‹ La guerre de 1870Chapitre 3 sur 27 · LA GUI-: HR E DE · texte numérisé non relu

LA GUI-: HR E DE

fus du péril qui menace l'existence nationale. Comme un équipage inquiet qui a lu une partie de la vérité sur le front de ses chefs, la multitude est ordinairement avertie de la tempête qui s’approche par la tristesse croissante des bonscitoyens. «

Examinant alors les signes qui devaient annoncer aux peuples leur propre décadence, Prévost-Paradol meutionnait entre autres le désordre ou le despotisme dans le pouvoir, 1 anarchie dans le peuple, le culte général de la force et le mépris du droit. Il faisait remarquer qu’une nation n est capable de maintenir l’ordre dans son sein, d’arriver à la pratique de la liberté et de défendre sa grandeur qu’à 1 aide du sacrifice perpétuel de l’intérêt particulier à l’intérêt général, sinon l’intérêt général ébranlé entraîne les intérêts particuliers dans sa chute. Il faut donc que le sacrifice apparent de l’intérêt particulier soit volontairement fait par l’immense majorité des citoyens, sous l’influence de trois grands mobiles générateurs de toute moralité et de toute direction sûre : la religion, le devoir, l’honneur. Par l’action efficace du sentiment religieux, « ressort perpétuel de la vie humaine « , les instincts pervers sont réprimés, les mauvaises actions prévenues, les désordres empêchés au profit des lois et de l’ordre général. Pour qu’elle puisse produire ces bienfaisants effets, il faut que la religion soit libre et respectée. Si elle est méprisée, traquée, persécutée, comment obtiendrait-elle le respect des peuples et eomment aurait-elle une influence salutaire?... L’idée du devoir envisagée en lui-même, qui est une idée des plus glandes et des plus nobles, doit être également soutenue, cai elle est un puissant facteur pour l’obéissance aux lois et elle se lie intimement à l’idée religieuse. Les anarchistes qui prêchent le mépris des lois le savent parfaitement, et

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c’est pourquoi ils ont trouvé cette formule meuaçaute qui résume eu quatre mots brefs et uets leur doctrine destructrice : a Ni Dieu, ni maître. «

Enfin, le point d’honneur, que Prévost-Paradol disait être particulièment cher à la nation lrançaise, parce qu’il est, lui aussi, une source de devoir et de sacrifice, doit être soutenu, préconisé, développé dans toutes les âmes. Ce qui peut l’affaiblir et le dissoudre dans ce pays, a c’est le spectacle de l’iniquité triomphante, la prédominance de la force sur le droit, le mépris de la justice, 1 éloge de la fraude et de la violence » .

Ayons donc le courage de nous dire : « Où en sommesnous à cet égard et faut-il jeter un cri d effroi ou un cii d espérance? »

Évidemment, et il serait aussi puéril que vain de le dissimuler, la France, comme d’autre pays, est en proie à de graves malaises. L’état de division des partis, l’amoindrissement du sentiment religieux et moral, la tendance à remplacer l’idéalisme par un positivisme grossier, la pratique vacillante de la liberté et l’esprit d’intolérance, l’influence délétère de minorités bruyantes et factieuses, l’accoutumance aux grèves qui, sous prétexte d’être un moyen naturel d’amélioration du sort des classes ouvrières, sont devenues un facteur brutal de violences ou d’émeutes sanglantes, 1 exagéiation de l’égoïsme individuel, la corruption des mœurs par une contagion détestable, l’abaissement des lettres et du théâtre moderne livré à des auteurs cyniques et à des histrions, le jeu public rétabli sous la forme démoralisante du pan quotidien, le mépris des lois et de toute censure, l’atrophie de la volonté chez les classes élevées, la disposition trop générale à charger l’État de l’existence et du bien-être des masses, a le faire intervenir en tout et partout, à empêcher parfois les

initiatives généreuses et même à menacer la fortune publique comme celle des particuliers, voilà ce qui inquiète et préoccupe les bons citoyens. Ajoutez à cela des excitations malsaines contre les patrons et les riches, la dissolution de la famille par le divorce qui se répand partout, les périls de 1 alcoolisme et une autre cause, bien grave aussi sur laquelle les esprits avisés ont raison d’insister, parce qu’elle pourrait réduire la France à n’être plus qu’une puissance de troisième ordre, je veux dire le déclin de la natalité.

Aux remèdes matériels nécessaires pour combattre de tels fléaux, il faudra ajouter les remèdes moraux, les plus efficaces de tous, et une guerre impitoyable à tout ce qui raille les principes, abaisse les convictions, dénature les consciences, énerve, engourdit, flétrit et déshonore les mœurs et la vitalité du pays, et qui, sous prétexte de libérer la pensée humaine, l’assujettit à un scepticisme tyrannique et corrupteur. C’est le cas de répéter l’adage si juste :

Quid tristes querimoniœ.

Si non supplicio culpa reciditur ?

Quid leges sine moribus Vanœ projiciunt?

Y a-t-il lieu maintenant, après cet attristant tableau, de croire que tout pays, et naturellement le nôtre, doive, comme tout individu, aller de la jeunesse à l’àge mûr, puis à la vieillesse et h une mort fatale? Xon. Rappelons-nous, comme il est dit au livre de la Sagesse , que « Dieu a fait les uations guérissables » . Cette grande et consolante parole devrait être répétée souvent, et souvent méditée.

La doctrine qui consiste à étendre à la vie spirituelle et morale des peuples la loi de la vie corporelle, est essentiellement une doctrine matérialiste; la même doctrine qui

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consiste à refuser à ces peuples le pouvoir de reconnaître leurs erreurs, de se corriger de leurs vices, d acquérir ou de retrouver les vertus qui leur manquent, est une doctrine fataliste. Elle nie ainsi, comme le remarquait jadis le savant Amédée de Margerie, la liberté morale qui se manifeste par l’effort énergique des âmes pour revenir au bien; elle fait descendre les nations dans l’infime catégorie des corps en leur assignant les mêmes phases de déclin et de dissolution et, contrairement aux données d’une saine philosophie, elle enseigne que les maladies sont incurables et les conversions impossibles.

Toutefois, il n’est pas douteux que si un peuple s’abandonne à ses vices, s’il marche aveuglément au suicide, il peut lui arriver ce qui est arrivé aux peuples de l’antiquité qui n’avaient rien de surnaturel en eux-mêmes et qui tombèrent victimes de leur religion sensuelle et de leur fausse philosophie. Il est certain encore que si l’athéisme envahissait la France et qu’au sentiment religieux succédât une incroyance absolue, tout serait à craindre et la decadence serait alors inévitable. Mais la France a encore en elle assez de ressort pour se redresser et son histoire est là pour le prouver victorieusement. N’est-ce pas, entre autres, au moment où ses ennemis criaient le Finis Güllicn, (pu1 < clic qu’on disait déjà morte, au siècle de Jeanne d’Arc, a brisé la pierre de la tombe et est ressuscitée? Mais pour vivre et revivre, il ne faut pas se contenter d’espérer un secours miraculeux, il faut vouloir, il faut agir. Avant tout, il faut résolument écarter les sophistes et les froids intellectuels, repousser leurs criminelles doctrines qui amèneraient l’homme à négliger les principes de vie, le courage, le dévouement, le sacrifice, en un mot tout ce qui relève, ennoblit, fortifie et régénère.

Il nous faut des professeurs d’énergie, car l’énergie morale, on l’a justement dit, est plus importante encore que l’instruction. Les générations d’autrefois étaient élevées dans le respect des anciens Romains dont le mobile suprême était l’amour de la liberté et de la patrie. « Une des choses, disait excellemment Bossuet, leur faisait aimer l’autre, et parce qu’ils aimaient la liberté, ils aimaient aussi leur patrie comme une mère qui les nourrissait dans des sentiments généreux et libres, u La pauvreté leur paraissait aussi comme le moyen de garder leur liberté plus entière et ils ne comptaient que sur leur labeur pour vivre indépendants et honorés. La vertu était pour eux l’ensemble de toutes ces qualités que nous appelons viriles. Mais ne désespérons pas de nous-mêmes. Malgré les exemples de cupidité et d’égoïsme dont nous sommes les témoins attristés, les vertus simples et droites sont encore en honneur sur notre vieux sol français. Quand on songe à cette France qui a produit tant de penseurs et de savants désintéressés, tant d artistes et d’écrivains généreux, qui peut faire surgir encore des légions d’hommes dévoués, entreprenants et audacieux, tant de novateurs et de héros et qui, malgré les railleries provoquées par un dénigrement systématique et un cynisme impudent, voit chaque jour ses enfants montrer quelle part prépondérante ils exercent dans tous les travaux et dans tous les progrès sur la terre, sur la mer et jusque dans les deux; qui, à côté de tant d’illustrations et de célébrités, peut citer un si grand nombre d’hommes et de femmes voués aux plus nobles œuvres de foi, de charité, de philanthropie et de solidarité sociale; qui, dans ses villes et dans ses campagnes, compte tant de foyers honnêtes et travailleurs; qui est certaine que tous ses enfants, même les plus turbulents en apparence, sentiraient, aux jours

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des grandes épreuves, brûler en eux la flamme sacrée du patriotisme et ne voudraient pas <|ue leur généreux pays fût inférieur aux autres en vaillance et en valeur; quand on se rappelle tout cela, on peut dire : « Non ! la France n’est pas en décadence! » Si elle a connu, bêlas! des temps mauvais, si elle a subi des revers et des désastres, si elle a parfois encore des heures douloureuses, elle a aussi, dans sa longue et glorieuse histoire, au lendemain même des jours néfastes comme ceux de 1870 et de 1871, entendu sonner des heures moins lugubres et plus d’une fois elle a, en des pays lointains où combattirent ses jeunes soldats, au Soudan, à Madagascar, au Maroc, vu briller son cher drapeau

Si haut qu’un peu d’azur est resté dans ses plis!

Elle sait que son nom est toujours en honneur parmi tous ceux qui l’ont vue si souvent à l’œuvre pour défendre les humbles et les opprimés, héritage glorieux qu’elle n a jamais repoussé, et elle a tressailli uaguère, lorsqu’elle a entendu sur la terre italienne rappeler les exploits de ses héros.

Le feu patriotique brûle toujours sur ce sol généreux qui a manifesté en des fêtes spontanées et inoubliables le culte voué à la sainte de la Patrie, à celte fille sublime qui, dans des jours d’angoisses et de misères, a tenu fièrement la bannière de France et bouté hors du sol ses ennemis. Enfin, n’avons-nous pas recueilli, avec un frisson d’espoir, ces belles paroles venues d’une terre sur laquelle a coulé eu 18/0 le sang de nos chers soldats et qui, malgré les rigueurs d’un traité inexorable, reste et veut rester française : « Nous n oublions pas que pendant deux siècles et jusqu a 1 Année terrible, les joies et les douleurs de la France furent nos joies et nos douleurs. L’histoire d’un peuple est faite des souvenirs

vivants do toutes ses gloires. Xotre province, qui fut si souvent le théâtre de luttes héroïques, a eu une histoire particulièrement agitée. Sous toutes les dominations, elle sut rester elle-même et ne se donner qu’à ceux qui s’appliquèrent à mériter son estime et son affection. Elle garde précieusement la mémoire des bienfaits reçus et ne permettra jamais qu'on déchire, qu’on efface et qu’on rature une des pages où sont écrits les fastes glorieux de son passé (1). -- La France qui, elle aussi, se souvient, aime à répéter les deux mots inscrits sur le drapeau des vétérans de l’Alsace : « Oublier? — Jamais! »

Maintenant, qu’une catastrophe éclate, qu’une épreuve formidable surgisse tout à coup, et ce pays que l’on disait, que l’on croyait sans énergie et sans ressort, se redresse. Le même frisson court dans toutes les veines et pousse tous les citoyens à l’action. Est-ce que les désastres, causés par les dernières inondations, n’ont pas, devant le monde étonné, révélé chez nous un dévouement, une générosité, un sangfroid et un courage sans pareils? Prêtres, soldats, marins, sergents de ville, ouvriers, femmes du monde et femmes du peuple, gens de toutes les classes et de tous les partis, chacun a fait plus que son devoir. Toutes les bourses se sont ouvertes et des millions en sont sortis. I n philosophe a trouvé pour apprécier ce mouvement une expression aussi vraie qu originale : a Ce fut une crue de vertu. » Riches ou pauvres ont apporté leur or, leur petit denier, ou le secours de leurs bras à ceux qui souffraient et qui avaient

(1) Discours de l abbé II etterlé, député d Alsace-Lorraine au Reichstag, près de la tombe du général Abel Douay, aux fêtes de Wissembourg. le 17 octobre 11)09. Quelque temps après, L orateur a payé de la perte de sa liberté l’appréciation hardie q u il avait portée sur I attitude provocante d un proviseur allemand, et il a une fois de plus ainsi défendu 1 honneur et l'indépendance de l'Alsace.

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