‹ La guerre de Russie [microforme]Chapitre 29 sur 39 · PRISONNIERS · texte numérisé non relu

PRISONNIERS

à sôn actif, marchait d’un bon pas, nous frayant au besoin le chemin. Vers. le soir, et comme nous songions à nous chercher un gîte pour la nuit, nous à vîimes au loin un groupe de cavaliers, probablement l’arrière-garde. Mais L notre joie fut de courte durée. Trois hommes s’étant séparés du peloton Ù L - arrivaient de notre côté, la lance en arrêt. C’étaient des cosaques! h à La chasse à l’homme commence... Nous nous mettons à courir de toutes D | nos forces. La seule crainte d’être conduit en Sibérie me donne des ailes. k Malgré la neige dans laquelle j’enfonce parfois jusqu’à mi-corps, je cours, EL je saute, avec une agilité qui me surprend moi-même. Le cuirassier me suit | L .de près, j’entends sa respiration haletante. Tout à coup il pousse un grand Di cri. Je me retourne. À quelques pas en arrière je vois le caporal, qu’un | cosaque s’apprête à dépouiller. Le cuirassier est mort. Le sauvage qui l’a % tué lui arrache ses vêtements !

Un hourrah joyeux me prouve qu’on ne m’a pas oublié. Le troisième qosaque est à mes trousses. Il me fait signe de l’attendre. Loin d’obéir à cet ordre, je cours plus vite que jamais ; j’espère toujours atteindre la forêt et ; m'y cacher. Puis, une autre idée me vient : si le cosaque me rejoint, je ferai » semblant de lui demar‘er grâce, il descendra de cheval pour me dépouiller \ | et je le tuerai d’un coup de couteau. Des rêves, toujours des réves! Un

: faux pas me fait tomber et le sauvage triomphant, brandissant son arme, L hurle de joie et... me traite de chien.

| | Le cosaque n’est pas adroit; le coup qui devait me tuer me fait au bras n | une blessure légère. Je saisis la lanceet noustirons chacun de son côté.

Ê Si je lâche, c’en est fait de moi; mais je tiens ferme, et, pendant que mon agresseur -herche à saisir un "pistolet qu’il porte à la ANNE) il perd l'équilibre et la lance me reste.

Je gagne ainsi la première mancie de ce singulier tournoi,

Le cavalier a pu se remettre en selle ; il arme son pistolet et me vise. Mais, prompt comme l'éclair, je lui porte un coup terrible. Le pauvre diable a le cœur percé; il bat l’air de ses bras, perd l’équilibre et roule dans la neige.

En voilà un qui ne fera plus de mal à personne ! Mais ne perdons pas notre temps à le plaindre, Vovons si son cheval voudra bien m'obéir, Me voilà en selle, En avant! Mais cela va très-bien ! Nous dévorons l’espace Ù ! et bientôt nous serons loin. Je talonne ma monture avec une véritable frénésie ; ellé va comme le vent et ne souffle pas. C’est une bête qui vaut de L'or. Plus j’avance et plus je m’anime. Il me semble que ce cheval doit être ÿ mon sauveur et je ne cesse de le presser. Je ne cherche pas à m’orienter : ! . longeant la forêt, je vais toujours droit devant moi, et j’arrive ainsi à un

: grand espace vide.

— Et vos amis ? me demandera-t-on.

Mes amis, j’avoue à ma grande honte qu’en ce moment je les avais complètement oubliés. L’homme qui se noie ne saisit-il pas avec empressement la perche qu’on lui tend, la bouée de sauvetage qui flotte à sa portée, sans demander si d’autres que lui ne seraient pas heureux de profiter du même secours? Je n’avais Les seule idée: me sauver, ou plutôt, je ne pensais à rien, j'étais fou.

. Maïheur! De tous côtés je ne vois que des cosaques. Il ne mereste plus. qu’un moyen, c’est de me jeter dans le bois, où je parviendrai peut- être à me céuber.

LRO Elat

VIE DE NAPOLÉON Ier

Il est trop tard. Plus de vingt ennemis me serrent de près, je suis au milieu d’un cercle menaçant : Je me rends.

Quatre ou cinq vigoureux gaillards m’entourent, me font descendre de

cheval et commencent, sans doute pour me réchauffer, par m’administrer EL co une volée de coups de f 4 qui me mettent tout en sang. Puis, voyant . | | cru que je n’ai sur moi que de misérables haillons, ils se contentent de me nou prendre mon sac avec tout ce qu’il contient. Sans le savoir, je leur ai %

apporté,un riche butin. Le porte-manteau du brigand que j’ai tué est plein L |: qu d’épaulettes, de montres et de beau linge. On en fait bien vite le partage. | 4 sau Ce qui m'étonne, c’est qu’ils ne me tuent pas pour venger leur camarade. n |! Mais ces sauvages sont trop heureux de la bonne aubaine que je leur À procure, pour songer à autre chose. Ils rient aux éclats en montrant de h. longues dents blanches, de vraies dents de loup, et je crois bien qu’ils m'ont | . remercié du service que je venais de leur rendre. | Ces brutes ne connaissaient que deux choses : se battre et piller. Je dois k reconnaître que, pour piller surtout, ils étaient très-forts. * 4 | La troupe se remet en marche. Je suis gardé à vue par deux hommes D | qui ont reçu l’ordre de me tuer si je cherche à fuir. Au bout de la plaine je vois plus de deux cents soldats, prisonriers | comme moi, mais dans quel état!

Trop faibles pour nous défendre, mourant de faim, nous étions là comme un troupeau de moutons conduits par des bergers ivres et surveillés par des chiens avides de sang. Personne de nous ne cherchait à éviter les coups qu’on lui portait; nous avions à peine assez de forces pour nous tenir debout, assez d'énergie pour ne pas demander la mort.

Jugeant sans doute que nous étions en nombre suffisant pour former un convoi, nos bourreaux remontèrent à cheval, et, se servant du fer de leur lance comme d’un aiguillon, ils nous chassèrent devant eux, maltraitant ou tuant même ceux que la faiblesse empêchait d'avancer.

.. Comme il y avait parmi nous beaucoup de malades, on nous empéolluit ÿ de séjourner dans les villages et même à proximité des fermes isolées. . \ Quand la nuit était venue, les cosaques faisaient cinq ou six grands feux et . nous permettaient de nous asseoir autour et d’y faire cuire le peu d’aliments qu’ils mettaient à notre disposition. Quelle vie! A moitié nus, mal nourris, nous restions là, accroupis dans la neige, nous retournant de temps en temps, pour empêcher nos corps amaigris de geler d’un côté pendant qu’ils 8e rechauffaient quelque peu de l’autre. Les officiers seuls obtenaient une botte de paille. Le matin, il y avait toujours, autour de chaque feu, pour : le moins cinq ou six de nos compagnons d’infortune qui ne se relevaient 4 plus. Les cosaques ramassaient les débris de nos feux, y ajoutaient au besoin quelques gros morceabx de bois et construisaient ainsi un bûcher où : ils jetajent les cadavres. J’ai vu plus d’une fois des soldats auxquels il restait un souffle de vie mêlés aux morts et se tordre dans le brasier en poussant des cris qui retentissaient au loin. Nos bourreaux, compatissants à 1eur manière, achevaient ces malheureux d’un coup de lance, nous forçaient à reformer nos rangs et, nous chassant devant eux, poursuivaient leur - voyage jusqu’à la prochaine étape, où les mêmes scènes se renouvelaient.

Les sauvages ne m’avaient pris ni les lambeaux de drap qui envelop- : pas mes pieds, ni mon pantalon brûlé et troué, ni ma capote usée jusqu'à 8 ls corde. T8 m’avaient même rendu mon sac, après lavoir oo Tous ces :

| objets étaient en effet peu dignes de leur convoitise. Pour moi c'était la chaleur, c'était la vie. .

Plus fort que la plupart de mes camarades, je marchais en tête du triste cortège, songeant au moyen de m’évader à la première occasion. Oar j'avais cru comprendre qu’on nous conduisait en Sibérie, ou plutôt, qu’on voulait nous faire mourir de froid, de faim et de fatigue.

. Cela ne faisait nullement mon affaire. O’était la liberté, c'était la patrie qu’il me fallait, et tous les Russes ensemble, si Dieu exauçait mes vœux, ne sauraient me réduire en captivité.

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