PRISONNIERS
N grand tas d@bois a été allumé au milieu de l’aire. Trente, quarante, cinquante soldats — on ne saurait les compter, tellement ils se serrent les uns contre les autres — sont accroupis autour du feu, dont la fumée monte en tourbillons épais vers le toit de la grange.
Horreur! Parmi ceux qui se chauffent il en est qui sont assis sur des cadavres ! Nous voyons un malheureux qui rend le dernier soupir; il tombe dans le foyer. Un soldat, ou plutôt un spectre en haillons , qui se tenait derrière lui, attendant sa place, le saisit par le milieu du corps, le tire un peu en arrière et se sert du cadavre de son camarade comme d’un siége moins dûr et surtout moins froid que la terre nue.
Voyant l'impossibilité absolue de nous smparer d’une place près du feu, nous chauffons le mieux possible nos mains glacées, en allongeant les bras par-dessus la tête de ceux qui forment un cercle autour du brasier. 11 ne faisait pas absolument chaud dans cette grange, mais nous n’y sentions pas les âpres morsures du vent du nord et la neige cessait de nous aveugler, C’était presque du bien-être.
Notre estomac attendait sans doute ce moment pour nous rappeler que . nous n’avions pas pensé à lui depuis la veille. IL me restait un peu de lard et je songeais à en griller une petite partie en me servant de mon bâton en guise de broche, mais la vue de deux malheureux qui se battaient à grands
coups de poing pour une pomme de terre à moitié cuite, me fit renoncer à ce dessein téméraire. Nous nous contentâmes, mon ami et moi, d’une mince tranche de lard cru et d’une bouchée de pain dur comme du bois, car il était nécessaire de ménager nos provisions, la misère atroce de nos compagnons d’infortune nous le prouvait. Cependant, plus nos souffrances étaient grandes, et plus ardent devenait mon désir de rejoindre l’armée, et, à sa suite, de revoir ma patrie.
Je proposai au caporal de continuer notre voyage.
— Impossible, dit-il, je ne saurais me traîner plus loin sans avoir pansé mes blessures et fait un petit somme.
. En effet, le pauvre garçon tombait de fatigue et de sommeil. Je sacrifiai ce qui me restait de linge et de charpie pour laver ses plaies et les mettre
VIE DE NAPOLÉON ler
à l’abri du froid. Elles ne présentaient aucun symptôme alarmant, mais par cet hiver rigoureux la guérison était difficile.
Dans un coin de la grange gisait le cadavre d’un grenadier, Je taillai EL dans sa capote une paire de mocassins, que j’offris au caporal après avoir 4 no protégé ses pieds endoloris à l’aide de quelques lambeaux de toile. Après 1 * & cela, je songeai à moi-même. Mes bottes étaient décousues et la neige s’y introduisait par plus d’une fente. Je fus bientôt chaussé de la même manière que mon ami. Je trouvai encore assez d’étoffe pour mous faire des chaussures h de rechange. L | je
Après cela nous eussions été très-heureux de pouvoir nous étendre sur e un peu de paille; mais ce lit si pauvre et si peu confortable était un luxe Di sur lequel nous n’avions pas le droit de compter. è
Serrés l’un contre l’autre, dans un coin de la grange, nous eumes le / bonheur de dormir pendant plus de deux heures, de reposer ainsi nos membres endoloris et fatigués, d’oublier nos souffrances et les mille sujets d’inquiétude qui nous tourmentaient sans cesse. »
Lorsque je m’éveillai, quelques 10mmes, placés près de la porte ouverte, ; paraissaient sur le point de se mettre en route. Il neigeait toujours et le F vent soufflait avedWiolence. k
— Partons-nous? demanda un gros cuirassier; je n’ai nulle envie de prolonger mon séjouf dans cette misérable grange où d’un instant à l’autre nous pouvons nous attendre à la visite des cosaques |
Ce seul mot ‘ cosaques ” fit frissonner tout le monde. Ceux qui étaient accroupis près du feu relevèrent la tête pour jeter un regard anxieux du côté de la porte. Puis ils reprirent leur première attitude, n’ayant plus ni la force ni le courage de se lever pour échapper à la mort. L'énergie avait abandonné tous ces malheureux ; comme ces condamnés qui ferment les yeux pour ne pas voir venir le coup fatal, ils s’enfermaient pour ainsi dire en eux-mêmes, ne demandant qu’à mourir sans être troublés.
— Vous ne venez pas ? répéta le cuirassier. : Me
— Non, répondit un des plus malades, il fait trop froid. L : pl
— Et dans une heure, dans deux heures, demain, fera-t-il plus chaud ? ne
— Qui sait ? :
— Je sais, moi, qu’il neigeait hier, qu’il neige aujourd’hui, qu’il nei- D | Fin gera demain et ainsi de suite, jusqu’à la fin de l'hiver. Marchons l’armée | Y* n’est pas loin d'ici! | et
— Nous sommes faibles à ne plus tenir sur nos jambes et nous mourons 4 La de faim, gémit un soldat qui avait l’air d’un revenant. 4 Pi
— Et vous espérez sans doute que les perdreaux rôtis vous tomberont . n | e dans la bouche si vos restez ici bêtement, lâchement, accroupis près d’un L lo
“feu, au milieu de tous ces morts et ces mourants ? Vous ferez ce que vous à 81
voudrez, mais je pars, moi, dussé-je partir tout seul, car je veux revoir mon pays! Vive la France !
Le caporal et moi, émus, électrisés, courons serrer la main de ce hraŸé xs et lui dire que nous sommes prêts à l'accompagner. Il nous toise des pieds’ L #
à la tête et un sourire de satisfaction vient éclairer son mâle visage. s — J'ai confiance en vous, dit-il, partons. à Et nous voilà en route. Au bout de quelques instants, le caporal fut sur L
le point de retourner à la grange. Il souffrait beaucoup, le pauvre garçon, et sa faiblesse était extrême. Cependant il finit par se résigner. Le cuiras- sier, qui avait comme moi de nombreuses campagnes et pas mal de blessures ue