‹ La guerre de libération, 1914-1918Chapitre 44 sur 50 · I. — HÉROÏSME · texte numérisé non relu

I. — HÉROÏSME

En 1904, à la fin de l'introduction d'un livre sur La guerre de i 870-1 87 i \ j'écrivais « que les qualités de bravoure, d'entrain, de dévouement de notre nation, et d'énergie de notre vieux sang gaulois, sont loin d'avoir disparu; et qu'elles sauront encore jouer glorieusement et utilement leur rôle, le jour où la guerre sera moins mal engagée qu'en 1870 ».

Et, en terminant les « dernières réflexions » de cet ouvrage, j'ajoutais :

« Dans la prochaine guerre..., tout aura pu, aura dû être équilibré pour la préparation des troupes, comme pour celle du haut commandement et de la haute direction de la guerre, entre les nations en présence. L'issue des opérations dépendra plus que jamais des qualités morales, de l'endurance, de l'intrépidité des officiers et des soldats.

« A cet égard, l'histoire de nos guerres passées,

1. La guerre de 1870-1871. Réflexions et Souvenirs, librairie Hachette et G'"'.

comme celle de 1870, montre que la France a toujours pu compter sur ses enfants : leur énergie, leur dévouement ne lui ont jamais et ne lui feront jamais défaut. »

Je ne m'étais pas trompé. Et c'est plus que du dévouement et de Ténergie qu'ont montrés la France et ses enfants pendant la « Guerre de libération » de 1914-1918; c'est l'héroïsme le plus pur, le plus merveilleux de l'histoire.

La valeur, l'intrépidité de nos soldats ont dépassé en grandeur, en beauté, tout ce que notre passé, si glorieux cependant, nous avait légué.

Jamais, le dévouement sans limites, le mépris de la mort pour la Patrie, ne s'étaient manifestés avec autant d'ampleur et d'unanimité ^

Gela tient à ce que le cœur de notre nation était entièrement prêt pour la guerre, au moment où l'empereur d'Allemagne s'est rué sur nous, pour utiliser ses longs, formidables préparatifs, pour réaliser ses sinistres projets d'anéantissement de la France et de domination universelle.

Les lourdes, incessantes tracasseries, les insultes, les menaces, que nous avait fait subir l'Allemagne depuis sesvictoires retentissantes, capiteuses de 1870, et qui avaient redoublé à propos du Maroc, avaient surexcité, indigné profondément notre peuple. La France était debout tout entière, depuis dix ans, prête à tous les sacrifices, décidée à lutter de toute

I. Les chiffres de nos pertes ne le démontrent que trop. Il y a eu dans nos armées i 071 000 tués; 314 000 disparus; 6'.)4 000 réformés à la suite de leurs blessures — soit plus de (Jeux millions de français, dont le sacrifice a sauvé la Patrie.

Nos vaillants alliés ont eu : les Anglais 658 000 tués; les Italiens, 470 000; les Américains 75 000.

son énergie et à en finir avec des voisins dont la fourberie, la brutalité, les ambitions démesurées, dépassaient les limites de toute patience humaine.

Toutes les fois qu'elle s'est trouvée dans cet état d'esprit, et que la nécessité de la défense nationale, de la guerre à outrance, a été sentie par son peuple, la France a pu compter entièrement sur la vaillance et le dévouement sans limites de ses soldats, de ses enfants. C'est là ce qui s'était passé aux époques libératrices, glorieuses, de Jeanne d'Arc, du vieux roi Louis XIV, de notre première République. C'est là ce qui vient de se passer avec plus d'éclat, d'élan, d'unanimité que jamais , au moment où s'est déchaînée la grande guerre de 1914. La préparation morale de notre peuple était complète et le but qu'il entrevoyait pour la guerre était aussi élevé que possible : Pas de conquêtes ; la défense à outrance du sol et de l'honneur de la patrie ; la délivrance des frères d'Alsace-Lorraine et des peuples opprimés.

Pendant les opérations mômes de la guerre, le moral, la colère de notre nation ont été soutenus, avivés par les atrocités, la rapacité, la fourberie, le mépris de tout droit des Allemands. Elle a senti de plus en plus que c'était une lutte de vie ou de mort pour la Patrie française; qu'il était indispensable de combattre j usqu'à la victoire complète ; qu'après avoir mis l'Europe et le monde à feu et à sang, avec tant de désinvolture^ nos exécrables ennemis recommenceraient, si leur défaite n'était pas irrémédiable. Et notre peuple est resté debout, vibrant, prêt à tout supporter, pendant toute la durée de l'eflroyable guerre ; et la fermeté, la virilité de son attitude ont contribué à étayer, à surexciter l'héroïsme de nos armées.

Jamais à aucune époque, chez aucune nation, la vaillance, la ténacité, le courage, Tesprit de sacrifice n'ont atteint la hauteur à laquelle les ont portés nos admirables soldats. Nos armées ont inscrit dans nos annales les pages les plus merveilleuses, les mieux faites pour montrer ce que vaut Tâme française, ce qu'une grande idée peut faire faire à un grand peuple.

IL — Haut commandement.

Pour vaincre à la guerre, il ne suffit pas que le peuple soit debout, qu'il puisse compter sur la valeur et le dévouement absolus de ses soldats, de ses officiers ; il faut aussi, et essentiellement, que le haut commandement des armées ait été bien préparé.

L'armée est un énorme outil, délicat à manier, dans les mains du haut commandement. Pour réussir, ce n'est pas assez que l'outil soit parfait; il faut encore que celui qui le dirige ait l'instruction et les capacités nécessaires.

Cette condition indispensable n'a pas été toujours réalisée, au cours des guerres soutenues par la France, à travers les âges. Il y a eu malheureusement, trop souvent, des lacunes regrettables, désastreuses, dans la préparation de notre haut commandement. « L'imprévoyance gauloise » nous a fait sentir cruellement ses inconvénients, à ce point de vue comme à bien d'autres.

Au XIV" siècle, à Crécy, comme auparavant à Courtray, nos défaites ont été dues incontestablement, malgré la vaillance de nos troupes, à l'insuffisance, k l'ignorance, à la nullité du commandement.

El il (Ml a (Hé de même à Poitiers, à Azincourt; plus tard à Rossbach; et tout près de nous, en 1870, dans les douloureuses journées de Metz et de Sedan.

Au contraire, quand nos chefs d'armées ont su commander et utiliser la vaillance toujours prête à briller de nos soldats, quels succès incomparables avec Philippe-Auguste, Condé, Turenne, le maréchal de Saxe, avec nos généraux de la première République, et par-dessus tout avec le grand-maître de la guerre, avec Napoléon I

Lorsque la guerre de 1914 a éclaté, il n'y avait, très heureusement, aucune inquiétude à avoir pour nous de ce côté. Comme nous l'avons montré dans la première partie de cet ouvrage, la forte organisation de l'état-major de l'armée, l'excellente influence de l'École Supérieure de Guerre et du Centre des hautes études, avaient remarquablement orienté notre armée pour la grande guerre, tout en constituant des pépinières inépuisables de bons officiers d'état-major et de chefs aptes à exercer les commandements les plus difficiles, les plus élevés.

La marche régulière des événements, heureux ou malheureux, de la première partie de la guerre, la netteté des ordres du commandement, la promptitude, l'exactitude de la transmission de ces ordres, la précision de leur exécution, l'admirable esprit offensif qui régnait du haut en 'bas de nos armées et qui nous a sauvés, ont mis en évidence la valeur de la préparation de nos chefs et de nos étatsmajors, comme de nos officiers et des corps de troupes. La guerre de tranchées avait été moins bien étudiée que la guerre de mouvements; ses difficultés ont été bien vite et remarquablement

surmontées. Quant à la période finale, décisive de la guerre, elle a mis plus que jamais en évidence les talents de nos grands chefs, de nos généraux d'armées et autres, de nos états-majors. La terrible leçon de 1870 avait porté ses fruits. Nous étions prêts au point de vue du commandement et des hautes études de guerre.

Mais n'oublions pas qu'il n'en a pas toujours été ainsi, que nous avons été souvent imprévoyants à cet égard. Et ne nous lassons pas d'exiger pour l'armée, pour ses états-majors, pour ses chefs, la préparation complète, incessante à la grande guerre.

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