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CHAPITRE II

L'influence du nouveau généralissime allemand, le maréchal von Hindenburg, ne tarda pas à se faire sentir sur tous les théâtres d'opérations; le haut commandement des armées austro-allemandes fut remanié, à TOccident comme à l'Orient :

Sur le front de France, le commandement du groupe des armées allemandes du Nord fut donné au prince de Wurtemberg; celui du groupe du Centre — y compris la Somme — au prince héritier de Bavière; celui du groupe du Sud-Est — y compris la Champagne et Verdun — au « Kronprinz » d'Allemagne.

Sur le front russe, le groupe Nord, de Riga à la Galicie, était commandé par le prince Léopold de Bavière ; le groupe Sud, par un archiduc d'Autriche ; les armées des Balkans, par Mackensen,...

Si l'empereur Guillaume s'était effacé devant Hindenburg, celui-ci avait eu soin de faire représenter largement les maisons impériales et royales

de TAUemagne dans cette distribution des hauts grades.

Dès que cette répartition fut faite et sa première inspection terminée, le maréchal s'occupa activement de la réalisation de son opération sensationnelle en Roumanie, vers laquelle se tournèrent tous les regards. L'Allemagne escomptait les richesses en céréales, en pétrole, en or, à cueillir dans ce grenier d'abondance; elle voyait déjà ses armées victorieuses pousser à travers la Valachie et la Bessarabie jusqu'à Odessa, à travers les Balkans jusqu'à Salonique, et imposer la paix.

Le plan de Hindenburg répondait bien à ses aspirations. Il consistait essentiellement à tenir sur tous les autres fronts, en faisant d'énergiques manifestations sur le front russe pour empêcher nos grands alliés de secourir les Roumains, à masser rapidement de fortes armées allemandes qui envahiraient la Roumanie, chercheraient à envelopper, à anéantir ses troupes, pour pouvoir ensuite menacer Odessa et surtout se ruer sur nos armées de Salonique et donner la main au roi de Grèce, impatient d'intervenir contre nous.

L'important était d'agir vite, hardiment, de rassembler rapidement les armées nécessaires à la réalisation de ce plan, pendant que les Roumains éparpillaient leurs forces dans la Transylvanie et dans la Dobroudja, et que les Russes, gênés sans doute par leurs difficultés habituelles de communications et de moyens de transport, ne mettaient que peu d'empressement à amener des secours suffisants à nos nouveaux alliés.

Deux grosses armées furent concentrées, l'une au

Sud du Danube, commandée par Mackensen, et comprenant des Allemands, des Bulgares, des Turcs ; Tautre, en Transylvanie, commandée par Falkenhayn, l'ancien chef du grand état-major remercié, et composée de corps d'armée allemands et autrichiens, prélevés sur les autres fronts ou formés avec des divisions de nouvelle création. L'ensemble de ces forces fut poussé jusqu'à 600 000 hommes. L'artillerie, le matériel, les moyens de passage des fleuves et rivières avaient été particulièrement soignés.

Comme nous l'avons déjà vu plus haut, l'armée de Mackensen avait été prête la première. Elle était entrée en action dès le commencement de septembre, s'était emparée de Turtukaï et de Silistrie sur le Danube et, envahissant la Dobroudja, avait fait reculer les Russo-Roumains jusqu'à une ligne couvrant le chemin de fer de Cernavoda sur le Danube à Constanza sur la mer Noire. Après un temps d'arrêt, Mackensen se remit en action, refoula nos aUiés jusqu'aux bouches du Danube; puis, revenant un peu en arrière, il se couvrit de tranchéçs, afin de pouvoir préparer, en secret et à loisir, son passage du Danube.

L'armée de Falkenhayn était entrée en action, en Transylvanie, à la fin de septembre, et s'était portée aussitôt sur l'aile gauche roumaine, qu'elle battit à Hermannstadt, puis à Kronstadt; ensuite elle força nos alliés à évacuer com.plètement la Transylvanie et à repasser les cols de leurs montagnes.

La situation de la Roumanie était devenue très inquiétante. Les Alliés s'ingénièrent pour la secourir. La France lui envoya une mission d'officiers,

présidée par le général Berthelot, et, avec l'Angleterre, un nombreux et puissant matériel. La Russie lui dépêcha, un peu lentement et sobrement, des secours en Dobroudja, en Valachie; et dans les Carpathes, elle fit descendre ses troupes jusqu'au sud de Dornavatra, afin de bien consolider la droite roumaine.

Mais, il était trop tard pour arrêter l'avance des Allemands. Après de violentes démonstrations vers l'Est, vers les montagnes formant la frontière de la Moldavie, Falkenhayn se tourna vers le Sud pour attaquer les cols menant dans la Valachie, en insistant d'abord sur ceux qui ouvrent les chemins les plus directs vers Bucarest. Les Roumains résistent énergiquementducôté dePrédéal et de Campolany. Plus à rOuest, dans la vallée de Jiu, ils ont du succès, repoussent les Bavarois, font des prisonniers....

Bientôt les Allemands reviennent à l'attaque de cette vallée de Jiu, avec des renforts considérables. C'est par là que Falkenhayn veut envahir la Roumanie et qu'il pousse en avant son aile marchante, décisive. Ses troupes atteignent la plaine, battant les Roumains à Turgu-Jiu — 15, 17 novembre 1916, s'emparant du chef-lieu Graïova et de la petite Valachie, riche en ravitaillements de toutes espèces.

Les troupes roumaines se replient pour faire tête plus en arrière dans le voisinage de Bucarest. Elles perdent le contact avec leur gros détachement d'Orsova, dont une partie parvient à s'échapper, tandis qu'une autre se réfugie dans la montagne et finit par être cernée et capturée sur l'Oit.

Bientôt l'armée Falkenhayn fait face à l'Est et

poursuit sa marche, avec la régularité d'une grande manœuvre. Elle atteint et traverse TOlt sans grands combats et ne tarde pas à donner la main, sur son aile droite, à l'autre armée allemande qui, sous les ordres de Mackensen, a réussi brillamment à traverser le Danube, sur plusieurs points, du côté de Zimnitcea. Le maréchal de Mackensen prend alors le commandement des deux armées. Il est soutenu au Nord par une armée austro-allemande, qui a remplacé celle de Falkenhayn en Transylvanie, et qui opère vers les Carpathes boisées et le front de la Moldavie, sous le commandement d'un archiduc d'Autriche.

Au début de décembre, après quelques succès passagers au Sud de Bucarest, les troupes russoroumaines , qui veulent s'opposer à l'armée du Danube, sont obligées de se replier. Il en est de même, plus au Nord, pour le gros de l'armée roumaine, qui essaie de résister à l'armée Falkenhayn; il est battu sur l'Argès.

A partir de ce moment, toutes les troupes roumaines et russes de la Valachie se mettent en retraite vers l'Est. Le plan des Allemands était de les accrocher, de les envelopper, de réaliser un nouveau Sedan, qui aurait fait sensation en Allemagne et dans le monde entier. Ce plan est deviné par le haut commandement russe, qui manœuvre pour faire replier ses troupes et celles des Roumains vers -a forte hgne du Sereth et les retirer à temps des crocs des Allemands, de « la gueule du loup » prête à se fermer sur elles.

Les Allemands enregistrent encore de grands succès territoriaux, géographiques. Ils s'emparent de

Bucarest et de contrées riches en blé, en pétrole, en or. Leur empereur exulte, envoie des télégrammes annonçant des victoires « décisives » et fait sonner les cloches de toutes les églises de TAllemagne. Mais le couronnement des bonnes opérations de guerre n'a pas été obtenu. Les armées de Mackensen ne sont pas parvenues, malgré leurs marches très rapides, très bien conduites, à rompre, à désorganiser les troupes de leurs adversaires.

La partie dure de la campagne commence alors seulement pour les Allemands. Ils ne tardent pas à se heurter à une résistance énergique des armées de nos alliés, qui s'accentue dans la partie orientale de la Valachie. La lutte devient de plus en plus vive et donne lieu, à l'Ouest du Sercth, depuis les Garpathes boisées jusqu'aux abords de Braïla, sur le Danube, à des combats violents, acharnés.

Les Allemands progressent encore; ils ont quelques succès, enlèvent Rimnicu-Sarat et quelques autres points, mais péniblement, lourdement. Des combats violents se prolongent dans les premières semaines dès 1917 et donnent de bons résultats à nos ennemis en Dobroudja, à Braïla, à Focsani.... Mais leur avance s éteint petit à petit, quand ils arrivent en présence de la vraie ligne de défense, énergiquement tenue par les Husso-Roumajns, et s'étendant des montagnes de la Moldavie, au Sereth et aux bouches du Danube. Les armées de Mackensen s'arrêtent net, ne se sentant plus assez fortes pour continuer leur offensive.

Au point de vue de l'issue de la guerre, la cam-

pagne retentissante de Hindenburg contre la Roumanie n'a donc donné aucun résultat sérieux. Elle a surtout abouti, pour nos ennemis, à de très graves pertes, évaluées à 200 000 hommes, et dues autant au surmenage des longues marches du début qu'aux violents et sanglants combats de la dernière période ; tandis que, tout en prolongeant solidement leur grand front jusqu'aux bouches du Danube, nos alliés les Russes ont reçu l'appoint de l'armée roumaine comptant encore, à la fin de la campagne, au moins 500 000 hommes. Les victoires tapageusement annoncées par l'empereur Guillaume ont été loin d'être « décisives ».

L'avance foudroyante, du début, des Allemands en Valachie et la prise de Bucarest avaient eu une répercussion douloureuse en Grèce. Pendant que sous la direction de Venizelos l'armée nationale grecque se constituait à Salonique, pour marcher avec les Alliés, l'armée du roi Constantin était en Thessalie, dans le dos de nos troupes, et attendait frémissante l'arrivée des Allemands pour se joindre à eux. Lorsque l'empereur Guillaume télégraphia « les victoires décisives » et fit sonner toutes ses cloches, le parti royaliste militant, « les réservistes », d'Athènes n'y tinrent plus; ils se jetèrent à main armée, à coups de mitrailleuses sur nos détachements de marins débarqués et sur les partisans de Venizelos. Il y eut un grand nombre de victimes.

Les Alliés firent mettre la Grèce en état de blocus et exigèrent des réparations ainsi que le renvoi dans le Péloponèse des troupes royales de Thessalie. Ces mesures furent prises lentement, mollement. Le roi

de Grèce continua à louvoyer, à surveiller la marche des événements de Roumanie. Il céda à contrecœur et ne fît faire les excuses réclamées que lorsqu'il fut certain que son beau-frère Guillaume renonçait à son entreprise sur Salonique.

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