Est-ce que, réellement, ces gens étaient à ce point surexcités? Ils semblaient furieux contre Jui et nul ne se montrait intéressé ou amusé par son apparition. Une proportion excessive de ces clameurs avaient le ton de l'imprécation, et même, à n'en pas douter, un singulier accent de menace. Plusieurs personnes en grand uniforme et coiffées de tricornes s'efforçaient en vain de maintenir la i; foule. On agitait des poings et des gourdins. Et, quand Bert aperçut un des figurants qui se delà- -chait du gros de la. troupe et courait à une char- -rette de foin pour saisir une fourche aux dents ; aiguës, puis un soldat en uniforme bleu qui débou- ? clait son ceinturon, il n'eut plus alors aucun doute i sur la question de savoir s'il devait oui, ou non, '■ atterrir là. " ^
Il s'était forgé cette illusion qu'on allait faire de lui un héros et se rendait comptè à présent de sa méprise. ^
Dix pieds à peine le séparaient des forcenés lors- ; qu'il se décida. Sa paralysie cessa d'emblée; il bon--
dit sur le coffre et, au risque "de culbuter,.il détacha
' d F '■ LA. GUERRE DANS LES AIRS 109 le grappin de soncabillot, puis courut auguide-rope et fit de même. Une rauque clameur de dépit accueillit la descente de' ces engins ; un projectile, qu'il reconnut par la suite pour un navet, siffla à ses oreilles. L'aérostat fit un saut prodigieux dans les airs, tandis que les têtes grouillantes semblaient s'enfoncer dans un abîme ; au début de ce bond, avec un froissement horrifiant, l'enveloppe effleura un support de fils téléphoniques, et, pendant un instant d'angoisse, Bert s'attendit à une explosion, à une déchirure de la soie caoutchoutée, ou aux deux catastrophes à la fois. Mais la fortune le favorisait.
Pendant que le ballon, allégé du poids énorme du guiderope et du grappin, filait à nouveau,comme une flèche, dans l'empyrée, Bert s'affalait au fond de la nacelle. Lorsqu'il mit enfin le nez au-dessus du bord, la petite ville n'était plus qu'un point menu qui tournait, avec le reste de la basse Alle-magne, en une orbite circulaire tout autour de la nacelle — tel était du moins son mouvement appa-rent.
Ouand il y fut habitué, cette rotation du ballon parut à Bert plutôt commode ; elle lui épargnait la peine de s.e transporter d'un bord à l'autre de la nacelle.
A la fin de l'après-midi d'un beau jour d'été de l'année 19.., si l'on me permet d'emprunter le style cher au feuilletonniste, un aéronaute sulitaite — pour remplacer le cavalier du roman de cape etd'épée — poursuivait sa routeà travers la Franconie, dans la direction du Nord-Est, à une hauteurd'environ onze mille pieds au-dessus du sol. Le ballon tour-nait lentement sur lui-même. L'aéronaute penchait la tête par-dessus bord et surveillait la terre avec une expression de perplexité profonde. De temps à autre, ses lèvres émettaient des phrases sans suite :
— Tirer sur les gens, comme cela ! — enten-dait-on, par exemple, ou bien: — Descendre-!
Descendre! C'est commode à dire. Je ne serais pas long à dégringoler si j'en connaissais le moyen.
Eu dehors de la nacelle, appel propitiatoire et drapeau blanc sans effet, pendait la robe du Der-viche du Désert.
Bert se rendait parfaitement compte à présent que le monde au-dessous de lui, — bien loin d'ètre l'idyllique campagne de ses Fèves du matin ou l'agreste contrée somnolente que sa descente emplirait d'ahurissement et de respect, — se mon-trait au contraire extrêmement irrité de sa présence et particulièrement surexcité par l'itinéraire qu'il suivait..
— Ce n'est pas moi, pourtant, — songeait Faé-ronaute,— qui choisis cet itinéraire, mais je ne peux rien contre mes maîtres, les vents du ciel.!
Dés voix mystérieuses articulaient à son oreille des mots incompréhensibles, mots lancés jusqu'à lui
LA GUERRE DANS LES AIRS 1 X I au moyen de mégaphones, sur des tons effrayants et dans une grande variété de dialectes. Des person-nages d'aspect officiel lui avaient fait des signaux avec les bras et avec des drapeaux variés. Somme toute, les phrases qui assaillaient le ballon ne différaient que par l'accent guttural :
— Tescendez ou l'on fous tire dessus.
— C'est fort bien de descendre, — se disait Bert, — mais COMMENT ?
En suite de quoi, un projectile alla se perdre sur sa droite. On.lui tira dessus six ou sept fois de dif-t férents endroits. Une fois même le projectile avait disparu avec un bruit si caractéristique de soie qu'on déchire que Bert se résigna à la perspective d'une chute à toute vitesse. Mais, ou bien on ne le visait pas directement ou bien on le manquait; jusqu'ici il n'y avait de déchiré que l'air ambiant... et son âme anxieuse.
Pour le présent, il jouissait d'un répit dans ces attentions, mais il savait que ce n'était au mieux qu'un interlude, et il faisait tout ce qu'il pouvait pourase rendre un compte exact de sa situation. Incidemment, et peu soucieux d'un service raffiné-, il s'administrait une tranche.de pâté arrosée de café chaud, sans. cesser de plonger des regards inquiets par-dessus la" nacelle. D'abord il avait attribué l'intérêt croissant qu'on lui témoignait à sa tenta-tive malheureuse d'atterrissage dans la jolie petite -ville aux vieux murs. Maintenant, il commençait à 'comprendre que l'élément militaire plutôt que le civil se tourmentait à son propos.
Il jouait bien involontairement un rôle sinistre et mystérieux — le rôle d'espion international. Il surprenait des secrets ; il menaçait, en fait, les projets d'une puissance non moindre que l'Empire Germanique ; il se jetait étourdiment dans le foyer ardent de la lVelt-Politik. A son insu et malgré lui, il voltigeait dans la direction du grand dessein impérial, de l'immense parc aéronautique impro-visé en Franconie, où, sans bruit, sur une échelle colossale, on appliquait et développait rapidement les découvertes de Hunstedt et de Stqssel, qui do-teraient l'Allemagne, avant toutes les autres nations, d'une flotte aérienne,. et lui assureraient l'empire de l'air et la suprématie mondiale. -
Un peu plus tard, avant qu'on le jetât bas; Bert contempla cet immense chantier d'activité tr6-pidante,baigné par les chaudes lueurs du soir— un vaste chantier, surun plateau, où les navires aériens étaient parqués comme un troupeau de monstres au pâturag e. Ce parc aéronautique s'étendait vers le nord,aussi loin que Bert pouvait voir, méthodique-ment aménagé, avec ses hangars numérotés, ses gazomètres, ses campements, ses magasins, le tout entrelacé par les lignes omniprésentes-du monorail, et sans aucun fil ni câble aérien. Partout flottaient au vent les couleurs de la Germanie Impériale : blanc, noir et jaune ; partout les aigles noirs dé-ployaient leurs ailes. Même à défaut de ces indica-tions, un ordre rigoureux et précis aurait révélé partout la marque allemande. Des multitudes d'hommes allaient et venaient ; là plupart, en treil-lis, travaillaient aux aérostats ; d'autres en uni-formes bruns faisaient l'exercice. Ici et là, les doru-res d'un officier en grande tenue scintillaient.
Bert concentra son attention sur les aérostats, et il reconnut aussitôt que c'était trois d'entre eux qu'il avait aperçus la nuit précédente, au moment où ils profitaient de l'écran des nuages pour ma-nœuvrer sans être vus.
Tous ces ballons avaient la forme de poissons. Car les grands vaisseaux aériens, avec lesquels l'Allemagne attaqua les États-Unis dans son der-nier et gigantesque effort pour conquérir la supré-matie mondiale, — avant que l'humanité se pÙt rendre compte que cette suprématie était un leurre, — descendaient directement du premier colosse de Zeppelin, qui avait évolué au-dessus du lac de Constance en 1906, et des dirigeables Lebaudy, qui avaient fait leurs mémorables excursions au-dessus de Paris en 1907 et 1908.
Ces immenses aéronefs allemandes étaient for-mées d'un squelette à côtes d'acier -et d'aluminium, recouvert d'une enveloppe extérieure, résistante et non élastique, qui abritait à l'intérieur un ballon à gaz en tissu caoutchouté imperméable, coupé en compartiments dont le nombre variait de cinquante à cent. Chacune de ces alvéoles, remplie d'hydro-gène, offrait une imperméabilité absolue. On main-tenait l'aérostat à une hauteur voulue par le moyen d'un long ballonnet intérieur, de toile de soie ren-forcée, dans lequel on comprimait de l'air et d'où on-l'ex pulsait, suivant le cas. L'aéronat pouvait Il4 LA GUERRE DANS LES AIRS être ainsi rendu plus lourd ou plus léger que l'air; les pertes de poids provenant de l'usure 'du com-bustible, du lancement des bombes, et d'autres causes, étaient aussi compensées par l'admission d'air dans les sections du grand ballon. Cela cons-tituait finalement un mélange explosible dangereux, mais, avec tous ces engins, il y a des risques à pré-voir. La rigidité de l'énorme machine était assurée encore par un axe d'acier, une poutre armée, qui portait à l'une de ses extrémités l'appareil propul-seur et à l'autre l'équipage et les munitions,, répar-tis dans une série de cabines aménagées sous la proue. Le moteur, extraordinairement puissant, était du type Pforzheim, ce triomphe suprême des inventions allemandes ; sa marche se réglait par des commandes électriques disposées dans un des compartiments de la proue, qui formait en réalité la seule partie habitable du vaisseau aérien. Si quel-que panne survenait, les mécaniciens se rendaient à l'arrière par une échelle de cordes ou par un pas-sage ménagé dans les chambres à gaz. La tendance au roulis se corrigeait en partie par des ailerons horizontaux latéraux, et la direction s'effectuait par deux ailettes verticales qui, normalement, se re-pliaient comme des ouïes contre chaque côté de la proue. Somme toute, on avait là l'adaptation la plus complète de la forme du poisson aux condi-tions du vol aérien, avec cette différence, toutefois, que la vessie natatoire, les yeux et le cerveau se trouvaient au-dessous au lieu d'être au-dessus. Une particularité qui n'avait rien d'aquatique,'était l'ap-pareil de télégraphie sans fil qui se balançait sous la cabine d'avant,c'est-à-dire sous le menton même du poisson.
Ces monstres, par temps calme, atteignaient des vitesses de quatre-vingt-dix milles, ou cent cin-quante kilomètres, à l'heure, de sorte qu'ils pou-vaient avancer contre n'importe quel vent, excepté un ouragan furieux. Leur longueur variait de huit cents à deux mille pieds et leur force ascensionnelle allait de soixante-dix à deux cents tonnes. L'his-toire n'a pas enregistré combien de ces aéronats possédait l'Allemagne ; mais, au cours de sa brève inspection., Bert compta jusqu'à quatre-vingts de ces énormes masses, en une interminable perspective qui s'allongeait sur plusieurs rangs. Telles étaient les armes sur lesquelles l'Allemagne comp-tait s'appuyer pour répudier la Doctrine de Mon-roe et réclamer hardiment sa part de l'empire du Nouveau-Monde. En outre, elle pouvait recourir aux Drachenflieger, de valeur encore inconnue, et qui, montés par un seul homme, servaient à lancer des bombes.
Mais- ces Drachenflieger étaient centralisés dans un autre grand parc aéronautique, situé à l'est de Hambourg, et Bert Smallways n'en vit aucun dans l'examen à vol d'oiseau qu'il fit de l'établissement de Franconie, avant qu'on l'eût jeté bas, lui et sonballon. Car on le jeta bas fort proprement. Les Alle-mands se servirent pourcela des nouveaux projec-- ,iles à traîne d'acier, que Wolffe d'Engelberg avait nventés pouf la guerre aérienne. Le projectile I 16 LA GUERRE DANS LES AIRS effleura Bert, et alla, avec sa traîne métallique déchirer l'enveloppe. Un soupir, un froissement d'étoffe, et le sphérique commença un mouvement régulier de descente. Et quand, dans la confusion du premier moment, Bert se débarrassa d'un sac de lest, les Allemands, très poliment mais ferme-ment, domptèrent ses hésitations en logeant deux autres projectiles dans son ballon.