‹ La Guerre dans les airsChapitre 10 sur 18 · IE GOUVERNEMENT EN COMMANDE CINQ CENTS · texte numérisé non relu

IE GOUVERNEMENT EN COMMANDE CINQ CENTS

Le ministre de la gaerre est enchanté. Il déclare que ces engins ramèneront les Allemands à des sentiments plus terre à terre. Le Président applaadit publiquement cette boutade.

L'arrivée de la flotte aérienne allemande précéda la nouvelle du désastre naval subi par les Améri-cains. Tard dans l'après-midi, les guetteurs d'Océan Grove et de Long Branch aperçurent les dirigeables qui émergeaient des flots, vers le sud, et prenaient la direction du nord-ouest. Le vaisseau amiral monta presque, verticalement au-dessus de Sandy Hook, assez haut pour franchir impunément le poste d'observation, et, en quelques minutes, tout New York vibra aux détonations de l'artillerie de Staten Island. :

Plusieurs pièces, principalement celles de Giffords et de Beacon Hill, au delà de Matawan, étaient re-marquablement bien servies. L'une, à une distance' de cinq milles et avec une élévation de six mille pieds, envoya au Vaterland un obus qui éclata si près du but qu'une vitre d'une fenêtre de l'appar-- • tement du Prince fut brisée par un fragment. À cette explosion soudaine Bert rentra sa tête avec la célérité d'une tortue effrayée. Toute la flotte aérienne s'éleva, presque sur place, à une hauteur d'environ douze mille pieds et put évoluer sans danger au-dessus des canons inoffensifs. Les diri-geables se formèrent en une double ligne horizon-tale représentant les branches d'un V resserré, la pointe vers la cité, avec, en tête, le vaisseau amiral. Les extrémités de chaque branche passèrent res-pectivement sur Plumfield et Jamaica Bay, et le Prince continua sa course un peu à l'est des Nar-; rows, franchit l'Upper Bay, et vint s'arrêter au-dessus de Jersey Gity, en une position qui domi-nait tout le bas de New York. Là les monstres firent halte, immenses et prodigieux dans le demi-jour crépusculaire, et sereinement indifférents aux fusées et aux obus qui venaient éclater au-dessous d'eux.

Ce fut une pause destinée à permettre une ins-pection mutuelle. Pendant un moment, la naïve humanité fit trêve aux rigueurs de la guerre, et de part et d'autre, pour les millions d'en bas comme pour les milliers d'en haut, on s'intéressa au spec-tacle. La soirée était superbe : quelques minces ban-des de nuages, à six ou sept. mille pieds, trou-- * )laient la lumineuse profondeur du ciel. Le vent le soufflait plus : l'atmosphère restait infiniment )aisible et calme. Les lourdes détonations des ~anons lointains et les innocentes pyrotechnies lui grimpaient jusqu'aux nuées ne semblaient pas plus se rapporter au massacre et à la violence, à la erreur et à la capitulation que des saluts pendant une revue navale. Dans la ville, des spectateurs se pres-i ;aienf sur tous les points élevés ; les toits des mai-sons, les squares, les carrefours et les ferry boats, ~es pontons, étaient couverts de monde; dans le Battery Park un grouillement noir rassemblait toute a population des quartiers de l'est; dans le Central Park et au long de Riverside Drive, tous les en-droits favorables fourmillaient d'une cohue parti-culière et caractéristique, accourue des voies adja-centes. Les passages réservés aux piétons, sur les ~grands ponts qui traversaient l'East River, étaient uussi bloqués et encombrés par les curieux. Par-- 1 out, les boutiquiers avaient quitté leur comptoir, ces ouvriers leur atelier, les femmes et les enfants eur logis, pour venir contempler la merveille.

- C'est plus épatant que ce que racontaient les rournaux, — déclarait-on.

^ Les équipages des dirigeables satisfaisaient une sigale curiosité. Nulle cité au monde ne fut jamais tussi superbement située que New-York, aussi bien ranchée et divisée par ses fleuves, bras de mer, )aies et promontoires, aussi admirablement dispo-- ~ée pour faire valoir la hauteur des édifices, la com-plexe immensité des ponts et des viaducs, et les autres exploits audacieux des ingénieurs. A côté d'elle, Londres, Paris, Berlin étaient des agglomé-rations informes et ratatinées. Son port s'avançait jusqu'au cœur de la ville, comme à Venise, et, comme Venise, la cité de New York était fastueuse, tragi-que et arrogante. D'en haut, on apercevait l'en-chevêtre ment des tramways et des trains rampants et, en mille endroits, les lumièrés tremblantes qui illuminaient cette confusion. Ce soir-là, New York se montrait en beauté, dans toute son éblouis-sante splendeur. a

— Bigre ! Quelle ville ! — s'écria Bert.

Elle était si vaste, en effet, et, dans son ensem-ble, si pacifiquement magnifique, qu'y déchaîner la guerre paraissait une absurdité sans nom, un acte aussi incongru que de mettre le siège devant un musée ou d'attaquer à coups de hache et de massue des gens respectables dans une salle à man-ger d'hôtel. Détruire cet ensemble si vaste et si déli-catement complexe eût été aussi inepte que de fausser les rouages d'une horloge en les obstruant avec une tringle de fer. Les dirigeables qui pla-naient dans les rayons du soir et remplissaient le ciel semblaient également éloignés des hideuses vio-lences de la guerre. Kurt, Smallways et une quan-tité d'autres,parmi ceux qui montaient les vaisseaux aériens, perçurent distinctement ces contradictions. Mais le prince Karl Albert avait l'esprit grisé des vapeurs du romanesque : il était le Conquérant et ne voyait là que la ville forte de l'adversaire : plus grande la cité, plus complet le triomphe. Sans aucun

n doute, il éprouva ce soir-là une exultation prodigieuse et goûta au delà de toutprécédent l'enivrement du pouvoir.

Cette trêve, enfin, s'acheva.Les pourparlers enta-més par la télégraphie sans fil ne purent se termi-ner d'une façon satisfaisante : la flotte et la cité se souvinrent qu'elles étaient des puissances ennemies.

— Voyez ! Voyez! — cria la multitude.— Quoi?

Que font-ils ?

y Dans le crépuscule, cinq dirigeables descendaient à l'attaque : l'un au-dessus de l'arsenal naval de l'East River, un second au-dessus de l'Hôtel de Ville, deux autres au-dessus des grands établisse-ments financiers et commerciaux de Wall Street et de Lower Broadway, et le dernier au-dessus du pont de Brooklyn. Ils franchirent doucement et rapidement la zone dangereuse que menaçaient les | lointains canons, et planèrent en sécurité, à proxi-- Imité des quartiers les plus denses de la ville. A l'instant où ce mouvement se dessina, tous les.tram-ways s'arrêtèrent avec une tragique soudaineté, î toutes les lumières qui s'étaient allumées dans les rues et dans les maisons s'éteignirent. Car 1 Hô-- | tel de Ville s'éveillait, conférait téléphoniquement t avec- l'autorité fédérale et prenait des mesures î: défensives; il réclamait des vaisseaux aériens, refu-- ~ sant de se rendre, comme le conseillait le gouverne-p ment, et devenait un centre d'émotion intense, de | fiévreuse activité. Partout, en hâte, la police dis-- 9 persait les foules assemblées.

—Rentrez chez vous, ça va se gâter ! — disaient les agents, et la phrase était répétée de bouche en bouche. i

Un frémissement de terreur parcourut la cité. Des gens qui voulaient traverser City Hall Park et Union Square, plongés dans une ombre insolite, se heurtaient à des soldats et à des canons et devaient rebrousser chemin. En une demi-heure, New York avait passé du crépuscule serein et de la contem-plation admirative à des ténèbres troublées et gros-ses de menaces. Plusieurs personnes même trou-vèrent la mort dans la panique du pont de Brook-lyn, lorsque le dirigeable allemand s'en approcha.

Avec la cessation de tout mouvement et de tout trafic, un calme inquiétant envahit les rues, ren-dant de plus en plus distinctes les détonations de l'artillerie qui s'efforçait futilement de défendre la ville. Bientôt ce bruit cessa aussi. Une nouvelle pause intervint pour permettre de reprendre les négociations. Les habitants, dans l'obscurité, es-sayaient de se renseigner au moyen des téléphones qui restaient muets. Puis, dans le silence attentif, le pont de Brooklyn s'effondra avecun craquement formidable, que suivit la fusillade de l'arsenal et l'éclatement des bombes lancées sur Wall Street et l'Hôtel de Ville. Sans pouvoir rien faire ni rien comprendre, New York écouta ce tumulte et ce fra-cas, qui s'apaisèrent bientôt aussi brusquement qu'ils avaient commencé.

:— Que se passe-t-il ? — se demandait-on en vain. "

Une longue période vague intervint, et les gens qui, aux étages supérieurs des maisons, regardaient par les fenêtres, distinguèrent les coques des vais-seaux aériens allemands qui glissaient lentement et sans bruit presque au-dessus des toits. Puis, les lumières électriques s'allumèrent de nouveau et les clameurs des crieurs de journaux retentirent par les voies publiques.

Chaque individu de cette population immense et variée acheta sa feuille et apprit les événements : un combat avait eu lieu et New York arborait le drapeau blanc...

Maintenant qu'on peut les envisager rétrospec-tivement, les lamentables incidents qui suivirent la reddition de New Yorkapparaissent comme la con-i séquence nécessaire et inévitable du conflit exis-tant entre d'un côté les applications de la science moderne aux conditions sociales et de l'autre la tradition d'un patriotisme brutal et romanesque. D'abord, le peuple accueillit le fait avec un déta-chement flegmatique, comme on accueille le ra-lentissement du train dans lequel on voyage ou l'érection d'un monument public par la municipa-lité.

— Nous nous sommes rendus ?... Ah ! vrai-ment ?— Telle fut l'attitude adoptée généralement quand la nouvelle fut publique. Les New Yorkais prenaient la chose dans le même esprit de curio-sité qu'ils avaient manifesté à l'apparition de la flotte 224 LA GUERRE DANS LES AIRS i aérienne. Ce n'est que lentement que l'idée de la capitulation fit naître chez eux le sentiment d'une humiliation patriotique, dont après réflexion cha-cun prit sapait. "

— Nous avons capitulé, et, avec nous, l'Améri-que est vaincue! — se dirent-ils, et ils en éprouvè-rent des lancinements cuisants.

Les journaux qui parurent vers une heure du matin ne publiaient aucun renseignement sur les conditions auxquelles New York avait cédé, et ils ne contenaient aucun détail sur le genre de combat j qui avait précédé la capitulation. Les éditions sui- ] vantes comblèrent ces lacunes et publièrent les clauses du traité. La ville devait ravitailler les diri- ' geables, remplacer les explosifs employés pendant le dernier combat et pendant la destruction de la , flotte de l'Atlantique, payer une contribution de ] guerre de quarante millions de dollars, et livrer la flottille mouillée dans l'East River. Les journaux * décrivaient longuement le bombardement qui avait démoli l'Hôtel de Ville et dévasté l'arsenal de la marine, et les New Yorhais commencèrent à com-prendre ce que signifiaient le fracas et les explosions qu'ils avaient [entendus, pendant quelques minutes. C'étaient des récits de créatures réduites en miet-tes,de soldats impuissants qui luttaient contr& tout espoir dans cette bataille localisée au milieu d'un effondrement indescriptible, de drapeaux amenés par des hommes en pleurs. Ces étranges éditions nocturnes donnaient aussi les premiers câblogram-mes venus d'Europe et qui annonçaient brièvement

'4-le désastre de la flotte, de cette escadre de l'Atlan-eque pour laquelle New York avait toujours éprouvé une sollicitude et un orgueil particuliers. Seulement, heure par heure, la conscience collec-tive s'éveillait,le sentiment de l'humiliation patrioti-que montait comme une marée. L'Amérique se heur-tait à la défaite : avec une stupéfaction qui laissa Iplacebientôt à une fureur inexprimable, New York découvrit soudain qu'elle était une cité conquise, à de merci du conquérant.

A mesure que ce fait s'imposait à l'esprit public, de frémissantes dénégations jaillissaient,comme les gammes d'un incendie qui commence.

— Non ! — s'écriait New York, sortant de son apathie, à l'aurore. — Non, je ne suis pas vaincue! fout ceci n'est qu'un rêve.

Avant le jour, la colère secouait toute la popula-tion, la prompte colère américaine se propageait par contagioi^ dans ces millions d'âmes. Elle n'avait pas encore pris forme, elle n'avait encore inspiré aucun acte, que déjà l'ennemi, dans les dirigeables, sentait croître ce gigantesque soulèvement d'émo-tion,comme le bétail et les créatures primitives sen-tent, dit-on, les approches d'un tremblement de terre.Les journaux du groupeKnype furent les pre-miers à donner une formule à la révolte. « Nous .yons été trahis, déclaraient-ils simplement,et nous n'acceptons pas la capitulation. » De toutes parts, wns'empara de cette formule, on se la passade bou-che en bouche ; à chaque coin de rue, sous les pâles lumières de l'aube, des orateurs surgissaient,

• 226 LA GUERRE DANS LES AIAS qui, sans que la police intervînt,"adjuraient l'esprit de l'Amérique de s'insurger et imputaient comme une réalité personnelle à chaque auditeur la honte de ces revers. Pour Bert, qui écoutait à cinq cents pieds au-dessus, il semblait que la vaste ag-glomération, qui n'avait d'abord produit que des bruits confus, bourdonnait à présent comme une. ruche d'abeilles singulièrement courroucées..

Après l'écroulement de l'Hôtel de Ville et de l'Hôtel des Postes, le drapeau blanc avait été hissé à l'une des tours du vieil édifice de Park Row. C'est là que le maire O'Hagen, harcelé par les-pro-priétaires affolés du Bas New York, s'était rendu pour négocier la capitulation avec Von Winterfekl. Le Vaterland, après avoir déposé le secrétaire du Prince au sommet de la tour, se mit à évoluer à l'entour de City Hall Park, tandis que le HelmhoU, qui avait procédé au bombardement, remontait à une hauteur de deux mille pieds. Grâce à la posi-tion de l'aéronef amirale, Bert put voir de près ce qui se passait au cœur de la cité. L'Hôtel de Ville, la Court House, l'Hôtel .des Postes ne formaient plus qu'un amas de ruines fumantes, et une quantité d'au-tres monuments situés au long du côté ouest de Broadway paraissaient sérieusement endommagés. 1 Peu de gens avaient péri, mais une multitude d'cm-ployés, des femmes dans une large proportion, t avaient été surpris par la destruction de l'Hôtel des Postes. Partout les pompes dirigeaient des trombes * d'eau sur les décombres : les tuyaux d'alimentation traversaient le square, et de longs cordons de police contenaient la foule qui se massait autour de ces sinistres. Toute une armée de sauveteurs volon-taires, portant un insigne blanc, entraient derrière les pompiers et rapportaient des corps parfois vi-vants, mais le plus souvent horriblement carbonisés. M Formant un contraste extraordinaire et violent avec cette scène de dévastation, se dressaient tout près, dans Park Row, les immenses bureaux et imprimeries des journaux. Sous l'éblouissante clar-té des lampes tout y fonctionnait, car les immeu-bles n'avaient pas été abandonnés, même pendant le bombardement, et à présent le personnel et les presses manifestaient une activité véhémente, ras-semblant les détails des événements épouvantables de la soirée, les commentant et, dans la plupart des cas, préconisant la résistance, sous le nez mème des vainqueurs.

Au delà des immeubles de la presse, et en partie caché par les arches de l'ancien Elevated Railway depuis longtemps converti en monorail, un autre cordon d'agents, qui protégeait une sorte de cam-pement d'ambulances improvisées, où des méde-cins s'affairaient autour des morts et des blessés [transportés là après la panique de Brooklyn Bridge. P Bert contemplait tout cela avec les perspectif es du vol d'oiseau, comme au fond d'un gouffre irré-gulier. Il voyait en enfilade toute la longueur de l Broadway, où deux rangées de bâtisses gigantes-ques formaient une sorte de canon, entre les parois duquel, par intervalles, des cohues se pressaient autour d'orateurs surexcités. Et partout c 'étaient les cheminées, les supports des fils et des câbles, et les innombrables toits de New York où s 'entas-saient des gens qui épiaient la flotte aérienne et discutaient les événements.

Partout aussi se dressaient des hampes sans drapeaux. Sur les bâtiments de Park Row, cla-quait et retombait tour à tour un pavillon blanc. Les lueurs lugubres des foyers d'incendie et les ombres intenses de cet étrange et grouillant spec-tacle commençaient à se fondre sous la clarté de l'aube impartiale et froide.

Pour Bert Smallways, tout cela s'encadrait dans le vasistas ouvert de sa cabine. Durant la nuit il était resté cramponné au rebord, sursautant et tremblant aux explosions. Au cours des évolutions d'u ballon, il s'était trouvé à des hauteurs diverses, tantôt hors de portée de tout bruit, tantôt navi-guant au milieu des clameurs et des voix et dans le fracas des écroulements. Il avait vu des diri-geables volant vite et bas, au-dessus des rues obs-cures et tumultueuses ; il avait observé des monu-ments qui s'illuminaient soudain dans les ténèbres et s'effondraient sous les bombes, et con-templé pour la première fois de sa vie les brus-ques et fantasques poussées des embrasements. De tout cela, il se sentait entièrement séparé, abso-lument disjoint : le Vaterland n'avait pas jeté une seule bombe ; il se contentait de surveiller et de diriger. Puis, quand l'aéronat descendit planer au-dessus de City Hall Park, Bert, glacé de terreur, avait démêlé que ces masses flamboyantes logeaient d'immenses administrations, et que les spectres miniscules et imprécis qui s'agitaient de tous ôtés, s'efforçaient d'enrayer le sinistre et de lui jrracher ses victimes. A mesure que le jour grandit,

comprit mieux ce qu'étaient, dans cette dévas-- 1 ation, .de petites formes noires gisant à terre en les attitudes tourmentées...

| Depuis des heures, depuis l'instant où, la veille, New-York avait surgi des profondeurs bleues de fhorizon, Bert n'avait pas quitté son poste d'obser-talion, et, avec l'aurore, il éprouvait à présent une fatigue intolérable.

Il leva vers les lueurs roses du ciel des yeux ~as, tailla éperdûment, et, tout en murmurant des Phrases incohérentes, regagna sa couchette. 11 j'y laissa tomber plutôt qu'il ne s'y allongea et s'endormit aussitôt profondément. C'est là que, plusieurs heures après, Kurt le trouva ronflant à poings fermés, étalé sur le dos, la bouche ouverte, ~image même de l'esprit démocratique en face des problèmes d'une époque trop complexe pour cette intelligence.

t Kurt le reluqua un moment avec uue grimace de dégoût ; puis il le secoua par la jambe.

— Hé là ! Réveillez-vous, et prenez une posture convenable !

Bert s'assit sur son séant, ahuri, et se frotta les yeux.

} Est-ce qu'on se bat encore ? — demanda-t-il.

— Non ! — répondit Kurt, qui, l'air éreinté, t s'effondra sur un siège. — Gott ! — s'écria-t-il bientôt, promenant ses mains sur son visage, — ^ je prendrais volontiers un bon bain froid. Toute h x nuit j'ai inspecté les compartiments intérieurs, pour le cas où des balles égarées y auraient pénétré....J'a;i sommeil, il faut que je dorme, — ajouta-t-il en bâillant. — Vous ferez bien de sortir, Smallways. Je ne puis vous tolérer ici, ce matin.... Vous êtes trop infernalement laid et inutile. Avez-vous reçu votre ration ?... Non ?... Allez la chercher et ne revenez pas. Vous camperez dans la galerie.... J

Ragaillardi par quelques heures de sommeil et ~i par sa ration de café, Bert reprit son involontaire coopération à la guerre dans les airs. Comme le i lieutenant le lui avait ordonné, il se rendit sur la » ! galerie et s'accota solidement contre la balustrade,, à l'extrême bout, plus loin que l'homme de vigie, , s'efïorçant de paraître aussi peu encombrant que possible et de passer inaperçu. Jf t

Un vent du sud-ouest se mit à souffler, obligeant i le Vaterland à mettre le cap dans cette direction, i et lui imprimant un roulis assez fort pendant qu'il j louvoyait au-dessus de l'île de. Manhattan. Au J loin, dans le nord-ouest, des nuages s'amoncelaient." L'hélice tournait plus lentement, pour maintenir^ seulement l'aéronat contre la brise, et son ronfle- ' ment était beaucoup plus perceptible que lorsqu'elle était lancée à toute vitesse.La friction du vent sous l'enveloppe produisait une série intermittente de rides et de petits claquements : ont eût cru, en moins fort, le bruit du sillage à l'avant d'un bateau. Le dirigeable ne s'éloignait pas des alentours du bâti-ment de Park Row, où s'était assemblée la munici-palité, et il descendait de temps à autre pour se remettre en communication avec le maire et l'admi-nistration fédérale de Washington. Mais la nervo-sité du Prince ne lui permit pas de rester longtemps au même endroit : il alla faire une excursion au-dessus de l'Hudson et de l'East River : il s'éleva à plusieurs reprises, comme pour voir par delà les lointains bleus. Une fois même, il bondit si haut ; et avec une telle rapidité qu'il fut, avec tout l'équi-page, pris du mal des montagnes et contraint de redescendre. Bert n'échappa ni au vertige ni à la nausée. -- - Le spectacle se diversifiait avec ces changements d'altitude. Tantôt ils, planaient à une centaine de mètres, et Bert distinguait, dans cette pers-pective insolite et à pic, des fenêtres, des portes, des rues, des enseignes, des gens, avec le plus menu détail, et il épiait les faits et gestes énigmati-ques des foules dans la rue et des groupes de curieux juchés sur les toits; puis, à mesure que l'aéronef montait, les détails devenaient imprécis ; les avenues se rétrécissaient ; le panorama s'éten-dait, et les gens cessaient d'être distincts. A une très grande hauteur, on eût dit une carte en relief concave. Bert apercevait le sol, sombre et grouil-lant, entrecoupé partout par des canaux brillants ; % . le fleuve Hudson' s'étalait comme une lance ^ar-gent, et le détroit de Lower Island comme un bouclier. Même pour l'esprit peu philosophique de Bert, le contraste était frappant entre la cité et la flotte aérienne ; d'un côté le caractère et la trad i- ^ tion de l'Américain aventureux, et de l'autre l'ordre et la discipline germaniques. Au-dessous, les im- j menses gratte-ciel, si beaux et imposants qu'ils fussent, avaient l'air d'arbres géants luttant pour la vie dans la jungle ; leur magnificence pittoresque j semblait aussi confuse que les cimes et les brèches 2 des montagnes, dans le tohu-bohu qu'augmentaient j la fumée et les ruines des incendies. Dans le ciel, j les dirigeables planaient, comme des êtres appar-tenant à un monde différent et infiniment plus or-donné : ils s'orientaient tous selon un même angle,? identiques de forme et d'aspect, évoluant d'un seul 4 accord comme une harde de loups, et distribues en vue de la coopération la plus précise et la plus efficace. I

Bert ne voyait plus qu'un tiers à peine de la flotte ; le reste était parti pour il ne savait quelles expédi-tions, par delà l'immense cercle que bornait l'ho-rizon. Il aurait voulu se renseigner à ce sujet, mais il n'y avait là personne à qui poser des ques-tions. Plus tard, une douzaine d'aéronats revinrent après s'être ravitaillés au convoi naval, et remor-quant des aéroplanes. Dans l'après-midi le ciel se chargea, des nuages s'assemblèrent qui parurent en engendrer une infinité d'autres et le vent s'éleva avec plus de force. Vers le soir, il souffla en tem--

û )ètet secouant les dirigeables qui luttaient pour ne )asêtre entraînés.

Toute la journée, le Prince négocia avec Washingt-on, tandis que les aéronats envoyés en reconnais-sance fouillaient les Etats de l'Est pour découvrir es parcs aéronautiques dont on soupçonnait l'exis-ence.Une escadre de vingt unités,détachée la nuit précédente, avait investi le Niagara et tenait en son mouvoir la ville et les stations électriques.

Pendant ce temps, dans la cité géante, le mou i renient insurrectionnel échappait à tout contrôle. En lépitdes cinq foyers d'incendie qui dévoraient déjà )lusieurs quartiers et s'étendaient malgré tous les efforts, New York se refusaità admettre sa défaite.

Au début, la rébellion ne se manifesta que par les vociférations isolées, des harangues sur les solaces et des excitations dans la presse. Puis elle rouva une expression plus définie avec l'apparition, au soleil matinal, de drapeaux américains arborés ourii tour sur-les falaises architecturales de la cité. Il est possible que, dans bien des cas, cet audacieux déploiement d'étendards, par une ville qui avait léjà capitulé, ne fût que le résultat du sans-gêne national, mais il est indéniable aussi que, pour une i" bonnes part, ce fut l'indication volontaire que la population se montrait rétive.

Cette manifestation choqua profondément le sen-timent de la correction chez les Allemands. Herr Graf von Winterfeld se mit en communication im-médiate avec le maire et protesta contre cette irré-gularité; les postes " vigies des pompiers reçurent des instructions à cet égard, la police fut aussitô mise en campagne, et un absurde conflit éclat, bientôt entre des citoyens révoltés fermement ré solus à déployer leurs étendards et les fonction naires, irrités et anxieux, qui avaient reçu l'ordr» de les faire enlever. %

Le conflit devint aigu aux environs de l'Univer-sité Columbia. Le commandant du dirigeable qu surveillait ce quartier essaya de faire arracher ai lasso le drapeau hissé sur Morgan Hall. Au mêmt moment une volée de coups de fusil et de revol. ver partit des fenêtres supérieures de l'immense maison qui s'élève entre l'Université et la River-side Drive.

Cette fusillade n'eut guère d'effet ; deux ou trois balles perforèrent les compartiments à gaz et une autre fracassa le bras d'un soldat de planton sur la plate-forme d'avant. La sentinelle de la galerie in-férieure riposta instantément,et le canon-revolver, en batterie sous le bouclier de l'aigle, eut tôt fait d'imposer silence aux tireurs. L'aéronat gagna une altitude plus élevée et signala le fait au vaisseau amiral et à la municipalité. On s'empressa d'en-voyer sur les lieux un détachement de la milice, accompagné d'agents, et l'incident fut clos.

Mais à peine en avait-on fini de ce côté que sur-vint une tentative désespérée. Quelques jeunes clubmen, dont l'imagination aventureuse s'était enflammée de patriotisme, s'entassèrent dans cinq ou six automobiles et partirent clandestinement pour Beacon Hill. Avec une vigueur remarquable; I -- LA GUERRE DANS LES AIRS - 235 ds se mirent à improviser un blockhaus autour du ;anon à pivot et à longue portée qu'on avait placé là. Les artilleurs, qui, àla capitulation, avaient reçu l'ordre de cesser le feu, n'avaient pas quitté leur posle, et il fut facile aux clubmen d'inspirer à ces iiommes dépités l'ardeur qui les animait. Les sol-dats déclarèrent qu'ils n'avaient pas eu- une seule occasion de tirer, et ilsbrûlaientdu désir de montrer 3e qu'ils savaient faire. Dirigés par les jeunes gens, ils creusèrent une tranchée, élevèrent un talus au-tour de la pièce, et se construisirent de frèles abris ivec des tôles ondulées.

Ils étaient occupés à charger le canon, quand ils furent aperçus par le dirigeable Preussen, et l'obus qu'ils réussirent à envoyer, avant que les bombes ie l'aéronef ne les eussent anéantis avec leurs çhé-tives défenses, vint éclater au-dessus des compar-timents centraux duBingen qui, gravement atteint, dégringola sur Staten Island, et, aux trois quarts dégonflé, resta accroché dans les arbres d'où ses toiles pendaient en festons. Aucun incendie ne s'étant déclaré, l'équipage s'occupa en toute hàte de réparer le dommage. Les Allemands agirent avec un sans-gêne qui frisait la provocation. Tandis que Jeurs camarades recousaient les déchirures des diverses membranes, une demi-douzaine d'hommes se dirigèrent .vers la voie la plus proche, à la recher-che d'une conduite de gaz, et se trouvèrent bientôt entourés d'une foule hostile. Les habitants des vil-las et jdes pavillons environnants passèrent rapide-ment de la curiosité malveillante à l'agression. A cette époque, la surveillance que la police exerçait sur la -vaste population polyglotte de Staten Island s'était-beaucoup relâchée, et presque chaque maison pos-sédait, pour sa défense, un fusil, des revolvers et des munitions. On eut tôt fait de s'en armer, et. après quelques coups de feu mal visés,un soldat fut atteint au pied. Aussitôt, les Allemands occupés au raccommodage vinrent à la rescousse, s'abritèrent dans les branches des arbres; et ripostèrent.

Le crépitement de la fusillade amena rapidement sur les lieux le Preussen et le Kiel, qui, avec quel-ques grenades à main, détruisirent toutes les habi-tations dans un rayon d'un mille. Ungrandnombre de non-combattants, hommes, femmes 'et 'enfants, furent tués et les assaillants définitivement repous-ses. Les réparations furent reprises tranquillement, sous la protection des deux aéronats,mais,-dès que, ceux-ci regagnèrent leur poste de surveillance, des escarmouches éclatèrent autour du Bingen désem-paré et se continuèrent tout l'après-midi. Elles se confondirent finalement dans le combat général de la soirée : vers huit heures, le ballon désemparé fut attaqué par une populace armée, et tous ceux qui le montaient furent massacrés après une lutte. acharnée et féroce. -4

L'impossibilité de débarquer le moindre contin-gent présentait pour les Allemands une difficulté grave. Les dirigeables n'étaient pas faits pour trans-porter un corps d'occupation, et leurs équipages suf-fisaient juste à la manœuvre et au lancement des bombes. D'en haut, la flotte aérienne pouvait causer

*4 d'immenses ravages ; elle pouvait, dans le plus bref espace detemps, contraindre à capituler tout gou-vernement organise ; mais elle était incapable de déN-sarmer l'ennemi et encore moins d'occuper les con-trées vaincues. Elle n'avait pour toute ressource que la pression exercée sur les pouvoirs publics par la menace d'une reprise du bombardement.Sans doute, avec un gouvernement solidement organisé et un peuple homogène et bien discipliné, la soumission eût été aisément imposée; mais ce n'était pas le cas pour l'Amérique. Non seulement la municipalité de New York était faible et disposaitd' une police insuf-fisante, mais la destruction de l'Hôtel de Ville, de tl'Hôtel des Postes et d'autres ganglions centraux I avaitirrémédiablement compromis toute coopération entre les divers organes de l'Etat. Les Allemands avaient frappé à la tête, et la tète était assommée et conquise, mais sans autre résultat que de perr mettre au corps d'échapper à sa direction. New York, monstre sans tête, était devenue incapable j d'une soumission collective. Partout des soubre-- ; sauts de révolte la secouaient, partout les autorités, les fonctionnaires, la force armée, abandonnés à leur propre initiative, se joignaient à l'insurrection.

Cette trêve boiteuse fut définitivement rompue par l'assassinat (car il n'y a pas d'autre mot pour un tel acte) du Wetterhorn, au-dessus de Union 238 LA GUERRE DANS LES AHIS Square et à moins d'un mille des ruines de l'Hôte] de Ville. L'épisode se place assez tard dans Va prés midi, entre cinq et six heures. Le temps s'était gâte tout à fait, et les dirigeables, gênés par la nécessité de tenir tête au vent, manœuvraient malaisément. Les rafales, accompagnées de grêle et de tonnerre, se succédaient, accourant du sud-sud-est, et, pour les éviter en partie, la flotte aérienne descendit très bas près des gratte-ciel, diminuant par là sou champ d'observation et s'exposant à la fusillade.

Dans la soirée précédente, une pièce d'artillerie avait été amenée dans Union Square, sans qu'elle dit- servi, sans même qu'elle eût été montée ; on profila de la nuit, après la capitulation, pour la ranger avec ses caissons sous les colonnades du gigantesque immeuble Dexter. Quelques patriotes la découvrir eut dans la matinée, et ils décidèrent de la grimper au dernier étage de la maison. Ils se mirent tout de suite à l'oeuvre, et, abrités par les stores des bureaux, ils installèrent une sorte de batterie masquée. Puis, tout aussi surexcités que des enfants, ils restèrent aux aguets jusqu'à ce, qu'enfin parût la proue de l'infortuné Wetterhorn, qui tanguait et roulait, à vitesse réduite, au-dessus du belv édère de Tiffany. La batterie à pièce unique fut promptement démasquée. La vigie du dirigea-ble dut voir le dixième étage de l'immeuble Dexter se crevasser et s'effondrer dans la rue avant qu'elle eût aperçu la gueule noire du canon l'épiant dans l'ombre. Mais peut-être aussi le projectile l'attei-gnit-il d'abord. J La pièce lança deux obus avant que la carcasse l'immeuble se disloquât, et chacun d'eux par-urut le Wetterhorn de bout en bout, le délabrant mplètement. Le ballon s'aplatit comme un bidon ippé d'un violent coup de botte. Son avant s'a-ittit dans le square, et le reste, au milieu du fra-s des charpentes qui se rompaient et se tor-ient, demeura perché sur Tammany Hall et. eu ivers des rues perpendiculaires à la deuxième enue. L'air comprimé des ballonnets de compen-lion s'échappa dans les compartiments à gaz, et xplosion eut lieu avec un bruit épouvantable. A ce moment, le Vaterland remontait des rui-s du pont de Brooklyn vers celles de l'Hôtel de lie. Le premier coup de canon, suivi de 1 etfon-ement de l'immeuble Dexter, amenaKurtet Bert la lucarne. Ils y arrivèrent à temps pour voir la eur dû second obus. Puis ils furent rejetés à l'in-rieur et culbutés sur le plancher de la cabine par vague d'air que déplaça l'explosion. Le Vater-nd bondit comme un ballon de football lancé par i formidable coup de pied, et lorsque Bert eut gagné le vasistas, Union Square et ses environs, inuscules et lointains, étaient bouleversés comme quelque géant cosmique s'était roulé dessus. Du 'té est, les maisons commençaient à brûler sur une )uzaine de points, incendiées par les fragments lflammés du squelette tordu qui les recouvrait ; s toits et les murs tout de guingois s'écroulaient. — Nom de nom 1 — jura — Qu 'est-ce qui est passé ? Voyez donc ces gens.

Mais avant que Kurt eût pu fournir une explice tion, les sonneries aiguës du branle-bas appelèren chacun à sou poste, et l'officièr s'éloigna. Aprè quelques hésitations, Bert décida de sortir aussi En débouchant sur le passage il jeta un regard d côté de la fenêtre, mais il fut immédiatement ren versé les quatre fers en l'air par le Prince, qui cou rait, de son appartement au magasin central. ^

Blême de rage, bouillonnant d'une indescriptible colère, il brandissait son poing énorme. ^

— Blut und Eisen 1 — proférait-il sur un toi d'exaspération. — Oh! Blut und Eisen 1

Quelqu'un culbuta par-dessus Smallways, qu crut reconnaître Von Winterfeld à la manière don l'homme tomba. Quelqu'un d'autre gratifia mé-chamment Bert de plusieurs solides coups de pied Enfin, ayant réussi à se mettre sur son séant, le malheureux frotta sa joue contusionnée et rajuste le pansement qui lui enveloppait encore la tète.

— C'est un Prince, ça ? — cria-t-il inexprima. blement indigné. — Il n'est même pas aussi poli qu'un chien ! ^

Debout à nouveau, il rassembla ses esprits et se dirigea vers la galerie. Mais, au même instant, des éclats de voix lui firent deviner le retour çlu Prince.

Comme un lapin dans son terrier, il se précipita dans sa cabine, juste à temps pour éviter le terri-fiant et vociférant personnage.

Il ferma la porte, attendit que tout bruit eût cessé, puis alla au vasistas et regarda au dehors. Un voile de nuages embrùmait la perspective des

-LA GUERHE DANS LES AIRS ' 241 rues et des squares, et le roulis de l'aéronef balançait le spectacle. A part quelques personnes iqui galopaient de-ci de-là, tout le quartier était -désert. Les rues semblèrent s'élargir démesurément et les gens grossir, à mesure que le Vaterland - descendait ; il s arrêta à l'extrémité de Broadway. Les. petites taches noires en raccourci restaient immobiles à présent. Elles regardaient en l'air ; : mais tout à coup, elles détalèrent à toutes jambes. | De l'aéronef quelque chose était tombé, un objet peu volumineux et sans consistance. Il heurta le pavé" près d'une énorme arcade, juste au-dessous de Bert. A cinq ou six mètres, un homme courait lau long du trottoir, tandis que trois autres, avec une femme, traversaient rapidement la chaussée. fOuelles bizarres petites formes, avec leur tête si minuscule, leurs coudes et leurs jambes si merveil-leusement actifs ! C'était vraiment drôle de voir •remuer ces jambes. L'humanité en raccourci man-que réellement de dignité.

* Sur le trottoir, l'un des hommes fit un saut fort comique, un saut de terreur sans doute, au mo-ment où la bombe tomba devant lui.

$ Alors des flammes aveuglantes jaillirent dans toutes les directions autour du point où le projec-tile toucha terre, et l'homme qui avait sauté de-vint, pendant quelques secondes, un éclat de feu et disparut... entièrement. Les gens qui traver-saient la rue firent quelques enjambées excessives et grotesques, puis s'affalèrent sur le sol où ils ne bougèrent plus, pendant que leurs vêtements dé-chiquetés brûlaient. Des fragments de l'arcade commencèrent à tomber et la maçonnerie infé-rieu-re des maisons s'éboula avec le bruit du char-bon qu'on déverse dans une soute. Des cris aiy us parvinrent jusqu'à Bert et une foule de gens se précipitèrent dans la rue, parmi lesquels-un homme qui boitait et gesticulait gauchement. Il s'arrêta et retourna sur ses pas ; un amas de briques se déia-cha d'une façade et l'étendit à terre où il ne remua plus. L'air s'emplit de nuages de poussière et de fumée noire d'où bientôt s'élancèrent des flammè-ches rouges. . ^

C'est ainsi que commença le saccagement de New York, qui fut la première des grandes cités de l'Age scientifique à souffrir de la puissance énor-me et des incroyables imperfections de la guerre aérienne. On la dévasta, comme, au siècle précédent, on avait bombardé d'immenses aggloméra-tions barbares, et parce qu'elle était à la fois trop ; forte pour être occupée parle vainqueur et trop in-disciplinée, trop orgueilleuse pour se rendre dans Je but d'échapper à la destruction.Etant données les cir-constances, cette destruction s'imposait. Il était im-possible pour le Prince de renoncer au bénéfice de son succès et. d'accepter le rôle de vaincu, et, il paraissait d'autre part impossible de réduire la cité autrement qu'en l'anéantissant. La catastrophe devenait le résultat logique de la situation créée par l'application de la science aux nécessités de la guerre. Bien qu'exaspéré par ce dilemme, le Prince s'efforça d'observer une réelle modération, même

e dans le massacre. Il voulut infliger une leçon sévère, en sacrifiant le minimum d'existences et en dépen-sant le minimum d'explosifs, et, pour l'instant, il se proposa seulement la destruction de Broadway. D'après ses ordres, la flotte aérienne se forma en colonne à la suite du Vaterland, pour parcourir la grande voie new yorkaise, et jeter des bombes au passage. Notre Bert Smallways participa de cette façon à l'un des plus impitoyables carnages qu'en-registre l'histoire du monde, une boucherie où des hommes qui n'étaient ni surexcités par la lutte, ni en danger, à part l'improbable hasard d'une balle égarée, déversèrent la mort et la ruine sur la foule et les maisons qu'ils dominaient.

£ Il se cramponna au rebord du vasistas, pendant que l'aéronat roulait et tanguait, et, à travers la pluie fine que chassait le vent, il épia les rues obscures, observa les gens qui se précipitaient dehors, les édifices qui s'écroulaient et les bra-siers qui flamboyaient. Les dirigeables en ligne dévastaient la cité, comme un enfant démolit ses châteaux de bois ou de cartes. Ils semaient la désolation et l'incendie et entassaiènt les cadavres d'hommes., de femmes et d'enfants, comme si ce n eût été que des Maures, des Zoulous ou des Chinois. La partie basse de New York ne lut bien-tôt plus qu'une fournaise d'où nul n'avait chance d'échapper. Les tramways, les chemins de fer, les bacs à vapeur avaient cessé de circuler, et seule la lumière des flammes éclairait la route des fugi-tifs affolés dans cette ténébreuse confusion. ^44 LA GUERRE .DANS LES AIRS 4' -, p.

Bert put se faire une idée de ce que devaient souffrir ceux qui se trouvaient au milieu du cata-clysme, en bas... ;

Et ce fut pour lui tout à coup une découverte incroyable ; il comprit qu'un pareil désastre était possible non seulement dans cette étrange et gigantesque New York, mais aussi à Londres... à Bun Hill !..., que l'immunité de l'Île britannique enserrée dans ses flots d'argent avait pris fin, et que nulle part au monde il ne restait d'endroit où un Smallways pourrait orgueilleusement lever la tête voter pour la guerre ou pour une politique étran-gère énergique et intransigeante, et demeurer en sécurité, loin de ces atroces conséquences de son vote.

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