‹ La guerre de 1870Chapitre 10 sur 27 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

C est à Saint-Cloud, le 15 juillet au matin, que fut lue et adoptée la déclaration de guerre rédigée par le duc de Gramont et par M. Emile Ollivier. Cette déclaration disait que le Cabinet français avait refusé de mêler au litige Hohenzollern aucune récrimination sur le passé et de sortir de l’objet même dans lequel il l’avait renfermé dès le début, c’est-cà-dire le retrait de la candidature du prince de Hohenzollern au trône espagnol. Les points relevés pour justifier notre attitude étaient les suivants : Admission par la plupart des puissances de la justesse de notre réclamation; fin de non-recevoir opposée par le ministère prussien, sous prétexte qu’il ignorait l’affaire ; affirmation faite par le roi d être resté étranger aux négociations entre le prince Léopold et l’Espagne; distinction subtile entre le souverain et le chef de famille ; demande faite par la France de. 1 adhésion du roi à la renonciation du prince Léopold avec promesse de ne plus autoriser la reprise de la candidature; adhésion du roi à la renonciation, mais refus formel d’interdire le renouvellement de la candidature pour l’avenir, puis notification cà l’ambassadeur français d’un brutal refus d’audience; communication subite de ce prétendu refus aux Cabinets de l’Europe, armements opérés en Prusse et nécessité de prendre immédiatement les mesures nécessaires pour sauvegaidei les interets, la sécurité et l'honneur de la France.

Celui qui étudie avec calme la déclaration y trouve matière

à des observations importantes. S’il est vrai qu elle 11e parle ni de la violation du traité de Prague, ni des questions encore en litige du Luxembourg, ni de la provocation incessante et de la mauvaise foi du Cabinet prussien, elle dit que l’objet de la discussion 11’est pas sorti du cadre où il avait été placé dès le début. Or, du 7 au 11 juillet, le Cabinet Ollivier demandait la renonciation du prince Léopold et l’adhésion du roi, mais à partir du 12 le Cabinet y ajoutait l’exigence de garanties nouvelles (1). 11 affirmait que la plupart des Cabinets étrangers admettaient la justice de notre réclamation. Or, l’Angleterre nous conseillait formellement de nous contenter de la renonciation. La Russie s’étonnait de nos exigences nouvelles. L’Autriche s’en inquiétait et l’Italie dissimulait vainement sa désapprobation. Ce qui formait un grief incontestable, c’est que le Cabinet prussien prétendait ignorer l’affaire, alors qu’il avait fait naître le conflit et préparé tout ce qui devait en sortir. Ce qui était vrai encore, c’est que le roi avait inventé une distinction inadmissible entre le souverain et le chef de la famille royale. Enfin, ce qui paraissait un véritable affront, c’est la publication en France et dans toute l’Europe d’une dépêche offensante où il était dit que l’ambassadeur prussien avait reçu ordre de prendre son congé. Mais était-il exact qu on 11 eut rien négligé pour éviter cette guerre? Ce qui a été dit et démontré dans les précédents chapitres suffit à prouver le contraire, et je ne veux pas renouveler une démonstration que je crois péremptoire. Encore une fois, avec de la prudence et du sang-froid, la Prusse et son chancelier auraient été mis dans leur tort, au su et au vu de toute l’Europe.

Parmi les ministres qui 11’avaient pas assisté au Conseil du

(1) « Le roi ayant voulu y rester étranger (au désistement,) nous lui demandâmes de s’y associer et de déclarer que si la couronne était de nouveau offerte au prince I.èopold, il ne l’autoriserait plus à l'accepter. » Et la déclaration fixe comme date de cette demande la date du 12 juillet. Donc, elle n’a pas été faite au début de l’incident.

14 au soir, se trouvait Segris qui demanda anxieusement à Le Bœuf si nous avions des chances de vaincre. Le ministre de la Guerre lui répondit que « nous étions prêts et que jamais nous ne serions en meilleure situation pour vider notre différend avec la Prusse. » Le même ministre avait remis à l’empereur une note où il disait : « Nous sommes plus forts que les Prussiens sur le pied de paix comme sur le pied de guerre. » Il aurait même engagé l’empereur à rendre cette note publique, tellement sa certitude et sa confiance étaient grandes (1). Cependant, Napoléon III n’était pas aussi confiant que Le Bœuf, puisque au sortir du Conseil on la guerre avait été votée par lui comme par tous les ministres, il priait en secret le comte de Witzthum d’aller demander à François-Joseph de prendre l’initiative du Congrès, dont il avait accepté la proposition avec tant de joie (2) .

Une fois la déclaration acceptée par le Conseil, M. Ollivier se rendit à Paris et passa au ministère des Affaires étrangères. « J’y trouvai, dit-il, Benedetti arrivé le matin. « L’ambassadeur avait en effet télégraphié le 14 qu’il arriverait le 15 à dix heures et quart du matin à Paris et se rendrait immédiatement au quai d’Orsay. M. Ollivier affirme qu’il y vint et que Gramont et lui l’interrogèrent minutieusement. « Il ne nous apprit rien de nouveau, dit-il, sur ce qui s’était passé à Ems et confirma, sans y rien ajouter, les détails circonstanciés de ses dépêches et de ses rapports. Sur ce qui s’était passé à Berlin et sur la machination de Bismarck, il ne savait absolument rien. L’entendre en Conseil n’eùt donc été d’aucune utilité. » Si Benedetti a confirmé aux deux ministres « les détails circonstanciés de ses dépêches et de ses rapports n , il leur a certainement prouvé de la façon la plus péremptoire qu’il n’y avait eu ni insulteur ni insulté à Ems; qu’il avait lu

(1) L’Empire libéral, t. XIX, p. .393 et 579.

(2) Ibid., p. 393.

le supplément de la Gazette de Cologne , identique à celui de la Gazette de V Allemagne du Nord , et qu’il n’avait pas été brutalement congédié par le roi. Cela ressortait sûrement des faits eux-mêmes et l’ambassadeur n’eût-il fait que les énoncer de nouveau devant le Conseil, il eût démontré par là même toute la perfidie et toute la fausseté de la dépêche d’Ems. S’il a confirmé ses dépêches et ses rapports, comme le remarque M. Ollivier, il a dû dire certainement qu’il avait été reçu par le roi, alors que la dépêche d’Ems avait déclaré qu’il était congédié et que les journaux allemands avaient perfidement annoncé qu’il avait été mis à la porte. 11 a prouvé enfin que la vraie raison pour laquelle le roi n’avait pu accéder à l’exigence du duc de Gramont et de AI. Ollivier, c’était la crainte de se compromettre devant l’opinion allemande déjà surexcitée et de porter une atteinte grave à la dignité de la Couronne et de la nation. N’eût-il répété que cela, et il eût nécessairement été amené à le faire, sa déposition eût été d’une singulière utilité devant le Conseil. Mais la déclaration de guerre ayant été votée, on jugea sa présence gênante et on le lui fit comprendre. A ce moment si grave où quelques mots de l’ambassadeur eussent pu faire toute la lumière, M. Ollivier 1 accuse d avoir pensé beaucoup plus à sa personne qu a la guerre elle-même. Benedetti se plaignait, parait-il, d un article du Constitutionnel, journal du ministère, qui l’accusait de n avoir pas prévenu le gouvernement de la candidature Hohenzollern. Cette accusation était injuste, car il avait dit tout ce qu il savait et fait comprendre que la demande de garanties allait aggraver la situation. Si les ministres eussent été plus au'courantde la politique de nos voisins, ils eussent compris ce mot de Bismarck dit en 1866 : « Il ne serait guère possible d’arriver à conclure la paix dans un conflit extérieur, si l’on demandait que 1 une des parties fit cet aveu : « Je reconnais que j’ai eu tort. «

Le gai'de des Sceaux prétend que Benedetti 1 obsédait de ses plaintes à l’égard de l’article du Constitutionnel et qu’il dut lui

faire comprendre que, ne s’occupant pas des attaques dirigéescontre lui-même, il ne pouvait réfuter celles dont un autre était l’objet. 11 eût mieux valu, au lieu de cette remontrance ironique, que M. Ollivier priât l’ambassadeur, qui allait assister à la séance, de se tenir à la disposition du ministère, au cas où les députés auraient à demander quelques détails précis sur les négociations et sur les origines de la dépêche d’Ems.

Cette dépêche, venue d’Ems à Berlin dans la journée du 13 juillet à six heures trente minutes du soir et remaniée par Bismarck, était une fourberie; mais non, comme M. Emile Ollivier le dit et le répète à satiété, un soufflet. Laissons à l’historien allemand Erich Marcks la gloire de cette fausse et injurieuse comparaison. Mon, la face auguste de la France n’a pas reçu de soufflet le 13 juillet, et le comte de Bismarck, si audacieux qu’il fût, n’a pas osé lui-même aller jusque-là. Il n’a point fait ouvertement acte de violence. Il ne s’est pas rué sur nous comme on se rue dans un moment de colère folle sur un adversaire que l’on voudrait écraser, il a fait un geste moins noble encore que le coup de Jarnac; il nous a donné un vulgaire croc-en-jambe.

On savait donc à Paris le 14 au soir par un supplément delà Gazette de l’ Allemagne du Nord, — reproduit par un certain nombre de journaux à la suite d’une communication de l’agence Havas qui publiait le texte même de la dépêche, — que l’ambassadeur français ayant, après la renonciation officielle du prince Léopold, demandé au roi de l’autoriser à télégraphier à Paris que Sa Majesté s’engageait pour l’avenir à ne plus donner son consentement si les Hohenzollern revenaient à leur candidature, le roi avait refusé de recevoir Benedetti et lui avait fait dire par l’aide de camp de service qu’il n’avait rien de plus à lui communiquer. Cette nouvelle ainsi présentée était, je le répète, une injure notoire; mais n’avait-on aucun indice qui pût faire soupçonner qu’on se trouvait en face d’un

stratagème provocateur dont il était facile de deviner l’auteur réel, étant données les attaches étroites de la Gazette de 1’ Allemagne du A ord a\ec la chancellerie prussienne?

Le 13 juillet, à trois heures quarante-cinq de l’après-midi, ce meme Benedetti, dont on ose altirmer que l’audition par le Conseil des ministres n’eût été d’aucune utilité, avait télégiaphie au duc de Gramont au sujet de la malheureuse demande de garanties : « J ai de fortes raisons de croire que je n’obtiendiai aucune concession à cet égard. » Puis, le même jour, à sept heui es, il a i ait informe Gramont que le roi lui avait fait diie ties courtoisement, par son aide de camp, qu’il ne saulait reprendre avec lui 1 entretien relatif aux garanties d’avenir. Le roi s en référait aux considérations exposées par lui dans la matinée, considérations que Benedetti développait dans un rapport que le ministre des Atfaires étrangères reçut le 14 au matin. Ce point important est à noter.

Le rapport disait textuellement que le roi de Prusse, malgré 1 accueil gracieux qu il n avait cessé de faire aux instances de l’ambassadeur français, se refusait à dénouer les difficultés qu il avait lait naître. Guillaume ne se dissimulait pas non plus la gravité de 1 échec auquel il s’était exposé et craignait d’aggraver le mécontentement provoqué en Allemagne par la renonciation du prince Léopold. 11 lui déplaisait de reprendre avec 1 ambassadeur un entretien qui coûtait énormément à son amour-propre offensé. Or, si les ministres avaient eu plus de sang-froid et pris le temps de réfléchir, ils auraient compris cette attitude. Avec les indications si nettes fournies par Benedetti, ils auraient saisi que le roi ne voulait pas, dans une seconde discussion au sujet de garanties inacceptables, compromettre sa dignité et se créer une situation intenable en Allemagne, mais qu’il n’avait pas l’intention de blesser la France en la personne de l’ambassadeur. Et voici ce qui le prouve nettement.

Le 14 juillet, à minuit trente, Benedetti avait télégraphié

d’Ems au duc de Gramont cette information importante : « Le télégramme daté d’ici, publié par la Gazette de Cologne , raconte que le roi a chargé hier un de ses aides de camp de me déclarer qu’il ne prendrait aucun engagement pour l’avenir et qu’il avait refusé de me recevoir pour continuer la discussion avec moi à ce sujet. Comme je n’en avais fait la confidence à peisonne, je suis autorisé à croire que ce télégramme est parti du cabinet du roi. Il me revient que depuis hier on tient dans son entourage un langage regrettable. « Il ressort donc de ce télégramme que notre ministre des Affaires étrangères était averti que la dépêche d’Ems qui lui causait une si légitime émotion était partie du cabinet du roi, ou les ministres Eulenboui g et Camphausen et le conseiller Abeken, fidèles exécuteurs des desseins de Bismarck, avec lequel ils étaient en rapports journaliers, étaient visiblement animés contre nous. Donc, dès les premières heures de la journée du 15 juillet, le Cabinet Ollivier était mis en garde contre les menées secrètes du chancelier et de ses partisans. Il avait été en outre averti par une autre dépêche du 14, partie d Ems a trois heures quarantecinq minutes de l’après-midi, que notre ambassadeur avait vu le roi de Prusse et que celui-ci l’avait informé que les négociations qui pourraient encore être poursuivies seraient continuées par sou gouvernement. Est-ce que cette dépêche n était pas déjà un premier démenti donné à la dépêche publiée par la Gazette de V Allemagne du Nord?

Si, devant M. Émile Ollivier et le duc de Gramont, le 15 juillet avant la séance du Corps législatif, Benedetti a insisté sur ce fait qu’il avait prévenu à temps le gouvernement de la candidature Hohenzollern, il n’a pu, encore une fois, se taire sur le fait capital qu’il n’avait reçu aucune insulte de la part du roi. De ce fait certain à la supposition qu’on était en face d’un stratagème ourdi par le chancelier lui-même, il n’y avait qu un pas à faire. En tout cas, l’ambassadeur aurait dû être entendu, avant la séance de la Chambre, par le Conseil tout entier.

Certains ministres comme MM. Louvet, Scgris et Plichon — ainsi que M. de la Gorce l’a établi par des papiers inédits — ne voulaient pas la guerre et l’audition de Benedetti eut provoqué des questions utiles, suscité des réponses probantes, dissipé des obscurités et amené peut-être une autre détermination.

Continuons à suivre toutes les péripéties de cette lamentable journée. Entrons au Corps législatif et écoutons ce qui va s’y dire.

M. Émile Ollivier lit le mémorandum du Cabinet qui relate les divers pourparlers d’Ems et le procédé violent du roi de Prusse qui avait fait informer l'ambassadeur français qu’il ne le recevrait plus et notifié ce refus aux Cabinets européens et à la Presse. En conséquence, le Cabinet avait jugé à propos de rappeler les réserves et de prendre les mesures nécessaires pour sauvegarder les intérêts et la sécurité de la France. Alors Thiers, dans un discours haché d’interruptions violentes et d’injures odieuses, soutint que le Cabinet avait obtenu satisfaction sur le fond de ses prétentions et rompait sur une question de susceptibilité. « S’il y a eu, dit-il, un jour, une heure où l’on puisse dire sans exagération que l’Histoire nous regarde, c’est cette lamentable journée ; il me semble que tout le monde devrait y penser sérieusement. Quand la guerre sera déclarée, il n’y aura personne de plus zélé, de plus empressé que f moi à donner au gouvernement le moyen dont il aura besoin pour la rendre victorieuse... J ajoute que la France et le monde aussi nous regardent. On ne peut pas exagérer la gravité des circonstances. Sachez que de la décision que vous allez émettre peut résulter la mort de milliers d hommes. » Qu’eut dit, qu’eût fait le Corps législatif si l’avenir s’était tout cà coup entr ouvert à ses yeux; s il avait pu voir le tableau effrayant des maux et des douleurs du pays six mois apres : deux cent mille Français tués ou blessés, deux provinces arrachées par l’ennemi, cinq milliards d’indemnité, neut milliards de dépenses militaires et la guerre civile en perspective!

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