‹ La guerre de sécession, 1861-1865Chapitre 2 sur 23 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

LIBRAIRIE MILITAIRE DE L. BAUDOIN ET C SO, Hua at PasaAge OanpUiu, 80

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Dans la campagne électorale de 1860 les démocrates voulurent-ils faire le jeu du candidat opposant? On pourrait le croire en les voyant s'éparpiller sur trois programmes : démocrates esclavagistes, démocrates progressifs et conservateurs. MM. Breckinridge, Douglas et Bell représentaient chacune de ces grandes divisions, doublés de candidats à la vice-présidence parfaitement inconnus. Résultat facile à prévoir, le 6 novembre 1860, les suffrages se répartirent ainsi qu'il suit:

Lincoln, 180; Breckinridge., 72; Bell, 39; Douglas, 12.

Au vote populaire, Lincoln, sans atteindre la majorité absolue, réunit 600,000 voix de plus que le premier de ses concurrents ; Douglas reprit la corde, et Bell, candidat aristocratique, si l'on peut s'exprimer de de la sorte, arriva bon dernier. Le dépouillement du scrutin donna, pour chacun des candidats :

Lincoln, 1,857,610 suffrages; Douglas, 1,291,504; Breckinridge, 850,082; Bell, 646,124.

Avec une apparence de raison, les confédérés pouvaient alléguer que le Président était Télu de la minorité. Pendant les quatre mois qui s'écoulèrent avant son installation, six Etats: Caroline du Sud, Mississipi, Alabama, Floride, Louisiane, Texas, votèrent des ordonnances de sécession et nommèrent des délégués pour se réunir en Convention, à Montgomery, le 4 février 1861, juste un mois avant l'entrée en fonctions du oouveau Président. En se constituant de fait, le gouvernement rebelle montrait sa ferme volonté de repousser tout accommodement.

Lincoln était-il un adversaire si déterminé des intérêts Sudistes que sa présence future à la Maison- Blanche constituât un danger immédiat pour les Etats à esclaves ? Le candidat abolitionniste devait-il devenir

forcément un Président émancipateur? Pourquoi se presser autant de lever l'étendard de la révolte ?

Depuis son élection, Lincoln était resté dans une réserve prudente ; aucun de ses actes ne donnait prise à la critique ; il ne perdait pas une occasion d'affirmer son désir de dénouer pacifiquement les difficultés.

Le 11 février 1861, il dit adieu à la petite ville où il a passé un quart de siècle, où ses enfants sont nés, où l'un d'eux est enterré ; il se met en route pour Washington et, pendant son voyage, prononce les discours les plus conciliants. Médiocrement reçu à Philadelphie, il déclare « qu'il n'y aura pas de sang versé, à moins « que le Gouvernement ne soit forcé de combattre pour « l'existence de là République»; àHarrisburg, à Baltimore, la malveillance dépasse toute limite et le Président arrive à Washington plutôt en fugitif qu'en chef d'État. Se laisse-t-il influencer par ces débuts ? Loin de là ; il redouble de calme ; dans son discours d'inauguration se trouvent ces paroles significatives (4 mars

« Les populations du Sud semblent craindre que « l'avènement d'une administration républicaine com- « promette leur propriété, en même temps que leur « sécurité personnelle ; cependant, on ne peut assi- « gner aucune cause raisonnable à cette appréhension»

« Je n'ai nul dessein de m'immiscer, soit directe « ment, soit d'ane manière détournée, dans la question « de l'esdavage là où il existe ; car je ne me crois « aucun droit de le faire ; ceux qui m'ont élu parta- « gent complètement mon opinion à cet égard et ils a né se sont jamais rétractés

« C'est donc vous, mes concitoyens mécontents^ V c'est vous et non pas moi qui déciderez la terrible « question de la guerre civile. Le gouvernement ne

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« VOUS attaquera pas ; il n'y aura conflit que si vous « êtes les agresseurs. Vous ne pouvez avoir aucun « serment, enregistré dans le ciel, de détruire ce gou- « vernement, tandis que moi, j'ai fait le serment sort lennel de le conserver et de le défendre. »

Ce touchant appel ne fut pas entendu; huit jours après, deux envoyés de la Confédération demandaient officiellement à M. Seward, secrétaire d'Etat des Etats- Unis, quel jour ils pourraient présenter leurs lettres de créance au Président. Dans le Sud, la longanimité du pouvoir central était taxée de faiblesse ; on crut permises toutes les audaces, d'autant mieux qu'à la lettre des ambassadeurs rebelles on répondit seulement le 8 avril. La réponse, tout naturellement, était une fin de nonrecevoir, le secrétaire d'Etat déclarant que son département, chargé des relations des Etats-Unis avec les nations étrangères, n'avait pas à s'ingérer dans les questions de politique intérieure.

Les protestations indignées représentant Lincoln comme un danger pour la propriété des planteurs ne sont que le prétexte jeté en pâture à la population par une oligarchie sentant la suprématie politique lui échapper ; c'est de parti pris que les choses furent présentées de la sorte et, dans l'effarement de la crise, on escamota le véritable mobile pour laisser voir uniq^uement celui qui devait frapper l'esprit de la foule. Quant à chercher les motifs de la révolte dans un règlement de tarifs douaniers, ce serait attribuer de bien grands effets à des causes minimes. Comment, dans ce cas, expliquer l'acharnement des belligérants?

Non, cette guerre fut déterminée par une raison plus grave, la liquidation d'une question sociale, non seulement en ce qui regarde la population de couleur^ mais encore en ce qui a trait aux citoyens.

De Washington à Buchanan, les Etats du Sud donnent des présidents à la République et gouvernent au mieux de leurs intérêts ; ils représentent les premiers fondateurs de TUnion, sont plus riches, plus instruits, plus élégants ; propriétaires fonciers, ils forment, en fait, une aristocratie de privilégiés par la vertu de leur fortune immobilière à laquelle beaucoup joignent l'illustration de la naissance. Les «petits blancs» suivent docilement l'impulsion de la caste supérieure.

Dans le Nord, au contraire, égalité parfaite, absolue ; opposition hargneuse à toute supériorité autre que celle du talent ou du dieu dollar; peuple d'usiniers, de mécaniciens, mettant tout en machines, même Tagriculture; diversité de races comme d'opinions : en grande majorité des niveleurs. Le Sud conservera-t-il son rôle prépondérant? Le peuple égalitaire des Etats loyaux a, depuis longtemps, répondu non ; il estime que le nombre est un facteur dont on doit tenir compte, tout comme de la supériorité du talent : il affirme sa volonté en choisissant un des siens, déclaration si nette que les représentants du Sud la considèrent comme un défi sans attendre de voir le nouveau Président à l'œuvre. Us courent aux armes et les hostilités commencent ; conflit social dans lequel ils représentent le privilège, c'est-à-dire la cause injuste ; pour donner le change, ils la déguisent sous les apparences de l'extrême liberté, demandant le droit de se séparer, puisqu'ils ont perdu le pouvoir d'opprimer. A ce discrédit moral s'en ajoute promptement un autre : le travail des esclaves ; ils défendent leur bétail humain, leur privilège de race après leur privilège politique, la source impure de leur fortune après leur tyrannie gouvernementale.

De quelque manière que l'on considère les événements on en arrive à cet axiome brutal : La guerre de

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Sécession est la lutte pour la suprématie de caste. Ne pouvant organiser TUnion à leur profit, ne voulant rien céder à leurs adversaires, les meneurs tentent de réunir en faisceau les Etats ayant des intérêts analogues pour les gouverner suivant leur programme, absolument incompatible avec celui du Nord. Le démembrement de la patrie commune, le déchirement du pacte fédéral ne font pas reculer cette coalition d'appétits.

Au moment où elle se forme, toute aristocratie répond à un progrès visible : tant qu'elle reste intellectuellement en avant de la masse, on la supporte, on la respecte même, surtout si, comme en Angleterre, elle ouvre ses rangs à toutes les illustrations ; malheureusement la « Chevalerie du Sud » ne pouvait se régénérer par rinfusion d'un sang nouveau, le propriétaire de la veille devenant plus hautain, plus rogue, plus entiché de sa supériorité sociale que les descendants des anciennes familles. Le parti resta ddhc immuablement rivé aux mêmes doctrines, enlisé dans sa routine et ruina le pays par la culture exclusive du coton qui le rendit tributaire des états manufacturiers. Il n'était pas perfectible, ne suivant même pas le mouvement des idées, renouvelant les fautes et l'intolérance de la noblesse française au siècle dernier. La guerre est sortie de là; elle devint d'autant plus acharnée que la question* se déplaça dès le début et que tous se crurent dans leur droit, les uns en demandant à sortir, les autres en fermant la porte de force.

En réalité, ces derniers avaient raison; ils défendaient les principes vraiment libéraux, ne répudiant du « laisser-faire » que l'extrême licence tendant à l'émiettement de la patrie; ils eurent l'insigne bonheur de compléter leur programme par l'émancipation des

noirs et furent victorieux malgré leurs fautes, Finfériorité de leurs talents et la surprise des premiers jours.

La rébellion se préparait depuis longtemps ; il faudrait être aveugle pour n'en point trouver le germe dans <c l'acte de nuUification » de la Caroline du Sud (19 nov. 1832), si énergiquement réprimé par le président Jackson S un homme du Sud pourtant — mieux que cela même — un compatriote des révoltés. Les journaux esclavagistes avaient levé tous les voiles ; ne pouvant plus gouverner Tensemble de la nation au gré des planteurs, on voulait faire à sa guise ; on ne parlait pas encore de déplacer complètement vers le Sud l'axe de la politique nationale et de reconstituer l'Union avec Richmond pour capitale; mais onenlendaitconstrulre, de toutes pièces, un Etat fort, indépendant, solidement assis sur l'institution de l'esclavage. Si Ton perdait des territoires au Nord, le Mexique était là, avec ses riches et vastes plaines ; les dernières expéditions avaient montré ce que Ton pouvait se permettre à l'égard des gouvernements du Centre- Amérique. La perspective était éblouissante pour des hommes habitués, dès l'enfance, à tenir la noir en servage, à faire, pour ainsi

^ Le Congrès ayant établi des droits de douane sur les importations de marchandises étrangères, les Etats à coton, libreéchangistes, se prétendirent lésés ; la Caroline du Sud proclama son droit de ne pas se soumettre au tarif yoté par le Congrès et de sortir de l'Union si on Youlait la contraindre à l'obéissance. Le président Jackson prit des mesures énergiques, s'adressa, par une proclamation, au peuple de la Caroline et aTisa secrètement les principaux meneurs qu'il les ferait pendre sans misc^ricorde s'ils passaient des discours aux actes. On le saTÛt capable de tenir parole; on réfléchit, on fit des concessions et le différend fut arrangé sans effusion de sang.

dire, l'élève du «bétail humain », à voir, dans cette répugnante exploitation, une source légitime de richesses. Et par-dessus tout, Tamour du clocher, du self-government, les droits de l'Etat natal absolus, illimités, imprescriptibles, tenant lieu de tout, préférés à tout, au bien-être, à la fortune, à la foi militaire, aux promesses de Tavenir, au culte du drapeau ; conviction tenace, entrée jusqu'aux moelles chez cette race ardente, bronzée par le soleil des tropiques, endurcie aux rigueurs du travail servile; orgueil du planteur qui, aux premiers jours de la guerre, sous la casaque du soldat, considérait le travail manuel comme avilissant et faisait creuser les « rifle-pits » par* les nègres.

C'est avec ce respect de la patrie étroite que les meneurs entraînèrent la grande masse des populations révoltées. Le gouvernement central était loin, faiblement armé — une sorte de fantôme bourru, impuissant; — la Législature d'État, mieux connue, dont l'action directe se faisait sentir, prononçait la sécession. Etait-ce légal? Bien peu songèrent à le rechercher ; quelques-uns virent et, niant la lumière, mahîhèrent en avant ; le troupeau suivit. Et, à la poussée politique du petit nombre, répondit l'enthousiasme des foules. Elles donnèrent à plein collier, si bien que l'on se demande si tant d'héroïsme fut déployé pour la plaie honteuse de l'esclavage ou la défense des libertés locales.

Au mouvement artificiel succéda le dévouement de tous.; après avoir été une cause, JefTerson Davis devint une résultante. Au Congrès il demanda 100,000 hommes ; en quelques mois le pays lui en fournit trois fois et demie autant. Et cela représentait la moitié de la population blanche en état de porter les armes. Si l'on ient compte des travaux ou des services indispensables

à rexistence d'une nation — car il faut manger, se vêtir, entretenir les armées, — on peut apprécier l'intensité d'un soulèyement qui, accouplement monstrueux, défendait l'esclavage au nom de la liberté.

Le bombardement de Sumterfut un coup de foudre; depuis longtemps déjà les rebelles agissaient derrière la toile; grâce à la faiblesse du président Buchanan ^ à la complicité de Floyd", son ministre de la guerre,

* Buchanan (James), 23 avril 1795-f' juin 1868; né à Siony Batter (Pensylvanie), mort à Lancaster (Pensylvanie) ; fils d'un fermier Irlandais émigré; débute au barreau. Envoyé à la Chambre des représentants de son Etat (1820-4831), sénateur des Etats-Unis (1831-1833), ministre plénipotentiaire en Bussie, sénateur jusqu'en 1845, secrétaire d'Etat (1845- 1849), ambassadeur à Londres (1853-1836). Elu Président contre le colonel Fremont. Installé en 1857, Buchanan essaya en vain de concilier le programme démocratique avec les prétentions des Etats à esclaves. Son attitude ambiguë entre les intérêts aux prises ruina sa popularité. En 1860, sa candidature à une seconde Présidence fut écartée. Pendant les mois qui s'écoulèrent entre l'élection et l'installation de Lincoln, la faiblesse de Buchanan fut extrême. Il se retira de la vie publique en 1861 et engagea ses partisans à soutenir la politique de son successeur.

* Floyd (John Buchanan), 1805-26 août 1863; né à Pulaski en Virginie; avocat au début, émigré dans l'Arkansas (1836- 1839), revient dans son Etat natal. Envoyé à la Chambre des représentants (1847). Elu gouverneur de la Virginie (1850- 1853). Délégué à la Convention électorale de Cincinnati, Floyd s'employa activement en faveur de la candidature de Buchanan, et devint, sous sa présidence, secrétaire de la guerre.

Il profita de sa position pour favoriser le parti esclavagiste, envoya presque toute l'armée régulière au Texas ou sur les frontières; il donna sa démission (26 déc. 1860), quand le Président refusa de blâmer le major Anderson pour s'être réfugié

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les sécessionnistes avaient sournoisement mis la main sur bon nombre de propriétés fédérales. Pendant qu'aux audacieuses déclarations de Jefferson Davis et de Cassius Clay (séance du 21 janvier 1861) le Sénat répondait par une proposition de Congrès chargé de pacifier le conflit, les milices rebelles s'emparaient à petit bruit des arsenaux d'Augusta (Géorgie), Mobile (Alabama), Bàton-Rouge (Louisiane), des forts de la Nouvelle-Orléans, Wilmington, Beaufort, Pulaski, etc. Le tout représentant plus de 3,000 canons et une énorme quantité d'approvisionnements, soit au moins 200 millions de francs.

Pendant ce temps, la Caroline du Sud, le Mississipi, TAlabama, la Géorgie, la Louisiane et le Texas ont déclaré leur autonomie * ; au Congrès de Montgomery,

au fort Sumter après ayoir évacué lefortMoultrie. Il fut nommé brigadier général par Jefferson Davis et ne montra, comme homme de guerre, ni énergie, ni habileté. Campagne désastreuse en Virginie occidentale ; après sa retraite de Gauley- Bridge (10 sept. 1861) oti Cox lui enleva ses positions et son convoi tout entier, la presse fut extrêmement sévère à son égard. Envoyé en Kentucky, il ne réussit pas mieux. Commandant une brigade à Donelson et craignant, par-dessus tout de tomber aux mains des fédéraux, il se sauve avec Forrest et Pillow avant la capitulation. Rentré depuis dans la vie privée, sauf une courte apparition en Virginie, Floyd a été accusé de malversations énormes. Bien que Tenquéte n^ait pas relevé de preuves convaincantes des détournements de cautionnements que lui imputait le grand jury du district de Columbia, l'opinion publique ne lui a pas été favorable et le gouvernement de Jefferson Davis n*a pas osé lui conserver un commandement malgré les immenses services qu*il avait rendus à la cause sclavagiste avant la rébellion.

^ 17 décembre 1860. Sécession de la Caroline du Sud;

OÙ se réunissent les délégués des Etats séparatistes, JefiTerson Davis et Alexander Stephens sont élus président et vice-président pour l'année ; un choix définitif sera fait ultérieurement ; pour Fheure, on veut sati^ faire toutes les opinions ; le premier a promis de défendre les droits des Etats, même par la violence ; le second, tout en déclarant le noir « une bête de race inférieure », s'est prononcé publiquement contre la sécession; ce qui ne le gêne pas, du reste, pour se déjuger, non moins publiquement, après sa nomination.

Le Président confédéré fut installé le 16 février 1861; on lui fit une ovation ; en quelques mots, il exposa la situation : « Le temps des compromis est passé main- « tenant ; le Sud est résolu à maintenir sa position et, « dans le cas où l'on emploierait la force, à faire sentir « à ses adversaires l'odeur de la poudre du Sud et « éprouver la trempe de ses armes. Le résultat n'est « pas douteux ; nous soutiendrons nos droits et notre « gouvernement contre toute éventualité ; nous ne de- « mandons rien ; nous n'avons besoin de rien ; nous « n'aurons pas de complications. Si les autres Etats se « joignent à notre Confédération, ils y entreront libre- « ment, aux mêmes conditions que nous ; notre sépa- « ration de l'ancienne Union est aujourd'hui complète ; « il ne faut espérer maintenant ni compromis ni réta- « blissement. »

7 janvier 1861. Sécession de la Floride;

9 janyier 1861. — Mississipi;

11 janyier 1861. — Alabama;

20 janvier 1861. — Géorgie;

26 Janvier 1861. — Louisiane;

1« février 1861. — Texas.

4 février 1861. Election de Jefferson Davis en qualité

de Président.

Arrivé à rExchange-Hôtel, il parut au balcon et haranga de nouveau la foule : « Compatriotes et frères « des Etats confédérés d'Amérique — car maintenant « nous sommes frères, non seulement de nom, mais en « réalité, hommes de même chair, de mêmes os, de « mêmes intérêts, de mêmes projets, — nous avons, « j'espère, devant nous un avenir de paix avec nos « institutions désormais garanties et non plus calom- « niées. Peut-être notre route nous conduira-t-elle au « milieu de la tempête ; de même que cette journée a « commencé par de la pluie et des brouillards, nous « pouvons, au début, nous heurter à des obstacles ; « mais, comme aujourd'hui, le soleil se lèvera, disper- « sant les brumes et nous laissant un ciel sans nuages. « Ainsi progressera la Confédération du Sud qui nous « conduira, sains et saufs, dans le port de la liberté « constitutionnelle et de l'égalité politique. ....

« Si la guerre survient, si, de nouveau, nous devons « baptiser dans le sang les principes pour lesquels nos « pères ont donné leur vie pendant la Révolution, « nous serons leurs dignes fils et, défendant les droits i( acquis par eux, nous prouverons que le courage du « Sud n'a pas diminué depuis 1776 et 1812. »

La péroraison est encore plus enflammée : « Si,

« plus tard, mes services deviennent nécessaires dans « une autre position, si les événements exigent que je a rentre dans les rangs de l'armée, j'espère y être bien (( accueilli. »

Cette éloquence nerveuse, à laquelle une traduction, incorrecte à force de serrer le mot, conserve peut-être sa verdeur originale, chauffait à blanc les passions populaires. Au lieu de prêcher la concorde, on embouchait la trompette guerrière, l'exécutant était un viruose ; ceux qui espéraient un accommodement furent

débordés ; leur voix se perdit au milieu de l'enthousiasme général; une fois de plus, les tribuns avaient entraîné le peuple, abusé par le charme de leur parole.

L'inauguration eut lieu le 18 février 1861 ; acclamations, feux d'artifice, concerts, réceptions officielles, rien n'y manqua; des députations de soldats et de citoyens représentèrent les autres Etats. Pendant ce temps, le Nord, ne croyant pas encore à la guerre, cherchait un moyen de conciliation ; le gouvernement nouveau n'avait pas les mêmes illusions, commandait des armes à l'étranger, adoptait une Constitution, réglait les cadrer de l'armée régulière, faisait voter la levée de 100,000 hommes, accueillait les officiers fédéraux démissionnaires et se mettait en mesure non de se défendre, mais d'attaquer.

Son plus vital intérêt devait être de conquérir à sa cause la Virginie dont l'adhésion allait doubler ses ressources et lui apporter un concours d'une immense valeur; mais la « Chevalerie du Sud », plus modérée que les a\itres Etats à esclaves, montrait de louables dispositions en faveur d'un accommodement. Le plus aristocratique, presque le plus riche planteur de la Virginie, Robert Lee, disait ouvertement : « Si j'avais un million d'esclaves, je les sacrifierais à la paix de l'Union. » Non seulement le mouvement séparatiste ne gagnait pas en Virginie, mais on prévoyait le moment où la sagesse de cet important Etat allait amener une détente dans les régions politiques. Ici les dates ont une éloquence particulière. Le 6 avril 1861, la Législature de la Virginie repousse, à une grande majorité, une proposition de sécession ; le 12,Beauregard couvre d'obus le fort Sumter; le lendemain Lincoln appelle 75,000 volontaires et fixe le contingent à fournir par

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chacun des États restés fidèles. Mis en demeure de combattre la Confédération à laquelle rattachaient tant d'intérêts communs, le gouvernement Virginien se retourne subitement ; il fût resté neutre et médiateur au besoin ; mais c'était beaucoup lui demander que de rinviter à tirer Tépée contre ses coreligionnaires politiques. Forcé d'opter, il fît cause commune avec le Sud. Sans discussion, presque sans débats, avec une triste prévoyance de l'avenir, la Législature Virginienne refusa, le 16, de fournir les volontaires demandés par Lincoln et la sécession fut décidée. Jeflferson Davis avait gagné la partie; de ce jour, il commandait à 10 millions d'hommes.

D'une main ferme, il prend la direction des affaires, ne reculant pas devant les mesures les plus révolutionnaires. A la veille de Frœshviller, M. de Bismark ferma la Bourse de Berlin. JefTerson Davis avait été plus loin en décrétant la banqueroute dès le 21 avril 1861 . Se substituant aux créanciers que toute personne habitant le Sud pouvait avoir dans les États loyaux, le gouvernement confédéré donnait quittance libératoire moyennant versement du montant de la dette. On comptait sur un milliard ; on encaissa peu de chose, personne n'ayant foi dans la combinaison; dans le doute on s'abstint. Ce premier décret semble absolument fantaisiste; il y a mieux. Par un acte du même jour, le gouvernement se réserva le monopole du coton, le payant en papier aux détenteurs pour le revendre en or sur les places étrangères. Le blocus dérangea le système. Alors on utilisa les cargaisons immobilisées dans les ports en les faisant servir de gage à un emprunt émis à Londres. Le gage fut brûlé 3u s'avaria; les souscripteurs se trouvèrent, un beau our, sans leur argent et sans leur coton. Comme ges-

lion financière, Jefferson Davis n*avaii pas de préjugés ; nécessité fait loi, disait-il.

Au point de vue militaire, le Président rebelle n'est pas moins résolu ; Sumter vaut à la cause esclavagiste le contingent Virginien et Robert Lee ; Jefferson Davis s'empresse d'appeler ce dernier auprès de lui pour diriger les opérations ; jamais ses facultés d'organisateur ne se sont déployées sur un champ aussi vaste ; tout est à créer ; une chose manque, surtout : les munitions ; ce sera même une des causes principales de la ruine de la Confédération ; le patriotisme supplée à tout, mais il ne peut rien faire d'un fusil non chargé. Le blocus accentuera, de jour en jour, cette difficulté ; sous Richmond, la dernière année de la guerre, Grant trouvera 800 pièces en batterie ; mais, dans une seule tranchée, ses soldats ramasseront des projectiles de trente-six modèles différents. Au début, le dénuement était complet ; on établit des poudreries et des fonde ries de canons ; les raffineries de la Louisiane avaient le soufre servant à blanchir le sucre ; les grottes des AUeghanies, celles du massif Géorgien fournirent du salpêtre ; le charbon de bois se fabrique ; on eut de la poudre.

Cependant TAméricain, même patriote, est trop commerçant par nature pour ne pas exploiter les besoins du moment ; d'habiles mais peu scrupuleux spéculateurs monopolisèrent le salpêtre, dont le prix monta dans de fortes proportions ; le gouvernement paya quatre fois le prix de la matière, puis s'aperçut que sa complaisance était une duperie ; le secrétaire de la guerre prescrivit aux commandants confédérés de saisir le salpêtre, sauf entre les mains des producteurs ou des agents commerciaux de l'Etat (ordre du 4 février 1862), le payant un prix ferme, une fois déter-

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miné et, il faut le reconnaître, suffisainment rémunérateur.

Pour les armes également, la pénurie était grande ; pour 59 régiments d'infanterie, 1 de cavalerie et 11 escadrons envoyés dans le Tennessee, au printemps de 1862, le Gouvernement ne put donner que 15,000 fusils d'ordonnance; le reste reçut des armes achetées aux citoyens ; on n'était pas difficile à Richmond; on s'accommodait de « toute espèce d'armes « pouvant servir en campagne », même des fusils de chasse. (Avis de la Direction d'artillerie du 28 mars 1862.)

En ce qui concerne les pièces de campagne, on éprouvait d'immenses difficultés dans l'approvisionnement des fonderies ; on avait du cuivre, mais pas d'étain. « La Direction de l'artillerie des Etats confé- « dérés aurait besoin de cloches en vue de fabriquer « de l'artillerie légère pour la défense du pays ; tandis « que le cuivre est abondant, l'étain manque pour le « transformer en bronze. Les cloches contiennent de « l'étain en quantité suffisante pour que 24,000 livres <i de métal, fondues avec un poids convenable de cui- « vre, produisent six pièces de campagne. Le Gouver- « nement donnera reçu des cloches que Ton voudra « bien destiner à ce patriotique usage ; elles, seront, « suivant le désir des possesseurs, remplacées à la fin « de la guerre ou achetées à de bons prix »

En même temps, Beauregard adressait un appel analogue aux habitants de TOuest. Presbytériens, méthodistes, épiscopaux, baptistes, rivalisèrent de générosité; les planteurs de la Louisiane envoyèrent toutes leurs cloches ; la ville de Fredericksburg, celles de ses églises, 4,500 livres. Le patriotisme se manifesta sous des formes ingénieuses, parfois touchantes ; des fera-

mes offrirent des sonnettes d'appartement, des chaudrons de laiton, des timbres d'horloge. Mais ce n'était^ là qu'un expédient momentané ; il fallait se procurer des armes en grande quantité ou se déclarer vaincus. De rapides navires, Anglais pour la plupart, forcèrent le blocus, encore peu rigoureux, apportant de la contrebande de guerre et chargeant du coton à la sortie ; Topération offrait des bénéfices assez considérables pour compenser les risques de capture. En outre, beaucoup de munitions, débarquées au Mexique, entrèrent par le Texas ; enfin une grande quantité d'armes furent enlevées aux Fédéraux ; leur capture fut même souvent la cause déterminante de manœuvres que l'on s'expliquerait difficilement avec nos idées sur la conduite des opérations.

Pour habiller les troupes, Jefferson Davis adopta un drap gris, tirant sur le brun, grossier mais solide, avec lequel on avait coutume de vôtir les noirs. Se représente-t-on les exploiteurs du travail servile sous les couleurs réservées à l'esclavage? Les Unionistes les appelaient gray-backs (dos gris) de la teinte de leurs jaquettes. N'en avait pas qui voulait, d'ailleurs ; beaucoup firent campagne avec des uniformes fédéraux ; d'autres, les Texiens, drapés dans des lambeaux de tapis, de véritables guenilles. Tout ce monde marchait délibérément à Tennemi, plein de foi dans la bonté de sa cause.

Pendant que Lincoln essaie de prendre pied à la Maison-Blanche, les événements se précipitent; tout espoir de conciliation paraît abandonné ; la Virginie, entrée tardivement dans la lutte, y apportait un élément nouveau de froide résolution. Le 22 avril 1861, Robert Lee était nommé commandant en chef des forces Virginiennes et la Convention d'Etat invitait le Gouverne-

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ment confédéré à venir siéger à Bichmond, en attendant qu'il pût aller à Washington.

La scission était complète ; dans le camp fédéral régnait un certain désordre amplement justifié par la gravité des circonstances ; chacun cherche péniblement sa Yoie. Les familles sont cruellement divisées. Marmaduke, lieutenant gouverneur, puis gouverneur du Missouri pour TUnion, voit ses trois fils embrasser la cause confédérée ; Tamiral Porter et son frère aîné combattent pour TUnion ; les deux fils de ce dernier sont dans l'armée Sudiste. A Shiloh, William Pegram se tait tuer à la tête d'un régiment fédérd ; son frère commande un navire confédéré ; les deux frères Grittenden* servent l'un dans le Nord, l'autre sous les couleurs séparatistes.

* Crittenden {John Jay), né à Woodford (Kentucky) en 1785, mort à Frankfort (Ky), le 26 juillet 1863, débuta comme avocat; envoyé à la Chambre haute du Kentucky, de là au Sénat des Etats-Unis (1818) ; nommé juge à la cour suprême par le président Quincy Adams, nomination non approuvée par le Sénat. Sénateur des Etats-Unis (1835-1841); attorney général sous le président Harrisson ; démissionnaire en septembre 1842; sénateur (1842-48); gouverneur du Kentucky (1848-50); attorney général (1850-52) ; sénateur de 1855 à sa mort. Chef du parti modéré ; opposé à toute mesure illégale ou de rigueur. Son compromis consistait en sept propositions dont voici les principales : esclavage défendu au-dessus de 36^30', permis au-dessous; le Congrès ni les Législatures d'Etat n'auront le droit de Tabolir dans les pays situés au-dessous de cette latitude; transport des esclaves libre par toute TUnion ; remboursement par les Etats, de la valeur des esclaves fugitifs si ces esclaves ont été perdus pour les propriétaires par suite de l'intervention de la population ; enfin introduire ces stipulations dans la Constitution avec interdiction de la modifier par amendement.

Au sein de la petite armée régulière, mêmes déchirements ; tout le monde n -approuve pas la destitution da général Twiggs* qui a livré ses troupes à la révolte ; 2 brigadiers généraux, 4 colonels de cavalerie sur 5*, 269 officiers sur 600 passent à Tennemi. Soit incertitude, soit mollesse de caractère, plusieurs de ceux qui restent fidèles à leur drapeau font preuve d'une coupable faiblesse.

Le 20 avril 1861, le commodore Maccauley, commandant à Norfolk, abusé par des négociations perfides, avait livré aux milices Virginiennes l'arsenal et les ressources de toute nature qu'il renfermait. De la

Les hostilités commencées, Grittenden se déclara unioniste quoique représentant un Etat à esclaves ; il reçut de ses commettants un témoignage de confiance et d'approbation sous forme de réélection presque unanime en 1863, quelques semaines aTant sa mort. De ses deux fils : Tun, officier aux Mounted-Rifles, était général au service des Confédérés ; Tautre, major général de volontaires, au service de TUnion.

* Twiggs (David Emmannel), brigadier général de Tannée régulière était né en 1790, en Géorgie; dès que la nouvelle de sa capitulation arriva à Washington, il fut rayé des cadres pour « trahison envers son drapeau ». Ordre du secrétaire de la guerre du i" mars 1861. — Quatre jours après, la ville de la Nouvelle-Orléans lui fit une entrée triomphale quand il vint prendre le commandement des troupes confédérées en Louisiane ; il ne le garda pas longtemps, du reste, et fut remplacé par Lowell, plus jeune, plus actif que lui. Tv^iggs était déjà infirme et presque incapable de servir activement. Il mourut, en 1862, à À.ugusta(Mississipi).

• Brigadiers généraux : Tvyiggs, A. Sydney Johnston, J.-E. Johnston, ce dernier quartier-maître général. Golonels : Robert E. Lee^ 1** cavalerie; A.- Sidney Johnston, commandant le 2* cavalerie, quoique breveté brigadier général ; Loring William, Rifle-Mounted ; Fauntleroy Thomas, 1* dragons.

coque d'une frégate imparfaitement détruite, les Confédérés firent le « Merrimac » sur lequel Buchanan s'illustra au combat d'Hampton-Roads.

ABaltimore,le Sud régnait en maître ; pendant quatre semaines, la grande ville fut au pouvoir des séparatistes ; dans la Shenandoah, J. E. Johnston tenait la campagne ; ses coureurs pouvaient venir en vue de Washington.

Dans l'Ouest, les menées séparatistes s'étalaient au grand jour; la Convention de TArkansas venait de rendre une ordonnance de sécession ; le Missouri avait deux gouvernements : l'un esclavagiste, Jackson, Sterling Price, l'autre fédéral, Blair, Hamey, Lyon; le premier télégraphiait au ministre de la guerre le refus le plus formel et le plus insolent au sujet du contingent demandé pour combattre la rébellion ; le second annonçait la formation de quatre régiments, promettant davantage en cas de besoin. Le représentant militaire de l'Union dans un pays partagé, à peu près par moitié, entre les deux partis, succombait sous le poids de sa responsabilité. Joué par le partisan confédéré Sterling Price, le général Hamey consentit à signer un traité garantissant la neutralité de ce vaste territoire (21 mai 1861).

L'élan des États loyaux, quelques actes particuliers d'énergie et de dévouement vinrent cependant raffermir le courage du Président. Le jour même où Maccauley livrait Norfolk, le général Wool* — un vétéran

ijor général John Ellis Wool, né à Newburg (comté de

New-York) en 1789. Capitaine au 43* régiment dUnfanterie au

commencement de la guerre aTec l'Angleterre ; se distingua à

\sL bataille de Queenstown-Heights, fait prisonnier, puis

.ngé. Major au 29* régiment d'infanterie ; lieutenant-colo-

OKIGINES ET DÉBUTS DE LA GUEBRE. 21

du Mexique — dirigeait sur Washingtou toutes les troupes qu'il avait organisées dans TOuest pour mettre le siège du gouvernement à Tabri d'un coup de main. Arriveraient-elles à destination ? Il fallait traverser le Maryland, esclavagiste de cœur, alors que Baltimore était aux mains des amis de la Confédération. Un général d'aventure, politicien égaré dans les camps, avocat en rupture d'audience, rétablit les communications avec Washington et, quelques jours après, rendit à l'Union la grande ville de Baltimore. Mis par le gouverneur du Massachusetts à la tète des volontaires de son Etat, Butler embarque ses troupes sur des transports, descend la Susquehannah, prend terre à Ânnapolis et, de là, gagne Washington en suivant la voie ferrée (21 avril 1861). Ce succès l'ayant mis en goût, le 5 mai, il occupe Relay-House, y est rejoint par les volontaires Pensylvaniens sous le commandement de Patterson ; les deux troupes marchent sur Baltimore, gravissent de nuit les hauteurs dominant la ville où elles font leur entrée au petit jour. Accueillies à coups de fusil, elles brisent promptement un essai de résistance, arrêtent à domicile les principaux partisans de la rébellion et restent maîtresses de la situation presque sans combat.

A Harpers-Ferry, le lieutenant Jones, menacé par

nel en 1818; inspecteur général avec rang de colonel eo septembre 1821 ; breveté brigadier général cinq ans plus tard; prit part à la translation des indiens Gherokees dans TArkansas ; en 1841, nommé brigadier général, campagne du Mexique. Brevet de major général le 23 février 1846 ; commandant du département militaire de TEst; 12 août 1861 nommé commandant du fort Monroë ; major général de Tarmée régulière le 16 mai 1862. Se retira définitivement du service la même année.

les troupes Sudistes d'Ashley, met le feu à l'arsenal qu'il ne peut défendre avec une soixantaine de dragons démontés (21 avril 1861). Sa conduite lui vaut les épaulettes de capitaine et les félicitations du ministre de la guerre.

Dans le Missouri, le capitaine Lyon, s^inspirant des circonstances, rassemble quelques volontaires et disperse le camp Jackson où se formait une bande séparatiste décidée à brusquer une ordonnance de sécession (10 mai 1861). Quinze jours plus tard, Lincoln, bien inspiré, lui donnait la succession du faible Harney.

En Virginie, malgré la séparation officiellement prononcée, la partie occidentale du pays restait attachée à la cause fédérale. Cette région accidentée, peuplée de rudss montagnards, ne professait aucune des idées séparatistes en faveur dans le reste de TEtat.'Elle servit de théâtre aux premières opérations : des adversaires de marque s'y trouvèrent en présence ; d'un côté Mac Glellan, à la tête des volontaires de l'Ohio, de rindiana, de l'IUinois, avec Rosecrans en sous-ordre ; dans l'autre camp, après les échecs et la mort de Gamett, Robert Lee et Floyd, l'ancien ministre de Buchanan, chassé de son poste par la réprobation universelle.

Pour dompter la révolte, le général Scott, commandant en chef les armées fédérales, avait conçu un plan des plus bizarres : il se proposait de diriger, sur divers points de la Confédération, une dizaine de corps agissant isolément mais convergeant, par groupes, vers le même objectif. L'effort principal portait sur la Virginie que Ton devait envahir de quatre côtés à la fois ; par les montagnes à l'Ouest, par Mannassas, par la >henandoah, enfin par la péninsule de Yorklown. Cette

combinaison singulière, digne d'éclore dans le cerveau aventureux de Butler, avait Fimmense inconvénient de commencer « la guerre des petits paquets », comme rappela plus tard Sherman dans son langage humouris tique.

En outre, ces petites armées, ne se trouvant pas prêtes en même temps, eurent des fortunes diverses. Mac Glellan ouvrit la marche ; il fit, en Virginie occidentale, du 26 mai au 15 juillet 1861, une courte et fructueuse campagne qui chassa les Confédérés du pays. Le commandant Sudiste Garnett^ fut tué à Garricksford, tandis que son lieutenant, le colonel Pegram, battu Tavant- veille à Rich-Mountain par Rosecrans, capitulait à Beverley*.

Dans la Shenandoah, le Nord n'avait pas été heureux : Patterson escarmoucha contre Johnston sans

* Gamett (Robert Selden), né en Virginie en 1821 . — Sorti de IVest-Point en 18ii, le vingt- septième de sa promotion; servit dans Tartillerie, puis fut nommé professeur adjoint de tactique à l'Académie militaire ; aide de camp du général Wool au Mexique, se distingua à Palo-Alto et à Resaca ; passa, en qualité d'aide de camp^ à Tétat-major du général Taylor ; breveté capitaine, puis major après Monterey et Buena* vista ; était major au 9* rég:iment d'infanterie quand éclata la guerre civile. Nommé par Jefferson Davis brigadier général et envoyé en Virginie occidentale. Officier brillant, distingué» plein d'avenir, qui se fit bravement tuer en essayant de rallier ses soldats improvisés.

' Le Président récompensa dignement ce succès; il fit Mac Clellan major général et Rosecrans brigadier général dans Tarmée régulière. Il n'était pas toujours également bien inspiré; Cfar, dans la promotion où Ton rencontre Grant, Meade, Sherman, Thomas, Kearney, s'étaient glissés deux politiciens) Butler et Banks, qui furent de bien médiocres généraux^

grands résultats (combat de Bunkers-Hill. — 3 juillet 1861).

Dans la péninsule de Virginie, ce fut pis encore ; Buller avait pris terre à Fort-Monroë ; les nègres se réfugient dans son camp ; on les lui réclame; il refuse de les rendre, disant qu'on peut les employer à creuser des retranchements et qu'à ses yeux ils constituent de la contrebande de guerre, — raisonnement presque aussi ingénieux que les errements financiers de Jefferson Davis.

Magruder tenait la péninsule pour le Sud, campé vers Yorktown avec trois petits régiments. Butler le fait attaquer par 2,500 hommes qui partent processionnellement, en désordre, tirent les uns sur les autres et sont battus à Big-Bethel (9 juin 1861). Ils avaient eu plus de peur que de mal ; mais l'entrée en campagne de Butler frisait le ridicule.

Heureusement de meilleures nouvelles arrivaient de rOuest ; Lyon marche à la rencontre de Price et de Jackson, qui avaient établi un gouvernement séparatiste, les chasse de Jefferson-City et les bat à Booneville (18 juin 1861) ; succès peu décisif, du reste. Price avait des rassemblements à peine équipés plutôt que des troupes; son habileté, sa persévérance en firent promptement des soldats. Par des escarmouches continuelles, il développa leur esprit militaire, les arma aux dépens de l'ennemi et se retrouva, sur l'extrême frontière du Missouri, avec plus d'hommes qu'auparavant.

Sigel, qui commandait, sous les ordres de Lyon, un

petit corps détaché, livre un simulacre de combat sur

les bords du Dry-Creek, à quelques rassemblements

"îonfédérés, remporte un léger succès à Carthage

^juillet 1861) et rallie son chef à Springfield.

Le mois de juin 1861 termine la période préparatoire de la guerre de Sécession ; à un point de vue exclusivement militaire, les résultats sont nuls ; politiquement, ces petites actions, à peu près indécises, auront les plus graves conséquences; elles affirment la vitalité du gouvernement Confédéré ; les partisans de l'esclavage, qui prennent le mot d'ordre à Richmond, croient « avoir secoué, pour jamais, l'oppression des races barbares du Nord » et, de jour en jour, l'apaisement paraît plus difficile. Vienne un grand succès, Téchauffourée de BuU-Run par exemple, et les passions atteindront leur paroxysme.

Dans le Nord, la véritable signification de la révolte se dégagé peu à peu ; le bombardement du fort Sumter n'a été qu'un exercice à boulets, un combat pour rire livré, par un général de fantaisie, au major Andersen^ et à 76 artilleurs disséminés dans un vaste ouvrage à peine armé; toutefois, ce bombardement, quelque inoffensif qu'il ait été, justifie la phrase cruelle attribuée à Jefferson Davis et malheureusement non démentie : « Il faut jeter du sang à la face du peuple. »

De ce jour, le mouvement séparatiste, un moment

* Robert Andersorij né dans le Kentucky vers iSOS, sorti de West-Point en 1825> fit la guerre du Black-Hawk comme lieutenant dans la compagnie de Lincoln. Campagne du Mexique ; était major en 1861 et commandait la garnison des forts de Gharleston (7G hommes). Après sa défense du fort Sumter, on lui fit des ovations dans le Nord. Nommé brigadier général de réguliers le 15 mai 1861, le Kentucky le demanda pour commander ses troupes. Andersen, qui avait une très mauvaise santé, se retira du service et fut remplacé par Sherman. Il est mort à Nice, le 27 octobre 1871. Auteur d'ouvrages militaires estimés.

26 CHAPITRE r'.

ralenti/ gagne rapidement. L'affaire, évidemment, ne s'arrangera pas ; il fant relever ses manches et se mettre résolument à Touvrage. Les robustes travailleurs du Nord et de l'Ouest se donnent tout entiers à Tœuvre patriotique, avec leurs viriles qualités, leur rageuse obstination. Lincoln représente le pays menacé ; il devient un symbole. On ne voit plus en Scott un vieillard usé par vingt campagnes, le candidat malheureux de plusieurs élections présidentielles, le chef d'armée discuté, impopulaire ; c'est Tépée qui doit frapper les révoltés. Il demande 73,000 hommes ; la Législature, si avare du sang des nationaux, les lui donne sans discussion ; le Président décide le blocus du littoral des Carolines et de la Virginie ; pour suffire à cette nouvelle tâche, le Congrès accorde 42,000 volontaires de plus, 18,000 marins, et double les cadres des réguliers. De l'argent tant qu'on en veut, des pouvoirs à peu près dictatoriaux quand les circonstances l'exigeront.

Une fois en mouvement, le pays va plus vite que les gouvernants ; au lieu de 42,000 hommes, il lève 200 régiments dont les trois quarts sont en marche deux mois après. « Jonathan » a reçu un soufflet à Gharleston ; il veut laver sa joue dans le sang et, comme il est le plus fort, le plus résistant, le plus riche, il finira par étouffer son adversaire, de par la loi du nombre et du dollar. Seulement, comme en même temps il n*est pas le plus habile, son triomphe lui aura coûté cher.

BUL.I4-RUN» BALX.*S BLUFF, ROANOKB

En raison de son grand âge, le général Scott ne pouvait prendre la direction effective des troupes en campagne ; d'ailleurs, le soin d'organiser tous les services militaires le retenait impérieusement à Washington. Il fallut donc trouver, du jour au lendemain, un homme capable de mettre un peu d'ordre dans la cohue des volontaires arrivant de tous côtés. A défaut de Robert Lee qui refusa le poste, Scott se tourna vers un de ses plus fidèles collaborateurs, le major Mac- Dowell, attaché, depuis longues années, à la personne du général en chef. Pour lui donner Tautorité nécessaire au commandement de la plus grosse armée, on le nomma brigadier général de réguliers.

Plein de bonne volonté, Mac-Dbwell n'épargnait ni son temps ni sa peine ; son esprit inventif, sa grande habitude des affaires, ses réels talents d'administrateur accomplirent des prodiges ; mais^ dès le début, il se trouva pris dans un singulier dilemne : On voulait battre l'ennemi ; toutefois, si les régiments faisaient Texercice, on criait au pronunciamiento et l'on accusait le général de prétendre à la dictature.

Lorsque les succès de Mac-Clellan, dans la Virginie occidentale, eurent chauffé à blanc l'enthousiasme

des habitants de Washington, la ville ne fut plus tenable pour Mac-Dowell ; il fallut entrer en campagne sans délai. Etourdi par les bourdonnements de la presse, Lincoln n'écoutait rien, ni les observations du général, ni Texpérience de Scott.

Depuis le 1®' juin, Beauregard, devenu commandant du département d'Alexandria comprenant tout le territoire entre Richmond et "Washington, étendait son autorité sur toutes les forces confédérées de la région. Il s'était établi à Mannassas, couvrant son front par le Bull-Run, ruisseau assez difficile à franchir, sauf aux gués de Mitchell et de Blackburn. MacDowell reçut mission de le déloger de vive force. Ce fut à son corps défendant qu'il Taccepta; car, avec des troupes aussi peu solides que les premières armées Américaines, l'agresseur devait, presque forcément, subir un échec ; mais il fallait marcher et l'honnête général, obsédé par d'absurdes soupçons, voulait à tout prix se délivrer de cette guerre à coups d'épingle; il allait de l'avant, sans grand espoir, résolu à faire de son mieux.

Beaucoup moins tracassé, plus libre de ses mouvementS;^ Beauregard ne voyait pas nettement tous les avaalages de sa position expectante. Il songeait à prendre l'offensive, de sorte que les deux adversaires se mirent en marche presque simultanément. Plus favorisé de la fortune, Beauregard se vit obligé de s'arrêter pour livrer une action défensive qu'il gagna par hasard ; il n'a pas plus le mérite de son succès que Mac-Dowell la responsabilité de la déroute : Bull-Run fut un coup de dés ; le vainqueur amena le plus gros point. .

Le squelette de la bataille est des plus simples : Désireux de prévenir l'invasion de la Virginie, les con'

BULL-RUN, BALL's BLUFF, ROANOKE. 29

fédérés occupent, le long du BuU-Run, de bonnes positions couvrant l'intersection de trois importantes voies ferrées ; leur gauche en avant, vers Winchester, leur droite étendue jusqu'au Potomac. fin face, les fédéraux, sur les hauteurs d'Arlington ; dans la vallée de la Shenandoah, Johnston et Patterson en présence, le dernier avec la mission expresse d'observer son adversaire et de l'empêcher d'arriver au secours de Beauregard attaqué ; dans tous les cas, de le suivre sur le champ de bataille.

Mac-Dowel comptait forcer le passage du BuU-Run et tourner les confédérés par leur droite ; il avait cinq divisions : départ le 16 juillet 1861, avec un convoi rudimentaire et dans un assez grand désordre. Les soldats fédéraux marchent comme à la promenade ; fatigués par une chaleur accablante ils jettent leurs vivres et une partie de leurs munitions pour s'alléger ; l'ennemi se retire devant eux ; le 18, la droite unioniste, sous les ordres de Tyler, occupe Centreville sans combat et pousse jusqu'au BuU-Run; escarmouche assez vive à Blackburn-Ford. Les rapports fédéraux présentent l'affaire comme une reconnaissance : en réalité, Tyler, n'ayant ni cartes ni connaissance du pays, s'^est heurté, sans le savoir, au gros de l'armée confédérée. Le mouvement a donné l'éveil à Johnston qui. dès le 17, tendait Toreille du côté de Washington. Il se met en route avec ses 8,000 hommes et, le 20 au soir, le tiers de son monde est à Mannassas-Gap, h portée de marcher au canon. Quant à Patterson, il parut aveugle et sourd pendant toute cette campagne.'

Du 19 au 20, les fédéraux s'étaient massés à Centreville ; le 21, Beauregard eut la singulière idée de quitter son excellente position pour tourner Textrême gauche des fédéraux qui, eux-mêmes, se proposaient

d'attaquer la gauche confédérée. Les deux armées avaient donc dégarni leur droite et c'était, de chaque côté, l'aile affaiblie qui allait porter le poids de Faction . Dans ces conditions, absolument ignorées des deux généraux en chef, celui dont les troupes seraient le mieux concentrées avait de grandes chances de succès. Si, en outre, sa ligne se trouvait être moins étendue, les probabilités en sa faveur augmentaient considérablement. Beauregard, inférieur en nombre, n'avait laissé à droite qu'un rideau et prolongé sa gauche au loin vers Johnston ; il s'y était porté de sa personne, préparant sa fameuse attaque sur Gentreville.

Dès le matin, le confédéré Evans, qui gardait le pont de pierre sur le BuU-Run, voit les fédéraux s'avancer peu à peu sur la grande route de Warrenton qui les conduit sur les derrières de l'armée ; sans attendre les ordres, il laisse quelques hommes au pont et, avec presque tout son monde (1000 environ), se porte sur une colline dominant la route, se prépare à résister à outrance et demande des renforts. Il tient trois quarts d'heure.Vers dix heures, Bee * et Bartow » arrivent à son secours ; la lutte devient des plus chaudes ; pendant ce temps, devant le pont, Tyler gardait 4,000 hommes à xirailler contre deux compagnies confédérées. Son

* Bee (Bamard E.), capitaine au 10* d'infanterie régulière, fait brigadier général par Jefferson Da^is, commandait une brigade composée du 2* Mississipi^ 4' Alabama, 6* Nord-Caroline. Mortellement blessé près de la maison Henry à la tête du 4^ Alabama.

' Bartow (Seth. M,), ancien capitaine au !•» d'infanterie régu- ^re, colonel au service confédéré. Commandait une brigade

nposée des 7« et 8* régiments de Géorgie. Tué à côté de Bee

rameuant au feu le 7* Géorgien.

--'-'- ^' ^^^^m^^^^^mmmmm^i^

BULL-RUN, BALL's BLUFF, ROANOKE. .31

lieutenant Sherman, qui avait découvert un gué, demandait à franchir le ruisseau avec sa brigade; Tyler hésita pendant une heure ; cela suffit pour décider de la bataille. Apprenant enfin la sérieuse attaque des fédéraux à sa droite, Beauregard renonce à Toffensive et rappelle toutes les troupes si malencontreusement dirigées vers Centreville. Heureusement pour lui, ses ordres du matin, mal compris, n'ont pas été complètement exécutés. Cependant la situation est grave : Holmes, Early et Benham, fort éloignés encore, arriveront-ils à temps ? C'est fort douteux. Jackson sauve l'armée Sudiste. Envoyé pour combler une lacune dans la ligne confédérée, vers le Stone-Bridge, il survient, au moment où les trois petites brigades Sudistes, qui luttent depuis cinq heures, vont être mises en pleine déroute, après une résistance héroïque. Mac- Dowell pouvait se croire victorieux; il avait jeté, au delà du Bull-Run, les deux tiers de son monde et enfoncé la droite ennemie ; il ne lui restait plus qu'à poursuivre le succès. Malheureusement, une partie de ses soldats marchaient ou combattaient depuis dix heures ; ils étaient à bout d'élan.

A une heure de l'après-midi, Jackson déploie ses 3,000 hommes, la fleur de l'armée séparatiste ; son feu arrête le mouvement en avant de l'ennemi qui, peu après, revient à la charge avec une grande vigueur. Ses chances ont diminué. Beauregard a maintenant plus de 10,009 hommes sur les positions disputées depuis le matin. C'est assez pour résister, insuffisant pour vaincre. A deux heures, Mac-Dowell renouvelle l'attaque, il est repoussé. Les confédérés, auxquels les renforts arrivent peu à peu, essaient de reprendre l'oft'ensive et recouvrent une partie.du plateau; ils ont engagé tout leur monde , les régiments qui combattent

32 CHAPITRE ir.

depuis le matin sont à peu près anéantis ; leur artillerie a beaucoup souffert ; les généraux Bee et Bailow sont morts, Beauregard et Johnston légèrement blessés ; on n'a pas une compagnie en réserve, et Mac-Dowell semble préparer un nouveau mouvement offensif. Au delà des colonnes fédérales, on voit, au loin, un corps de troupes se dirigeant sur le lieu du combat. Est-ce Blûcher ? Est-ce Grouchy ? Beauregard prend ses dispositions pour couvrir la retraite. Les nouveaux arrivants ouvrent le feu sur Tarmée de l'Union. Ce sont les troupes de Johnston qu'il est allé chercher sur la voie ferrée, à trois kilomètres du champ de bataille ; il les a fait descendre de wagon en plein champ, les a formées en colonne, et charge le flanc des fédéraux. Kirby Smith, qui marche en tête, est mis hors de combat dès les premiers coups de feu; Johnston, déjà blessé dans la journée, prend la direction des régiments. Early vient aussi d'arriver; toute la ligne confédérée marche en avant ; attaqués de front et en flanc, les fédéraux reculent; la droite est rejetée sur le centre ; la débandade devient générale, la bataille est perdue et la retraite dégénère promptement en déroute. Le torrent des fuyards encombre les routes jusqu'à Washington.

Les confédérés, presque aussi maltraités, ne poursuivirent pas leur succès. Le bataillon des réguliers et deux brigades laissées en réserve à Gentreville arrêtèrent les cavaliers ennemis.

Désastre complet pour l'Union ; jamais son drapeau n'avait subi semblable affront; les pertes furent sensibles des deux côtés; confédérés : 400 tués, 1500 blessés; fédéraux, 500 tués, 1000 blessés, 1200 prisonniers, 28 canons, 10 drapeaux. Ce n'est pas encore la tuerie )rroidable des années suivantes ; mais, eu égard au

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