‹ La guerre de Russie [microforme]Chapitre 24 sur 39 · VAINCUS · texte numérisé non relu

VAINCUS

Ce qui m’arriva depuis le jour où nous quittâmes Moscou, jusqu’au moment où je revis mon village natal, m’apparaît parfoiscomme un rêve affreux, comme un cauchemar créé par mon imagination.

Tout cela est-il bien réel ?

Oui, j’ai eu faim, j’ai eu froid, j’ai eu les pieds meurtris par d’interminables marches, j’ai été traqué comme une bête fauve, j’ai été battu, maltraité cruellement...

Mais, si jai de la peine à croire mes propres souvenirs, moi qui ai vr, moi qui ai souffert, que dira le lecteur, souvent si incrédule, toujours di.posé à mettre en dout= ce qui sort de l’ordinaire ?

Beaucoup de mes compagnons d’armes, plus savants que moi, ont écrit l'histoire de Napoléon ou leurs propres mémoires. Comment parlent-ils de la campagne de Russie et surtout de la désastreuse retraite de Moscou ? N'ont-ils pas écrit des choses qui font frémir ?

Je le répète, j’ai lu un nombre considérable de ces relations, et, loin d’y trouver de l’exagération, je suis d’avis qu’elles n’en disent pas assez.

Il est très facile, après tout, de nier et de critiquer! Pourquoi faire tant de cas des explorateurs qui visitent les contrées lointaines ? Plus d’un bla. gueur fait le tour du monde sans quitter le coin de son feu, plus d’un vantard raconte ses exploits imaginaires, et on les croit, on les admire!

Mais les soldats, criblés de blessures, échappés par miracle au poison des Espagnols, au poignard des Italiens, aux balles des Russes, à la lance des Cosaques, au froid mortel d’un hiver excepcionnellement rigoureux, comment les traitent certains individus qui ne sont jamais allés assez loin pour perdre de vue le clocher de leur village ?

Ts les appellent de vieux radoteurs !

Eh bien ! n’en déplaise aux guerriers en pantoufles et aux explorateurs en robe de chambre, je vais raconter ce que j’ai vu et souffert pendant come désastreuse campagne de Russie.

J'ai dit plus haut que Napoléon, après avoir assisté à l’incendie de Moscou, ordonna la retraite. Je dois ajouter que les officiers supérieurs seuls connaissaient ce détail. Les autres croyaient encore qu’ils marchaient sur St Petersbourg.

Ce n’est que le 24 octobre, après la prise et l’incendie de Malo-Jaroslawitz, que cessa notre illusion. Le lendemain de cette journée, qui nous coûta queique milliers de nos meilleurs soldats, Napoléon faillit être pris par les cosaques de Platof. Depuis lors il ne marcha plus qu’au milieu de sa garde et protégé par une escorte formiäable.

Misère !.… Nous venons de reconnaître Mojaïsk, nous allons passèr par

VIE DE NAPOLÉON ler

Smolensk, traverser une seconde fois cette route dévastée, le long de laquelle nous avons perdu tant de compagnons d’armes…

Nous fuyons!

Oui, ayons le courage de cet aveu, notre armée, affaiblie, découragée, misérable au-delà de toute expression, évitera désormais de rencontrer l'ennemi.

La désorganisation est complète. En voici une preuveentre plusieurs ; par la négligence de Baraguay-d’Hilliers, deux mille hommes de sa division furent faits prisonniers. Après leur avoir ordonné un mouvement en &vant lors de l’attaque d’une bourgade dont j’ai oublié le nom, il omit de les rap- Î

-peler en temps utile et les pauvres soldats, enveloppés par une nuée d’ennemis, furent pris comme dans un coup de filet.

Onnous dit alors que Smolensk était abondamment approvisionné et que nous passerions l’hiver dans cette vile. Encouragés par cette nouvelle, nous aVancions la mieux possible ; mais qui eut reconnu en nous ces soldats si gais et si robustes qui se promettaient autrefois de conquérir la Russie en quelques jours et de se reposer sur leurs lauriers après avoir assisté à la prise de St Pétersbourg et à l’humiliation du Czar ?

A Smolensk, comme partout, nous ne trouvâmes que des ruines, la misère et la faim...

Napoléon y entra, non plus sur son fougueux cheval de bataille, mais dans une voiture bien close. Il avait -enoncé à son costume légendaire pour endosser la pélisse polonaise et les chaudes fourrures.

Nous étions encore 37,000 hommes, y compris deux mille cavaliers, dont les chevaux n’avaient plus que la peau et les os.

L’intrépide Ney marchait à l’arrière-garde et, avec ses trois milles soldats, accomplissait des mir&cles d’héroïsme.

Nous atteiguimes ainsi la Bérésina, après avoir repoussé le mieux possible plusieurs attaques des Russes et abandonné sur notre passage d’innombrables blessés que personne ne songeait à secourir.

De plus savants que moi ont raconté le passage de la Bérésina e: l’horrible boucherie qui réduisit à moins de dix mille le nombre de ceux qui, à la suite de Napoléon, atteignirent la rive gauche.

Ceci se passa le 29 novembre 1812.

La garde était réduite à 3500 hommes.

Plusieurs historiens ont beaucoup exagéré le nombre des victimes de ce dernier combat. Il y en a qui parlent de plus de cinquante mille soldats noyés dans la rivière. Je! répète, en quittant Smolensk nous étions tout au plus quarante mille, et combien avions-nous perdu de nos eompagnons d’armes dans les différents escarmouches qui précédèrent !& catastrophe finale ?

Le 3 décembre, Napoléon, arrivé à Malodeczno, dicta le vingt-neuvième et dernier bulletin de la campagne. Sans nous dire toute la vérité, il y faisait de la situation un tableau si sombre que les plus vaillants se découragèrent.

.…. À Smorzoni, après avoir assemblé tous les chefs, il confia le commandement de l’armée était-ce encore une armée ?—à Murat et nous quitta ponE retourner en France.

Les tristes débris de tant de superbes régiments arrivèrent erfin sur les rives du Niémen, poursuivis par un détachement de Cosaques. Aux yeux

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Heureusement pour les fuyards, le Niémen était gelé et les cosaques avaient reçu ordre de ne pas aller plus loin. Ce qui existait de nos régiments passa sur la glace et atteignit ainsi non le pays de liberté, mais des contrées habitées par nos alliés d’autrefois, nos ennemis d’aujourd’hui, et les insultes ne furent pas épargnées à ceux que leur longues et cruelles souffrances rendaient au moins dignes de pitié.

L’armée qui était partie pour taire la conquête de la Russie comptait, le jour de son arrivée en France, encore mille hommes valides : quatre cents fantassins et six cents cavaliers de la garde !..

Pour moi je ne devais pas revoir mon pays si facilement ; j'allais y mettre un peu plus de temps et souffrir des tortures inouïes.

C’est surtout après le passage de la Bérézina que commence mon long et douloureux martyre.

La nuit est venue. Les Russes ont cessé de nous envoyer des boulets de canon, les cosaques ne nous poursuivent plus et je vois au loin les feux de leurs bivouacs.

I1 me semble que je viens de m'’éveiller et que, pendant mon rêve, j'ai assisté à une scène de l’enfer. Je vois encore ce pont qui s'écroule, ces milliers de soldats qui luttent contre la mort, s’accrochent aux glaçons qui les meurtrissent et s’enfoncent enfin en jetant un long cri de douleur et de désespoir. Je vois ces canons démontés, ces chevaux éventrés, ces fuyards, mes malheureux compagnons d’armes, tombant mutilés et implorant en vain la pitié de leurs camarades qui fuient sans regarder en arrière, uniquement préoccupés de leur propre conservation. Mais j’ai peine à croire que tout cela s’est passé comme je le vois encore, sinon avec les yeux du corps, du moins avec ceux de l’esprit.

Je marche au hasard, chancelant comme un homme ivre. Je n’ai plus mangé depuis vingt-ouatre heures... Cependant je possède encore quelques provisions ; mais, qu oserait s'arrêter, faire du feu, se montrer à l’ennemi invisible qui est là peut-être, à quelques pas, le doigt sur la détente de son fusil, cherchant à faire une victime de plus, après tant de victimes que la Bérésina a englouties ou que les boulets ont broyées ?.…

D’autres soldats marchent comme moi, silencieux et sombres. On dirait des condamnés qui vont au supplice, des désespérés qui se sentent poussés par la fatalité. De temps en temps j’en vois qui s’arrêtent au bord du chemin, où ils se laissent tomber pour attendre la mort qui ne tardera guère. Puis viendront les cosaques qui les dépouilleront, les loups et les corbeaux qui se repaîtront de leurs cadavres. C’est désormais le sort quinous attend tous.

Comment se fait-il que je porte un fusil? M'’en suis-je servi aujourd’hui ? Oui. . Et je me rappelle maintenant que j’ai ramassé cette arme, tombée toute sanglante des mains d’un soldat coupé en deux parun boulet. Pendant plus d’une heure j’ai tiré, un peu au hasard, sur les Russes accourus pour, nous couper la retraite. Combien en ai-je tué ? Trir :e chose que la guerre ! Que m’avaient fait, à moi enfant du peuple, ces pau, -es soldats, enfants du peuple comme moi ? Et cependant, enivré par l’odeur de la poudre, je tirais toujours, sans pitié pour ceux que le projectile meurtrier pouvait atteindre. Mes munitions étant épuisées, je m’en procurai d’autres, en fouillant les gibernes des morts. J’ai vu tomber un officier russe que j'avais visé. Est-ce moi qui l’aïtué? Il est peut-être mort en me maudissant.….

Nous marchons toujours... La route est couverte de neï: ); de gros flocons tourbillonnent autour de nous, se collent à nos vêtements, nous aveuglent et nous glacent.

Le souvenir de mes parents, de mes amis, de... ma fiancée, vient me faire oublier pour un instant les scènes horribles auxquelles j’ai assisté. On doit penser à moi, on me croit mort sans doute, car la nouvelle de nos désastres

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est maintenant arrivée au pays... Ah! le vieux Desbuttes a eu raison de ne

pas faire attendre sa promise, car les soldats de Napoléon ne doivent pas compter sur le lendemain.

En ce moment je me rappelle jusqu’au dernier mot l’histoire du pauvre soldat que je n’ai plus vu depuis deux jours et qui, peut-être, dort là-bas,

sur les rives du fleuve glacé, sous une couche de neige, à moins que les cor-

beaux ne l’aient dévoré!

I1 aimait une jeune fille de son village et il était payé de retour. Mais,

-après avoir, pendant près de quatre ans, suivi son drapeau d’un bout de l’Eu-

rope à l’autre, il lui sembla qu’il n'avait pas le droit de demander son congé. La France avait encore d’innombrables ennemis et, dans de pareilles conditions, on se doit à sa patrie. (C’est ainsi que raisonnait le brave soldat et il fit tant et si bien qu’il décida sa future à se laisser épouser par un jeune cultivateur plus disposé à conduire la charrue qu’à cueillir des lauriers sur les champs de bataille.

Il eut le courage de cacher sa douleur et même de feindre l'indifférence ; ; mais lorsqu'il me parla de ce douloureux sacrifice, plusieurs années après, ses yeux s’humectèrent et sa voix trembla, bien qu’il ajoutât : ‘Je n’ai pas hésité une minute, car tout bon citoyen doit aimer son pays avant tout...’

Si je pouvais au moins, parmi tous les malheureux qui m’entourent, trouver un ami, lui confier mes peines et mes espérances, lui parler de la patrie et de ceux qui nous attendent là-bas, il me semble que ma douleur serait moins amère et que j’aurais le courage de souffrir sans me plaindre.

Puis, nous pourrions nous secourir, nous soutenir mutuellement. Malheur partagé est plus facile à supporter, On est plus fort, quand on est deux ; ‘C6 que l’un ne possède pas, l’autre peut l’avoir; ce que l’un rn'’oserait faire, l’autre le fera. A deux, on mène quelquefois à ‘bonne fin ce que seul on ju- &erait téméraire d’entreprendre...

Mais ceux qui m’entourent marchent comme des fantômes, sans lever la tête, sans prononcer une parole,

Ils sont, pour la plupart, aussi malheureux que moi. J’en vois beaucoup qui n’ont plus de chaussure ; quelques lambeaux d’étoffe protègent tant bien

. Que mal leurs pieds meurtris. Je ne puis distinguer leurs traits, carl’obscu-

æité est pour ainsi dire complète ; mais tout dans leur attitude me prouve qu’il serait inutile de leur adresser la parole.

Si j’essayais cependant...

Je mets la main sur l’épaule d’un soldat qui marche à côté de moi.

—11 fait bien froid, camarade, lui dis Je en adoucissant ma voix.

Pas de réponse.

Je presse le pas et m’adresse à un autre.

Même silence.

Voyons, ne serais-je pas le jouet d’un rêve? Sont-ce des hommes en Chair et en os cu des epecires: qui suivent avec moi ce chemin raboteux que. la neige blanchit ?

Hélas ! oui, ce sont dessoldats comme moi, de malheureux fugitifs comme moi, et comme moi ils songent sans doute que bientôt ils tomberont pour ne plus se relever.

‘T3 raarchent machinalement. Où vont-ils? En avant, vers l'inconnu, Où it . … rd les mêne! Pourquoi prennent-ils cette direction et pas une autre ? Ils n’en savent rien. D’ailleurs, cela leur est bien indifférent. Ils marchent, parce que l’immobilité les tuerait. La mort les guette : elle saisit

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impitoyablem=nt éeux qui s’arrêtent. 11 y enx qui tombent ; ils ne cherchent même pas à se relever. Maintenant ou un peu plus tard, n'est-ce pas la même chose ? Les morts ou les mourants n’excitent plus même la pitié. Un corps étendu sur la route glacée est un obstacle ou un jalon, rien de plus.

Le sombre désespoir étreint tous les cœurs.

Eh bien! je ne veux pas m’arrêter à ces lugubres pensées... Je veux marcher, marcher toujours, revoir mon pays, embrasser ceux que j'aime, puis retourner au régiment et revenir ici pour venger mes compagnons d’armes. L'empereur n’a pu subir cette défaite sans prendre la résolution de la réparer par de nouvelles et éclatantes victoires.

Pauvre soldat, pauvre chair à canon volontaire, cnmme la misère te fait déraisonner !

Je presse le pas et laisse bientôt derrière moi vingt, trente, quarante soidats, qui n’ont pas même l’air de me voir passer.

J'entends le pas d’uncheval! C’estcommesiunchocélectrique me faisait frémir des pieds à la tête. Un général seul peut avoir conservé sa monture. Autour de lui je trouverai des hommes forts et courageux encore, je verrai le drapeau, et, pour tout bon soldat, le drapeau est comme une seconde patrie.

Ciel! Un pauvre vieux cheval tout efflanqué, se traînant à peine, porte une femme quitient un enfant dans ses bras. C’est du moins ce quejesuppose, car le lamentable groupe s’estompe à peine sous le ciel gris, «u milieu des tourbillons de neige.

Je presse encore le pas. Oui, j’ai bien deviné; de temps en temps. la pauvre mère eutr’ouvre son manteau sous lequel elle cache son précieux fardeau et elle donne à la frêle cr£ature des baisers passionnés.

Un peu en avant, le Ans sourbé, pliant “ous le poids d'an havre-sac sur lequel sont entassés de gros paquets ct tenant le cheval par la bride, marche un homme qui se retourne de temps en temps, comme pour s’assurer que le coursier haletant le suit encore.

Tout-à-coup la femme murmure doncement quelques paroles d’une ballade flamande. Cela me remre profondément et réveille dans mon cœur les plus doux souvenirs.

—Nous sommes probablement Au même pays, lui dis-je tout ému; si je puis vous être utile, vous n’avez qu’à parler.

Elie tourne la tête de mon côté, me ‘ait de la main un signe d’amitié, mais ne répond pas.

Je compren&s : elle craint d’éveill:r son enfant.

L'homme qui marche devant, ralentit le pas et me demande, enflamand, si je suis Anversois. Mon Accent le lui a fait supposer.

En deux bonds je suis à ses côtés. Je lui serre la main, et lui apprends que je suis né non loin de la métropole commerciale, à Niel, près de Boom.

— Ah! voilà qui est curieux! s’écric-t-il; ma femme est la fille d’André le charron, de Niel.

— Et par conséquent ::a cousine !.. cur André est mon oncle.

— Tu es ?.…

— Charles Caron...

— J'ai entendu bien souvent p&rler de toi et ma femme sera heureuse de te voir près de nous ; cela nous rappellera la famille et le pays... Mais comment trouves-tu notre position ? Pas brillante, n’est-ce pas ? Les Russes nous ont donné une de ces leçons qu’il est difficile d’oublier, Et maintenant que

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va-t.il arriver? Si j'étais seul, je ne me désolerais pas ; mais mon cœur 8e brise suand je pense à ma femme et à ma pauvre petite fille.

— Mais aussi, pourquoi ma cousine est-elle venue en Russie ?

— Ah oui, pourquoi ? J'avais huit années de service et je venais de me marier, lorsqu'il m’a f«1lu retourner au régiment, pour venir dans ce pays de malheur où tout nous fait la guerre, les hommes et les éléments. Thérèse a voulu me suivre. Elle avait entendu dire que les cantinières gagnaient beaucoup d'argent et elle voulait en amasser un peu, pour acheter une petite ferme... Adieu maintenant les eaux rêves !

— Je plains surtout les femmes.

— Et cependant il y on eu beaucoup dans l’armée. J’en pourrais citer qui ont fait preuve d’un courage et d’une énergie indomptables.

— En effet, je me souviens qu’à Mojaïsk une de ces héroïnes secourait les blessés sous le feu de l’ennemi.

— J'ai vu mieux que cela hier. Une cantinière flamande, furieuse de voir tomber autour d’olle tous les hommes de sa compagnie, ramassa un fusil et fit le coup de feu sans se soucier des balles qui pleuvaient autour d’elle. Le soir, je la revis ; elle avait coupé ses cheveux et endossé un uniforme de grenadier. Son mari étant blessé, ce fut elle qui se chargea de la plus grosse part de leurs bagages. J’<spère qu’elle reverra son pays et suel’empereur ne l’oubliera pas. (*)

Nous causâmes ainsi jusqu’au matin. Cela me fit beaucoup de bien, car j'oubliais mes propres peines en compatissant à celles des autres.

Aux premières lueurs du jour, nous atteignimes un petit hameau, ou, pour mieux dire, les débris fumants de quelques maisons abandonnées.

Alors seulement je pus distinguer les traits de ma pauvre cousine. Elle pleura de joie en me tendant ses joues amaigries sur lesquelles je déposai deux gros baisers et me montra son enfant, joli petit bébé que je mangeai de caresses. n

— Ne perdons pas de temps, me dit mon cousin; hâtons-nous de chercher un petit coin pour y préparer notre déjeuner et sécher nos vêtements. Entrons bien vite dans cette grange.

De tous côtés arrivaie nt des soldats qui s’installaient à la hâte dans les bâtiments que le feu n’avait pas détruits complètement.

Dix minutes après, nous étions assis autour d’un grand feu. Ma cousine fit du chocolat et m’en o'trit une tasse. Que c’était bon! Je n’en avais plus goûté depuis longtemps et n’en boirais pas de si tôt.

Mes bons parents ne voulurent pas me laisser entamer mes petites provisions; ils étaient plus riches que moi et, si loin du pays, ils s’estimaient heursux de pouvoir ma faire un peu de bien.

La grange dans laquelle nous nous étions installés fut bientôt pleine de monde. Les premiers venus s’accroupirent sans cérémonie à nos côtés, autour du feu. Les autres se sasèrent le mieux possible, cherchant à prendre leur part de la chaleur bienfaisante de la flamme qui pétillait joyeusement et faisait fumer l’aire de la glaise durcie.

Je buvais mon chocolat à petites gorgées, faisant durer un plaisir qui ne se présenterait plus souvent dans ce pays de misère Un jeune caporal d'infanterie suivait &’uv œil avide tous mes mouvements.

ee l'oublia... La pauvre femme mourut à l’hôpital de Sottegem, dans 1 dre- Onentaite Une autre flamande, rs toute joune fille, fut plus heureuse; Napoléon gr le champ de bataille et la nomma lieutenant.

62 VIE DE NAPOLÉON ler

— C’est bon, n’est-ce pas ? dit-il en jetant un regard plein äe nr sur le breuvage fumant.

—Délicieux, répondis-je. De bon cœur je vous en offrirais une es: mais malheureusement.

Ma cousine mefitunsigne. Il lui restait quelques gouttes de la bienfaisante boisson; elle les versa dans mon gobelet que je tendis au jeune homme. Celui-ci but le café sans perdre une goutte, puis, me rendant le got slet : — Merci, lieutenant, me dit-il ; je n’oublierai jamais le bien que vo:s et cette bonne dame m’avez fait! Cela me réchauffe et me rendtout gai. Tenez, si je ne craignais pas de perdre ma place, je danserais un rigodon. Il est vrai que je serais maladroit, car ma blessure me fait boiter. — Comment! vous êtes blessé?

—Légèrement... Une balle à travers le mollet. Ce qui me tourmente le plus, c’est que je n’ai pas de linge pour bander ma plaie.

—J’en ai, moi, répondit ma cousine ; venez ici, caporal, je vous arran-

gerai cela aussi bien que le meilleur chirurgien de l’armée.

Il fallut manœuvrer adroitement pour permettre au blessé de s’approcher de la sœur de charité improvisée sans perdre nous même notre place. Oar le froid égoïsme commençait à s’emparer des soldats. On bousculait sans pitié ceux qui étaient trop faibles pour se défendre, on se disputait à coup de poing les meilleures places près du feu.

Heureuser.ent, un grand bruit qui se faisait au dehors nous débarrassa pour quelquer, instants de nos compagnons trop turbulents. Des maraudeurs venaient d’arriver, chassant devant eux trois vaches et un porc qu’ils avaient capturés. Tout le monde s’élança au dehors, pour réclamer ou prendre de force sa part de butin.

Pendant ce temps, ma cousine lava et pansa la blessure du caporal, enveloppa chaudement sa jambe meurtrie et lui remit un bon paquet de linge et de charpie.

Le pauvre garçon la remerçia avec effusion et demanda comme une grâce de pouvoir voyager en notre compagnie. Nous jurâmes de nous aider mutuellement et surtout de protéger la petite cousine.

On eût dit que la chère enfant me connaissait déjà. Elle me tendait les bras et se montrait heureuse de mes caresses.

—Est-elle baptisée ? demandai-je au père.

— Non, répondit-il; depuis que nous avons quitté les pays civilisés, nous avons eu rarement l’occasion de voir un prêtre,

— En cas de nécessité, tout le monde peut baptiser…

— Tu as raison, dit ma cousine, c’est une chose que nous ne pouvons remettre dans les circonstances actuelles; mais qui va se charger de ce soin ?

— Moi, s’écria le caporal ; j’ai été enfant de chœur et je sais comment il

faut faire.

— Et moi, ajoutai-je en m’aïressant à la mère, m’acceptes-tu pour par: rain de cette chère petite ?

— Je le crois bien! Mais nous n’avons p:18 de marraine...

— On s’en passera.

Le cousin tortillait sa grosse moustache, tout en regardant attentivement ce qui se passait au dehors. Sans rien nous dire, il se leva brusquement et quitta la grange.

T1 revint au bout d’un instant, tenant par la main un gros grenadier qui

pous fit le salut militaire.

Derrière eux marchait un soldat qui trainsit le pied et dont le costume ne permettait pas de déterminer à quel régiment il appartenait.

— Voici la marraine, dit mon cousin en nous présentant le grenadier.

Le caporal et moi nous partîimes d’un éclat de rire.

— Ne riez pas, reprit le cousin; j’2i parlé cette nuit d’une cantinière…

— Eh: bien ?

— La voici !

C’était ells en effet; mais comme elle avait des traits fortement accentués et qu’elle portait crânement l’uniforme, on eût difficilement reeonnu en elle la sémillante vivandière d’autrefois.

Tout le monde était à son poste pour la cérémonie.

Nc 46 : vrant respectueusement, nous fimes une courte prière et l’eau saint: ::u baptême coula sur le front de la jeune chrétienne.

—Nous remettrons la fête à un autre jour, dit le père avec un triste

’ sourire.

— On se retrouvera au pays, ajouta ma cousine.

— Pour cela, dis-je, il faut que le courage ne nous manque pas. Je crois que nous ferions bien de nous mettre en route immédiatement. Pendant que vous ferez vos derniers préparatifs, je vais tâcher de prendre ma part du butin qu’on se dispute au-dehors.

— Approuvé! dirent d’une voix tous mes compagnons d’infortune.

Dans la cour, on s’arrachait les lambeaux sanglants du bétail abattu. Il me fut facile de capturer un bon morceau, mal découpé, par exemple, et encore tout couvert de poils ; mais on n’y regarde pas de si près en pareilles circonstances.

Nous avions des vivres pour une couple de jeurs de plus.

Mes amis étaient prêts. Ils m’attendaient dans un coin de la grange et leurs places autour du feu étaient déjà prises par un triple rang de soldats

sdéguenillés.

Ma cousine un peu pâle, mais forte et courageuse, tenait dans ses bras la petite Marie, qui venait de s’endormir. De la poche de sa robe je vis sortir la crosse d’un pistolet. Les cosaques ne l’insulteraient pas impunément !

Son mari était un de ces bons villageois qu’on ne devrait jamais arracher aux travaux delacampagne. Cependant, au moment du danger, ils montrent un courage et un stoïcisme qui étonnent les plus vaillants.

La marraine, Catherine P..., était une de ces gaillardes qu’on n’effraye pas facilement. Elle ne montrait pas la moindre émotion, et je me dis qu’on pourrait compter sur elle en cas de danger.

Le soldat qui était entré avec elle dans la grange était son mari. Pas plus que mon cousin, il n’était fait pour le métier des armes ; mais il se comportait comme les plus vaillants, quan il s’agissait de donner des coups ou ..d’en recevoir.

Quant au caporal, c'était un enfant de Paris, toujours gai, toujours spirituel, un peu blagueur peut-être, mais bon soldat et ami fidèle, comme je pus voir par la suite.

Mon cousin sortit le premier, pour aller prendre le cheval, qu’il avait attaché près de la grange, à un arbre.

La pauvre bête venait de tomber morte.

C'était une petite perte, car d’un moment à l’2...re les fuyards pouvaient. s’enemparer pour le manger.

64 VIE DE NAPOLEON Ier

La petite caravane se mit bravement en route. Beaucoup de soldats nous suivirent. Un officier, le capitaine Hasselle, essaya même de nousfaire marcher en rang serrés ; il nous conseilla surtout de conserver nos armes, mais beaucoup de malheureux refusèrent de lui obéir.

La misère avait tué la discipline !

Après avoir marché pendant quelques heures assez rapidement, nous espérions rejoindre bientôt les quelques milliers de nos frères d’armes restés sous le drapeau, lorsque le cri:‘Les Cosaques!’”’ vint semer l’effroi parmi nous.

Une centaine de cavaliers sortaient en effet d’un petit bois pour nous barrer le chemin.

Nous Lous trouvions, mes amis et moi, au milieu d’un groupe assez nombreux de soldats de différents corps, armés de sabres et de fusils et décidés à vendre chèrement leur vie. Personne n’était là pour nous commander, mais l'instinct de la conservation et le désir de la vengeance suppléaient à l’absence des chefs.

soldats us faire armes,

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