‹ La Guerre dans les airsChapitre 9 sur 18 · LES HOSTILITÉS A NEW YORK · texte numérisé non relu

LES HOSTILITÉS A NEW YORK

A l'époque où les Allemands l'attaquèrent, New-- York était la plus riche et, sous bien des rapports, la plus splendide et la plus corrompue des cités qui aient jamais existé en ce monde, — type su-prème de la 'cité de l'âge scientifique et commer-cial. Elle manifestait d'une façon absolue sa grandeur, sa puissance, son activité anarchique et barbare, et sa désorganisation sociale aussi. De-puis longtemps elle avait détrônéLondres, lui avait ravi sa gloriole d'être la moderne Babylone : elle était devenue le centre mondial de la finance, du commerce et du plaisir. On la comparait aux cités apocalyptiques des anciens prophètes. Elle s'eni-vrait de l'opulence d'un continent, comme Rome autrefois buvait les ressources, de la Méditerranée et Babylone celles de l'Orient. On rencontrait dans ses rues les extrêmes de la magnificence et de la misère, de la civilisation et du désordre. Dans tel

■-- ; quartier, des palais de marbre, enguirlandés et ; couronnés de fleurs et de lumières, s'érigeaient en des crépuscules d'une beauté merveilleuse et ndescriptible. Dans tel autre quartier, une popu-ation polyglotte, noire et sinistre, étouffait dans les taudis et des excavations qùe la municipalité ignorait ou ne pouvait nettoyer. Ses vices, ses crimes, comme ses lois, s'inspiraient d'une énergie ixe et terrible, et, de même que dans les grandes :ités de l'Italie médiévale, certaines de ses voies et le ses rues étaient sombres, ensanglantées par des ichaufourées et des rixes incessantes.'

La forme particulière de l'île de Manhattan, res-nerrée entre deux bras de mer et incapable de s'é-endre à l'aise, sauf sur une zone étroite au nord, dirigea les architectes new-yorkais vers les dimen-ions verticales extrêmes. Ils eurent à profusion ous les moyens de réalisation : l'argent, les maté-iaux, la main-d'œuyre. D'abord, ils construisirent aut par force ; mais, ce faisant, ils découvrirent out un monde nouveau de beauté architecturale, le lignes ascendantes exquises, et, longtemps près que l'agglomération fut décongestionnée par es tunnels sous la mer, par quatre ponts gigan-esques sur l'East-River et une douzaine de câbles

monorails à l'est et à l'ouest, les édifices conti-tuèrent à s'élever en hauteur. De cent façons, New 1ork et sa somptueuse ploutocratie répétaient T enise : dans la magnificence de son architecture, e ses arts,de ses édifices, dans le farouche achar-ement de ses luttes politiques, dans sa suprématie al0 LA GUERRE DANS LES AIRS 1- I commerciale et maritime. Mais New-York ne copiait aucun peuple pour le désordre et le gâchis -de son administration intérieure, un désarroi, grâce auquel des quartiers entiers échappaient à toute loi, devenaient impénétrables aussitôt que des batailles et des tueries de rue à rue y éclataient. Des repaires dangereux existaient où la police n'o-sait s'aventurer. C'était un tohu-bohu ethnique. Dans le port flottaient les pavillons de toutes les nations, et plus de deux millions d'êtres hu-mains s'y embarquaient annuellement. Pour l'Eu-rope, New York représentait l'Amérique; pour l'Amérique, elle était le portail de la terre. Mais, pour narrer l'histoire de la Ville, il faudrait écrire l'histoire sociale du monde : des saints et des mar-i tyrs, des rêveurs et des chenapans, les traditions de mille races et de mille religions contribuaient à la former et se coudoyaient dans ses rues. Et par-dessus cette confusion torrentielle d'hommes et d'idées, battait ce pavillon étrange, le pavillon étoiié,qui signifiait à la fois la chose la plus noble et la plus ignoble de la vie, c'est-à-dire la liberté d'une part, et, de l'autre, la basse jalousie de l'é-goïsme individuel dressé contre l'intérêt général de l'Etat..

Depuis maintes générations, New York ne s'était plus tourmentée de la guerre; elle n'y voyait qu'une série d'événements qui se déroulaient au loin, avec une répercussion sur le cours des valeurs et des

denrées, -et qui alimentaient les journaux de copie

et d'illustrations sensationnelles.Avec plus de certi--

LA GUERRE DANS LES AIRS 21 X tuée encore que les Anglais, les New Yorkais étaient persuadés que les hostilités ne seraient ja-mais transportées sur leur territoire, et l'Amérique

Nord tout entière partageait cette illusion. Ils se optaient en sécurité comme les spectateurs d'une course de taureaux : ils risquaient peut-être leur *gent sur le résultat, mais c'était tout. La géné-ralité des Américains s'imaginaient.la guerre d'après

campagnes limitées, avantageuses et pittores-ques, qui avaient eu lieu autrefois. Ils la voyaient comme ils voyaient l'histoire, à travers une brume iridescente, désodorisée, parfumée même, qui en dissimulait discrètement les cruautés essentielles. Ils étaient enclins aussi à la regretter, comme un exercice ennoblissant, à déplorer qu'il ne fût plus possible d'en expérimenter les émotions. Ils lisaient avec intérêt, sinon avec avidité, ce qu'on écrivait sur les nouveaux canons ,sur les cuirassés aux di-mensions toujours plus formidables, sur les explo-sifs aux effets fabuleux; mais il ne leur entra jamais dans la tête que ces fantastiques engins de des-truction pussent menacer leurs existences person--

aelles. Autant qu'on en peut juger d'après leur littérature d'alors, ils n'auguraient aucun, péril

pour eux-mêmes, et ils se figuraient que l'Amérique

était à l'abri de tout risque au milieu de ses entas--

sements de bombes. Par habitude et par tradi--

tion, ils acclamaient le drapeau, ils méprisaient

les autres nations, et, chaque fois que s'élevait

une difficulté internationale, ils manifestaient

un patriotisme intense, c'est-à-dire qu ils témoi-gnaient d'une ardente animosité contre tout politi-cien qui n'était pas disposé à prendre immédiate-ment avec l'antagoniste un ton comminatoire et intransigeant. L'antagoniste, c'était l'Asie, c'était l'Allemagne, et, dans leur fougue, les Etats-Unis s'en prenaient même à la Grande-Bretagne, si bien que l'attitude réciproque- de ces deux contrées de même langue était constamment comparée, par la caricature contemporaine, à celle d'un mari obéis-sant envers une jeune épouse capricieuse.

Pour le reste, les New Yorkais vaquaient à leurs affaires et à leurs plaisirs, comme si la guerre avait disparu du globe terrestre en même temps que le diplodocus... ^

Et tout à coup, dans un univers paisiblement occupé à augmenter ses armements et à perfectionner ses explosifs, la guerre éclata, et l'humanité eut la surprise de constater que les canons tonnaient, que les masses de matières inflammables accumu-lées de par le monde s'embrasaient enfin. à

La soudaine irruption d'un ennemi prêt àl'offen- % sive n'eut d'autre effet immédiat sur New York que d'accroître sa véhémence habituelle. i

Les journaux et les magazines qui alimentaient 1 les cerveaux américains (car les livres, sur ce con-tinent impatient, n'intéressaient plus que lescollec- à tionneurs) devinrent instantanément un feu d'arti- j

S r " LA. GUERRE DANS LES AIRS 213 rice où les illustrations et les titres de colonnes s'en-levaient comme des fusées et éclataient comme des )ombes. A la suractivité ordinaire des rues de New lorks'ajouta une fièvre belliqueuse. Les foules s'as-- ,emblaient, vers l'heure du dîner, dans Madison square, autour du monument Farragut, pour applau-lir des discours enflammés; une véritable épidémie le pètits drapeaux et d'insignes pour boutonnières Rabattit sur les torrents de jeunesse laborieuse et )ressée que les tramways, les monorails, les métro-politains et les lignes de chemin de fer déversaient chaque matin dans New York, pour les ramener après e labeur,entre cinq et sept heures. Il était dangereux le ne pas avoir d'insignes patriotiques au revers ,le l'habit. Les magnifiques music-halls termi-laient chaque numéro du programme par un couplet chauvin qui soulevait des scènes d'enthou-iasme éperdu ; des hommes mûrs pleuraient à la 7ue du drapeau étoilé soutenu par tout le corps de 3allet noyé sous les clartés des projecteurs. A un liapason plus grave et dans une mesure plus lente, les églises retentissaient des échos de l'exaltation martiale, et les préparatifs aériens et navals, sur l'East River, étaient grandement incommodés par la multitude des vapeurs pleins d 'excursionnistes qui apportaient le secours de. leurs acclamations. La vente des armes portatives augmenta dans des proportions énormes, et les citoyens fatigués trou-vaient encore, après une journée de besogne, le temps de soulager leurs transports en allumant dans les rues des pétards d'un caractère plus ou fi "■ .. moins héroïque, national et dangereux. Les petits ballons dernier modèle, que les enfants prome-naient attachés à une ficelle, devinrent un sérieux embarras pour les piétons du Central Park, Enfin, au milieu d'une émotion indescriptible, la législature d'Albany, en session permanente, et par une géné-reuse suspension des règlements et des précédents, vota , dans l'une pt l'autre Chambres, le projet de loi si longtemps repoussé, qui établissait dans l'Etat de New York le service militaire obligatoire. 4

Ceux qui critiquent -le caractère américain sont disposés à croire que, jusqu'à l'instant précis où se produisit l'attaque allemande, le peuple de New York se comporta par trop, vis-à-vis de la guerre, comme s'il se fût agi seulement d'une dé-monstration politique. Quel mal, interrogent-il s, firent aux forces allemandes et japonaises ces insi-gnes arborés, ces drapeaux agités, ces pétards et ces chansons ? Ils oublient que, dans les conditions créées par un siècle de découvertes scientifiques, la portion non militaire de la population ne pou-yait causer aucun dommage sérieux à l'ennemi, et qu'il n'y avait par conséquent aucune raison de l'empêcher de se comporter comme elle le fit.. La balance de l efficacité militaire penchait vers le petit nombre, passait du collectif au particulier. Le temps où l infanterie décidait des batailles était révolu. La guerre se transformait en une question de matériel, d entraînement et de connaissances spéciales très compliquées. Elle avait cessé d'être démocratique. Quelle qu'ait été l'importance prati-ue de.la surexcitation populaire, il est indéniable ; ue le gouvernement des Etats-Unis a agi avec , igueur, avec science et intelligence en face de ~ette invasion tout à fait inattendue. La diplomatie , 'avait rien prévu, et les chantiers américains, ménagés pour la construction des dirigeables et es aéroplanes, étaient minuscules en comparaison es immenses parcs allemands. Toutefois l'admi-istration de la Guerre se mit immédiatement à œuvrexpour prouver au monde que l'esprit d'en-reprise, qui avait créé le Monitor et les sous-tarins de i864, n'était pas assoupi. L'établisse-lent aéronautique militaire de West Point était irigé par Cabot-Sinclair, qui, dans le concert uni-ersel de rodomontades populaires, ne se permit e donner sa note qu'un instant. A un reporter qui interrogeait, il déclara :

— Nous avons choisi notre épitaphe, et la voici : s ont fait ce qu'ils ont pu!... Et maintenant écampez !

1 Un fait curieux, c'est que chacun fit tout ce qu'il ut, sans exception, avec, pour seul défaut, un lanque de cohésion.

Ce qui indique bien que les méthodes de guerre leur responsabilité n'avaient plus besoin de l'as? anlinient et de l'appui de l'opinion démocratique, est queles autorités de Washington observèrent le ecret absolu au sujet de leur flotte aérienne. Elles e prirent point la peine de confier au public le loindre détail concernant les préparatifs ; elles ne ondescendirent même pas . à en entretenir, le Con-grès et réprimèrent les tentatives qui furent faites pour obtenir ces renseignements. Tout fut mené d'une manière absolument autocratique par le Pré-sident et les secrétaires d'Etat. La seule publicité qu'ils recherchèrent eut pour but d'aller au-devant de l'agitation sur des points particuliers. Ils com-prirent que, dans ces circonstances, le principal danger viendrait d'une population excitable et in-telligente, qui réclamerait pour chaque ville des vaisseaux aériens destinés à protéger les intérêts locaux. Vu les ressources disponibles, ces exi-gences auraient amené une division fatale des for-ces nationales. Les gouvernants, en outre, redou-taient surtout d'être contraints à des hostilités prématurées pour défendre New York. Avec une parfaite lucidité, ils se rendaient compte que les Allemands chercheraient tout d'abord à marquer l'avantage que leur donnait l'oftensive. Aussi s'ef-forcèrent-ils de diriger les préoccupations publi-ques vers l'artillerie défensive et à les détourner de toute pensée de bataille aérienne. Ils masquèrent ainsi, sous une activité ostensible, tout le principal de leurs préparatifs. Il y avait à Washington une énorme réserve de canons de marine, qu'on dis-tribua aux villes de l'Etat, rapidement et bruyam-ment, avec grand renfort de communiqués à la presse. Cette artillerie fut mise en batterie sur des hauteurs et des crêtes, autour des centres menaces. Les pièces furent montées sur des affûts à pivots, qui leur donnaient un angle maximum de portée verticale. Mais quand la flotte aérienne allemande apparut au-dessus de New York, la plupart n'a-vaient pas encore leurs affûts et bien peu possé-daient des tabliers de protection.

Cependant, parles rues grouillantes, les lecteurs de journaux se délectaient de merveilleux récits merveilleusementillustrés, sur des propos tels que:

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