LIBRAIRIE PLON
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PREFACE
Si j’ai été amené dans ce livre à relever les causes de la Guerre de 1870 et à signaler les responsabilités de ceux qui l’ont déchaînée, ce n’est point par un détestable sentiment d’animosité contre les personnes. Un plus noble mobile m y a déterminé : celui de l’ historien, qui n’a d’autre passion que la vérité. Dans cette œuvre, écrite en pleine liberté, une ligure doit planer au-dessus de tout. Cette figure, c est la Patrie. A elle seule sont allées toutes mes pensées quand j’ai entrepris ce long et difficile labeur. Par 1 exposé fidèle et impartial des faits douloureux dont nous souffrons encore, c’est à la France que je voudrais épargner de nouvelles illusions et de nouvelles épreuves. N’a-t-on pas dit, au mois de juillet 1909, à la Chambre des députés que, peu de temps auparavant, nous avions été conduits aux portes de la gueiie et que nous n’étions pas prêts? On se rappelle encore 1 émotion et la surprise que cette déclaration sinistre jeta dans l’Assemblée et les graves incidents politiques qui en lurent la suite. Malgré ce fait indéniable que la France peut toujours être exposée à un confiit brusque et presque immédiat, une école antipatriotique essaie de faire croire a des
esprits naifs que toute guerre est désormais impossible; que les peuples n’en veulent plus et que, dans vingt ans, l’Europe ne sera plus qu’une vaste république qui supprimera, avec les armées, la misère et toutes les inégalités sociales. Cette école n’ose-t-elle pas enseigner que la patrie n’est qu’un vain mot et que, si elle existe, la patrie est là seulement où l’on peut vivre à son aise : Ubi bene , ibi patria ?
Ne dit-elle pas encore que si, par hasard, l’ennemi venait à envahir notre territoire, ce ne serait que pour un temps limité et que d’ailleurs le mal ne serait pas grand, car, après tout, les champs resteraient à leur place. Et combien d’esprits faux ajoutent foi à ces sottises ou à ces folies! Pauvres gens, qui ne se rappellent pas que deux de nos provinces qui comprenaient cependant, elles aussi, de beaux champs fertiles, ont passé aux mains du vainqueur! A quelles déceptions, à quels affreux périls ne s’exposent-ils pas, tous ceux qui acceptent des théories aussi misérables? Comment croire sincèrement qu’il n’y aura plus de guerres et que si, par hasard, la menace en était faite, une révolution générale forcerait bien, par la terreur et par la violence, tous les gouvernements à y renoncer, ou bien par un désarmement général ramènerait l’àge d’or chanté par les poètes?... Au moment d’une crise extérieure menaçante, j’entendais dire, il n y a pas longtemps : « Pourquoi nous ferait-on la guerre, puisque nous ne la voulons pas nous-mêmes? » Et 1 on croyait émettre ainsi un argument décisif, sans se douter que c’est au contraire les pacifistes à outrance qui appellent et attirent contre eux, presque à coup sûr, les hostilités les plus redoutables.
A\ant le conflit qui amena la guerre russo-japonaise, qui n a pas entendu certaines personnes, se disant bien infor-
PRÉFACE
ni
niées, faire gravement cette réflexion : « Les découvertes scientifiques modernes et les engins actuels, comme la mélinite et la roburite, les mitrailleuses et les canons perfectionnés, les torpilles nouvelles et les sous-marins auront des effets tellement effroyables que les gouvernements hésiteront à déchaîner de pareils fléaux. C’en est fait de la guerre. Ceci tuera cela » . Hélas ! la réponse ne s est pas fait attendre. Nous avons vu tous ces engins et tous ces explosifs travailler avec une fureur inouïe, et les territoires et les mers de l'Extrême-Orient se couvrir de cadavres. Le sort des armes a été funeste à la Russie qui se croyait pourtant en état de lutter victorieusement et, après la guerre étrangère, une révolution terrible a mis l’empire des tsars à deux doigts de sa ruine... Voilà comment il ne faut pas craindre de guerres futures!
Que la menace effroyable de Bismarck parlant, le II janvier 1887, au Reichstag, d’une guerre possible, reste toujours dans la mémoire des Français : « Nous tâcherons, disait-il, de mettre la France hors d’état pendant trente ans de nous attaquer et de nous mettre nous-mêmes en état de nous armer complètement contre la France pour la durée au moins d’une génération. La guerre de 1870 serait un jeu d'enfants à côté de celle de 1890 ou de je ne sais quand , au point de vue de ses effets pour la France. « Et devant la promesse de nous « saigner à blanc d , le Reichstag enthousiasmé criait « bravo « et acclamait 1 orateur. Dans cette même séance, le chancelier donnait au sujet de l’armée allemande des conseils au Reichstag que notre Parlement peut et doit méditer : « Sans notre armée allemande, disait-il, une de nos bases et de nos hautes situations les plus fondamentales, sans le besoin de la défense commune contre des attaques du dehors, toute la
Confédération sur laquelle repose l’Empire allemand ne serait point parvenue à s’établir. Ayez toujours cela devant les yeux, quand vous voulez fouler aux pieds cette première condition de son existence, car nous voulons tous être protégés contre le péril extérieur, tous, et vos électeurs aussi ! »
C’est ce que nous devons comprendre et vouloir pour nous-mêmes. Notre devoir, en effet, est de contribuer à mettre la France, par ses forces matérielles et ses qualités morales, en état d’occuper la première place sur la scène du monde, de regarder les périls en face et de ne baisser les yeux devant personne. Nous n’en sommes plus au temps où Renan demandait humblement au docteur Strauss pour notre patrie « un peu de générosité et de pitié - . Nous ne tolérerions pas qu’un étranger, aussi pédant qu’impertinent, parlât de nous « fermer les chemins périlleux » . C’est au souvenir de telles insolences que l’on apprécie l’avantage d être forts et d’être prêts. Certains disent qu’il n’y a pas lieu de craindre de nouvelles catastrophes et que l’état paisible de l’Europe ne laisse pas entrevoir des périls prochains. A cela il est permis de répondre, comme le faisait M. Frédéric Dernburg, il y a quelque temps : a Rien n’est plus tranquille qu’une poudrière avant qu’elle saute! » On objecte encore que, sous une République, les citoyens sont plus maîtres de leur destinée que sous une monarchie. Cependant, le peuple en République est souverain et il n’est pas plus que d’autres cà l’abri des faiblesses et des pièges. Un ministre peut prononcer des paroles irréparables et amener une invasion subite du territoire. Quel que soit le régime, un peuple peut être entraîné à la guerre, s’il est imprévoyant, s il est mal éclairé et s’il perd le calme et le sangfroid. 11 est donc exposé aux mêmes dangers et son devoir
PREFACE
est d’écarter ceux qui voudraient abuser de sa crédulité et le précipiter follement dans les pires aventures.
Il y a quelques années, une Revue internationale, l Européen, osa poser cette question à ses lecteurs de tous pays . La France est- elle en décadence? Des personnages variés répondirent, les uns en protestant de leur sympathie en notre faveur, les autres en constatant que nous étions toujours les premiers eu matière littéraire et artistique, comme en mode et en art culinaire. Il fallait s attendie à des réponses désagréables, puisque l’on faisait les étrangers eux-mêmes juges de notre situation intérieure et extérieure, de notre présent et de notre avenir. Mais, sans faire de cette question une sorte de jeu d esprit international, jeu aussi blessant qu’inutile, il ne nous est pas défendu de nous interroger nous-mêmes, de voir si nous avons tiré quelques leçons utiles des terribles événements qui ont signalé la guerre de 1870, puis de rechercher courageusement et franchement si notre pays ne contient pas des germes morbides qui présagent une dissolution fatale, et s il ne lui reste pas assez de vitalité et assez d énergie poiu triompher des maux qui pourraient par un nouveau désastie ruiner tout son être.
En 1868, Prévost-Paradol constatant dans son livre, la France nouvelle , que l’idée de la mort répugne à la nature animée et que tout en acceptant le mot, notre esprit s’arrête difficilement à la chose, se demandait où étaient la toute-puissante Rome, la séduisante Athènes, la vaillante Pologne Or, à Rome, à Athènes, en Pologne, la perte de l’État avait été inutilement prévue et prédite par nombre d’esprits sensés. Leurs avertissements furent inutiles. « Ce n’est pas que la foule elle-même, dans un Etat qui chancelle ne soit agitée à son heure par le pressentiment con-