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SMOLENSK 87
— Tout au plus deux cent mille hommes, y compris les malades... —… Et les conscrits.. Tu parles comme un livre. Voudrais tu me dire à présent si tous les manquants ont été tués ou faits prisonniers ?
— Un certain nombre sont morts sur les champs de bataille, mais la plupart on déserté.
— Eh bien ! les alliés aussi ont déserté. Si nos compatriotes nous envoyaient des vivres, les Prussiens et les Autrichiensles arrêteraient au passage. Croyez-moi, mes amis, notre position n’est guère enviable. Mais mourir pour mourir, j’aime mieux tomber les armes à la main, que de crever ici de faim. et d’ennui.
Sur cette question, les avis étaient donc partagés ; mais nous étions bien d’accord sur un point, c’est que la misère etla mort planaient sur ce qui restait de la grande armée.
L'empereur finit par se décider pour la marche en avant. Il voulait absolument atteindre et combattre l’armée russe.
Des éclaireurs vinrent nous dire que l’infanterie ennemie était campée à
| une lieue de la ville, sur la route de Moscou. Ney, puissamment secondé par
Gudin et Gérard, l’attaqua près de Valoutina et la mit en déroute. Mais les Russes étaient chez eux, et, le premier moment de panique passé, ils purent se retirer en bou ordre.
Ils ne nous abandonnèrent pas une seule pièce d’artillerie, et quand Murat voulut poursuivre les fuyards, il ne rencontra que des bandes isolées
: de cosaques. Selon leur louable habitude, ces excellents sauvages eurent
bien soin de ne pas se mesurer avec nous.
Pendant cette course infructueuse, je perdis le nouveau cheval qu’on m’avait donné le matin même et dont le cavalier se mourait à l’ambulance. La pauvre bête était tombée en sautant un fossé et s'était brisé la cuisse, J’eus le courage de lui envoyer une balle dans la tête pour abréger ses souffrances. Moi, j’avais roulé a cinq pas de là, sans trop m’endommager.
Après cela, j’enfourchai le cheval d’un camarade mortellement frappé ‘par un ennemi invisible, et rejoignis mon escadron.
Le bruit lointain du canon nous annonçait qu’un autre combat se livrait. Le corps d’armée sous les ordres du maréchal Oudinot avait été attaqué par le général russe Wittgenstein, sous les murs de Polotsk. Oudinot fut blessé à l'épaule d’un coup de biscaïen, ce qui ne PRRpeens pas de rester à cheval et de diriger ses troupes jusqu’au soir.
Quand la nuit fut venue, les deux armées campèrent à une petite distance du champ de bataille. Le matin, le vaillant Oudinot, affaibli par la perte du sang, fut forcé de remettre le commandement à Gouvion Saint-Cyr, après avoir prescrit un mouvement en arrière.
Les Russes, croyant l’armée française en fuite, se préparèrent à la poursuivre. Mais Gouvion Saint-Cyr, ayant rapidement tourné les positions de l’ennemi, l’attaqua de trois côtés à la fois avec une vigueur incroyable, lui fit subir de grandes pertes et le força à une retraite précipitée.
Cette victoire causa une grande joie à l’empereur et valut à Gouvion le titre de maréchal.
La route de Moscou était libre.
Pendant ce temps, le général en chef de l’armée russe, Barclay de Tollay, était vivement critiqué par tous ses compatriotes. On lui reprochait s0n origine allemande et on l’accusait de lâcheté, voire même de trahison,
CA
88 VIE DE NAPOLÉON ler
parce que, au lieu de livrer à l’envahisseur une bataille décisive, il reculait toujours.
Les événements devaient cependant prouver que son système était bon, puisqu’il eut pour effet de détruire notre armée et de nous forcer à cette désastreuse retraite dont, après tant d’années, nous ne parlons jamais sans frémir.
L'empereur Alexandre, qui aimait Barclay et approuvait sa tactique, avait fait longtemps la sourde oreille, lorsque les marchands, les notables et les courtisans lui avaient conseillé de mettre un autre général à la tête de ses armées. Il avait cependant fini par céder en confiant le commandement suprême au vieux général Kutusof.
Cette nouvelle plut beaucoup à Napoléon; il avait battu Kutusof à Austerlitz et il espérait lui ôter cette fois-ci toute envie de se mesurer encore avec lui.
Ainsi devait s’envoler pour nous l’espoir de passer tranquillement l'hiver à Smolensk. Ilest vrai que le séjour dans cette ville n’était guère agréable. Dans la plupart des bâtiments épargnés par l’incendie, on avait entassé des malades et des blessés, qui, étendus sur un peu de paille et parfois sur la terre nue, succombaient en très grand nombre faute de soins et d’aliments.
Les médecins et les chirurgiens montraient le plus grand dévouement et travaillaient nuit et jour. Mais les seuls combats de Smolensk et de Valoutina leur avaient donné plus de six mille blessés à soigner. Ce qu'ils ont coupé de bras et de jambes est incroyable ; la chair humaine se transportait à pleines charretées. Pour comble de malheur, les médicaments et les objets de pansement firent défaut'dès le premier jour. Nous n’avions ni linge ni charpie. J’ai vu le coton de bouleau et l’étoupe remplacer cette dernière, pendant que les chirurgiens confectionnaient des bandelettes avec le papier et le parchemin qu’ils trouvaient dans les archives publiques.
Ce qui rendait la situation plus horrible encore, c’est que grand nombre de cadavres, abandonnés sans sépulture dans tous les coins de la ville, causèrent une épidémie qui fit de nombreuses victimes.
Oh! la guerre ! la guerre !.…
Et nous voilà de nouveau en route à travers un pays dévasté.
Le 7 septembre, Napoléon, après avoir reconnu les positions de l’ennemi, nous fit annoncer cette grande bataille dans laquelle se déciderait le sort de la Russie et le nôtre.
Voici sa proclamation :
“Soldats! voilà la bataille que vous avez tant désirée! Désormais la
victoire dépend de vous; elle nous est nécessaire, elle nous donnera
l’abondance, de bons quartiers d'hiver et un prompt retour dans la pätrie |
Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Witepsk, à Smolensk, et
que la postérité la plus reculée cite votre conduite dan: cette journée ; que
l’on dise de vous : il était à cette grande bataille sous les murs de Moscou. ‘“ Napoléon.”
Elle en disait bien long, cette simple proclamation! L’empereur nous connaissait ; il savait qu’il pouvait compter sur nous, mais il n’ignorait pas,
SMOLENSK
reculait
d’un autre côté, que les privations nous affaiblissaient malgré tout et que us avions grandement besoin de repos.
ne Tout ns disait que le choc serait terrible. Nos forces et celles de
était bon,
care l’ennemi étaient à peu près les mêmes. Environ deux cent soixante-dix ends Blu + hommes allaient se combattre avec un acharnement sans pareil ; des deux côtés on comprenait l’importance de l’action qui allait s'OUGORST. Dos a L’ennemi avait pour lui l’avantege d’une position excellente ; de plu notables
ses troupes n’avaient guère souffert et sa cavalerie surtout se trouv:‘* dans Man le meilleur état désirable.
rene De notre côté, c'était l'élite de notre armée qui allait s’engager.
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