I* HÉ FAC K
tout perdu. De telles preuves de vaillance, de bonne et allègre humeur, de charité et de solidarité absolues sont faites pour donner toute confiance.
Aussi, quelles que soient les difficultés et les inquiétudes de l’heure présente, convient-il d'espérer en un avenir réparateur et de ne pas se laisser déprimer par un sentiment de défiance et de découragement. Que faut-il en effet pour rendre à la France toute la place h laquelle elle a droit, toute la prospérité qui doit être son apanage? Il lui faut la foi en elle-même et en son immortel génie, le respect de l’initiative privée et de la dignité individuelle, un meilleur équilibre social fondé sur l’égalité politique et 1 union de tous ses enfants dans celte sage et vraie liberté, dont une bouche éloquente proclamait, en termes émouvants, la vertu éducatrice et pacificatrice (1). Est-ce que vraiment tout cela est impossible à un pays qui, au lendemain des plus affreuses épreuves qui puissent accabler un peuple, a stupéfié l’Europe par son retour subit au calme, à 1 ordre et à la prospérité, et qui, depuis, malgré les obstacles suscites par un ennemi jaloux, a augmenté son empire colonial, a fait entendre une voix autorisée dans le concert des nations et s’est constitué de solides alliances?
Pour compléter cette œuvre, pour fortifier et agrandir plus encore la France, pour la rendre invulnérable, c’est à ceux qui disposent de la parole, de la plume, de 1 action qu il faut demander des efforts hardis, constants et sincères. Et à ce sujet que ne peut tenter, que ne doit pas faire 1 historien français? Considérez ce qui s’est passé chez nos voisins les Allemands. Si leurs historiens ont, dans leurs Universités et dans leurs livres, puissamment collaboré à la création de
(1) Discours de M. A. Ribot au Sénat, le 5 novembre 1909.
l’unité allemande; s’ils ont perpétué la flamme patriotique dans lame de leurs concitoyens; s’ils ont eu une action décisive sur la jeunesse laborieuse dont ils ont éclairé l’esprit et guidé les élans; s’ils ont cherché à inspirer le mépris de tout ce qui peut engendrer un scepticisme décevant ou un pessimisme démoralisateur; s’ils ont pu prôner et vanter la force et la grandeur de la guerre; c’est qu’ils ont en même temps conseillé l’action et la pratique des mâles vertus qui s’appellent la foi, l'honneur, le courage, l’énergie, le dévouement, l’héroïsme. Ils l’ont fait. Ils le font encore. Pourquoi ne pas les imiter dans cette tâche virile? Nous n’avons pas, nous autres, une unité territoriale à créer; mais nous avons une unité morale à soutenir, à cimenter. Nous devons comprendre, nous les historiens français, que l’histoire est, avant tout et surtout, œuvre noble, œuvre d’éducation nationale. Retenons et appliquons ce que disait un homme qui connaît parfaitement l’Allemagne contemporaine, M. J. Bourdeau : « Il faut aux nations une histoire comme il leur faut une religion, une source toujours jaillissante de fortes émotions et de piété fervente envers les grands hommes d’Etat et de guerre qui ont fait la patrie et qui sont pour un peuple l’incarnation et le symbole de ses plus hautes aspirations et de ses meilleurs instincts (1). »
Loin de nous donc la frivolité banale et le vain dilettantisme, le scepticisme railleur et l’intellectualisme raffiné, la littérature dissolvante et les bagatelles sonores, les théories malsaines et corruptrices voilées habilement sous une forme alliciante, enfin tout ce qui occupe et préoccupe les esprits médiocres et légers, tout ce qui fait des esthètes, des jouisseurs, des efféminés et non des hommes!... Avant la catas-
(1) Etude sur. Henri de Treilsclihe.
PREFACE
trophe, Athènes avait l’œil plus distrait par une belle statue que par une belle armure et l’oreille plus attentive à un vers harmonieux ou à une période cadencée qu’à l’appel vibrant des combats. Pour échapper aux périls qui menacent toujours une démocratie, il faut dénoncer et écarter ces écrits sophistiques qui ne laissent intacts, dans leur ironie amère et leurs insinuations perfides, aucun mérite, aucune force, aucune gloire, aucune renommée; qui se complaisent aux aphorismes décevants, aux paradoxes menteurs, aux subtilités dégradantes; qui, comme le disait excellemment un philosophe (1), veulent la liberté entière sans le contrepoids d’aucune responsabilité, l égalité brutale ou I uniformité absolue des citoyens sans différence des intelligences et des mérites, le nivellement par en bas et, en fin de compte, le retour à l’état barbare, le triomphe de la matière sur l’esprit, « le triomphe de la force, du nombre et de la ruse, l’émiettement de la nation au profit des individus, des groupes et des syndicats, la pulvérisation de ce grand corps qui est la patrie! » Que les hommes éclairés s’opposent donc à ces doctrines qui poussent l’exagération des droits de 1 Etat jusqu’au despotisme destructeur des droits du citoyen; qui se plaisent à l’instabilité, à l’irresponsabilité et, pour dire le mot vrai, à l’incobérence, à l’anarchie. Un peuple qui préférerait à de sages conseillers des sophistes trompeurs, est un peuple voué à une sûre décadence. C est par la pratique des hautes et fières vertus que nous réparerons nos pertes et que nous terminerons la tâche qui nous reste à remplir. C est la ce que doit enseigner un historien qui aime réellement sa patrie et qui la veut grande et respectée.
A quoi, en effet, serviraient nos études sur tel ou tel
(I ) M. Alfred Fouillée — Revue des Deux Mondes du 15 novembre 1900.
point et particulièrement sur l’ histoire de la dernière guerre, si elles ne nous ramenaient sans cesse à nous-mêmes, et ne nous permettaient de tirer de ces graves souvenirs d’utiles et fortes leçons? Nous retrouverons ici à chaque page l’action de ce Bismarck qui a eu le culte ardent et presque féroce de son pays. C’est par l’étude, c’est par l’imitation de ce que peut une volonté opiniâtre, servie par des moyens puissants, que nous arriverons à nous faire une idée plus grande de notre pays, à en connaître les défauts et les qualités, les faiblesses et les forces, à retrouver et à ressaisir les grandes et belles idées qui dirigeaient nos pères et qui leur permettaient de donner, par l’exemple d’une France unie, glorieuse et admirée, le plus bel exemple de vaillance et de sagesse qui pût être présenté aux autres nations. Si la Prusse de 1806, qui est devenue l’Allemagne de 1871, est sortie d’une humiliation profonde pour s’élever à une situation prodigieuse, c’est qu’elle a entendu et compris les conseils que des patriotes, tels que Stein, lui ont donnés au lendemain de ses revers. Il ne sera pas dit qu’en France il ne se trouvera point, comme dans la Prusse de 1808, des hommes ardents, des hommes capables de communiquer leur flamme et leur élan à un pays toujours généreux, toujours vibrant, toujours prêt à soutenir, en même temps que ses droits et ses justes intérêts, les causes les plus sacrées!
Nos soldats ne seraient-ils plus capables de comprendre ces brèves et éloquentes paroles, répétées journellement à un peuple jeuue et ardent qui vient de faire preuve dans la guerre de l’Extrême-Orient des plus belles qualités guerrières :
D. — Qu’est-ce que l’esprit militaire?
R. — L’obéissance et le sacrifice.
D. — Qu’entends-tu par la vaillance?
PRÉFACE
x vu
R. — Ne jamais regarder le nombre et marcher en avant.
D. — D’où vient la tache de sang qui a rougi ton drapeau?
R. — De celui qui le porte à la bataille.
D. — A quoi cette tache te fait-elle songer?
R. — A son bonheur!
D. — L’homme mort, que reste-t-il?
R. — La gloire ! «
Ce catéchisme des recrues japonaises, n’est-ce pas le vieux catéchisme militaire des Français?
Mais un fait douloureux nous surprend et nous émeut parfois : c’est le triomphe de la force brutale sur la justice. Cela est vrai, mais ce triomphe n’est qu’un triomphe momentané, car tôt ou tard le droit, foulé aux pieds, se redresse contre son oppresseur. Comment ne pas le reconnaître en lisant les pages dramatiques de cette histoire? En effet, si elle nous laisse le souvenir des succès prodigieux de Bismarck, obtenus par la ruse et la violence, elle nous apprend aussi que c’est dans un cri de colère et de douleur que ce grand admirateur de la force, ce grand contempteur des misères humaines a disparu? Ses années de disgrâce ont été lamentables. Considérez-le en face de sou œuvre. Le chancelier allemand qui nous a fait tant de mal, arrivé à l’apogée d’une puissance extraordinaire, a subi tout à coup, devant le monde étonné, une disgrâce inouïe. C’est au moment où il se croyait le plus assuré de son maintien en maître aux affaires, qu il est tombé, et ses huit années de ressentiments et de fureurs, ses plaintes, ses regrets, ses remords cruels ont été la vengeance inespérée de ses victimes. Les nations, qu’il a voulu séparer par la
haine ou par l’indifférence, se rencontrent enfin et s’unissent. Les populations, qu il a voulu incorporer dans l’Empire, se roidissent contre la force et gardent une fidélité touchante à leur ancienne patrie. Les socialistes, qu’il a voulu anéantir, augmentent de jour en jour leurs phalanges et leurs revendications redoutables. Alors, exaspéré, il prédit des révoltes, des catastrophes, un cataclysme même, et il s’en va, chargé d ans, de regrets et de remords, vers le Tribunal suprême qui pèse dans la même balance les actes des ministres, des sujets et des rois.
Faut-il nier maintenant que l’Histoire soit une grande donneuse de leçons et, comme l’affirmait Tacite, « la maîtresse de la vie » ?
Dans 1 ouvrage que je viens d’écrire, l’attention du lecteur devra particulièrement être appelée sur les origines de la guerre de 1870, sur les causes qui l’ont amenée, sur la déclaration du 6 juillet, la demande de garanties du 12, la dépêche d Ems du 13 et les graves incidents auxquels elle a donné lieu, sur la déclaration de la guerre et sur la question si délicate et si controversée des préparatifs et des alliances, sui la politique du cabinet Ollivier et particulièrement sur le rôle du président du Conseil et du ministre des Affaires étrangères, sur la responsabilité du comte de Bismarck et de son îoi, de Napoléon III, de 1 impératrice et de leurs conseillers, comme sur celle de la Presse et du Parlement; sur les intiigues de Bazaine et sur la fondation de l’Empire allemand; enfin sur le relèvement de la France au lendemain de ses désastres par les nobles efforts de Tliiers et de l’Assemblée nationale. Les documents nouveaux que j’ai versés dans le îécit au sujet des origines de la Guerre, de ses suites et de ses plus importants événements, les considérations particu-
PRÉFACE
lières auxquelles je me suis attaché, seront, je l’espère, de nature à donner une physionomie plus claire el plus précise à des faits connus eu partie, mais qui avaient besoin d’être soulignés encore et mis eu relief. Il est à cet égard une maxime de Vauvenargues qui rendra bien ma pensée : « Il y a beaucoup de choses que nous savons mal et qu’il est très bon qu’on redise. »
Ancien attaché aux Archives du Corps législatif de 1868 à 1870, secrétaire-archiviste à l’Assemblée nationale de 1871 à 1876, j’ai assisté à toutes les séances parlementaires et noté les principaux incidents historiques de cette époque. Au cours de ces fonctions, j’ai dépouillé et étudié tous les papiers, les dépêches, les rapports et les notes de la guerre de 1870. Avec l’autorisation du Président de la Chambre des députés, j’ai fait reproduire plusieurs pièces d’une importance capitale, comme la protestation des députés de l’Alsace et de la Lorraine, la motion de déchéance de l’Empire et la carte des exigences territoriales de l’Allemagne en 1871. J’y ai joint une lettre du général de Castagny au colonel Saussier sur l’incinération des drapeaux de Metz, due à l’obligeance de l’architecte Moreau. A d’autres précieux documents et à de fréquents entretiens avec la plupart des témoins ou acteurs de ces grands événements dont j’ai pu recueillir les souvenirs, j’ai ajouté l’étude des meilleurs ouvrages parus sur la guerre, en France et à l’étranger. On en trouvera l’indication au cours des différents chapitres de cet ouvrage; mais il eu est un que je tiens à mettre immédiatement en tête des autres : c’est l'Histoire de la Diplomatie de la guerre francoallemande par mon ami si regretté, Albert Sorel. Nous en avons souvent parlé ensemble dans les longues promenades qui suivaient nos labeurs communs, et de ces graves conversations j’ai retenu des attestations qui ont servi à corroborer
plus d’une de mes recherches. Appuyé sur des hases solides, écrit arec une sincérité et une bonne foi entières, mon ouvrage, je le répète, n’a été inspiré que par la passion de la vérité et par un amour commun à tous les Français, celui de la patrie.
Qu’à ce cri superbe des Allemands : « Deutschland , Deutschland, über ailes! « réponde donc notre cri vibrant et sincère : « La France, la France par-dessus tout! «