‹ La guerre de Russie [microforme]Chapitre 26 sur 39 · DANS LA FORÊT · texte numérisé non relu

DANS LA FORÊT

taient à l’aide d'énormes brassées de bois vert, finit par m'inquiéter. L'épaisse colonne de fumée qu'il produisait pouvait nous trahir. Je fis es ooserv: tions à ce sujet, mais inutilement : il s'agissait avant tout de se chauffer.

Nous étions une trentaine d’hommes assez bien armés et pas t:0p mal vêtus. Mais il sût été impossible de dire à quels régiments nous appartenions. On s’étai5 habillé comme on avait pu, aux dépens des morts. Pcur ne parler que de moi-même, je dirai que je portais un uniforme emprunté : cinq corps différents. J’ava': toujours mon fusil ramassé au bord de la Béresina, mais j'avais jeté mou sabre de cavalerie pour prendre à la place une épée d’officier d’infantorie. C’était plus léger et plus facile à manier.

Bref, nous étions assez forts et assez courageux pour essayer de rejoindre l’arr.ée, qui, nous le supposions du moins, ne pouvait être loin.

Pour cela, il fallait soutenir nos forces ; et, je pus le constater, plus d’un parmi nous mangea à ce bivouac sous les arbres le restant de ses provisions. Nous devions donc à tout prix trouver quelques vivres avant de continuer le voyage.

J’en parlai aux camarades, qui furent tous de m° *"is.

11 fut décidé qu’une dizaine d’hommes, désignés ,; «4r ‘: ort, iraient à la maraude, pendant que les autrec entretiendraient! ‘2t . ‘arderaient notre petit camp.

On me choisit pour prendre le commandemr ::

‘# : expédition.

LES FRUITS DE LA GUERRE

N vieux voltigeur, auquel les privations et la fatigue

n'avaient pas enlevé son air martial et sa bonne mine,

| En 8e joignit volontairement à nous. Il aimait les coups

de ma in téméraires et le danger ne l’effrayait jamais, Le fusil en bandou-

lière, a tête haute, il souriait comme s’il se fut agi d’une simple partie de plaisi:

Le saporal prit les devants. Sa blessure le faisait moins souffrir et le repos 1. i avait rendu un peu de forces.

Ma ousine et son mari restèrent au bivouac. Avant de partir, je lesembrassai à tout mon cœur, eux et leur chère petite. Dans la situation où nous nous trou ‘ons, rien ne m’assurait que je devais les revoir encore.

Après av-ir marché pendant environ une heure, sans faire beaucoup de chemin, à cause ‘es arbres tombés, des trous et des ravins,nous aperçumes, au loin devant nov s, un grand espace vide.

Ja hache du bûc:."ron avait pratiqué une vaste clairière dans la forêt. La partie défrichée, à l’endroit où nous nous trouvions, était assez étroite ; mais plus loin elle s’élargissait et s’étendait à une grande distance.

Il s’agissait d’être prudents ; nousnetenions guèreànous montrer. Aussi eûmes-nous soin de nous tenir le vlus possible sous bois, Un spectacle bien fait pour nous émouvoir s’offrit bientôt à nos regards. Une petite terme, entourée d’un jardin, était Jà, à cent pas de nous. Ses habitants, se croyant sans doute à l’abri d’un coup de main, n’avaient pas fui comme la plupart de leurs compatriotes. De la cheminée montait une légère colonne de fumée vlanche et dans la cour un grand coq rouge, perché sur un tas de fumier, à côté d’une grange, battait de l’aile et envoyait aux échos d’alentour les notes sonores de son chant triomphal.

— Halte! commandai-je à voix basse, tout en faisant signe à mes amis de 8e cacher le mieux possible.

Nous ne pouvions nous présenter tous ensemble devant des gens qui ne seraient probablement pas disposés à nous faire un accueil fraternel.

Le caporal et deux soldats choisis parmiles plus jeunes et les plus alertes prirent les devants, après avoir déposé leurs armes.

Mes autres compagnons et moi, nous nous couchâmes dans la neige, au milieu d’un groupe épais de petits sapins. Il était convenu que n°8 émissaires viendraient nous prévenir le plus tôt possible, dans le cas où il nous serait permis d’entrer dans la ferme. Ils devaient aussi se montrer très humbles

Elle se trainait à genoux et nous montraitles ‘‘ saintes images ?’ qui là comme

LES FRUITS DE LA GUERRE

et offrir le peu d’argent que nous possédions en échange de quelques vivres. Si, au contraire, on les recevait mal, ils devaient nous appeler à leur secours et nous tenterions l'assaut. Ils nous fallait des provisions à tout prix !

Dix minutes se passèrent qui nous parurent bien longues.

La cleminée fumait toujours, le coq chai tait, mais de nos amis, que nous avions vus disparaître derrière une haie, pas le moindre signe de vie.

J’attendis encore quelques instants, puis, une angoisse terrible m'’étreignant le cœur, je sortis de ma cachette, me glissant à travera les branches.

Tout est tranquille autour de la ferme ; j’ai beau prêter l'oreille, rien ne m’avertit que des hommes l’habitent ; j’ai beau regarder, aucun signe de vie ne se manifeste.

Le vieux voltigeur m’appelle tout bas.

— Il me semble, dit-il, que nos amis tardent bien à revenir.

— En effet.

— S'il leur était arrivé malheur !

— Je commence à le craindre.

— Nous ne pouvons cependant les attendre toujours.

— Je suis de ton avis; si avant cinq minutes d’ici nous neles voyons pas revenir, nous irons les chercher.

— Ou les venger... gromimela le vieux.

Pendant que nous parlons encore, je vois accourir le caporal. Ilestsuivi de près par deux Russes armés de haches et par une vieille femme échevelée qui jette de grands cris.

: Ne nous montrons pas encore, dis-je à mes hommes. Laissez les venir jusqu'ici; puis, à l’arme blanche ! Ne tirons pas un coup de fusil!

Notre ami courait toujours, pâle, haletant, nous cherchant du regard. Encore quelques pas, et les Russes allaient l’atteindre et le mettre en pièces...

Mais nous voilà debout, le sabre au poing, frappant, taillant comme des possédés.

Les deux hommes n’ont pas eu le temps de pousser un cri; ils gisent dans la neige, qu’ils rougissent de leur sang.

Nous épargnons la femme, tout en lui faisant comprendre par signes que nous n’aurons plus pitié d’elle si elle recommence à hurler. Puis, la faisant marcher au milieu de nous pour l’empêcher de se sauver, nous nous dirigeons du côté de sa demeure.

En route, le caporal nous raconta qu’en arrivant à la ferme ils avaient trouvé la femme en train de préparer le dîner de lafamille. Elle fut d’abord très-effrayée en voyant ces trois étrangers,qui, cependant, étaient loin d’avoir

l’air terrible. Puis elle les invita à s’asseoir sur un banc qui faisait le tour.

de la salle et sortit.

Nos amis se félicitaient déjà de la bonne réussite de leur démarche, lorsque tout à coup deux hommes sortirent de la place voisine et sejetèrent sur les malheureux soldats qui, désarmés et surpris à l’improviste, ne purent songer à se défendre. Deux des nôtres tombèrent, la tête fendue d’un coup de hache, et le caporal eût subi le même sort, si une prompte fuite ne l’eût dérobé aux coups des meurtriers.

Nous trouvâmes en effet les cadavres de nos malheureux compagnons,

beignant dans une mare de sang.

Cette vue excita tellement ma colère, que je fus un instant sur le point d'approuver mes compagnons qui voulaient percer la vieille de leurs armes.

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VIE DE NAPOLÉON ler

dans toutes les maisons russes occupaient la place d'honneur, Et quand elle lut daus 101 regards qu'elle n’avait nul droit de compter sur notre pitié, elle se mit à sangloter.

Cependant nous nous contentâmes de l’attacher solidement. Puis nous nous mÎmes à chercher de: vivres. Au bout de quelques instants, nous trouvâmes du lard, du sel et un petit sac de farine,

C'était tout ce que nous pouvions désirer et je proposai de retourner au bivouac.

Alors seulement on s’aperçut que le vieux voltigeur n'avait pas assisté À la perquisition.

L’ayant cherché vainement dans toute la maison, nous allions partir sans lui, lorsqu'il accourut, portant triomphalement deux belles poules et le fameux coq rouge auxquels il venait de tordre le cou.

Nous l’entourâmes pour le féliciter de son adresse.

— Rengaînez vos compliments, dit-il vivement, car bientôt les cosaques seront ici, J'en ai vu qui se dirigcaient de ce côté, chassant devant eux une trentaine de prisonniers.

Puis, voyant les cadavres de nos camaradss et la femme liée et baïillonnée, il ajouta :

— Voilà des témoins qu’il s’agit de faire disparaître immédiatement !

— Mais comment ? lui demandai-je.

— Nous les couvrirons d’une couche de fumier.

— Les morts, soit, mais pas la fermière !

Elle commeles autres !

— Je m'y oppose formellement! Nous avons déjà tué deux membres de sa famille, son mari et son fils peut-être ; assez de sang a été versé.

— Alors tu veux que les cosaques, apprenant le meurtre de deux de leurs compatriotes, se vengent à leur manière ?

— Arrive qui voudra, répliquai-je, nous ne pouvons pas tuer cette malheureuse! Ce serait une lâcheté.

Le vieux serrait les poings et trépignait de rage.

— Nous perdons inutilement un temps précieux, reprit-il; enterrons vite nos camarades ; pendant que nous leur rendrons ce dernier service, que quatre hommes vigoureux et alertes aillent chercher les deux Russes; la neige se chargera de faire disparaître les traces de la lutte.

— Et ceci ? lui demandai-jé en montrant ie plancher rougi par le sang de nos pauvres camarades.

— Nous mettrons le feu à la baraque.

— Et la vieille ?

— Nous l’emmènerons avec nous, puisque tu refuses de nous en débarrasser.

Nos amis étaient déjà à la besogne, creusant dans le fumier un trou large et profond, où Russes et Français allaient dormir côte à côte du sommeil de la mort.

__, Je courus, accompagné de trois de nos camarades, chercher les cadavres des deux fermiers.

Jugez de ma surprise et de mon indignation, lorsque, à mon retour, je vis au fond de la fosse la vieille femme, le crâne fendu et la poitrine percée d’un coup de baïonnette.

Le sang teignait ses longs cheveux gris dénoués et les spasmes de la mort secouaient ce pauvre vieux corps que la neige commençait à couvrir.

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LES FRUITS DE LA GUERRE

Le voltigeur avait profité de ma courte absence pour empêcher, disaitil, cette mauvaise langue de nous dénoncer une seconde fois,

— Ce que vous avez fait là, m’écriai-je, est indigne d’un soldat français! Laissez ces vengeances aussi atroces que lâches aux sauvages qui nous font la chassb en ce moment. Mais nous...

— Ti,ta,ta! Nous avons bien le droit de faire les généreux dans ce pays de malhour! Avec cela que cette tendre créature nous eût épargnés si l’occasion se fût présentée de nous faire tuer jusqu’au dernier !.…

Je v'ulus répliquer, muis tout le monde, saufle caporal, prit fait et cause pour le vieux.

Un pou de fumier est jeté sur les cadavres et la neige aura bientôt nivelé la place »ù reposent cinq nouvelles victimes de la guerre.

Je souffrais le martyre. Le peu de provisions que nous avions trouvées dans la ferme nous avaient coûté trop cher pour que leur conquête pût me réjou

4 Et : voilà maintenant qu’une épaisse fumée sort des granges et de la maison. Après le meurtre, l’incendie !.., Il est vrai, ces gens ont été bien cruels à notre égard, mais notre vengeance a dépassé les bornes.

Et je pensais en moi-même :

‘Mes camarades ne m’écoutent plus. Leur conduite me répugne ; quand j'aurai retrouvé mon cousin et sa femme, je me contenterai de leur société. : et de celle de ce bon jeune homme qui est l\, près de moi, les larmes aux yeux, cherchant à me consoler, mais affligé -ui-même au-delà de toute expression. ’?

Nous quittâmes ce lieu de désolation et, nous orientant le mieux possible, nous reprimes le chemin de la forêt. Il neigeait plus que jamais, et le vent soufhait avec une violence inouie, Je me demande encore comment nous avons pu atteindre le premier massif de sapins derrière lequel nous trouvâmes un abri, sinon contre le froid, du moins contre l’horrible tempête qui nous aveuglait. | à

Pendant que nous prenions quelques instants de repos, secouant la neige quinous couvrait, ajustant notre chaussure en lambeaux et nettoyant. nos armes, nous entendîmes le bruit d’une fusillade.

— On attaque nos amis, m’écriai-je, volons à leur secours!

— Ce sont les cosaques qui les ont surpris, dit le vieux ; nous ne sommes ni assez nombreux, ni assez forts pour tenir tête à des soldats bien armés et bien nourris ; d’ailleurs nous arriverions trop tard.

Cet homme n’avait réellement pas de cœur.

— Alors, lui dis-je, tu serais d'avis.

— Que nous devons prendre une autre direction... Dansles circonstances actuelles je m’en rapporte au proverbe: ‘ Chacun pour soi ! ”?

— C'est aussi. mon idée, ajouta un jeune artilleur qui, ayant pris une bonne part du butin, ne se souciait guère de partager avec les autres.

L’indignation me fit perdre mon sang-froid et je repris d'u: voix que la colère faisait trembler :

— Vous seriez donc assez lâches pour abandonner «ies amis dan: = détresse!

— Allez à leur secours, vous et votre ami, si le cœur vous en dit, ri:2 {à le voltigeur ; quant à moi, je tiens à ma peau etje cher:herai toujour sà éviter la rencontre des cosaques.

— Eh bien! m’écriai-je, tu n’es pas digne de porter l'uniforme du soldat.

VIE DE NAPOLEON ler

français! Viens, dis-je au caporal, prouyons que l’adversité peut bivn nous abattre un moment, mais que jamais elle ne nous rendra làches!

— Tu m’insultes ! hurla le vieux en degaînant.

—Je te dis la vérité, rien que la vérité, répondis-je en faisant un pas en avant ; ot cette vérité je te la jette à la face : tu es ur lâche!

Et à mon tour je tirai mon épée.

Deux ou trois de nos camarades excitaient le voltigeur; d’aut es cherchaient à me culmer.

Le caporal me dit à l’oreilie :

— Notre petite protégée a besoin de nous.

Dans toute autre circonstance, mon antagoniste eût payé cher sa témérité. Mais je pensais à mes amis dont la vie était en danger, je maitrisai n.a colère et implorai encore pour ceux que j’aimais la pitié de mes rompa-

nons.

” Hélas! la misère avait trarsformé complètement tous ces hommes. Ils

s’en allèrent sans même daigner me répondre.

— Courons vite. dit le caporal et ne perdons pas une minute.

Nous nous diri ;seames au pas de course vers la forêt. Ce n’était pas chose facile , car nous avions de la neige jusqu'aux genoux, et l’anxiété nous coupait la respiration. Vingt fois je fus su” le point de jeter mes provisions, afin de courir plus vite ; mais la prudence me conseillait d’avoir le plus grand «in de ces vivres qui nous avaient coûté si cher et je poursuivis ma course malgré le poids accablant de ma charge.

Le caporal était haleïant ; mais le vaillant et généreux jeune homme ne cessait de me dire : |

— Du courage! peut-être arriverons-nous à temps! É P

D" courage, j’en avais certainement beaucoup, et Dieu m’es!, teïicin que

je n’eusse reculé devant aucun danger. Mais un secret pressentiment me

disait qu’un horrible malheug m’arrivait en ce moment ; j’eusse üanné volon- « tiers tont ce que je possédais, pour entendre un seul coup de fusil. Maisrien, pas le moindre bruit, ne venait m’annoncer que nos amis se défendaient : Le encor. ge Cette pensée me fut bien cruelle. Je l’aimais tant, ce pauvre petit ange qui m'avait souri au moment où le sombre désespoir allait envahir mon co cœur. Je l’aimais, cette t:ndre fleur éclose dans la neige. Vivait-elle encore? N’avait-elle pas été foulée aux pieds des hommes et des chevaux Je pendant cette mêlée sanglante que nous avait révêlée le bruit lointain de la fusillade ? Les cosaques l’avaient-ils épargnée? Jen’osais guère l’espérer, m maintenant surtout que je venais de voir combien de cruauté la guerre peut ca mettre dans les cœurs.

Nous avançons toujours, nous encourageant mutuellement et <herchant pl à nous guider le plus Girectement possible verz la place où nous avons en laissé nos amis. Nous éprouvons la plus grande peine à nous orienter : tous no les arbres de l’immense forêt se ressemblent et aucun sentier n’est tracé | dans ce dédale. Cependant nous prenons la bonne direction: un tronc : El renversé que nous avons remarqué au départ nous dit que nous approchons c'e du bivou.:c. è Ettoujours le même silence! no Je cherche encors à me tranquilliser. Les cosaques 1e voyagent que par rè

petits groupes: ils auront vu que la lutte pouvait tourner à leur désavantage, et ils sont partis aux premiers coups de fusil.

en

LES FRUITS DE LA GUERRE

Encore quelques pas...

Aucun bruit n’arrive à notre oreille, pas la moindre colonne de fumée ne nous révèle la présence de nos amis.

Nous avançons lentement, étouffant le bruit de nos pas et apprêtant nos armes.

* Il me reste encore une douzaine de cartouches, mon ami en possède à peu près autant ; nous sommes bien décidés à ne pas les gaspiller.

Nous voilà arrivés...

iol! quel horrible spectacle s'offre à nos regards!

Près du feu éteint gisait ma pauvre cousine, serrant encore dans ses bras le corps inanimé de sa petite fille. ;

Le même coup de lance avait tué la mère et l’enfant.

A quelques pas de là, nous vimes cinq cadavres en partie dépouillés de leurs vêtemerts.

Les monstres avaient tout pris, les ustensiles de ménage, les vêtements et les armes. Seul le cadavre de ma cousine avait été respecté. Il s'était sans doute trouvé parmi ces barbares ivres de sang un homme plus civilisé qui, songeant à celle qui lui donna le jour, ne voulut pas qu’on mît la main sur cette courageuse mère, dont le dernier soupir s’était confondu avec celui de son enfant expirant.

Hors de moi-même j’ouvris doucement les bras de lamorte et, soulevant le petit cadavre raidi de ma filleule, je couvris ses joues glacées de baisers et de larmes.

Combien de temps suis-je resté là, fou de douleur, oubliant mes propres peines, tantôt priant pour ceux qui n’étaient plus, tantôt maudissant leurs bourreaux et roulant dans ma tête les plus horribles projets de vengeance ?

Quand je revins à moi, l’obscurité commençait à descendre sur la terre et le vent glacial du nord raidissait mes membres.

Le caporal me frappa doucement sur l’épaule. Lui aussi avait pleuré. La vie des camps n’avait pu corrompre son cœur, il comprenait, il partageait mes peines.

— Ami, me dit-il, nous ne pouvons rester plus longtemps ici; les cosaques pourraient revenir et nous nesommes pas en état de nous défendre. — Qu'ils viennent! m’écriai-je et qu’ils viennent le plus tôt possible! Je mourrai content, si je puis seulement assommer une seule de ces brutes!

— Mourir...murmura le pauvre garçon, mourir si loin de notre pays, au milieu de cette forêt où les loups et les corbeaux viendront se disputer nos cadavres... C’est horrible!

-— Que veux-tu? Aujourd’hui ou demain, à l’instant même ou un peu plus tard, il vaut mieux encore tomber sous les coups de l’ennemi, mourir en 8e défendant, que de périr misérablement comme tant d’autres dont nous avons vu les cadavres le long du chemin!

— Mais qui sait si nous n’aurons pas le bonheur de rejoindre l’armée ? Elle ne peut être bien loin d'ici. Songez-y bien, l’armée, c’est la patrie, c’est l’espoir de revoir notre mère et tous ceux que nous aimons...

La patrie, notre mère, la maison paternelle, des mains aimées serrant nos mains, des larmes d’amour et de joie humectant nos joues, quel beau rêve, quelle secousse électrique !

.. Oui! je veux vivre, j’aurai la force de souffrir encore, et je ne renoncerai à l'espoir du retour que lorsqu'il me sera impossible de me tenir debout et

VIE DE NAPOLÉON ler

de marcher, toujours droit devant moi, vers ce beau pays où l’on fait tant de vœux pour mon bonheur.

Nous creusons, à l’aide de nos armes, une fosse dans laquelle nous enterrons ma cousine et sa petite fille.

Un peu de neige fondue avait coulé sur le front de ma filleule quand nous l’avions baptiséo dans une grange où beaucoup des nôtres devaient périr misérablement, un peu de neige couvrit ses restes mortels !…

Avant de quitter ces tristes lieux, nous examirâmes les cadavres de nos pauvres camarades. Tous étaient lHttéralement hachés. Mon cousin, la vieille cantinière, son mari et quelques autres camarades avaient sans doute ét6. conduits en captivité ; dane ce cas, ils étaient plus à plaindre que les morts.

Mon compagnon d’infortune avait lu beaucoup de relations de voyages. Il me raconta comment les Canadiens ne craignent pas d’entreprendre de longs voyages au cœur de leur hiver aussi dûr peut-être que celui de la Russie. ‘La neige elle-même, dit-il, qui nous effraye tant en ce moment, leur sert à se procurer un abri, s’il leur arrive d’être trop éloignés d’une habitation. Regardez, ajouta-il, comme elle s’est amoncelée au centre de ce groupe de sapins qui semblent plantés exprès pour nous offrir un abri. Nous allons nous y faire un lit et nous y dormirons comme des princes. Voilà une heure que nous marchons, les cosaques ont renoncé, au moins pour cette nuit, à venir nous tenir compagnie.’

Noble cœur ! il disait cela en riant, pour chasser mes soucis, et lui-même avait la mort dans l’âme!

Nous eûmes beaucoup de peine à nous creuser un nid sous le petit dôme de verdure ; mais la fatigue nous procura une réaction qui nous permit de dormir jusqu’au matin et d’oublier pour quelques heures nos chagrins et nos souffrances. LA

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MON COMPAGNON DE VOYAGE

OUT finit, mêrae les mauvaises nuits d'hiver.

Nous voilà de nouveau en route.

De quei côté devons-nous diriger nos pas pour retrouver les traces de l’armée ? |

Au moment où nous quittons la forêt, nous nous

trouvons devant une plaine immense, dont la blancheur blesse ia vue. Le vent souffle avec plus de

violence que jamais, poussant devant lui de g1c* nuages gris d’où se déta-

chent des tourbillons de neige. C’est une vraie tempête.

Au loin une petite colonne äa fumée indique la présence d’êtres humains. Sont-ce des ennemis ou des fagitifs comme nous ?

Marchons toujours.

Le caporal trébuche à tout moment. Les lambeaux de drap qui entourent ses pieds meurtris se détachent continue/'ement et la neige se colle à ses plaies saignantes.

— J'ai une bonne proposition à te faire, lui dis-je.

— Ah! svupira-t-il, comme sortant d’un rêve, voyons ça.

— Si nous jetions nos fusils ?

J’avais à peine fini de rarler, que son fusil était loin, après avoir été mis hors de service.

J'en fis autant du mien. Sabre et épée prirent le même chemin. Nous coupâmes deux branches de frêne qui devaient désormais être nos seules armes et, soulagés, débarraseés de nos armes plutôt nuisibles qu’utiles, nous pous remîmés bravement en route.

— Msintenant que je ne suis plus chargé comme un cheval, dit le caporal

} en prenant les devants, il me semble que j'irais jusqu’au bout du monde sans me reposer.

Et chacun de ses pas laissait sur la neige une trace sanglante !...

— Voilà, répondis-je, ce qui s’appelle parler ; seulement, mon cher camarade, pas de feu de paille! 11 nous reste un bon petit bout de chemin à parcourir avant de revoir le clocher natal.

— Sois tranquille, je ne faiblirai pas.

— Bravo !.… Mais il me vient une idée. Tout en marchant, nous allons munger une bouchée.

— Adopté à l’rnanimité!

— Puis, tu me raconteras ton histoire.

VIE DE NAPOÏEON ler

-- Elle est bien simple.

— Tu la racoateras d’autant plus facileinent et ton récit nous empêchera de nous eunuyer.

— I] est certain que les occasions de s’amuser sont rares dans ce pauvre pays. Des cosaques mal élevés, des cher:1ins où un acrobate se casserait le cou, des bancs de neige, des trous, des ravins et surtout des cadavres qui semblent te dire : ‘‘ Pourquoi aller plus loin ? ”’ Je te demande si c’est bien encourageant ! :

— Raison de plus pour chercher à nous distraire.

— Eh bien! je commence.

Après avoir expéulié en une minute son repas sommaire, le caporal me raconta à peu près ce qui suit :

‘ Comme tu le sais, je suis né à Paris, où mon père avait un magasin de meurles. Jusqu'à l’âge de neuf ans, je ne connus de la vie que la joie et les plaisirs. Mes bons parents, dont j'étais l’unique enfant, ne vivaient que pour moi et je mettais le comble à leur bonheur en me montrant digne de leur affection et en faisant de grands progrès à l’école. ‘La révolution vint détruirs notre joie présente et nos rêves pour l’avenir.

‘“ Mon père était un des royalistes 1c3 plus dévoués qu’on eût trouvé dans tout Paris. Comment se fait-il qu’on ne l’ait pas ns doit lui qui s’exposait tous les jours aux plus grands dangers ? 6 À force de supplications, ma mère parvint enfin à l’entraîner loin de la capitale, au fond de la Bretagne, où elle avait un frère, meunier et cultivateur, royaliste ardent comme mon père et prêt comme lui à verser son sang pour Dieu et pour la Patrie. fl “Inutile de dire que je’ partis avec mes parents. Au bout de quelques semaines on n’eût plus reconnu en moi l'enfant de Paris, ce gamin joyeux et inimitable, dont parlent et parleront toujours tous les romar:iers français. J'étais devenu un vrai campagnard, travaillant aux champs, portant à manger aux ouvriers, ou faisant avec Médor, le vaillant gardien de la ferme, de longues promenades aux environs du village. h

“La Bretagne est une des plus belies contrées de 1a France, malgré son aspect un peu sauvage, l’immensité de ses landes et la solitude de ses * grèves. Je passai là les plus beaux jours de ma vie, étudiant, travaillant, ie me perdant parfois au milieu des forêts remplies de houx grands comme des chênes.

‘“ Un soir que nous causions au coi1 du feu, en attendant mon oncle qui était allé à la ville, un de ses ouvriers entra brusquement et nous dit qu’on se battait à deux ou trois lieues dé là.

“ La Rochejaquelain appelait à lui tous les royalistes et combattait | vaitllamment à leur tête les soldats de la République. :

“ On distribuait des copies d’une chanson assez mal rimée, que je me rappelle encore parfaitement aujourd’hui. Il est vrai que je l’entendis chanter des containes de foie pendant cette guerre sanglante, pendant «rte Lrcrre plus terrible que toutes les autres, parce que des deux côtés | Ê le: “cxmbattants étaient des Français.

‘6 Natte chanson à 6té composée par un paysan breton ou vendéen, peu il

ne. An n 2 air bon chrétier st vaillant soldat. Le manuscrit fut trouvé dans ue goctefeuile du gécéral Clarette et certains républicains peu sérieux

> qui ju’on

ttait |

je me endis dant

s’appuient sur ce fait pour dire que tous les Chouans étaient des ignorants C’est se montrer maladroitement partial.

Quoiqu’il en soit, cette poésie était intitulée : ‘ Chœur de Ralliement en'casde défaite,’ et se chantait sur l’air bien connu : ‘“ Nous n’avons qu’un temps‘ à vivre.” Je vais vous le chan:er de mon mieux; son auteur ne se doutait sans äoute pas en l’écrivant à la lueur d’une lampe fumeuse, dans quelque chaumière bretonne, qu’elle serait chantée en Russie par un soldat français. Seulement je n’élèverai pas trop la voix, car les cosaques, sans la ‘comprendre, pourraient lui faire le même accueil que lui réservaient les soldats dn pacificateur.

“Je commence ; si les vers ne sont pas riches et si le chanteur}n’a pas une belle voix, rappelez-vous que je vous offre une page d’histoire et.que je chante pour vous tout seul, à huit cents lieues de notre pays.

” Nous n'avons qu’un temps à vivre, Nous le devons à l’honneur,

C’est son drapeau qu'il faut suivre, Pour arriver au vrai bonheur.

” Que cette morale sublime Pénètre nos cœurs, nos esprits, Jamais de paix avec le crime,

I] faut l’écraser à tout prix.

‘“ Dieu nous ordonne de combattre Pour lui, pour son culte et nos rois ; Mourant pour le fils d'Henri Quatre, Nous obéissons à ses lois.

“Si quelquefois dans cette lutte

Plus que nous les brigands sont forts, Loin que notre ardeur se rebute, Redoublons de zèle et d'efforts.

“C'est au mom=nt où leur audace Désespère de tr'ompher,

Que leur bras sanglant vous embrasse, Afin de vous mieux étouffer.

‘Ces défenseurs de la patrie Morts dans leurs travaux glorieux, Bonchamp, Lescure et la Roïerie Nous répètent du haut des cieux :

‘“ Héros sans peur et sans reproche Nous vengerons votre trépas.

De Piron, d’Elbée et la Roche Nous sommes encor les srldats,.

= VIE DE NAPOLÉON ler

‘ Cette mort dont on nous menace < £ Sera le terme de nos maux;

; Quand nous verrons Dieu face à face Sa main bénira nos travaux.

‘“ Les Bretons montrèrent l’exemple De ce dévouement généreux ;

Que l'univers qui les contemple

En admirant dise d’eux :

‘Ils n'avaient qu’un temps à vivre Ils le devaient à l'honneur,

Son drapeau qu'on les vit suivre Les conduisit au vrai bonheur.

“ Après chaque couplet on répétait ce refrain :

‘“ Nous n'avons qu’un temps à vivre Nous le devons à l’honneur,

C'est son drapeau qu'il faut suivre Pour arriver au vrai bonheur.”

“ L’ouvrier qui nous ap ortait toutes ces nouvelles et surtout un exemplaire de la fameuse chansoi, fut hien écouté ce soir-là. Onchanta même le ‘ Ralliement,”’ au grand mécontentenent de la vieille servante qui prêchait la neutralité.

Jusqu'à une heure t” ;-avancée on ne parla que de la guerre, des républicains qui massacraient tous ceux qui tombaient en leur pouvoir, des Bretons et des Vendéens qui avaient au moins la consolation de défendre trois choses sacrées : leur foyer, leur roi et leur religion, et des malheurs qui allaient tomber sur la France, maintenant que la guerre civile venait d’éclater..

‘ Tous les ouvriers présents dans la salle commune jurèrc at de prendre les armes et d’aller se ranger sous le drapeau blanc, dès qu’on ferait appel à leur dévouement.

Mon oncle, à son retour, confirma tout ce que nous avait appris le garçon de fermc: on se battait; de jour en jour nous pouvions nous attendre à uns guerre sanglante et générale.

4 Je ne vous ferai pas le récit de ces luttes terribles où les royalistes, tantôt vaincus, tantôt victorieux, mais toujours héroïques, firent des prodiges de valeur. Plus tard, quand la paix sera faite, historiens et romanciers raconteront tout cela et jusqu’à la fin des siècles on parlera avec étonnemeut de ces braves Bretons et de ces vaillarts Vendéens qui surent donner jusqu’à la dernière goutte de leur sang pour le trône et pour l'autel.

Un dimanche, vers l’heure du dîner, j'étais sorti pour puiser de l’eau à la fontaine.

4 Jugez de mon étonnement lorsque je vis, assis au pied d’un arbre, un officier républicain, blessé et mourant de fatigue. J’allais appeler les habi-

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