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CHAPITRE VI

LUS ALLIAMCES EM 1870

C’est le marquis de Talhoüet qui nous a révélé le 9 janvier 1872 la réponse sibylline du duc de Gramont au duc d'Albuféra qui lui demandait, au nom de la commission des Crédits, si nous avions des alliances, réponse qu’il faut lire et relire : « Si j’ai fait attendre la commission, c’est que j’avais chez moi, au ministère des Affaires étrangères, l’ambassadeur d’Autricbe et le ministre d Italie. J espère que la commission ne m’en demandera pas davantage. » Et sur cette observation de M. Saint-Marc-Girardin : « Il nous a fait entendre que nous avions des alliances? » le marquis de Talboüet répondit : « Voilà ce que nous avons interprété quand il nous a dit ces paroles. » Interrogé à son tour sur le même sujet, le duc de Gramont s’est réfugié dans ses devoirs d’ancien ministre des Affaires étrangères et dans sa conscience de diplomate pour ne point donner d’explications catégoriques sur ce point si important. « Quelles que soient les alliances d’un pays, a-t-il dit, quelles que soient les assurances réciproques et les promesses synallagmatiques des gouvernements et des princes, tout s’efface, tout disparaît dans des désastres semblables aux nôtres et après des entreprises pareilles à celles du 4 Septembre. >’ Le duc de Gramont se refusait à en dire davantage. II tenait à faire constater que, devant la Commission d’enquête, le ministre des Affaires étrangères de l’Empire n’avait pas voulu donner les communications diplomatiques qu’on

sollicitait de lui. Toutefois, il conclut ainsi : « Au surplus, le temps déchirera lui-même à bref délai les voiles auxquels il ne m’appartient par de toucher aujourd’hui. Jusque-là, j’aime mieux passer pour inhabile et rester honnête devant mon pays, devant l’Europe et devant moi-même. «

Dans son livre la France et la Prusse avant la guerre, le duc de Gramont garde à peu près la même réserve majestueuse. Cependant, il consent à entrer dans quelques explications qui n’étaient pas de nature à violer les secrets dont il croyait avoir eu la garde. Il laisse entendre que l’Angleterre n’était vraiment pas hostile à la France, que l’Espagne n’avait gardé aucun ressentiment de la première phase de nos négociations, que la Russie nous avait fait beaucoup de mal par sa neutralité équivoque et surtout par son attitude menaçante à l’égard de l’Autriche. « Celle-ci nous fut-elle jamais hostile? Poser la question, dit-il, c’est la résoudre. L’Italie nous fut-elle hostile? Mais nous avons eu constamment les témoignages non équivoques de sa sympathie jusqu’à nos premiers revers... « Faisant ensuite une rapide allusion aux négociations amicales de l’Empire avec l’Italie au sujet du Saint-Siège et du rappel de la brigade d’occupation, le duc de Gramont croyait pouvoir ajouter : « Il y a loin de là, ce nous semble, a 1 isolement de la France au milieu de l’Europe hostile. » Et voulant renforcer cette appréciation en somme peu concluante, l’ancien ministre disait : “ Il tombe sous le sens qu on ne se résigne pas à une guerre aussi sérieuse, bien que soudaine, sans chercher par tous les moyens possibles à augmenter ses forces de combat. Il est également certain que, quels que soient les gages de concours ou d’amitié qui peuvent s’échanger au début d’une campagne, s ils sont à 1 abri des revers, ils ne sauraient cependant résister à des désastres comme les nôtres et à une révolution comme celle du 4 Septembre. «

D’où il faudrait conclure que nous avions des alliances et

des traités et qu’une révolution inattendue les a malheureusement fait disparaître . Sortons des ombres mystérieuses pour pénétrer à fond dans la réalité des faits et cherchons ce qu’il y a de vrai dans ces déclarations et comment ces alliances, ces traités avaient été projetés avant qu’il fût question de guerre.

L’Italie et l’Autriche avaient-elles été pressenties pour nous donner leur concours? Avions-nous avec ces deux puissances engagé des pourparlers, fait des accords ou signé des traités? La question du Saint-Siège avait-elle été, comme on l’a si souvent affirmé, l’obstacle fatal à ces alliances et à leur réalisation? Est-il vrai que l’occupation de Rome par les Français ait rendu impossible tous les projets d’action commune de la France avec l’Autriche et l’Italie? Est-il vrai que l’empereur, après avoir fait de ces alliances le pivot de sa politique extérieure, ait repoussé les propositions de l’Autriche qui demandait à la France « de lui laisser l’honneur de résoudre la question romaine? « Est-il vrai que, même après la déclaration de guerre, Napoléon III ait refusé l’aide que lui offrait l’Italie en échange de cette évacuation et affronté seul la guerre contre la Prusse, en se privant ainsi des appuis qui auraient pu lui assurer la victoire? Peut-on enfin soutenir que la question romaine ait été le centre réel, ou simplement le prétexte des négociations de 1869 et de 1870, en vue de la triple alliance de la France, de l’Autriche et de l’Italie? Cette question a-t-elle, par la faute de conseillers néfastes qui auraient subordonné les intérêts du pays à leurs préjugés religieux, amené les désastres de 1870 et la perte de l’Alsace- Lorraine, ainsi que l'a déclaré, entre autres, le prince Napoléon? Tels sont les points qu’il faut examiner avec la plus scrupuleuse attention.

Il convient, pour bien éclairer le sujet, de faire un résumé sommaire de la question romaine de 1849 à 1864, date de

la convention célèbre dont le but était d assurer 1 indépendance et la sécurité du Saint-Siège (1).

Les événements qui amenèrent en 1849 la proclamation de la République à Rome et la déchéance de 1 autorité temporelle d*u Pape, causèrent, en France surtout, une très vive impression. On ne peut nier qu’à cette époque l’opinion publique ne souhaitât la restauration de Pie IX, parce qu’elle croyait que le pouvoir temporel était indispensable a 1 exercice du pouvoir spirituel. Elle s’y montrait d’autant plus favorable que l’Autriche, l’Espagne et les Deux-Siciles, se préoccupant des menaces et des violences de Mazziniet de ses partisans, songeaient à une expédition contre la nouvelle République. De son côté, le prince-président qui, dès 1831, avait soutenu la cause des patriotes italiens, voulait rendre aux Romains un gouvernement libéral pareil à celui de 1846, et enfin empêcher l’Autriche d’usurper à Rome l’influence française. Réconcilier Pie IX avec ses sujets rebelles était une tâche des plus ardues. Cependant, l’Assemblée législative souhaitait la répression des menées révolutionnaires et le retour du Pape à Rome, « car la question d’ordre était posée partout » . Louis Ronaparte, qui aurait voulu amener les patriotes italiens à une entente avec le Saint- Siège et rester en bon accord avec les deux partis, céda momentanément aux désirs des catholiques, parce que les événements l’exigeaient et parce que ses ambitions présentes et futures y trouvaient leur compte. Les troupes françaises, entrées à Rome le 3 juillet 1849, y devaient demeurer, après une interruption de deux ans, jusqu’au 6 août 1870.

Pendant cette longue période, le Président, devenu empereur, flottera d’une politique à l’autre. Il entreprendra de satisfaire les desseins des nationalistes italiens, en même temps qu’il cherchera à ménager le Saint-Père et les catholiques

(1) Revoir sur ce sujet les discours de Thiers des 13 et la avrij 18<>.) au Corps législatif sur la Question romaine.

LA Gl ERRE DE 1870

français. Soutenant dans le Nord l'indépendance de l’Italie et appuyant dans les Etats pontificaux le pouvoir temporel, prodiguant à ceux-ci et à ceux-là les mêmes promesses, encourageant secrètement les ambitions unitaires et blâmant ou repoussant les tentatives révolutionnaires, se réglant sur le hasard, sur des influences diverses, sur des poussées d’opinion, obéissant à je ne sais quel fatalisme ou à quelles rêveries, refusant tantôt d’abandonner le Saint-Siège ou de livrer une parcelle de son territoire, tantôt s’étonnant que le Pape ne consentit à aucun sacrifice, il mécontentera tout à la fois les Italiens et les catholiques français et il méritera leurs reproches pour n’avoir pas délibérément pris son parti. Sans doute, Napoléon était lié aux catholiques, auxquels il avait formellement promis de maintenir le Pape à Rome. Mais il était également lié aux Italiens, auxquels il avait fait de sérieuses promesses, et ceux-ci devaient être plus exigeants encore que ne le furent les catholiques de France. Aucune des cessions ou concessions qui leur furent faites ne put les contenter. Et lorsque survinrent les terribles épreuves où la France devait succomber, ils se bornèrent à de vaines protestations de fidélité, de sympathie et de dévouement.

Au lendemain de Mentana, Napoléon III était en proie aux embarras et aux soucis les plus graves. Si après avoir donné satisfaction aux catholiques, il laissait à l’Italie ses coudées franches et lui permettait de revenir à ses aspirations nationales, c est-à-dire à l’unité avec Rome capitale, il donnait un démenti au fameux « Jamais » de M. Rouher (1). S’il fermait pour toujours les portes de Rome aux Italiens, il effaçait du même coup les services rendus par lui depuis 1859. L’une et l’autre de ces politiques paraissant trop absolues à son esprit indécis, il résolut de s’en rapporter au hasard des événe-

(1) Il est avéré que l’empereur, en félicitant Rouher du succès de son discours au Corps législatif, lui avait dit finement : « En politique, il ne faut point dire jamais. »

méats. Cependant, n’ayant pu tirer aucun avantage de la guerre austro-prussienne, il comprit l’erreur qui l’avait porté à dire : « La maison d’Autriche amoindrie, notre influence s’accroîtra en Europe », et il voulut la réparer. 11 chercha donc à se rapprocher de François-Joseph et il médita de ce côté une alliance nouvelle à laquelle il amènerait tôt ou tard l’Italie. Le ministre des Affaires étrangères d’Autriche-Hongrie, le comte de Beust, était loin de repousser les chances d’une revanche, mais tout lui commandait de ne rien décider à la légère. Le désastre de Sadowa avait été une leçon trop cruelle pour pouvoir être rapidement oublié. \I. de Beust, que le prince de Metternich avait informé des secrets desseins de Napoléon III, conseilla la plus grande prudence pour éviter de jeter les États du Sud sous la main habile de Bismarck. Le général hongrois Türr, marié à une Bonaparte et fort apprécié à Florence, entreprit d’amener l’Autriche et 1 Italie a une réconciliation. En 1869, ces pourparlers se précisèrent et l’entente, préparée par Nigra, Vimercati et Metternich, parut dès lors possible entre la France, l’ Italie et l’Autriche.

Mais Napoléon qui, lui aussi, avait son Conseil secret, cacha ses projets au duc de Gramont, notre ambassadeur a \ icnne, et à M. de Malaret, notre ministre à Florence. Seuls, Boulier, La Valette et le prince Napoléon en furent instruits. Ce ne fut que le 20 mars 1869 que la Prusse en eut connaissance, et c’est ce qui explique pourquoi Bismarck tint à embarrasser l’alliance projetée en donnant un corps à l’idée qu’il avait eue dès le mois de novembre 1868, de proposer un Hohenzollern pour succéder à la reine Isabelle, chassée d’Espagne par le soulèvement des unionistes, des progressistes et des démocrates. L’Autriche ne voulait signer d’abord qu’une alliance défensive par laquelle les (rois puissances concourraient au maintien de la paix en se garantissant leurs territoires, tandis que l’Italie réclamait avant tout pour son concours le rappel des troupes françaises. Bouher et Beust dirigeaient les pour-

parlers. Metternich, Vitzthum, Vimercati et Migra servaient d’intermédiaires, mais Napoléon, hésitant entre les Italiens et les catholiques français, ne pouvait se décider à régler immédiatement la question romaine. L’espoir secret de l’empereur était que si une mort subite frappait Pie IX déjà très âgé, le Conclave élirait un Pape qui se prêterait peut-être à un modus vivendi avec le royaume d’Italie. En attendant, les hésitations de Napoléon froissèrent les Italiens qui avaient déjà oublié tout ce qu’il avait fait pour eux. M. Emile Bourgeois a affirmé, avec d’autres écrivains (1), que la résistance venait surtout de l’impératrice et des ministres, alors que l’empereur était, lui aussi, à cette époque, très opposé à l’évacuation du territoire romain. Après les élections législatives de 1869 qui donnèrent plus d’espérance aux libéraux, les négociations reprirent entre Vienne, Florence et Paris, et l’on put croire que la convention du 15 septembre 1864 allait recevoir, de part et d’autre, son application définitive. Mais on n’aboutit pas à un traité précis, et des lettres personnelles de François-Joseph, Victor-Emmanuel et Napoléon III, qui confirmaient les stipulations d’une entente à trois ayant un caractère défensif, remplacèrent provisoirement, comme on le sait, le texte d’un traité. Le roi d’Italie, tout en reconnaissant que son pays pouvait tendre la main à l’Autriche et contribuer avec la France à maintenir la paix du monde, ne voulait prendre aucun engagement avant la mise à exécution plénière de la convention de 1864. Napoléon crut trouver dans ces lettres l’assurance que tôt ou tard on pourrait arriver à la signature du traité d’alliance désiré, sans penser, comme le disait Bismarck, « que l’observation des traités entre les grands Etats n’est que conditionnelle, dès que la lutte pour la \ieles met à l’épreuve (2). >;

(1) Voir l’ouvrage écrit par lui en collaboration avec M. Émile Clermont, Rome et Napoléon III. (Colin, 1 vol. in-8°, 1908.)

(2) « Quoique favorable au principe lui-même, dit le général Govone, la réponse du gouvernement italien fut cependant subordonnée à l’acceptation de

Ceci fut dit en septembre 1869, au moment où la Prusse recommandait à Serrano la candidature de Léopold de Holien* zollern, et où le baron de Werther abouchait Salazar avec le prince Antoine. Toute cette entreprise, destinée à faire crouler le projet et les vues de la triple alliance, était habilement menée par le chancelier prussien. Et le roi Guillaume lui-même, qui se défendit plus tard d’en avoir connu les origines, laissait cependant le prince Léopold entrer en négociations avec les agents espagnols.

Napoléon III eut-il tort d’ajourner le projet de la triple alliance et de croire qu’il était libre de le reprendre a son heure? On ne devrait pas poser ainsi la question, car l’empereur n’était pas libre de mener à lui seul cette grave affaire. Ce qui l’empêchait de la conclure, c’était, d’une part, les hésitations de l’Autriche, et de l’autre, les exigences de l’Italie qui réclamait l’évacuation immédiate du territoire pontifical, sans pouvoir donner de garanties formelles capables d’empêcher le retour d’événements pareils à celui de Mentana. Lors du voyage de l’archiduc Albert à Paris (avril 1870), il avait été reconnu qu’en cas de déclaration de guerre, il fallait que trois armées de cent mille hommes chacune, française, italienne et autrichienne, pussent envahir le midi de l’Allemagne afin d’écarter de la Prusse la Bavière, le Wurtemberg et le grandduché de Bade. Le maréchal Le Bœuf et les généraux Lebrun, Jarras et Frossard déclarèrent que la première condition était d’obtenir que les trois puissances s’engageassent à accepter ou à déclarer la guerre ensemble, à mobiliser le même jour, et à entrer immédiatement en opérations.

Il fut entendu que le général Lebrun irait à Vienne et ferait tous ses efforts pour obtenir de l’empereur d’Autriche que cette condition fût acceptée sine qua non. Le 6 juin, Lebrun

plusieurs conditions : retrait des troupes françaises à Rome, reconnaissance du principe de non-intervention, engagement de respecter l'ordre de choses établi en Allemagne depuis 186(5, grâce au concours de l'Italie. » ( Mémoires , p. 357.)

arriva à Vienne et, après une discussion avec l’archiduc qui dura cinq jours, aborda la question principale, c’est-à-dire celle qui concluait à mobiliser le même jour en France, en Autriche, en Italie, et à commencer les opérations à la même heure. Il fut alors reconnu que l’Autriche et l’Italie ne pouvaient réaliser cette condition essentielle, et qu’il fallait à l’une et à l’autre six semaines pour mobiliser, à dater du jour de la déclaration de guerre. Tout ce que pouvaient l’Autriche et l’Italie, c’était d’adopter une neutralité armée qui forcerait la Prusse à retenir des troupes en Saxe et en Silésie. Non seulement, l’Autriche n’était pas prête à la guerre, mais ses populations n’y étaient point disposées, car les revers de 1859 et de 1866 étaient trop présents à leur mémoire. François-Joseph dit lui-même au général Lebrun qu’il ne suffisait pas à ses sujets d’avoir à combattre les ambitions insatiables de la Prusse, mais qu’il fallait leur prouver que la guerre était nécessaire. « Je veux la paix. Si je fais la guerre en même temps que l’empereur Napoléon, dit-il, il n’est pas douteux qu’exploitant de nouveau l’idée allemande, la Prusse pourrait surexciter et soulever à son profit les populations allemandes, même dans l’empire austro-hongrois. Mais si l’empereur Napoléon, toréé d’accepter ou de déclarer la guerre, se présentait avec ses armées dans le midi de l’Allemagne, non point en ennemi mais en libérateur, je serais forcé, de mon côté, de déclarer que je fais cause commune avec lui. » En réalité, François- Joseph donnait son adhésion au plan de l’archiduc Albert; mais il désirait vivement que Napoléon III ne se fit aucune illusion sur le concours qu’il pouvait attendre de l’Autriche. Le général Jarras, qui était aussi bien au courant de ces pourparlers que le général Lebrun, ajoute dans ses Souvenirs :

“ Il fut dit expressément qu’en acceptant le projet de l’archiduc, il fallait se tenir en garde contre de cruels mécomptes et ne pas croire aveuglément à la coopération d’une puissance qui ne ferait que des promesses en évitant de s’engager for-

mellement. L’empereur ne fut nullement influencé et ne voulut pas admettre ce calcul machiavélique de la part de ses alliés et de l’Autriche en particulier. Mais il ne parvint pas à faire partager cette confiance à ceux qui l’entendaient. » Les quatre généraux déclarèrent donc le projet autrichien inacceptable. Il fallait qu’il fût remanié de telle sorte que la France ne demeurât pas six semaines seule en face d’un ennemi très supérieur en nombre. Et Jarras dit en repliant les cartes : « Il est entendu que la France ne peut déclarer la guerre à la Prusse qu’en ayant l’assurance que des alliés solides et puissants entreront en opérations en même temps qu elle. » Cette assurance, la France ne l’obtint jamais, pas plus de l’Italie que de l’Autriche (1).

Si l’Autriche n’avait ni les ressources financières ni les effectifs suffisants pour entrer immédiatement en campagne, que dix-e de l’Italie? L’effectif de l’armée italienne avait été réduit à cent trente mille hommes. 11 lui fallait au moins six semaines

(1) Le 9 juillet, M. de Beust, inquiet et surpris, avait blâmé la déclaration intempestive de Gramont et disait au marquis de Cazaux : « Si la France voulait une action commune, elle aurait dû nous prévenir ! » Et allant au-devant de la demande de coopération : « J’ai là des dépêches de Metternich qui disent que l’on compte sur notre alliance effective. Quel que soit mon penchant pour la France, croit-on que je puisse à l’improviste prévenir l’empereur, les ministres autrichiens et hongrois, le pays lui-même, que nous allons entrer en guerre? S’il y avait un traité d’alliance, cette coopération s’imposerait, mais vous savez que ce traité n’existe pas. ■> Le 1 1 juillet, Beust complète cette affirmation en faisant dire à Gramont par Metternich que le seul engagement, contracté réciproquement entre la F'rance et l’Autriche, était celui de ne pas s’entendre avec un tiers a 1 insu 1 une de 1 autre. Il avait été convenu en outre que si la Prusse était seule en guerre avec la France, l’Autriche se réserverait le droit de rester neutre. Et Beust, se considérant comme ayant les mains libres, puisque aucun traité n’avait été conclu, reprochait à Gramont d avoir adressé, le 6 juillet, un ultimatum à la Prusse en des termes qui devaient faire croire à l’Europe que l’Empire voulait amener la guerre à tout prix. D autre part, le général Fleury mandait à la même date à Gramont qu’il serait dangereux de se compromettre avec l’Autriche qui déclarait a tout le monde qu elle ne pouvait ni ne voulait s’engager à quoi que ce soit avant deux ans

pour se préparer à une action quelconque, puisque le 27 juillet 1870, Visconti-Venosta sera amené à dire lui-même à sir Paget : « L’Italie est désarmée au delà de toutes

limites. « Et le 18 septembre 1870, Crispi écrira à Philippe, préfet de la Haute-Savoie, que les Italiens ne seraient point capables d’envoyer « cinquante hommes au delà des Alpes. Nous pourrions soutenir une guerre défensive chez nous, mais nous ne pouvons faire une guerre offensive » . Dans les pourparlers qui eurent lieu au sujet de la triple alliance, il fut toujours reconnu qu’il faudrait à l’Italie « un certain temps pour modifier sa politique pacifique et se mettre sur le pied de guerre « . Si les finances de l’Autriche et ses forces militaires étaient amoindries, les finances et les forces de l’Italie, en 1870, n’étaient pas en meilleur état. Enfin, l’Autriche n’était pas sûre de l’adhésion des Hongrois qui étaient alors plutôt sympathiques aux Allemands, l’Italie n’avait pas en faveur de la France l’adhésion absolue de ses peuples, line bonne partie des Italiens nous était défavorable, mais la presse ne cachait pas ses rancunes et ses antipathies contre l’empereur des Français et son gouvernement. Elle n’admettait pas que l’Italie marchât contre son allié prussien de 1866 dans l’intérêt et au profit de ceux qui avaient été ses adversaires à Mentana. « Elle ne voulait pas, comme le disait le général Govone, que le gouvernement italien fit des sacrifices pour aider la France à remporter des victoires dont la conséquence eut été de replacer l’Italie sous une tutelle qui lui pesait et d’augmenter le nombre et la solidité des obstacles qui s’opposaient aux revendications nationales. « Et c’était en face de pai’eils alliés ou prétendus tels, que l'Empire allait affronter les périls d’une guerre avec une puissance sûre aussi de ses forces et de ses ressources, sûre de l’inaction ou de la complicité de l’Europe!

Dans les pourparlers qui précédèrent l’entrée aux affaires du Cabinet libéral, Napoléon III avait dit à M. Emile O livier, comme pour devancer ses exigences : « En ce qui concerne

Rome, il faut prendre un parti et évacuer le plus tôt possible. r Et l’empereur n’avait pas été peu surpris d’entendre M. Emile (Min ier lui faire cette objection : « Sire, cela paraît difficile tant que le Concile durera, car notre gouvernement doit mettre son honneur à assurer sa liberté. « Napoléon III acquiesça et écarta ce sujet de l’entretien. Le Concile n’était pas d’ailleurs sans causer quelque inquiétude au gouvernement. Sa réunion avait préoccupé le comte Daru qui craignait une décision relative à l’intrusion du pouvoir ecclésiastique dans les affaires civiles et ne croyait pas que le Concile se bornerait à proclamer l’infaillibilité du Pape, comme docteur suprême de tous les chrétiens, dans les choses de loi ou de mœurs. La décision du Concile ne fut en réalité qu’une décision d’ordre purement théologique, d’accord avec la croyance presque universelle. De ce côté, l’empereur fut bientôt rassuré, mais il resta partagé entre l’idée de ne point s’aliéner les •catholiques français par l’évacuation de Rome, à laquelle il pensait toujours, et celle de mécontenter les Italiens dont il avait besoin pour ses projets contre la Prusse. Le prince Napoléon ne cessait d’ailleurs d’agiter son esprit à cet égard et de lui rappeler ses anciennes promesses. Ce qui mettait le comble à l’imprudence d’une telle politique, c’est qu’aucune des alliances, projetée depuis deux ans, n’était conclue ni même en état de se conclure. Rien à attendre de Londres; rien non plus de Saint-Pétersbourg. Et de l’Autriche, rien de précis. Quant à l’Italie, après de vagues protestations de dévouement et de fidélité, ses agents demandaient une suite régulière aux pourparlers de 1868 avant de prendre un engagement définitif.

Cependant, pour occuper le tapis et ne pas s’exposer aux foudres impériales, au cas où la victoire favoriserait les armées de Napoléon III, — ce que beaucoup de personnes croyaient encore possible, — Vimercati s’offrit à reprendre les négociations et laissa espérer le concours italien, si le territoire pon-

tifîcal était évacué. Il lui fut répondu que l’empereur rappellerait la brigade de Civita-Vecchia, mais à la condition d’avoir des garanties formelles pour la sécurité et l’indépendance du Saint-Siège. De son côté, Vitzthum, au nom de l’Autriche, qui, elle aussi, redoutait quelque mauvais coup de Napoléon contre elle en cas de victoire, suggéra l’idée d’une médiation qui ne devait pas aboutir. Et I on en était là quand le duc de Gramont laissait croire à la commission du Corps législatif qu’il traitait sériëusement avec l’Autriche et l’Italie. Il allait plus loin dans ses rêves ou dans ses illusions. Quoique Nigra et Vimercati n’eussent rien promis, que Beust eût officiellement déclaré que l’Autriche ne voulait pas s’immiscer dans les affaires espagnoles ni dans le conflit franco-prussien, qu’elle interviendrait tout au plus avec prudence et dans un but loyalement pacifique, enfin qu’elle conserverait l’attitude passive et la neutralité tout en sauvegardant ses intérêts, le duc de Gramont qui feignait de ne rien entendre, mandait le 17 juillet à Andrassy qu’il espérait voir les Autrichiens «dans quinze jours sur les frontières de Bohême et les Italiens à Munich (1) >> . Il écrivait au comte de Beust que le Sud hésitait à marcher et le consultait même sur le point précis où il fallait attaquer la Prusse. Cette consultation, faite au dernier moment, est la preuve certaine que les arrangements, dont on osait se vanter, étaient à peine à l’état d’embryon. Ce n’est que le 18 juillet, que le duc de Gramont informait M. de Malaret, notre agent à Florence, que l’empereur était prêt à placer les frontières pontificales sous la sauvegarde de Victor-Emmanuel, si le roi s’engageait à protéger efficacement le Saint-Père contre toute attaque. Ainsi, après avoir hésité en 1869 à faire cette concession qui, même à cette date, n’aurait pas donné les avantages

(1) « Ce fut au moment où les armées commençaient déjà à marcher que le duc de Gramont demanda d'un ton dégagé à l'Italie de reprendre les négociations. » ( Mémoires (lu général Govone, traduits par le commandant M. Weil, p. 360.)

que l’on prétend, c’était à l'heure où tout s’effondrait que l’Empire paraissait y consentir.

Et c’est après la déclaration de guerre que le ministre des Affaires étrangères déclara qu’il s’agissait d arrêter enfin les conditions de la triple alliance, trompant ainsi le Parlement qui avait cru à des alliances réelles et le ministre de la Guerre qui ne se serait jamais décidé à mobiliser, sans cette assurance formelle. Quant à penser, comme on l’a soutenu, que l’Italie, satisfaite dans tous ses désirs, aurait pu entraîner 1 Autriche contre la Prusse, c’est commettre une singulière erreur. La Russie, déjà liée à la Prusse, était décidée à se jeter sur l’Autriche, si celle-ci bougeait, et de cela l’Autriche était informée. C’est pourquoi, se réfugiant dans une neutralité armée, elle attendait les événements, prête à modifier son attitude, suivant que la victoire se porterait de tel ou tel cote. La fatuité et l’imprévoyance du duc de Gramont défiaient ici toute idée. Apprenant que la Russie se montrait plus que réservée : « Tant mieux, disait-il, cela donne plus de force à notre triple entente. » Puis il s’écriait : « Renonçons à la Russie, ou bien faisons-lui la guerre! » Comment, en face d’un tel partenaire qui, sans avoir conclu aucune alliance, comptait, le 19 juillet, sur 80 000 Italiens en Bavière et 100 000 Autrichiens en Bohême, Bismarck n’aurait-il pas facilement triomphé?

M. de Vitztlium qui, d’après les instructions reçues, tenait à ménager l’empereur des Français, arrive à Vienne et au conseil de la Hofburg, le 18 juillet, obtient une promesse de neutralité qui tiendra la Russie en respect et permettra de poursuivre un mode d’action secrète avec lTtalie. « La neutralité de la Russie, dit le comte de Beust à Metternich, dépend de la nôtre. Plus celle-là deviendra bienveillante pour la Prusse, plus notre neutralité pourra se montrer sympathique à la France. Notre entrée en campagne amènerait sur-le-champ celle de la Russie qui nous menace, non seulement en Galicie, mais sur le Pruth et le Danube. Neutraliser la Russie, l’amuser

jusqu’au moment où la saisoii avancée ne lui permettrait plus de songer à ses troupes, éviter tout ce qui pourrait lui donner de l’ombrage ou lui fournir un prétexte d’entrer en lice, voilà ce qui doit, pour le moment, être le but ostensible de notre politique (1). » Le duc de Gramont apprend avec surprise cette neutralité et insiste pour obtenir l’envoi d'un corps d'armée autrichien en Bavière, ce que AI. de Beust déclare impossible. Il est vrai que celui-ci ajoute, le 20 juillet, dans une lettre adressée à Metternich : « Fidèles à nos engagements, tels qu’ils ont été consignés dans les lettres échangées l’année dernière entre les deux souverains, nous considérons la cause de la France comme la nôtre, et nous contribuerons au succès de ses armes dans la mesure du possible. » Quels étaient donc ces engagements? C’était de se préparer aux diverses éventualités et de ne pas s’entendre avec une puissance tierce à l'insu l’un de l’autre : « Une fois la guerre engagée, dit le comte de Beust, alors seulement on envoya à Paris, non des assurances qui nous engageaient, mais seulement des déclarations amicales. Il était inutile de décourager le gouvernement français, et cela aurait pu nous nuire beaucoup (2) ! » Déjà le marquis de Cazaux, devant les réserves prudentes du Cabinet viennois, s’était écrié : « Vous me faites l’effet de gens qui perdent leur argent à petit jeu! « et Beust lui avait répondu vivement : « Si nous perdons notre argent, c’est nous seuls que cela regarde! « En réalité, l’Autriche, comme l’a reconnu Napoléon III lui-même devant le général Lebrun, n'était engagée que u moralement » , et les mots « dans la mesure du possible «

(1) Le prince de La Tour d’Auvergne, envoyé à Vienne comme ambassadeur, avait fait comprendre au comte de Beust que si te Cabinet viennois ne donnait aucune satisfaction à ta France, Napoléon III. après le premier succès, s’entendrait avec la Prusse aux dépens de l’Autriche. Ce fait authentique donne la clef de la mission de Vitzthum et fait comprendre sous quelle pression les derniers pourparlers furent engagés.

(2) Mémoires de Beust.

restreignaient singulièrement la promesse de son action (1).

C’est ce qu'indique la suite de la lettre du comte de Beust : u Ces limites sont déterminées, d’une part, par nos difficultés intérieures, d’autre part, par des considérations politiques de la plus haute importance. Nous croyons savoir que la Russie persévère dans son alliance avec la Prusse au point que, dans certaines éventualités, l’intervention des armées moscovites doit être envisagée, non pas comme probable, mais comme certaine. « Le comte de Beust faisait ressortir un autre danger. u Nous ne pouvons oublier que nos dix millions d’Allemands voient dans la guerre actuelle, non pas un duel entre la France et la Prusse, mais le commencement d’une lutte nationale... Dans ces circonstances, le mot neutralité, que nous ne prononçons pas sans regret, nous est imposé par une nécessité impérieuse et par une appréciation logique de nos intérêts solidaires. « Le duc de Gramont a donc eu tort de déclarer que la coopération de l’Autriche nous était assurée, car il a négligé ces mots « dans les limites du possible » et Je commentai ic décisif qui les accompagnait.

11 connaissait d’autant mieux la neutralité stricte adoptée par l’Autriche que l’un des secrétaires de notre ambassade à Vienne, le baron de Bourgoing, après un entretien avec le comte de Beust, était venu dire cà Paris que cette puissance était dans l’impossibilité actuelle de donner un concours direct à l’armée française. Mais Gramont ne tint aucun compte de cet avertissement.

A Florence, Vitztbum n’obtint également qu’une déclaration de neutralité et Victor-Emmanuel écrivit, le 21 juillet, à Napoléon III : « Je suis obligé de ménager les susceptibilités d’un ministère formé dans un but pacifique et que la rapidité des événements m’a empêché d’amener, aussi promptement que je l’aurais désiré, à la réalisation de nos anciens projets. « Puis,

(1) Mémoires du général Lebrun.

répondant à l’affirmation donnée par l’empereur du prochain rappel du corps d’occupation et à la confiance exprimée par lui dans sa loyauté au sujet des égards dus au Saint-Siège : « Votre Majesté, disait-il, m’annonce son désir de faire exécuter la convention du 15 Septembre dont mon gouvernement accomplit exactement les obligations. Votre Majesté ne peut donc pas douter qu’il ne continue <à en remplir les causes, confiant dans une juste réciprocité de la France à en remplir les engagements. « Cette observation, ainsi présentée, était à peine correcte et on comprend que Victor-Emmanuel se soit excusé par la suite d’avoir signé à la hâte une réponse exigée par les susceptibilités de son ministère. Le roi croyait devoir ajouter qu’il regrettait, vu la rapidité des événements, de n’avoir pas eu le temps d’amener ses conseillers à réaliser promptement les anciens projets comme il l’eût désiré. 11 eût eu de la peine, car Sella, grand admirateur de la Prusse, et Lanza, préoccupé avant tout des intérêts économiques du pays, se montraient disposés tà la neutralité la plus stricte.

Le ministre des Affaires étrangères, Visconti-Venosta, entendait, en dehors du crédit de 16 millions demandé pour le rappel de deux classes et l’armement de trois cuirassés, ne faire aucune demande de crédits ni aucuns rappels supplémentaires, parce que son désir formel était de conserver la neutralité et de localiser la guerre. Il confia quelques jours après à sir Paget que le désarmement avait été poussé en Italie à ses dernières limites et que l’armée était, avant le rappel des deux classes, « au-dessous du chiffre qu’elle devrait avoir pour être en étal de faire face à tous ses devoirs, même dans les temps de la paix la plus ordinaire. » Le 26 juillet, Vimercati faisait savoir à Napoléon III que l’Autriche et l’Italie ne demandaient pas mieux que d’aider la France, mais que la situation en Autriche et en Italie était toute différente de ce que l’on croyait en France. Et il se résignait à cet aveu qui en dit long : « L’argent prussien n’a pas travaillé en vain dans les deux pays ! »

Comment a-t-on pu dire après cela que, le 24 juillet, le Conseil des ministres et l’empereur François-Joseph étaient prêts à conclure la triple alliance? 11 suffit de relire les dépêches olficielles pour découvrir tout le contraire. Du 6 au 20 juillet, il n’est question que du désir de ne pas s’immiscer dans le conflit franco-prussien, de garder l’attitude passive et la neutralité, et s’il faut sortir de cette attitude, de n’agir qu’en vue de la conciliation et de la paix. La circulaire de Bcust à ses agents, le 20 juillet, constate que l’unique préoccupation de l’Autriche a été le maintien de la paix, et que maintenant la neutralité lui est commandée avec le devoir de veiller à sa sécurité et à ses intérêts, de résister à toute pression et à tout entrainement irréfléchi et de ne pas devenir le jouet des événements. Il est vrai que, le 26 juillet, Victor-Emmanuel informe Napoléon III que l’Autriche propose un traité préalable de neutralité armée entre l’Autriche et l’Italie, « ce qui, dit-il, faciliterait, en cas d’événement, notre concours dans cette trip'e alliance » . Mais ce ne sont là, encore une fois, que les promesses vagues d’un traité qui permettrait de se mettre en mouvement dans l’avenir, c’est-à-dire dans plusieurs mois, quand la guerre entre la France et la Prusse aurait déjà décidé du sort de l’une ou de l’autre de ces deux puissances. Les armements promis, la sommation éventuelle à la Prusse de maintenir le statu quo en Allemagne, l’entrée en campagne de corps autrichiens et italiens, tout ce’a était fallacieux ou éphémère.

« La conscience nationale était ballottée, dit le général Govone, entre des aspirations contradictoires, entre les souvenirs du cœur et les considérations politiques, entre le désir de parachever le programme national et l’incertitude du choix de la voie qui mènerait plus sûrement à ce but, entre l’intuition de la nécessité politique qui contraignait l’Italie à ne pas se désintéresser des grandes questions d’équilibre européen et l’obligation de maintenir à tout prix l’état de paix et de s’ap-

pliquer avant tout à refaire sa puissance économique. Si le roi et la plupart des hommes d’État et des généraux penchaient en faveur de l'alliance française, d’autres hommes politiques et la plus grande partie de la nation étaient bien décidés à s’y opposer... Pendant que Vimercati, porteur d’inutiles projets de traités, faisait la navette entre Paris, Florence, Vienne et Metz, pendant que Witzthum courait de Vienne à Paris et à Florence pour y exposer les embarras et les préoccupations de l’Autriche, pendant que, dans toute l’Europe, les Neutres prenaient position pour assister au grand duel, l’Italie restait encore hésitante devant les différents desseins entre lesquels il lui fallait opter (1). » Voihà comment parlait de cette alliance, que l'on disait conclue, le général Govoue. Et lui, ministre de la Guerre italien, déclare qu’au 15 juillet « l’Italie était, à vrai dire, désarmée... Si les cadres de l’armée existaient, la force vive de cette armée et surtout la possibilité de l’utiliser rapidement avaient été réduits à leur minimum d’effet... Le passage du pied de paix au pied de guerre n’aurait donc pu s’effectuer que fort lentement... En tout état de cause, l’Italie se trouvait dans l’impossibilité de soutenir une grande guerre (2) » . Estce assez clair? Et comment soutenir encore que l’Italie était de taille à nous aider?

Le comte de Beust, serré de près par le duc de Gramont et ses agents, avait soin de dire que la solution de la question romaine était la condition essentielle de la formation de la triple alliance et qu’il fallait retirer cette épine du pied de l’Italie, si on voulait qu’elle marchât librement avec nous. Il y insistait avec force et avec adresse, parce qu’il savait bien que l’Empire était toujours hésitant à ce sujet, et que ses atermoiements facilitaient les propres atermoiements de l’Autriche.

Victor-Emmanuel avait informé notre ambassadeur, M. de

(1) Mémoires du général Govone, p. 362, 363.

(2) Ibid., p. 308, 369, 371.

Malaret, qu’il désirait occuper quelques points stratégiques du territoire pontifical « dans le but de veiller à la sécurité du Saint-Père ». M. de Malaret répondit que cette occupation impliquerait l'abandon de la convention de Septembre et ne voulut pas engager son gouvernement. Le comte de Beust persistait à réclamer l’honneur de résoudre la question romaine, mais à quelle condition? A la condition qu’en notre nom il autoriserait les Italiens à rentrer à Rome, à se charger seuls de la sécurité du Saint-Père et à ne plus être liés par la convention de 1864, ce que ne pouvait accepter l’Empire, puisqu’on ne lui offrait en échange que de vagues promesses et que c’eût été manquer à la parole donnée au Saint-Siège. D’autre part, l’Italie, même délivrée de son épine romaine, ne pouvait rien faire à l’insu de l’Autriche, à cause de ses arrangements particuliers avec elle. Et comme celle-ci avait peur d’une intervention de la Russie, son inaction forcée entraînait celle de l’Italie. Il ressort en outre de l’étude de ces faits que l’Autriche, en demandant pour l’Italie beaucoup plus que cette puissance n’exigeait alors elle-même, — car elle se contentait du retour à la convention de Septembre, — compliquait encore les difficultés, afin d’éviter de signer un traité qui l’obligerait à une action trop immédiate.

Les 25 et le 26 juillet 1870 furent des journées critiques; mais les comparer à la journée de Sedan, c’est quelque peu forcer la note. Le 25, Victor-Emmanuel dit au parlement italien qu’il se décidait à la neutralité. Il faut peser les termes de la déclaration royale. « Cette neutralité sera stricte. Mais l’Italie se réserve une pleine liberté d’action pour la défense de ses droits et de ses intérêts. Le gouvernement croit qu’il serait d’une politique détestable de se prononcer en ce moment contre la France, afin d’arriver par la force à l’accomplissement des vœux du pays. « Les mots « en ce moment » donnent à ces paroles une gravité particulière. On envisageait donc la possibilité d’une action contre la France, au cas où elle refu-

serait de condescendre aux aspirations nationales de 1 Italie. Et l’on ne disait pas que le ministre prussien à Florence, Brassier de Saint-Simon, insistait alors auprès du Cabinet italien pour lui démontrer que l’alliance de 1866 était préférable à l’alliance française; que la France ne pouvait que donner Rome et reviendrait peut-être sur sa concession, tandis que la Prusse faisait espérer en outre le Tyrol, Nice et la Savoie. Toutes ces offres troublaient le roi et ses ministres et contribuaient à les maintenir dans leurs exigences en même temps que dans leur temporisation ou leurs réserves.

Notre agent à Vienne, le prince de la Tour d’Auvergne, consentait bien à l’évacuation de Rome par les Français, mais non pas à l’occupation par les Italiens. Il le fit savoir à François- Joseph qui aurait répondu, pour hâter celte évacuation, que l’Autriche pressait ses préparatifs afin de nous venir en aide. Or, ses troupes ne bougeaient pas. Ses effectifs ne s’accroissaient pas non plus. Le général Lebrun, en ayant été informé, le dit avec tristesse au duc de Gramont, qui lui répondit : u Qui vous a écrit cela? — Le colonel de Bouillé, notre attaché militaire. — Est-ce donc que le colonel sait tout ce qui se passe à Vienne?... Allez, allez, et soyez confiant! « Nous, qui avons les pièces officielles sous les yeux, nous ne pouvons comprendre un tel aveuglement. Quant à Andrassy qui se serait résigné, dit-on, à l’intervention autrichienne, cette résignation nous surprend de la part du ministre hongrois qui a toujours dit le contraire et qui était inféodé à la politique de Bismarck. N’oublions pas non plus que le comte de Beust déclarait à la même date aux Légations que l’Autriche-Hongrie se bornerait à une neutralité armée, et qu’il ne sollicitait pour cela que le faible crédit de vingt millions. Cependant, pour éviter de froisser davantage l’empereur des Français et pour occuper des instants précieux, Beust et Vimercati préparèrent le projet d’un traité de médiation armée avec garantie réciproque de “territoires, concert de démarches ultérieures, mise sur pied

des armées autrichienne et italienne « aussitôt que faire se pourra » et préparation simultanée de plans de campagne, sans oublier le règlement de la question romaine. Tout cet appareil s'étalait en vains propos au moment même où les Prussiens s’avançaient en masses profondes vers la frontière française. Peut-on vraiment croire à la sincérité et au succès de pareilles négociations à l’heure où la Prusse, assurée de l’appui des États du Sud, de la complicité de la Russie, de la neutralité de l’Autriche et de l’Italie, de l’adhésion de presque toute l’Europe, marchait délibérément avec des forces supérieures et compactes à la réalisation de projets mûris depuis

quatre ans? De son côté, tout était prêt.

On ne pouvait pas se fier au concours militaire de l’Autriche, car encore une fois, ce concours, jamais 1 Autriche ne 1 avait promis formellement. C était avec des reserves et des conditions, avec des mots vagues comme « dans la mesure du possible »

que cette puissance avait laissé espérer sa coopération. Elle ne voulait pas s’engager sans l’Italie, et l’Italie ne voulait pas s’engager sans l’Autriche. La vérité, c est, il faut le diie et le redire, que l’une et l’autre attendaient le résultat du premier choc. L’Autriche voulait choisir le moment propice en ne risquant rien pour sa sécurité personnelle. L’Italie était impatiente, non pas d’agir pour nous, mais d occuper Rome. Elle se faisait le raisonnement suivant. Si Napoléon ne cédait pas tout de suite à ses désirs et si, par hasard, il était vainqueui, la question romaine allait être une fois pour toute enteirée. Si, au contraire, Napoléon était battu, qui répondait que 1 Europe laisserait l’Italie maîtresse d’occuper Rome? En vertu du vieux proverbe, « il vaut mieux tenir que courir « , elle demandait à tenir, sans accorder à la France autre chose que de bonnes paroles et de belles protestations de dévouement et de fidélité. Admettons que le traité eût été signé, nos premiers revers en eussent immédiatement changé la nature, suivant l’axiome connu : Ncmo ultra posse oblujatur.

En vérité, la convention du 15 Septembre était-elle, oui ou non, un acte solennel? Oui. Alors pouvait-on la détruire brutalement? Pouvait-on ne pas exiger de l’Italie la promesse certaine de respecter et de faire respecter cette convention? Non. En ce cas, pourquoi l’Italie bésitait-elle à donner des garanties formelles? Pourquoi accuser la France seule d’indécision et de manque de franchise? Pourquoi réserver uniquement à l’Italie les mérites de la décision et de la droiture? La notification du départ des troupes françaises, à laquelle allait se résoudre le gouvernement impérial, n’impliquait nullement la rupture définitive de la convention de Septembre... Il a été affirmé que l’Autriche et l’Italie avaient eu la pensée secrète de s’entendre aux dépens du Pape. Quelle que fût l’influence du comte de Beust sur François-Joseph, il n’est pas permis de croire que l’empereur d’Autriche, si désireux qu’il fût d’échapper à toute complication, ait songé à porter un préjudice direct au Saint-Siège. Cela eût été contraire à tout ce que l’on savait de ses convictions, de ses sentiments, de sa situation de chef catholique d’une grande puissance où dominent les traditions de respect et de fidélité a la Papauté. Est-il vrai également que ce dilemme : « Sauver la France en perdant Rome, on perdre la France en sauvant Rome », se soit alors posé réellement? Non. L abandon complet de Rome n’eût pas sauvé la France, puisque ni 1 Italie ni 1 Autriche n étaient, à cette époque, en état de lui venir matériellement et efficacement en aide. Les documents authentiques sont la pour attester cette vérité dont on se garde de parler. Faut-il redire encore une fois que F Autriche avait déclaré « qu il ne lui serait pas possible d’entrer en campagne avant la fin de septembre » et que l’Italie n’était pas piete? A quoi donc auraient servi des traités d’alliance qui auraient laissé, pendant cinq semaines au moins, la France toute seule devant un ennemi supérieur en forces? En outre,

1 occupation de Rome, autorisée sans garanties certaines,

car les promesses, n’étaient pas des garanties, — eût été un

acte déloyal. Pourquoi? Parce que la convention de Septembre n était pas abrogée, et l'eût-elle été que la dénonciation subite d’une politique de protection, en lace des craintes soulevées par une guerre contre la Prusse, n eut paru être que la preuve d’une insigne faiblesse, en même temps qu une oftense laite, non pas au parti clérical, comme on se plaît a le dire, mais à tous les catholiques français qui avaient ratifié cette convention. Ce qu’il faut répéter, c’est que le comte de Reust, très préoccupé de tirer 1 Autriche d une situation dangereuse et pievoyant bien que Napoléon III n’accepterait pas la condition de l’hésitation de l’empereur de rendre Rome aux Italiens sans garanties expresses, en profitait pour affirmer sa neutralité. Ce qu’il faut dire encore, c’est que l’Italie cherchait a échapper d’avance au reproche qu’on lui ferait plus tard d avoir envahi les États pontificaux, sans y être autorisée par la I* rance ; ce qu’il convient enfin d’ajouter, c’est que, si elle eût obtenu cette autorisation, elle aurait quand même rejeté sui nous toutes les conséquences des actes à venir.

On ne peut pas croire non plus que le tsar ait oltert a 1 Autriche de la défendre contre la Prusse victorieuse, et que le Cabinet de Londres ait fait la même offre à l’Italie. Ce sont là de simples suppositions que rien ne justifie.

La Russie se tenait dans une attitude plus que bienveillante à l’égard de la Prusse, et cependant le Cabinet des Tuileries s’illusionnait grandement sur ses dispositions (I) . Il les croyait plutôt favorables à sa politique. Comme cette illusion a ete prise au sérieux, aussi bien au début de la guerre qu’un mois après, il convient d’examiner brièvement ce que cette

(1) Le général Fleury comptait avec trop de confiance sur l’appui d Alexandre. Il paraissait être en faveur auprès de lui, cela est certain et son attache, M de Verdière, en avait fourni la preuve dans une depeche ce le ne . « empereur de Russie a pris le général tout à fait eu grâce. Il l’emmène sans cesse dans ses chasses à l’ours et le fait voyager sur une seule fesse dans son traîneau à une place. C’est le suprême (le la faveur ! »

puissance comptait faire à notre sujet. Jusqu’à la déclaration de guerre, Napoléon III avait pensé qu’AIexandre non seulement ne lui tendrait aucun piège, mais lui manifesterait une Sympathie cordiale. Même, au milieu de ses revers, il y crut encore. On a fait grand bruit, à l’époque, d’une dépêche du général Fleury en date du 29 août 1870, adressée au priuce de la Tour d’Auvergne et par laquelle le général aurait promis à l’Empire le concours de la Russie. La voici : « J’ai eu ce matin un long entretien avec l’empereur Alexandre. I! a écrit tout dernièrement au roi de Prusse. Il lui a fait comprendre que, dans le cas où la France serait finalement vaincue, une paix basée sur une humiliation ne serait qu’une trêve et que cette trêve serait dangereuse pour tous les États. Le roi aurait fait une réponse satisfaisante dans laquelle serait signalée la grande difficulté par lui de faire accepter par l’Allemagne 1 abandon d une partie des provinces conquises. Après un échangé d idées et une protestation énergique de ma part, le tsar n’a pas insisté. Visiblement impressionné par mes paroles, il m a dit avec animation qu’il partageait mon opinion et qu’il saura bien, le moment venu, parler hautement si cela devenait necessaire. « L ambassadeur ajoutait : « Si j insiste sur ces nuances, c est pour constater une fois de plus combien l’empereur Alexandre est domine par les influences prussiennes et combien il parait utile de venir périodiquement combattre ce travail incessant du comte de Bismarck (1). » Le général Fleury

(1) L’attaché du général Fleury, M de Verdière, s’était plaint, dès l’arrivée du cabinet libéral du 2 janvier, que l’on ne profitât point des excellentes intentions de la Russie à notre égard. «Quand nous avons été envoyés ici, c’était pour rétablir des relations compromises depuis les affaires de Pologne. •Ceci est fait... Alors est venu le nouveau ministère qui a débuté par la consigne que voici : « Ne faites rien, ne dites rien! » On a obéi naturellement, mais l’affaire commencée a continué de marcher toute seule. Les résultats s’offrent d’eux-mémes. On nous en a fait part. Nous les communiquons à Pans. Que nous répond-on? : « Ne faites rien!... » Si Bismarck savait, et il le saura, que nous ne voulons ni rien dire, ni rien faire, qui donc et quoi

constatait chez le tsar une àme honnête, mais pleine de faiblesse et de mobilité. Alexandre se préoccupait de l’agitation de Paris, de la hardiesse de l’opposition et de la faiblesse de la majorité. Il ne se rendait pas un compte exact de la fidélité cl de l’énergie des chefs de l ’armée française et paraissait ne faire dépendre son concours plus ou moins efficace que de la fermeté du gouvernement (1). En réalité, l’ambassadeur, malgré de belles paroles, n’avait qu’une confiance très limitée dans l’intervention possible du tsar. L’àme d'Alexandre était partagée entre deux sentiments : obliger la Prusse sans désobliger la France. Il ne nous donnait au fond que des espérances. Rien de plus.

Quant à Gortschakov, qui, à la fin de décembre 1869, disait au général Fleury : « Moi, le promoteur de l’idée d’alliance avec la France, je serai le défenseur de cette politique tant que je vivrai » , Gortschakov suivait la conduite prudente de sou maître qui voulait ménager la France, tout en flattant et même en aidant la Prusse. A une allusion faite par une brochure retentissante, l’Impasse politique, à l’alliance franco-russe, le chancelier avait dit, le 23 mai 1870, à Fleury, que le mot « alliance » était une formule fausse et qu’il ne s’agissait simplement que d’une « entente amicale » entre les deux pays. Il ne faut pas oublier qu’en juin 1870, le tsar avait été rendre visite à son oncle le roi Guillaume à Ems. Ce fut une visite essentiellement politique, et voici pourquoi : Le général de Manteuffel était venu donner à Saint-Pétersbourg des assurances très engageantes au sujet de la question d’Orient et déclarer

donc le gênerait? » (Papiers de la famille impériale). — Verdière faisait évidemment allusion au désir ardent de la Russie d avoir la liberté de navigation dans la mer Noire avec l’assentiment du Cabinet des Tuileries. Mais celui-ci redoutait l’opposition et l’hostilité de l’Angleterre et ne croyait pas qu’on pût toucher au traité de Paris.

(1) Papiers du général Fleury. — La France et la Russie en 1 870, publiés .par le comte Fleürv.

que la Prusse ne ferait aucune opposition sur ce point. La révision du traité de 185G était déjà dans l’air. En échange de ces bonnes promesses, il devenait certain que la neutralité bienveillante de la Russie était absolument acquise à la Prusse pour les futures éventualités.

Il importe encore de rappeler que Gortschakov ne manquait pas une occasion pour faire' comprendre à Fleury que, du côté de la France, lorsqu’il s’agissait des affaires d’Orient, nos ministres et nos agents allaient au delà ou en deçà des intentions de l’Europe et fomentaient contre la Russie la méfiance et la discorde. Aussi, le G juillet 1870, au moment où la déclation de Gramont mettait le feu aux poudres, le chancelier russe ne se gênait pas pour déclarer à l’ambassadeur que si la France voulait arriver à une entente tout à fait cordiale, il fallait qu’elle donnât des gages de conciliation en Orient. Ceci dit, Gortschakov affirmait que le tsar avait fait entendre à Berlin un langage conciliateur, tout en regrettant encore une fois que le duc de Gramont eût, dès le début, employé une forme trop comminatoire. Tout paraissait prendre une meilleure tournure, lorsque les exigences nouvelles de Gramont et de M. Emile Ollivier compromirent littéralement la situation. Les informations venues à cet égard de Berlin irritèrent le tsar contre nous à un tel point que le général Fleury craignit un moment d’être obligé de se retirer.

Ce fut alors que le gouvernement russe émit la prétention de nous empêcher d’entraîner le Danemark dans notre alliance, puis nous avertit que si l’Autriche armait, la Russie armerait; et que si l’Autriche attaquait la Prusse, la Russie attaquerait l’Autriche. Le baron Jomini ne craignit pas d’ajouter que si la France passait outre, entre la Russie et elle allait se creuser un abîme infranchissable.

Affolé par les événements de plus en plus graves, le duc de Gramont invitait Fleury à engager la Russie à une neutralité bienveillante, mais en même temps il priait l’ambassa-

<leur de ne rien promettre, de ne rien engager pour l’avenir. Ainsi, pendant que la Prusse laissait au tsar les coudées franches en Orient, notre gouvernement n’offrait rien, ce qui rendait, on le comprend, l’action du général Fleury très précaire. Le Cabinet russe secondait évidemment les vues de Bismarck et allait laisser la France et la Prusse se battre avec acharnement, sans penser à la moindre médiation en notre faveur. Il fit entendre à l’Autriche qu’elle ne devait pas essayer de faire cause commune avec nous, sous peine de courir les plus grands risques, donnant à entendre qu’il en ferait une question personnelle. Il menaça également le Danemark et l’obligea, malgré lui, à une stricte neutralité (1).

Le parti allemand en Russie cherchait en même temps à exciter le tsar contre nous. Il rappelait la guerre de Crimée, les conséquences de cette guerre et le traité néfaste qui l’avait suivi, puis les agitations françaises en faveur de la Pologne et même l’attentat de Bérézowski. Gortschakov s’était empressé d’adopter la conception italo-anglaise de la ligue des Neutres, et repoussait toute action collective auprès de la Prusse. Le moment allait arriver où, profitant des revers de la France et du désarroi de l’Europe, la Russie devait demander l’abrogation de l’article 2 du traité de 1856. La Prusse, qui 1 aurait certainement dupée après la guerre, comme elle avait dupé la France après Sadovva, ne put lui refuser cette compensation, mais elle le fit de très mauvaise grâce, tout en déclarant plus tard par son roi qu’elle n’oublierait jamais ce dont elle était redevable au tsar.

La Russie aurait-elle, comme le croyait et le conseillait de Beust, pu prendre l’initiative d’un concert européen pour

(!) Le Cabinet impérial n’avait d’ailleurs songé «à 1 alliance avec le Danemark qu’au moment où la situation était déjà compromise et à I heure ou ce valeureux petit pays, menacé par de puissants ennemis, était dans l’impossibilité absolue de nous donner des preuves effectives de ses réelles sympathies.

amener la paix à des conditions modérées entre la Prusse et la France?

Sans doute, elle eût pu l’oser, mais il faut bien reconnaître que ses préparatifs militaires n’étaient pas considérables et qu’elle n’était point de force à entrer, si les circonstances l’eussent exigé, dans une lutte périlleuse. Elle préféra obtenir, sans risques aucuns, un avantage que le gouvernement français aurait dû, avec une meilleure intelligence de la situation, lui faire accorder dans un Congrès européen. Le droit public n’eût pas eu à en souffrir, comme il en souffrit au moment où l'une des parties, intéressées au traité de 1856, était dans l’impossibilité d’élever la voix. La Russie nous abandonnait alors, ne se rendant pas compte qu’elle permettait à la Prusse de s'affranchir du contrôle de l’Europe et qu’un jour viendrait où cette puissance, Gère de son développement et de ses forces, oserait, lors de la réapparition de la question d’Orient et au lendemain de l'insuccès de la guerre japonaise, lui dicter sa volonté. Ce n’est un secret pour personne, malgré les dénégations intéressées de la presse officieuse allemande, que le gouvernement de Guillaume II a récemment imposé à la Russie la reconnaissance de la conquête faite par l’Autriche de la Rosnie et de l’Herzégovine, au mépris du traité de Berlin.

Quant à l’Angleterre, il est évident que la politique de lord Granville, succédant à celle de lord Clarendon, n’était point empreinte d’une très chaude sympathie pour nous. La reine Victoria, qui avait autrefois témoigné à Napoléon III une réelle amitié, partageait maintenant les idées du prince Albert, du duc de Cobourg, du roi Léopold et se sentait plutôt attirée vers la Prusse. L’incohérence de la politique impériale, son insuccès notoire au lendemain de Sadowa, tout était fait pour détourner de nous les Anglais. Ils reconnaissaient cependant que la candidature d’un prince prussien au trône d’Espagne était de nature à susciter en France une légitime opposition, mais ils attendaient qu’elle se manifestât avec calme, prudence, résolution.

M. Émile Ollivier accuse Gladstone d’avoir eu des sentiments prussiens. Cela n’est pas juste. Gladstone, qui venait d’entrer aux affaires, n’avait d’autre passion que la paix et la souhaitait aussi bien pour les autres que pour lui-même. Mais qu’arrivat-il dès que la candidature Holienzollern fut connue, c’est que, cédant à un mouvement d’indignation fébrile et, perdant tout sang-froid, le duc de Gramont invita dès le 5 juillet, comme je l’ai dit, lord Lyons à informer son gouvernement que la France ne tolérerait point cette insulte et déclara que la paix de l’Europe était menacée. Le même jour, M. Émile Ollivier tint à l’ambassadeur anglais le même langage. D’un entretien que lord Granville eut avec La Valette, notre ambassadeur à Londres, le 5 juillet, le ministre anglais conclut donc que l’Empire voulait la guerre quand même et aurait recours pour cela à tous les moyens. I! trouva exagérées les paroles du ministre des Affaires étrangères de France et conçut d’autres inquiétudes, lorsqu’il connut la déclaration du gouvernement français, fait au Corps législatif et au Sénat, le 6 juillet. Non seulement le ministère français n en diminua pas plus taid le caiacteie agressif, mais le duc de Gramont fit entendre encore aux oreilles de Lyons de violentes menaces contre la Prusse. Granville engagea alors Layard, ministre anglais à Munich, à presser Prim de s employer a faire retirer la candidature du prince héritier de Holienzollern. Mais le soir de cette chaude journée, le secrétaire des affaires étrangères, M. de Tliile, qui avait gardé un silence prudent, se plaignit amèrement du ton hautain du duc de Gramont. Un autre agent, M. de Solms, fit remarquer que le gouvernement français aurait du attendre le retour de l’ambassadeur Werther et éviter de poser un ultimatum aussi accentué que celui du 6 juillet. L ambassadeur prussien à Londres, le comte de Hernstorff, élevait les mêmes griefs que MM. de Tliile et de Solms. Gladstone se décida cependant à faire appel à la grandeur d’âme de Guillaume et à contribuer de tout son pouvoir à la renonciation du prince

Léopold. Mais Gladstone, comme Granville, avait le sentiment que le duc de Gramont voulait beaucoup plus que la renonciation, et que l’idée de la guerre ne lui répugnait point.

Le 10 juillet, lord Lyons s’associa aux reproches de son gouvernement et se plaignit à Gramont du peu de mesure des déclarations du Cabinet français et du langage hautain de ses journaux. 11 les trouvait de nature à nuire à toute intervention conciliatrice et il ne cachait pas ses inquiétudes à cet égard. Cela ne l’empêchait pas de tenter une médiation sérieuse, et il serait injuste de le contester.

Enfin, à la veille d’apprendre la renonciation du prince de Hohenzollern, lord Lyons dit au duc de Gramont que l’affaire est en voie d’arrangement et qu’il serait déplorable que l’Empire entreprit une guerre dont la cause allait pouvoir être écartée avec un peu de patience. Il ne parait pas impressionner beaucoup son auditeur et il se retire en constatant que le nombre des partisans de la guerre augmente. En effet, la renonciation ne satisfait point le gouvernement impérial. Le duc de Gramont, moins enthousiaste que M. Emile Ollivier qui proclamait déjà la paix, ne trouve point que la réponse du roi de Prusse donne à la France une satisfaction suffisante. Gladstone en est fort surpris et mande à Granville qu’il faut que lord Lyons fasse remarquer au duc de Gramont quelle immense responsabilité prendra l’Empire s’il ne se contente pas du retrait de la candidature.

En conséquence, lord Lyons envoie le 13 juillet à dix heures du matin, comme on l’a vu plus haut, un messager spécial à Saint-Cloud, pour engager le gouvernement français à se contenter du retrait de la candidature Hohenzollern. Non seulement on ne tient pas compte de cet avis si sage, mais le ministre des Affaires étrangères ose demander à lord Lyons si la France peut compter sur les bons offices de l’Angleterre pour obtenir du roi de Prusse qu’il s’opposera dans l’avenir à la reprise de la candidature du prince Léopold. Naturellement, lord

Lyons refuse de prendre cet engagement et se borne à dire qu’il en référera à son gouvernement. Celui-ci déclare le 14 juillet qu’une telle exigence est inadmissible de la part de la France. Mais pour prouver qu’il ne se désintéresse pas d’une situation des plus graves et qui pouvait déchaîner les plus terribles malheurs, le gouvernement anglais fait dire au comte de Bismarck que le roi de Prusse pourrait communiquer à la France son consentement à la renonciation du prince Léopold, à la condition que la France ne demanderait plus d’engagement formel pour l’avenir. Le chancelier prussien répond que c’est au gouvernement prussien à demander à l’Empire des garanties contre toute provocation de sa part. Il fait mieux. Il donne, ainsi qu’on l’a vu, une forme agressive à la dépêche d’Ems et, le coup une fois porté par cette dépêche sophistiquée, il s’étonne qu’on ne l’ait pas communiquée officiellement aux Chambres, comme si un texte aussi incisif et brutal eût été de nature à sauvegarder la paix.

L’Angleterre est, sur le moment même, trompée comme toute l’Europe. Elle croit que la France a déchaîné volontairement la guerre, alors que, par leur imprudence, les ministres français ont permis à un audacieux adversaire d’user de toutes les perfidies. L’Angleterre blâme alors notre précipitation et nos exigences et elle s’empresse de se confiner dans une neutralité égoïste qui empêchera désormais toute tentative d’intervention. Elle s’effacera jusqu’à ce que la France, après une héroïque résistance de six longs mois, soit réduite à merci. On ne peut pourtant pas dire que le Cabinet Gladstone n’ait rien tenté pour empêcher la guerre d’éclater. Il a prévenu le Cabinet Ollivier des périls où il allait se jeter. Il l’a supplié de se contenter du retrait de la candidature Hohenzollern. Il n’a point été écouté. Aussi, ne faut-il point trouver trop sévères ces observations de Gladstone écrites en septembre 1870: « L’étonnement arrive à son comble, quand on considère que cette fiévreuse résolution de provoquer à tout prix une querelle s’alliait à une foi

absolue dans la puissante préparation et dans la supériorité militaire des forces françaises, dans l’infériorité des Allemands, dans l’indisposition des États secondaires à prêter assistance à la Prusse et même dans l’intention de l’Autriche à prendre les armes comme alliée de la France. Il apparut bientôt que les conseillers de l’empereur, s’ils ne connaissaient rien du droit public et des sentiments de l’Europe, ignoraient plus encore l’état d’âme de l’Autriche et des petits États allemands et surtout la force réelle de l’armée prussienne et de leur propre armée (1). »

J’ai démontré que la Russie et l’Angleterre se tenaient, l’une dans une neutralité amicale à l’égard de la Prusse, l’autre dans une expectative qui n’avait rien de bienveillant pour nous. J’ai prouvé que l’Italie, pour échapper aux sollicitations pressantes de la France, avait proposé à l’Angleterre une inaction commune et profondément égoïste qui fut acceptée.

Ceux qui ont dit que Victor-Emmanuel et François-Joseph étaient alors décidés à adresser un ultimatum à Prusse, ont émis une assertion que rien ne justifie. En réalité, Victor- Emmanuel, très tenace dans son désir d’occuper Rome, déclarait à M. de Malaret que l’opinion italienne faisait de cette occupation une nécessité inéluctable, si l’on voulait qu’elle admit la possibilité d’une guerre éventuelle avec la Prusse. Le duc de Gramont répondait que si le roi entendait maintenir entièrement la convention de Septembre, l’évacuation des États pontificaux aurait lieu le 5 août. Dans le cas contraire, la France devait attendre que le gouvernement italien lui fit savoir s’il voulait ou non exécuter la convention. M. Émile Bourgeois a reconnu lui-même que l’intrigue formée contre la Papauté par les protestants de Vienne, par les libres penseurs de Paris et de Florence, était déjouée par le zèle des

(1) I,’ Angleterre pendant la guerre de 1 870, par Francis de Pressensé. — Voir La Revue du 1er juillet 1908.

LliS ALLIANCES EN 1870

agents français (1). Mais, si c’était une intrigue, pourquoi ajouter que la diplomatie française laissait à l’arrière-plan les alliances négociées et formées, alors qu’il n’y avait que des pourparlers? Pourquoi douter que le maintien de la Convention, annoncé par Migra le 28 juillet, ne fût un succès décisif? Si vraiment l’Italie se disait prête à exécuter les clauses de celte convention, confiante dans une juste réciprocité de la part du gouvernement impérial, pourquoi ne pas se contenter de cet aveu? D’autant plus qu’il se retourne contre les Italiens eux-mêmes, si l’on en juge par ce commentaire de l’auteur de Rome et Napoléon III : « Le ministère italien n’avait pas caché sa joie du prétexte qui lui permettait de satisfaire Napoléon III en défendant à Victor-Emmanuel de venir à son secours. Le résultat et le profit étaient réels d’avoir éloigné les Français de Rome sans être obligés de prendre leur parti contre la Prusse. L’obstacle opposé aux revendications des patriotes italiens depuis Mentana était renversé au prix d’une promesse qui ne coûtait rien. » Ces quelques lignes suffisent, il semble, pour montrer quelle était la valeur du concours italien qui devait sauver la France. De plus, le cardinal Antonelli avait des raisons d’ètre moins satisfait que notre agent, M. de Banneville, car l’expérience du passé autorisait le Saint-Siège à n’accorder aucune confiance aux engagements de l’Italie, & et l’événement devait prouver la justesse de ces prévisions et de ces craintes » .

Ce qui est intéressant à noter, c’est que le comte de Beust, craignant d’irriter Napoléon et cherchant à sauvegarder un avenir dont il n’entrevoyait pas encore les réalités, redisait, le 27 juillet, devant le prince de La Tour d’Auvergne, ce qu’il y avait à faire, selon lui, pour l’évacuation. L’Autriche était prête à interposer ses bons offices auprès de la France pour amener une solution de la question romaine aussi favorable

( 1 ) Rome et Napoléon III.

que possible aux aspirations de l’Italie, sans qu’il fût question, pour le moment du moins, de remplacer l’occupation française par l’occupation italienne. Le 29 juillet, l’impératrice informait l’empereur à Metz qu’il résultait des dépêches de Visconti-Venosta que les alliances paraissaient devoir être conclues sans qu’il fût porté atteinte au pouvoir temporel du Pape, et Napoléon répondait mélancoliquement : « L’intention est bonne, mais je voudrais des actes. » Or, Vimercati, qui avait écrit « que la question romaine resterait toujours en dehors de tous les arrangements entre les trois puissances » , avouait maintenant avoir trouvé en Italie une situation beaucoup plus difficile qu'il ne le supposait. De toutes ces divergences, il apparaissait nettement que l’exécution de la convention de Septembre ne suffisait plus aux Italiens. Il leur fallait à présent l’évacuation complète des Etats pontificaux et la possession de Rome capitale « pour pouvoir remplir des engagements et assurer la paix à l’intérieur cà la veille d’une action extérieure « . Le duc de Gramont ne comprenait pas la chose ainsi. Allant jusqu’au bout de sa trop naïve crédulité, il mandait, le 31 juillet, à La Tour d’Auvergne : « On ne nous demande rien de plus que la convention du 15 Septembre; nous l’exécuterons. Notre corps d’occupation quittera les Etats le 5 août. « Le ministre des Affaires étrangères paraissait, a-t-on dit, prendre assez facilement son parti de l’abandon de l’Autriche. Sans vouloir défendre la politique du duc de Gramont, il faut cependant reconnaître que l’Autriche ne nous abandonnait pas, attendu qu’elle ne nous avait rien promis de positif. Lorsque La Tour d’Auvergne télégraphiait à Gramont que l’archiduc Albert lui avait dit que l’Autriche aurait besoin de beaucoup de temps pour mobiliser et ajoutait : « Il ne faut guère compter sur le concours armé de l’Autriche si la guerre se termine promptement» ; il répétait ainsi ce qu’avait dit l’archiduc Albert en avril et en juin 1870, et ce qu’avait affirmé également le général Lebrun.

Mais la Tour d’Auvergne croyait pouvoir dire encore : « Je ne puis que vous approuver d’avoir repoussé l’alliance russe au prix de la ruine du traité de Paris qui eût mécontenté l’Angleterre. » Ce diplomate, habituellement fort avisé, n’était pas alors lui-même à la hauteur des circonstances. En effet, il aurait mieux valu, je le répète, mécontenter l'Angleterre au prix de la rupture du traité de Paris (ce qui devait d’ailleurs avoir lieu quelques mois plus tard) et obtenir à ce prix l’alliance russe qui nous était depuis longtemps offerte, alliance qui eût, sinon empêché la guerre, du moins singulièrement fortifié nos positions et assuré par surcroît l’alliance autrichienne. La Russie nous avait moralement appuyés pendant la guerre d’Italie. Elle nous avait épargné une coalition en 1860 après l’annexion de la Savoie et du comté de Nice. Dès lors, que nous eussent fait les reproches et l’ingratitude de 1 Italie? Nous étions en mesure de lutter victorieusement contre la Prusse et peut-être même d’éviter la guerre. Voilà ce qu’il faut reprocher à la diplomatie impériale, et c’est ce que ne disent pas ceux qui font tout remonter à la question romaine. Telle est cependant la faute grave, la faute maîtresse.

La Prusse avait-elle offert de garantir à l’Autriche l’intégrité de ses provinces allemandes pour l’empêcher de s’unir à la France? Le duc de Gramont affirmait tenir cette information du général Fleury, auquel le tsar en aurait fourni la preuve. Il se peut que la Prusse ait menacé l’Autriche de sa colère si elle nous venait en aide, et des propos violents de Bismarck, répétés par Busch, permettent de le croire. Mais quant à la garantie des territoires, nous n’en avons aucune certitude. Il ne faut pas oublier que, sans se compromettre et sans vouloir s’engager à fond, le comte de Beust fut cependant le seul, plus tard, à parler de médiation ou d’intervention. Le duc de Gramont a erré comme un aveugle dans toute cette affaire, sans y rien voir. Il était en face d’une intrigue savamment ourdie et ne l’a ni saisie, ni déjouée. On nous dit que l’intrigue

n’était ni à Vienne, ni à Florence, mais à Paris où le souci de Rome l’emportait sur le devoir envers la France. Elle était à Berlin, à Florence, et par là même à Vienne, puisque à Vienne on se servait de tous les moyens pour écarter, au moment de la déclaration de guerre, une mise en demeure d’agir. Et l’ignorance et la légèreté se manifestaient à Paris où l’on rêvait des alliances impossibles, à l’heure même où ceux qu’on voulait avoir pour alliés n’osaient se prononcer avant d’avoir vu de quel côté se porterait la fortune des armes.

Pour montrer à quel état d’esprit était arrivé le ministre des Affaires étrangères, il faut rapporter cette affirmation faite par lui-même, trois ans après la guerre : « Si nous avions tenu campagne quelques jours de plus sans être battus, le traité d’alliance à trois eût été signé. « Les textes officiels prouvent tout le contraire, mais admettons-le un instant. Que serait-il survenu ensuite? Le duc de Gramont va nous le dire : <t Cela n’eût pas changé grand’chose à la situation, mais cela eût obligé nos alliés à déchirer un traité conclu au lieu de n’avoir à répudier qu’un traité convenu. » Cette déclaration démontre quelle confiance le malheureux ministre avait lui-même dans nos forces, dans nos ressources et dans la préparation de la guerre contre la Prusse. Elle atteste aussi, contrairement à d’autres affirmations du même ministre, que l’on n’en était encore qu’à des négociations et non pas à une entente réelle. Mais quand même le 4 Septembre n’eût pas éclaté, quand même l’Empire eût prolongé pendant quelque temps sa pénible existence, l’Italie et l’Autriche, qui n’avaient rien signé, n’auraient pas voulu prendre d’engagements définitifs, l’une avant d’avoir obtenu Rome, l’autre avant d’avoir été prête à marcher. Des officiers autrichiens avaient dit que leur armée ne serait pas en état de faire la guerre avant plusieurs années. Gramont ne savait pas cela, si bien que M. de Metternich, devant une telle incapacité, allait jusqu’à dire à Vitzthum : « C’est peine perdue de prêcher la raison à qui a perdu la

tète et n’est plus responsable! » De quelque côté que l’on envisage cette lamentable affaire, il est de toute évidence que les prétendues alliances n’existaient point et que, même existant, elles n’auraient pas donné les fruits immédiats que l’on attendait. Voilà ce qu’il faut répéter jusqu’à satiété, afin qu’on le comprenne bien, car c’est le nœud de l’affaire; tout est là.

Maintenant, Napoléon III a-t-il eu, avant que les premiers coups n’eussent été frappés en Alsace, une dernière chance de s’entendre avec l’Autriche et l’Italie? Vimercati et Vitzthum, amis de l’empereur et agents de l'Italie et de l’Autriche, ont ils, dès le 25 juillet 1870, fait des tentatives sérieuses, l’un à Paris, l’autre à Florence, pour continuer les négociations? C’est ce qu’il faui voir de près.

Vitzthum et Vimercati ont été réellement assistés par le comte Arese (1) et par le général Türr en cette dernière tentative. Mais le général Türr aurait voulu qu’on fit quelque chose de plus pour avoir l’appui de l’Italie; car, à son avis, la convention du 15 Septembre, au lieu d’être un bien pour le gouvernement italien, n’était qu’une complication. Il oubliait ces paroles du grand patriote italien, Massimo d’Azeglio, qui avait combattu, depuis 1800 jusqu’à sa mort, le programme de Rome capitale : « Un des avantages de la convention, disait celui-ci, c’est de nous unir plus étroitement à la France et à l’empereur Napoléon III, l’ami le plus véritable qu’ait jamais eu l’Italie... La fureur d’avoir Rome capitale a servi les intérêts de bien des gens. Je ne suis pas certain qu’elle ait servi les intérêts de l’Italie. « On sait que Massimo d’Azeglio faisait une grande différence entre Rome capitale et Rome simplement ville italienne, avec les droits et les charges de toute autre ville, érigée en municipe pour son administration com-

(1) Arese voyageait en Allemagne au moment où éclatait la guerre et n avait pris aucune part aux négociations préalables entre la France, 1 Autriche et l’Italie, soit pour une action commune, soit pour une neutralité armée. (Voir le comte Arese, par le comte J. Grabinski.)

mimalc, sous la souveraineté nominale du Pape, comme l’auraient voulu même des républicains français tels qu’Anatole de la Forge. « La première hypothèse, disait-il, trouble les consciences et nous met à dos toute la catholicité. La seconde n’effraierait pas le catholicisme, et les consciences pourraient s’en accommoder. » Ce discours avait été applaudi, le 4 décembre 1864, à Turin, par le Sénat et par les spectateurs des tribunes. Mais aujourd’hui, l’évacuation de Rome ne suffisait plus. Le duc de Gramont répondit à Vimercati que la France ne pouvait renoncer à la convention de Septembre, et alox-s Vimercati se dirigea sur Metz, le 29 juillet, pour y consulter l’empereur, tandis que Vitzthum allait à Florence demander audience à Victor- Emmanuel. Celui-ci consent à le recevoir à la condition que les pourparlers du traité projeté seront cachés à ses ministres. 11 se borne ensuite à déclarer qu’il est enclin à seconder Napoléon, mais qu’il a besoin d’un certain temps, et que, d’ailleurs, il rencontre de graves difficultés dans son Cabinet a à cause de cette malheureuse convention de Septembre » . Puis il congédie le diplomate sans en dire davantage. Vitzthum va voir Visconti-Venosta qui lui déclare que les négociations de 1869 ont échoué par la faute de Napoléon III; que l’Italie n’a pas d’engagements, mais une simple dette de reconnaissance. Et il ajoute que cette reconnaissance a été soumise, avec Mentana et l’occupation romaine, « à de rudes épreuves » ; puis il conclut ainsi : « Il n’y a plus rien à faire qu’à attendre. « Quelques jours après, dans une confidence à Arese, il ira jusqu’à dire à propos du traité projeté : » Le traité en lui-même ne siguifiait rien! « Pour se remettre d’un tel accueil, Vitzthum s’en va visiter le palais Pitti et les autres musées de Florence. L’art le distrait un moment de la politique.

A Metz, le 1er août, Vimercati est froidement reçu par l’empereur qui envoie le projet de traité au duc de Gramont, lequel répond qu’on ne peut accepter l’article 7 relatif à l’éva-

cuation pure et simple de Home. Cependant, une lueur d’espoir semble renaître tout à coup. Victor-Emmanuel et Visconti- Venosta laissent entendre qu’on peut encore négocier, si bien que Vitzthum reprend courage et mande à M. de Malaret : “ Il y a lieu de croire que l’affaire s’arrangera. » Il a été dit depuis que le roi d’Italie et son Cabinet pressaient alors plus vivement que jamais les armements, mais sans qu’on ait pu donner d’attestations formelles à cet égard, car l’armée italienne était singulièrement réduite en ce moment, et deux mois au moins étaient nécessaires pour mettre 60 000 hommes à la disposition de la France. On revient au traité du 26 juillet et on le discute par télégrammes entre Paris, Vienne et Florence. Façon fiévreuse et nouvelle de négocier!.. Sept articles étaient en question. Par les articles 1 et 2, l’Autriche et l’Italie déclaraient leur neutralité armée. Par l’article 3, chacune des deux puissances s’engageait à ne pas traiter séparément avec une tierce puissance. Par l’article 4, une tentative de médiation pouvait être faite auprès de la Prusse et de la France. Par l’article 5, en cas de refus de cette médiation, un corps d’armée italien en Tyrol, un corps d’armée autrichien en Bohême, seraient mis sur pied aussitôt que faire se pourrait. L’article 6 concernait les plans de campagne à étudier, et l’article 7 la question romaine, au sujet de laquelle l’Autriche paraissait offrir ses bons offices, on a déjà vu comment.

Sans aller plus loin, ces négociations au 2 août (deux jours avant la bataille de Wissembourg et quatre jours avant celle de Frœschwiller) (1), n’étaient-elles pas vraiment singulières? Quoi! c’est à la veille d’engagements décisifs que deux puissances songent à mettre sur pied deux corps d’armée, lesquels n’auraient pas été prêts avant six semaines et encore, puisqu’il s’agissait auparavant d’une médiation! C’est au moment où la

(1) C’est alors que M. de Metternieh dit au prince Poniatouski : « Ceci est d’autant plus fâcheux qu’une alliance devient impossible maintenant. » (Z<? Maréchal Canrobert, t. IV, par J. Bapst.)

fortune se prononce déjà entre la France et la Prusse, qu’on \a étudier des plans de campagne ! Si les dépêches officielles n’étaient là, on croirait rêver... Mais cette négociation suprême ne pouvait avoir une portée sérieuse. Quelle valeur faut-il donner, en effet, à de tels pourparlers, qui n’étaient au fond que des atermoiements, laissant à l’Autriche le temps d’attendre et à l’Italie celui de se retirer? Napoléon III voit enfin ce que ne voyait pas son imprudent ministre des Affaires étrangères. Il demande que ces mots de l’article 5 « aussitôt que faire se pourra » soient remplacés par ce seul mot « immédiatement « , et que l’article 7 soit supprimé. Le 4 août, Vimercati repart pour Florence et informe en même temps Vienne des exigences impériales. La Tour d’Auvergne paraît confiant. « J’espère encore, dit-il le 5 août, arriver à signer l’alliance à trois, surtout si l’armée prussienne éprouve des revers sérieux. » Et il fait cet aveu qui confine à la naïveté : « La victoire sera le principal élément du succès de ma mission. » Eh! sans aucun doute! il est plus que certain que si les Français avaient été victorieux, immédiatement les Autrichiens et les Italiens mobilisaient et ne posaient plus de conditions à la France. Mais le comte de Beust, défiant, refuse le mot « immédiatement ». C’est le jour où Mac-Mahon perd, hélas! une bataille et l’Alsace. C’est le jour où Frossard perd une autre bataille en Lorraine.

Quelque temps auparavant, l’impératrice avait eu une entrevue secrète avec Julian Klaczko, directeur au ministère des Affaires étrangères de Vienne, qui avait vu d’abord M. de Gramont très confiant, très certain de nos succès jusqu’au point de lui dire, au sujet de l’Autriche : « Soyez tranquille! vous aurez votre part du gâteau! » Tout en se montrant des plus sympathiques à la cause française, ainsi qu’il l’avait déjà prouvé (1),

(1) Voir mon étude sur Klaczko dans la Revue des Deux Mondes. Décembre

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