‹ La guerre de Russie [microforme]Chapitre 17 sur 39 · LA FUITE · texte numérisé non relu

LA FUITE

SMOLENSK

T RENTE mille Russes à peine défendaient Smolensk. Le reste était massé aux environs.

Leur général en chef n’avait nulle envie de nous livrer bataille ; il ménageait ses troupes, sachant bien qu’il en aurait besoin plus tard, pour nous exterminer, quan& le froid et la misère feraient tomber les armes de nos mains et nous livreraient sans défense à des ennemis implacables.

Smolensk, malgré la faiblesse numérique de sa garnison, nous coûta beaucoup de monde et, quand nous fûmes maîtres de la ville, notre drapeau ne flotta que sur des ruines,

Napoléon n’y fit son entrée qu’après avoir reçu des rapports attestant que, d’un bout à l’autre, elle était occupée par ses troupes et les progrès de l’incendie arrêtés... Comme partout dans ce pays de désulation il put constater que sa victoire était plus apparente que réelle ; la fumée qui s’élevait des décombres en était l’image fidèle.

C’est en voyant ces ruines, que le comte Lobau s’écria : ‘ Nous devrions faire ici notre premier cantonnement ! ”

Ce conseil indirect déplut à l’empereur. Mais, quand il eut parcouru la ville dévastée et contemplé ces ruines au milieu desquelles gisaient des centaines de cadavres calcinés, il se fit une idée exacte de l’opiniâtreté que mettraient les Russes à défendre leur pays.

Cette tactique, toujours la même, ces ennemis qui se dérobaient au lieu d’accepter le combat, la misère et les défections qui décimaient son armée, tout cela lui donnait beaucoup à réfléchir.

Plusieurs généraux osèrent lui répéter le conseil de Lobau, et il fut sur le point de s’arrêter à cet avis. Pourquoi a-t-il changé d’idée !.. En s’arré- : tant à Smolensk, en y passant l’hiver, l’armée pouvait se reconstituer, ce dont elle avait'grandement besoin. On pouvait peut-être encore faire venir de France des munitions, des chevaux et des troupes fraîches...

Maître de la Pologne et de la Lithuanie, l’empereur eût dû nous accorder quelques mois de répit. Au retour de la belle saison, nous pouvions nous porter en avant, marcher sur Moscou et même sur Saint-Petersbourgs

VIE DE NAPOLÉON ler

Qui sait si les Russes, nous voyant si bien décidés à ne pas retourner | chez nous avant de leur avoir dicté la loi, ne seraient pas venus d’euxmêmes nous faire des propositions de paix ?

Nous étions entrés dans Smolensk au son de la musique, mais la joie était loin de régner dans nos cœurs. A la lueur de l’incendie, j’ai vu le sombre désespoir briller dans l’œil de nos plus intrépides soldats. Cette vie de misères abattait les plus grands courages.

La belle armée qui s'était fait admirer en France n’existait plus ; il fut constaté, à la revue qui eut lieu près de la ville en ruines, que nous n’étions plus que 160,000 combattants plus ou moins valides. Inuvile de dire que la cavalerie devenait de plus en plus pitoyable. Les principaux corps d’armée avaient perdu, depuis notre arrivée en Russie, pour le moing cent mille hommes, dont vingt mille seulement sur les champs de bataille.

Quant à la réserve, on n’en parlait plus.

Et nous étions tous fatigués et épuisés à l’excès.

La garde seule n’avait nullement souffert.

Elle se tenait toujours près de la tente de Napoléon, ne manquait de rien et ne prenait part à aucun combat. On la réservait sans doute pour le moment de la retraite.

Quoi qu’il en soit, la position n’était pas des plus agréables. On ne saurait croire combien la faim et les privations sont capables de refroidir l’enthousiasme.

L’hivernement à Smolensk paraissait le parti le plus sage. C'était l’avis de la plupart de mes camarades et c'était aussi le mien. D’autres cependant soutenaient le contraire.

Le vieux brigadier Desbuttes, le soldat le plus brave de mon escadron, était d’avis que nous devions à tout risque nous porter en avant. De grands dangers nous menaçaient certainement, mais tôt ou tard nous devions rencontrer l’ennemi et nous emparer de l’une ou dè l’autre des capitales, sinon de toutes les deux.

— Mais, lui dis-je, si les Russes brûlent Moscou et Saint-Petersbourg comme il ont brûlé Smolensk ?.. S’ils ne nous laissent que des greniers vides et des maisons en ruine, comment feruns-nous pour nous tirer de ce mauvais. pas ?

— Je n’en sais rien, reprit le brigadier, mais si nous nous arrêtons ici, personne de nous ne passera l’hiver.

— Pourquoi ce sombre pressentiment ? intervint un gros cuirassier, qui en était encore à sa première campagne.

— Je vais te le dire, blanc-bec, fit le grognard, en tortillant sa vieille:

moustache grise ; pour AVerUeE ici, il nous faut des vivres, beaucoup de vivres...

— On en fera venir de pance, d’Autriche et d’Allemagne, hasarda timidement le conscrit.

— Si tu comptes sur ces vivres-là, mon pauvre ami, tu pourras serrer ta ceinture.

— Pourquoi cela, brigadier ?

— Avant de te répondre, je te poserai moi-même une. petite question... Combien étions-nous en mettant les pieds sur le territoire russe ?

— Au moins quatre cent mille hommes, sans compter la réserve.

— Très-bien !.… Mais aujourd’hui, tu dois savoir cela, ny a plus de: ve Combien sommes-nous encore ?

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