‹ La guerre de sécession, 1861-1865Chapitre 21 sur 23 · CHATTANOOGA · texte numérisé non relu

CHATTANOOGA

tion délicate de l'œuvre ; attirer et retenir le gros de Tarmée ennemie sur les positions les plus fortes, pour faciliter l'attaque décisive au point faible; à Hooker, qui ,a besoin de réparer Chancellorsville, la mission de batailler avec Taile gauche confédérée, sur les pentes du Look-out; il réussira ou ne réussira pas, peu importe, pourvu qu'il fasse beaucoup de bruit et occupe le plus de monde possible; ce n'est qu'une diversion; mais « Fighting Joe » trouvera, dans une suite d'engagements partiels, l'occasion de déployer ses brillantes qualités de tacticien; à Thomas, à l'armée du Cumberland, aux vaincus de la Ghickamauga, le succès de la journée, la gloire d'enlever le Missionary-Ridge, de percer le centre ennemi en rejetant les tronçons sur les deux ailes fédérales.

Le 23 novembre au soir, Thomas, sorti de Chattanooga, repousse les avant-postes ennemis, déployant ses divisions entre la ville et les premiers contreforts du Missionary; ses troupes ont marché comme à la parade. Dans la nuit, Sherman passe le Tennessee à Chattanooga, remonte la rive droite jusqu'à l'embouchure de la Ghickamauga et franchit de nouveau la rivière; surpris, le 24 au matin, les Gonfédérés abandonnent le pied de la montagne pour se concentrer au sommet. A gauche, Hooker s'est engagé, pendant toute la journée, enlevant successivement les batteries étagées sur les flancs du Look-out Mountain; il arrive, le soir, au col faisant communiquer la vallée de la Vauhatchie avec celle de Ghattanooga; au lever du soleil, l'armée fédérale salue de ses applaudissements son drapeau flottant sur les hauteurs occupées la veille par l'ennemi; les divisions de Thomas, gardées l'arme au pied pendant tout le jour, trépignent d'impatience.

Le champ de bataille se rétrécit graduellement

autour du malheureux Bragg qui, trouvant partout des forces supérieures, ne devine pas les intentions de son adversaire. Le 25 au matin, Sherman reprend son mouvement contre la droite séparatiste, protégée par un ensemble de fortifications nommé le fort Buckner; Taction devient des plus chaudes; les Fédéraux, qui ont enlevé le point culminant de la chaîne de collines, sont incapables de s'y maintenir plus d'une heure; Bragg vient d'engager contre eux une partie de ses réserves; le reste va renforcer la gauche, aux prises avec Hooker, attaquant le long de la route de Rossville. Le fort Breckinridge, protégeant le centre confédéré, n'est plus occupé que faiblement; en face, à Orchard-Rnob, l'armée du Cumberland attend le moment de l'assaut. L'heure est venue; toutes les prévisions de Grant se sont réalisées; il donne le signal; les Fédéraux s'élancent au pas de course, gravissent les hauteurs sans tirer un coup de fusil, couronnent les parapets, et, après une courte lutte corps à corps, s'emparent de trente-cinq pièces de canon qu'ils retournent contre l'ennemi. Les Confédérés descendent en désordre le flanc méridional de la montagne, mitraillés par leur propre artillerie.

Une partie des traînards tombe sur Hooker, qui les ramasse par centaines; il crut même l'armée Sudiste plus démoralisée qu'elle ne Tétait réellement, se lança étourdiment à sa suite sur la route de Ringold, y fut chaudement reçu par une solide arrière-garde et perdit inutilement un millier d'hommes. Grant arrêta la poursuite pour rentrer à Chattanooga et savourer les fruits de sa victoire. Il fut littéralement comblé d'honneurs de toutes sortes; cette fois, c'était justice; le succès lui appartenait en propre; il y avait eu un plan pratique, se déroulant suivant le programme adopté,

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ce qui prouve surabondamment qu'il était bien conçu; projBtani de sa supériorité numérique, le général en chef avait engagé toutes ses troupes; ses pertes furent, par suite, peu importantes ; 6,000 prisonniers, quarante canons, des drapeaux, des trains considérables restèrent entre ses mains, glorieux trophées de sa plus réelle victoire.

L'art de profiter de ses avantages semble complètement étranger aux généraux Américains de la première manière; Bragg, qui avait su vaincre, grâce à l'entrain de Longstreet, ne tira aucun fruit de son succès sur la Chickamauga; Grant, vainqueur à Ghattanooga, prit ses quartiers d'hiver, le 17 décembre 1863, L'année suivante, Sheridan et Sherman, devenus généraux en chef, manœuvreront avec un sens pratique infiniment plus développé, faisant rendre à leurs victoires tout ce qu'elles pourront produire.

Braxton Bragg était décidément impossible à l'armée de l'Ouest; les soldats n'en voulaient plus; on le déplaça immédiatement sans accueillir sa proposition de servir sous son successeur. Hardee, le plus ancien de ses chefs de corps, prit le commandement en attendant l'arrivée de Johnston. Malgré tant de fautes, JefiTerson Davis s'entête à défendre son ami; pour justifier le général, il rejette sur l'armée la responsabilité de la défaite.

« Après une longue et rude bataille », dit-il au Congrès, « dans laquelle on avait fait un grand carnage a de l'ennemi, quelques-unes de nos troupes abandon- « nèrent, d'une manière inexplicable, des positions « très fortes et, par une retraite désordonnée, forcè- « rent le commandant en chef à faire replier des « troupes victorieuses HBur d'autres points, et, finalece ment, à se retirer, avec toute l'armée, à vingt ou

« trente milles en arrière. Il est à croire que, si les « régiments qui ont cédé avaient montré la valeur « qu'ils déployèrent en d'autres occasions, et qui « exista, dans cette même bataille, sur d'autres points « de la ligne, Tennemi eût été repoussé avec de « grandes pertes. La patrie eût échappé à cette mau- « vaise fortune et l'armée à cette mortification de la « première défaite résultant de la conduite des « troupes. »

Braxton Bragg, rejeté vers le Sud, la tâche des Fédéraux n'était pas terminée; il restait à dégager Burnside, bloqué dans Knox ville. On désigna Gordon Granger pour cette marche pénible en plein hiver; le 5 novembre, il était encore en vue du quartier général. Sherman, l'homme du dévouement, dut se charger de la mission dont nul ne voulait; il partit sans convoi, pour aller plus vite, les dépêches de Bumside étant de jour en jour plus pressantes; il parlait de manque de vivres, de rations réduites, de communications compromises. A l'approche des renforts, Longstreet se mit en retraite. Entré à Knoxville en libérateur, Sherman reçut, de son collègue, une hospitalité plantureuse prouvant que Bumside, toujours élégant et correct, n'entendait pas souffrir de la disette.

Ce fut le dernier événement de Tannée 1863; brillamment commencée, la campagne se termine d'une manière désastreuse pour les Confédérés; ils ont à leur actif trois victoires éclatantes, mais improductives : Fredericksburg, Ghancellorsville, Ghickamauga; le Nord compte trois succès, dont les résultats seront immenses : Vicksburg, Gettysburg, Ghattanooga; indécis entre les deux partis le choc sanglant de Murfreesboro. La Confédération peut se défendre encore; il devient évident que son triomphe est impossible.

Les quatre uhlans qui, pendant l'invasion de 1870, apparaissaient tout à coup comme des fantômes aux carrefours des routes, à l'entrée des villages, n'ont pas inauguré une tactique nouvelle. Sous ce rapport, comme sous bien d'autres, M. de Moltke n'a rien inventé ; il a mis au point, en les adaptant à sa puissante machine de destruction, des procédés dont la découverte est antérieure à la « guerre scientifique ». Dans la campagne de Bohême, dans la campagne de France, Fétat-major allemand s'est borné à copier la méthode Américaine pour l'emploi des troupes à cheval. Les Confédérés d'abord, les deux armées belligérantes ensuite, tirèrent un merveilleux parti de corps de cavalerie vivant sur le pays, à d'énormes distances de leur base, détruisant les chemins de fer et parfois ramassant un riche butin. Sans résultats stratégiques bien constatés, ces incursions eurent souvent de graves conséquences politiques, entretinrent l'agitation au cœur de territoires occupés par l'ennemi, et fournirent toujours de précieux renseignements sur l'état des esprits ainsi que sur les ressources de l'adversaire.

Soutenues généralement par de Fartillerie attelée.

parfois même emportant en croupe des compagnies d'infanterie, ces colonnes volantes menèrent à bien les tâches les plus diverses, jusqu'à faire capituler des forts et amariner des bâtiments. Stuart, le glorieux chef des réguliers confédérés, ne sera pas oublié tant qu'on parlera de la guerre de Sécession ; mais qui se souviendra des partisans, dont les talents furent à peine inférieurs et qui montrèrent un dévouement aussi complet à la cause esclavagiste ? Les uns et les autres ont droit à une page dans l'histoire, et leurs méthodes, absolument originales, méritent de fixer l'attention.

Nous sommes au lendemain de Fair-Oaks ; Robert Lee reçoit la mission de repousser l'envahisseur. Où frappera-t-il les Fédéraux invisibles dans les régions boisées de la Virginie ? Qui lui donnera les renseignements nécessaires pour arrêter son plan de campagne ?

Avec 1,500 hommes et deux canons, Stuart sort par le Nord, reconnaît l'ennemi sur le Beaver-Dam et jusque dans l'Est de Gaine's Mill, où il trouve la masse d'une grande armée. Sa mission est remplie; rien ne Tempèche de revenir sur ses pas et de regagner Richmond ; la nuit presque entière lui reste pour dérober ses traces, et il a fait assez de bruit sur les derrières de Mac-Glellan pour jeter le désordre dans les services administratifs très rudimentaires de son armée. Mais cela ne suffit pas à l'audace de Stuart. Contre l'avis de ses deux colonels, il veut pousser en avant et rentrer à Richmond par le Sud après avoir fait le tour des positions fédérales. A neuf heures du soir, par une nuit sans lune, au sortir de la petite auberge où il avait tenu ce conseil de guerre improvisé, il rassemble ses cavaliers, recommande le silence et, prenant la

tète de la colonne, s'engage dans le chemin conduisant vers le Sud. Alors commence une longue course au milieu d'obstacles de toute nature. L'apparition des Confédérés jette le trouble sur leur passage; ils détruisent les approvisionnements, dispersent les compagnies gardant les dépôts de vivres ; mais le télégraphe joue; de cette confusion sortent des régiments de cavalerie fédérale qui se lancent à leur poursuite. Serré de près, Stuart dérobe momentanément ses traces et gagne la rive gauche du Chickahominy ; aucun moyen de passage ; cependant, il faut franchir ou déposer les armes.

On passera; les cavaliers mettent pied à terre, battent les bords du fleuve, ramassent quelques bateaux appartenant aux habitants ou abandonnés par les Fédéraux ; des arbres abattus relieront les pontons ; les points d'appui sont trop écartés; sous la charge, le tablier s'affaisse ; les canons franchissent, Tafifût noyé jusqu'à l'essieu; les hommes, dans l'eau jusqu'à mijambes, tenant par la bride leurs chevaux, qui suivent à la nage ; la caravane arrive sur l'autre bord pour voir à quelque distance paraître un gros de cavaliers ennemis. Un coup de couteau dans les amarres, un coup de pied dans les troncs d'arbres dispersent les éléments du pont, filant au gré du courant. Salués par une volée de balles impuissantes, les Confédérés se dirigèrent sur Richmond où ils furent accueillis avec enthousiasme.

Cette brillante excursion eut, dans le Nord, un retentissement hors de proportion avec ses résultats matériels. On accusa Mac-Clellan d'incurie, de lenteur, sans se rendre compte ni de la difficulté de mouvoir une grande armée à peu près uniquement formée de recrues, ni de l'immense talent d'organisation indis-

pensable pour la faire marcher, même médiocrement. Stuart, en somme, n avait jeté le désordre que dans quelques détachements auxiliaires et, le premier moment de surprise passé, ne dut son salut qu'à la rapidité de sa marche.

Mais, s'il n'avait pu infliger à l'armée fédérale de sérieux dommages, sa mission était remplie avec succès ; car, ayant fait le tour des lignes unionistes, il rapportait à son général de précieuses informa tiens.

Ce brillant fait d'armes valut à Stuart le commandement de toute la cavalerie régulière de l'armée Sudiste. Les partisans opérèrent en dehors de lui, et généralement indépendants, sous le commandement d'Imboden, de Jenkins, de Hampton, de Moseby; ils lui servirent cependant d'éclaireurs et coopérèrent docilement à l'œuvre commune, quand il réclama leur concours ; mais ses principales entreprises furent exécutées avec des éléments tirés de la cavalerie régulière.

L'année 1862 fut, pour Stuart comme pour le Sud, la plus brillante de la guerre ; elle est marquée par une de ses plus audacieuses entreprises ; les deux armées sont en présence, au nord et au sud du Rappahannock.

Dans la nuit du 21 au 22 août 1862, par un orage épouvantable , Stuart surprend , avec un millier d'hommes déterminés, un gué situé sur la droite fédérale, et se dirige sur le quartier général de Pope, à Gattletts' Station, au cœur des positions ennemies. La garnison, quatre compagnies de carabiniers, est entourée ; elle se rend sans avoir tiré un coup de fusil ; les Confédérés visitent la tente du chef fédéral, emportent ses papiers, sa correspondance officielle, même les lettres particulières de ses ofliciers et ramènent en

triomphe, de l'autre côté de la rivière, cet important butin, ainsi que nombre de prisonniers, dont la capture ne leur avait pas coûté un homme.

Par un hasard heureux, Pope, parti de grand matin en reconnaissance sur le front de son armée, n'était pas encore rentré quand, l'éveil donné, Stuart dut quitter sa dangereuse position au milieu des troupes abolition nistes. Tout aussi prétentieux, mais plus heureux que Villeroi, Pope échappa au ridicule d'être fait prisonnier, par une poignée d'hommes, au milieu de son armée ; celle-ci, moins bien partagée que nos soldats victorieux à Crémone, conserva le général qui devait la conduire à une suite de sanglants échecs.

Le chef-d'œuvre de Stuart fut une pointe en Pensylvanie qui lui permit de ramasser un immense butin et de remonter, dans les haras de l'Union, une partie de ses cavaliers.

C'était trois semaines après TAntietam; les deux armées s'observaient mutuellement, campées sur les rives du Potomac ; pressé par son gouvernement de prendre l'offensive, Mac-Clellan réorganisait ses corps fortement éprouvés; de son côté, Robert Lee sentait l'impérieux besoin de se refaire et de rallier ses traînards avant d'entreprendre de nouvelles opérations. L'intérêt du général confédéré était donc de gagner du temps, chaque jour le rapprochant de la mauvaise saison, pendant laquelle les boues de la Virginie rendaient impossible une campagne sérieuse sur Richmond. 11 fallait donc inspirer au gouvernement central des craintes pour la sécurité de sa capitale ; il fut décidé qu'une colonne de cavalerie se lancerait en plein pays ennemi, faisant sur sa route le plus de mal possible.

Stuart partit, le 10 octobre, avec 1800 chevaux ut

4 pièces de canon. La marche qu'il exécuta demande à être suivie sur une carte relatant les positions des troupes fédérales; il est absolument impossible de déployer plus de vigueur, d'inlelligence et de rapidité que les Confédérés dans cette longue course à la fin de laqueUe ils furent, pour ainsi dire, « chassés à vue » par toute la cavalerie fédérale. Stuart surprend nn gué du Potomac, à l'extrême droite de Mac-Glellan, traverse le Maryland, entre à Mercersburg (Pensylvanie) à midi, arrive à Chambersburg dans la nuit du même jour. Il y détruit les dépôts du gouvernement, remplace, par des chevaux frais, les bêtes trop fatiguées par cette marche rapide, repart, le 11 au matin, sur le chemin de Gettysburg, y laisse engager Tennemi, tourne à droite, rentre dans le Maryland par Emmetsburg et redescend vers le Potomac, à Touest de la chaîne de South-Mountain qui le sépare de Tarmée de Mac-Glellan. Côtoyant pendant vingt-quatre heures les troupes qui le poursuivent, il parvient à passer le fleuve à White-Ford, le 12, à une heure de l'après-midi, campe à Leesburg, où il se repose tranquillement tout le reste de la journée et rejoint son général, le 13, suivi de loin par des détachements de la cavalerie fédérale. Celle-ci, dans cette course à toute bride, perdit la moitié de ses chevaux ; forcée de deviner les projets de son insaisissable adversaire, trompée par ses combinaisons, elle avait fait un tiers de chemin de plus que lui, au grand détriment de ses montures.

Par la tenue, l'armement, la manière de combattre, les cavaliers confédérés ne ressemblaient guère à la cavalerie Européenne. Ecuyers médiocrement élégants mais très solides, ils abordaient rarement l'ennemi à l'arme blanche ; le sabre à la selle, entre la jambe gauche et le cheval, ils avaient une tendance invincible à

faire le coup de feu plutôt qu'à charger ; il faut aller aux armées de l'Ouest pour .rencontrer des chocs de cavaliers, et encore jamais comme dans les guerres continentales.

. Mais, en ce qui concerne les expéditions de longue haleine et le service d'éclaireurs, leurs escadrons furent incomparables. Il est intéressant de comparer les rapports officiels de Mac-Clellan, Pope, Burnside, Hooker, et de les rapprocher des informations données aux Fédéraux par le bureau d'informations, au secrétariat de la guerre à Washington. A l'Antietam, Mac-Glellan, qui attaque 33,000 hommes à la fin de la journée et 25,000 seulement au début, croit avoir en têle une armée de 95,000 ; le bureau de la guerre, qui lui a donné ce chiffre, s'étonne, après la bataille, que le général ait manqué d'audace et gardé, en prévision d'un retour offensif, des réserves considérables. Les rapports de Pleasanton à Hooker, après Chancellorsville, presque ridicules à force d'être inexacts, placent l'armée de Lee partout où elle n'est pas et, un beau jour, on apprend que les Confédérés, à cent milles de leurs positions supposées, ont cerné et pris une division fédérale à Winchester. L'interminable marche de flanc, qu'il a fallu exécuter pour atteindre ce point, a été dissimulée par les démonstrations de Stuart,escarmouchant très au large de l'armée. Par ces reconnaissances, auxquelles, il faut bien le dire, la complicité des habitants apporte de précieux éléments d'informations, Lee est admirablement renseigné sur les mouvements de l'ennemi. Sa cavalerie lui fait-elle défaut, Stuart, entraîné par son ardeur, s'écarte-t-il des colonnes en marche au delà du rayon nécessaire pour battre le pays, le général confédéré perd sa décision habituelle et le sort de la campagne s'en ressent.

280 CHAPITRE XITI.

Le vainqueur de Gettysburg, c'est Kilpatrick, tout autant que George Meade ; Kilpatrick qui, en infligeant à Stuart un léger échec, le tint éloigné de son général pendant les derniers jours de juin 1863 ; grâce à cet incident, le choc du 1*' juillet fut une rencontre fortuite et les Fédéraux gardèrent les positions du cimetière, contre lesquelles se brisa Tarmée Sudiste.

L'absence de Stuart au moment décisif fut donc un coup de fortune pour l'Union ; les graves conséquences qui en résultèrent prouvent l'importance du rôle joué par la cavalerie pendant la guerre de Sécession.

Moins disciplinés, moins bien armés, infiniment plus fantaisistes, les partisans rendirent cependant de grands services à la cause de l'esclavage ; c'est principalement dans rOuest qu'ils s'organisèrent, spontanément au début, avec l'appui du gouvernement de Richmond par la suite. La Tiégislature les reconnut formellement comme troupes de la Confédération, par acte du 22 avril 1862.

« Le Président est autorisé à commissionner, dans « la proportion qu'il jugera convenable, des officiers « ayant qualité pour former des bandes de partisans, « infanterie ou cavalerie, par compagnies, bataillons « ou régiments.

« Les Partisan-Rangers, pendant la durée de leurs « services, seront, en fait d'allocations, traités sur le « même pied que les autres soldats et soumis aux « mêmes règlements.

« Les armes et munitions de guerre capturées et « remises dans les dépôts désignés par les généraux « confédérés seront payées à leur entière valeur. »

In cauda venenum; la Confédération cherche du matériel de guerre et peu lui importe de lever des pillards plutôt que des soldats, s'ils lui procurent des fusils. L'entrain chevaleresque de Morgan, les talents

CAVALTERiS KT PARTISANS CONFÉDÉRÉS. 284

de Forrest, Thabileté de Moseby ne rachètent pas une tache originelle, malheureusement justifiée par l'indignité de quelques-uns.

Leur action n'en fut pas moins considérable. En août et septembre 1862, Buell, abusé par les incursions de Forrest et de Morgan, laisse filer l'armée Sudiste sur ses derrières ; en janvier 1863, quelques jours après Murfreesboro, Wheeler couvre, avec Van Dorn, la gauche des Confédérés retranchés à Shelbyville, capture plusieurs bâtiments et remonte jusqu'à Donelson (3 février 1863), pendant que Forrest pousse des pointes sur Nashville. Entre temps, il enlève, de concert avec Van Dorn, cinq régiments fédéraux à Spring- Hill, position intermédiaire entre Franklin et Golumbia (5 mars 1863). Il fallut tout un corps d'armée pour les rejeter sur le Duck-River.

Les succès de Forrest sont nombreux et le plus souvent productifs ; ses échecs n'ont généralement pas de graves conséquences ; cela tient à la mobilité de sa troupe, à son coup d'œil, au soin avec lequel il combine ses entreprises. La capture du corps de cavalerie du colonel Streight S à Cedar's Bluff, est un joli spécimen de son habileté.

Commandant une brigade de cavalerie envoyée en expédition sur les derrières des Confédérés, le colonel Streight, quitte, le 30 avril 1863, la division d'infante-

* Colonel Abel D. Streight, tué dans un engagement à Dalton (Géorgie), le 16 août 1864. Résidait à Indianopolis au commencement de la guerre. Il leva un régiment dont il devint colonel. Pris, en 1863, par Fon^est au cours d'un raid en Alabama, il fut interné à Libby; après des privations sans nombre et de longues souffrances, il s'évada, revint dans son pays, rindiana; mais peu après rejoignit son régiment en campagne.

rie aves laquelle il opérait'; il est talonné, dès le début, par le colonel Roddy, l'un des deux brigadiers de Forrest, qui lui livre un combat assez vif sur les bords du^Coosa-River (2 mai 1863). Les Fédéraux passent la rivière à grand'peine et viennent camper, le lendemain, à Cedar's Bluff; ils croyaient avoir gagné quelque répit, quand apparaît un parlementaire qui les somme de capituler, offrant de faire vérifier par le chef Unioniste qu'il est entouré de forces quadruples ; une heure de promenade autour des positions ennemies démontre au colonel qu'il était dans une impasse dont huit pièces d'artillerie gardaient les issues ; la résistance semblait d'autant plus impossible que la veille, au passage du Coosa-River, presque toutes les munitions avaient pris un bain. Les Fédéraux firent bonne figure à mauvais jeu et mirent philosophiquement bas les armes au nombre de 1500, dont cent officiers.

L'affaire avait été adroitement menée par Forrest, dont les cavaliers attirèrent Tennemi dans une souricière bien tendue; mais le rusé partisan avait plus d'un tour dans son sac; si le colonel Streight donna maladroitement dans un piège, on ne peut faire le reproche de naïveté à Grierson, le héros du fameux raid à travers TAlabama, qui, pendant près d'un mois, parcourut des territoires franchement esclavagistes, sans autre dommage que des pertes insignifiantes.

En février 1864, Sherman devait, pour faire sa partie dans un plan général qui, du reste, avorta complètement, sorlir de Vicksburg, pousser droit à TEst et essayer de s'établir à Selma, qui servirait de base pour des opérations ultérieures. Pendant ce temps, sa cavalerie, venant de Memphis, piquerait au Sud pour le rejoindre, parcourant le second côté d'un angle droit ayant Selma pour sommet. La réussite de ce projet eût

porté la guerre du Mississipi sur FAlabama et donné à rUnion deux cents lieues de terrain.

Pour s'opposer aux progrès de Tennemi, Polk, le général-évêque, n'u que fort peu de monde ; il se retire devant les forces écrasantes de Shermàn (40,000 hommes et 60 pièces d'artillerie) et lance Forrest, avec 4,000 cavaliers, à la rencontre de Smith et Grierson qui descendaient de Memphis, le long du chemin de fer aboutissant à Selma. Le 18 février 4864, les Fédéraux, pour la première fois, rencontrent les coureurs ennemis ; le lendemain, en avant de West-Point, sur la rivière Tibee, la voie et tous les abords sont solidement occupés par un fort parti de cavalerie. Smith et Grierson- profitant de leur supériorité numérique engagent vigoureusement l'action ; les Confédérés sont refoulés ; le 20, nouvelle attaque et même résultat, à cette différence près que la poursuite, devenant plus rapide, le désordre des vainqueurs augmente. Tout à coup, les cavaliers de Forrest s'arrêtent, mettent pied à terre, disparaissent dans des « rifle-pits » creusés à l'avance et ouvrent un feu meurtrier ; quatre pièces de campagne, établies dans une bonne position, arrêtent sur place les assaillants. La nuit se passe, d'un côté, à rallier toutes les forces éparpillées par l'ardeur de la poursuite, de l'autre, à renforcer la position. Le lendemain, au jour, le combat recommence; la « cavalerie à pied » de Forrest résiste, repousse l'ennemi; ensuite, prenant l'offensive, elle le serre de près, lui enlève trois canons et le rejette définitivement en arrière. L'effort fut si vigoureux que le corps de Smith et Grierson, complètement désagrégé, dut renoncer à sa mission ; il revint, en quatre jours, à son point de départ, en bandes désordonnées, auxquelles Forrest enleva des traînards jusque sous les murs de Memphis.

284 CHAPITRE XTIT.

Le coup était manqué pour les Fédéraux ; Sherman, sans cavalerie, ne pouvait rester en plein Alabama ; il se mit en retraite à la première nouvelle de l'échec de ses lieutenants, suivi pas à pas parPolk, qui n'osa, vu sa faiblesse numérique, engager aucune action sérieuse.

C'est une des rares occasions où une affaire de cavalerie ait eu une influence effective sur des mouvements d'ensemble. L'expédition avait été conduite avec intelligence et vigueur par Forrest, qui, quoi qu'on en ait pu dire, ne manquait ni de coup d'œil ni d'audace. S'il recherchait volontiers les succès faciles, il ne craignait pas, dans des circonstances données, d'affronter des forces très supérieures, comme celles de Smith et de Grierson ; son succès de West-Point dénote une initiative et un esprit inventif tout à fait remarquables. Si l'homme est difficile à défendre, le soldat ne fut pas sans valeur; malheureusement il porte au front la tache sanglante du massacre de Fort-Pillow.

Espérant rappeler Sherman et Thomas en arrière, en les inquiétant sur leurs communications, Forrest, avec l'assentiment de Johnston, alors à Dalton, entra le 15 mars 1864 dans le Tennessee, où son corps de cavalerie s'accrut de nouveaux partisans.

Après les ravages obligatoires sur les voies ferrées et chez les habitants, après l'enlèvement d'une garnison fédérale à Union -City, après le pillage et l'incendie de Paducah, on le retrouve, le 11 avril 1864, sur le Mississipi, à 40 milles de Memphis, investissant le fort Pillow, défendu par environ 600 hommes, dont une cinquantaine de blancs.

Au bout de quatre heures de combat, le commandant du fort, major Booth, fut tué ; maître dépositions dominant la place, les Confédérés demandèrent la redlitîon immédiate et sans conditions. On reproche à

Forrest d'avoir marché en avant, sous la protection du drapeau parlementaire, et surpris l'entrée du fort pendant les pourparlers ; les deux faits sont en rapport avec la réputation du partisan qui laissa, en outre, ses soldats massacrer la garnison désarmée.

Ne put-il ou ne voulut-il pas arrêter ces scènes d'horreur, qui duraient encore le lendemain et allèrent jusqu'au meurtre de femmes et d'enfants ? Bien que le temps ait calmé des passions poussées à Textrème pendant la guerre civile, il est assez difficile de faire le jour sur les détails de cet horrible événement. Les journalistes fédéraux, ne voyant dans le général confédéré que l'ancien marchand d'esclaves, l'accusèrent d'avoir ordonné le massacre, auquel échappa seulement une centaine d'hommes, et permis à ses soldats d'enterrer vivants quelques défenseurs du fort. Les esclavagistes soutinrent que leurs adversaires faisaient de l'horrible à plaisir ; mais, devant des preuves indiscutables, il fallut s'excuser, plaider les circonstances atténuantes. Ils rejetèrent cette boucherie sur un accès de fureur éprouvé par les « petits blancs de la Virginie » trouvant, les armes à la main, le nègre qu'ils ne pouvaient se représenter autrement que courbé sous le fouet du commandeur. Quant aux noirs ensevelis vivants, il fut démontré que plusieurs d'entre eux, hébétés de terreur, simulèrent la mort et subirent, sans une plainte, des sévices graves et mêmes des blessures, espérant s'échapper quand leurs bourreaux les auraient abandonnés. Une semble donc pas, sur ce point, y avoir eu préméditation, ni intention de torture ; toutefois, la réprobation générale flétrit, avec raison, le nom de Forrest, et l'opinion publique, même dans les Etats du Sud, a sévèrement blâmé Jefferson Davis de lui avoir prostitué les épaulettes de général.

î886 CHAPITRE XIII.

Forrest démantela le fort Pillow, fit, sans succès, une nouvelle tentative sur Paducah, échoua devant Columbus et, à la fin d'avril, ramena, dans le M ississipi le butin qu'avait produit une course de six semaines, pendant laquelle il fut à peine inquiété. Cependant, les conséquences militaires de ses opérations furent nulles. Il réussit beaucoup mieux, le 10 juin 1864 : à la tête de quatre brigades et deux batteries, il mit en déroute Sturgis, lui prit ou tua 3,000 hommes, s'empara de 800 mules, 500 chevaux, 200 wagons, 15,000 rations et 14 pièces d'artillerie; on voit qu'à l'occasion, les opérations de Forrest ne manquent pas d'importance. Toutefois l'aventurier reparaît toujours en lui, si Ton en juge par un fait dont les détails sont peu connus, mais qui dénote chez Forrest une bonne humeur narquoise en contradiction avec son apparence physique.

Par une belle nuit de juillet 1864, il entre, avec quelques centaines de cavaliers, dans la grande ville de Memphis, gardée par plusieurs milliers d'hommes et un général. Etait-ce un ramassis de recrues à peine instruites, commandées par un général d'occasion, comme il y en eut plusieurs pendant la guerre? C'est à croire. Quoi qu'il en soit, bien renseigné par la population, restée Sudiste de cœur, Forrest pénètre dans les rues sans être signalé par aucun poste avancé, court au domicile du général, espérant le prendre au lit et désorganiser la résistance. 11 joue de malheur, trouve la maison vide : le général dînait en ville ; il avait même si bien dîné qu'il ne donna aucun ordre quand on lui rendit compte des événements ; ils étaient pourtant intéressants : les cavaliers ennemis visitaient toutes les maisons, enlevant l'argent et les chevaux.

' opération dura toute la nuit sans que la garnison y

apportât aucun empêchement. Au matin, Forrest et ses officiers burent à leur succès dans le premier hôtel de la ville; le propriétaire leur donna son vin le pliis vieux; pleins de reconnaissance, ils n'oublièrent pas de s'inscrire, comme hôtes de passage, sur le registre des voyageurs de distinction. C'est du comique et du meilleur; on se mit à leur poursuite quarante-huit heures après.

Forrest se montre aussi éclectique, quant au but de ses expéditions, que fantaisiste dans la conduite de ses troupes; mais, qu'il démonte ses cavaliers pour les abriter dans des « rifle-pits » ou qu'il établisse des batteries avec ses pièces de campagne et les engage contre des canonnières, le résultat est presque toujours à son avantage.

Plus estimable, mais tout aussi bien doué, John Morgan est plus audacieux encore ; son indomptable énergie semble animer le dernier de ses cavaliers ; on peut juger du chef par la décision de ses sous-ordres ; écoutons un témoin oculaire :

« Les officiers servant sous les ordres de Morgan « acquirent promptement quelques-unes des qualités « qui en faisaient un chef incomparable dans les « guerres de partisans et surent se tirer, avec succès, « des positions les plus désespérées. Ainsi, le 19 mars c< 1863, le colonel Cluke, détaché avec un petit corps (( pour faire une diversion dans le centre du Kentucky, « apprit que, de plusieurs points, des forces fédérales « supérieures en nombre aux siennes s'avançaient pour u lui couper la retraite et qu'il était complètement en- « touré. 1500 hommes de l'ennemi avaient gagné ses « derrières, 1000 autres arrivaient sur son flanc droit « et 800 sur sa gauche ; devant son front se trouvait la « petite ville de Mount-Sterling, qui était également

288 CHAPITRE XlII.

« occupée par une garnison fédérale de 500 hommes, « susceptible d'être renforcée d'un moment à Tautre. « Les routes, dans toutes les directions, étaient si bien a gardées qu'il ne pouvait se frayer un passage sans « combat.

c< Sa force effective était réduite à 300 combattants ; « le reste était indisponible à cause d'une épidémie « d'érysipèle aigu. Dans cette position critique, le colo- « nel Gluke prit une détermination à la fois extrême- « ment audacieuse et extrêmement judicieuse; il « résolut de marcher droit sur Mount- Sterling et « d'emporter la ville par un coup de main. Il calculait « avec raison que l'ennemi, préoccupé de lui couper « la retraite, n'enverrait probablement plus de renforts « sur ce point et réunirait, au contraire, la majeure « partie de ses forces dans la direction opposée, par « laquelle on comptait qu'il chercherait à se faire jour « pour rejoindre l'armée Sécessionniste.

« En vingt-quatre heures, il fît une marche forcée de « vingt-quatre lieues, à travers des montagnes et des « cours d'eau enflés par les pluies. 11 arriva ainsi au « bac Mac-Intyre, à douze lieues de Mount-Sterling. « La troupe traversa la rivière, dans la nuit du 20 « au 21 ; puis il détacha le major Steele et une partie « de son monde, avec mission de gagner la route de « Winchester, au-delà de Mount-Sterling, afin d'aver- « tir à temps si la garnison recevait des renforts. Quant « au colonel Gluke, il se porta, avec le reste de sa « troupe, en droite ligne sur Mount-Sterling. Il péné- « tra dans la ville, parle côté de l'Est, et le lieutenant- « colonel Stoner, avec deux compagnies, par le côté « Nord-Ouest. La garnison se replia et s'enferma en « partie dans le palais de Justice. Stoner voulut émet porter l'édifice d'emblée; il fut repoussé; un déta-

CAVALIERS ET t>AR'riSAîJS CONFÉDÉRÉS. 289

« chement fut envoyé pour le tourner par derrière et « y mettre le feu

« La garnison se rendit tout entière. Le colonel « Cluke fit 428 prisonniers, prit 220 voitures chargées « de matériel, 500 mules et un millier de fusils. Il « n'avait eu que trois hommes tués et quelques blessés; « il s'était fait jour et, en décrivant un détour, il rejoi- « gnit sans encombre le général Morgan. »

Tout cela n'est-il pas de bonne guerre, habilement combiné, supérieurement exécuté? Malheureusement pour l'honneur de la Confédération, à côté des partisans qui combattent loyalement, on trouve des bandes qui détroussent des voyageurs, pillent et incendient les habitations. Bill Anderson est un vulgaire .coupeur de bourses; Quantrell, que Jefferson Davis a commissionné colonel, joint le guet-apens à l'assassinat; avec 300 bandits, il pénètre de nuit dans la ville de Lawrence, y met le feu, et fait périr dans les flammes plus de 450 personnes (septembre 4863). Le mois suivant, il essaie de capturer le général Blunt et son étatmajor aux environs du fort Scott (Kansas). Revêtus d'uniformes fédéraux, les esclavagistes ouvrent le feu sur l'escorte sans défiance et massacrent, après le combat, soixante-dix prisonniers restés entre leurs mains. Blunt et quinze cavaliers percèrent à la faveur d'une charge désespérée.

Ces atrocités furent l'exception et les partisans se bornèrent généralement à faire le plus grand mal aux propriétés fédérales. Veut-on savoir comment ces infatigables cavaliers entravaient la circulation sur les voies ferrées?

Du 4«r juillet 4862 au 4^' juillet 4863, la voie ferrée de Louisville à Nashville ne put être ouverte que sept mois sur douze. Tous les ponts et viaducs, sur la ligne

principale et ses embranchements, à l'exception du pont sur le Barren-River et de quatre ponceaux ont été détruits et reconstruits pendant Tannée précitée. Quelques constructions ont été démolies deux fois; d'autres trois fois. En outre, la plupart des réservoirs, plusieurs stations et dépôts de matériel, un grand nombre de wagons ont été brûlés ; beaucoup de locomotives ont été mises hors de service ; un tunnel du Tennessee a été bouché, sur une longueur de prés de 800 mètres, (Histoire du chemin de fer de Louisville à Nashville pendant la guerre, par M. Tingénieur en chef Fink.)

Fort inférieure, au début, la cavalerie fédérale profita de &i dures leçons ; mais les réguliers seuls luttèrent av6c avantage contre les partisans confédérés ; ils dépassèrent même quelquefois la sauvagerie de leurs procédés ; rien ne peut se comparer à l'implacable rigueur avec laquelle Sheridan dévasta la vallée de la Shenandoah, dans le but d'affamer Richmond,et l'on montre encore, dans la Caroline du Sud, une voie ferrée dont, sur un parcours de 30 milles, tous les rails furent coudés à chaud à mi-longueur, par les soldats de Sherman.

LA RIVIËRB ROUGE

Depuis que, sur toute la longueur de son cours, le Mississîpi était au pouvoir des Fédéraux, la possession de la rivière Rouge perdait une grande partie de son prix pour la rébellion. Séparés définitivement de la masse des Etats confédérés, la Louisiane, le Texas, TArkansas ne pouvaient plus influer sur le sort de la guerre qui se décidait ailleurs. Grant le comprit à merveille et, lorsqu'il fît le plan de campagne pour 1864, son premier soin fut de contremander toute opération excentrique à l'ouest du Mississipi.. Dans son esprit, les troupes réunies sous les ordres de Steele et de Banks (Arkansas et Louisiane) devaient simplement neutraliser les petits corps ennemis de Magruder, Price, Dick Taylor, soumis tous trois à l'autorité supérieure de Kirby Smith. De son côté, la Confédération, resserrée de plus en plus vers le groupe central des Etats rebelles, avait tout intérêt à prouver son existence au loin et à n'abandonner ses adhérents que s'il devenait complètement impossible de les défendre. A ce résultat moral, d'une importance capitale, elle sacrifiait le concours des 30,000 hommes de Kirby Smith à un moment où ses armées se recrutaient à grand*peine» Par ses pointes continuelles vers l'Ouest,

Banks faisait, à son insu, le jeu de Jefferson Davis; car ses entreprises, mal combinées, se terminaient misérablement ou n'avaient aucune conséquence. Le Sud ne pouvait guère y perdre et il y gagnait souvent. Leur résultat le plus certain était de permettre au Président confédéré de pompeuses communications au Congrès, signalant de minuscules avantages. Aussi l'échec de Washburne devant Vermillonville, celui de Porter à Harrison-Bar, celui de Franklin à l'embouchure de la Sabine (8 septembre 1863) furent-ils complaisamment exagérés pour atténuer la perte du Tennessee et l'évacuation de Chattanooga. Tel fut le bilan du mois de septembre. En octobre, le gouverneur de la Nouvelle-Orléans se consola en allant prendre Brownsville ; mais son idée fixe était évidemment de conquérir le Texas, le long de la rivière Rouge. A tout moment, il renouvelait sa proposition; de décembre 4863 à mars 1864, il se démena si énergiquement que, pour se débarrasser de ce bourdonnement continuel, Halleck approuva Texpédilion. Grant eut la direction suprême des armées trop tard pour la décommander; on s'étonne, du reste, qu'il ait donné le contre -ordre, le plan de Banks offrant presque autant de complications que ceux du lieutenant-général.

Pour se voir à la tête d'une cinquantaine de mille hommes et d'une flotte, Banks empruntait de tous côtés; à Sherman, revenu de Meridian, deux divisions destinées à enlever le fort de Russy, voisin de l'embouchure du Red-River ; à l'escadre de lamiral Porter, des canonnières pour seconder l'attaque et des transports. Steele, avec tout son monde, viendrait de TArkansas, se dirigeant sur Shreveport. Franklin, avec les troupes e la Nouvelle-Orléans, marcherait directement sur

iexandria; de là, on partirait pour remonter la

rivière, flanqué par les bâtiments couvrant Taile droite de la colonne.

La campagne débute à merveille. Franklin quitte la Nouvelle-Orléans, le l*' mars 1864, entre, le 16, dans Alexandria, que les Confédérés évacuent sans résistance ; Ord, avec deux divisions de l'armée de Sherman, arrive devant le fort de Russy, s'en empare sans coup férir et fait sa jonction avec Franklin; on complète les derniers préparatifs et l'on se met en route, lé 25 mars, refoulant sans peine deux petites brigades séparatistes qui, en se retirant, escarmouchent avec les envahisseurs.

Jusqu'au 4 avril des engagements sans importance à Natchitoches, Cane-River, Grand-Ecore, développent Tassurance des Fédéraux, qui croient balayer facilement les faibles effectifs ennemis. Leur colonne s'étend jusqu'à prendre des proportions invraisemblables; leur cavalerie bat le pays sans se préoccuper des troupes de soutien ; Banks se figure enlever Shreveport comme Alexandria. Il ne se doute guère qu'il est à la veille de compléter les leçons de stratégie que, deux ans plus tôt, il recevait dans la vallée de la Shenandoah. Jackson est mort ; mais Kirby Smith, l'un de ses camarades d'école, se chargea de continuer le cours ; jamais suppléant plus capable d'un plus habile professeur.

Edmund Kirby Smith est né en Floride, le plus esclavagiste peut-être des Etats rebelles. C'est une des organisations militaires les plus complètes qu'ait révélées la guerre de Sécession. Pendant la campagne du Mexique, il prend part à toutes les actions importantes ; chacune lui vaut un grade ou une citation à l'ordre du jour. Rentré à WestPoint, comme professeur, il reprend le service actif pour guerroyer, sous Van Dorn, au Texas, contre les Indiens, recevoir une grave

blessure et gagner son grade de major, qui en faisait Fun des plus jeunes officiers supérieurs de Tarmée fédérale; il avait alors trente-quatre ans. 11 n'attend même pas le bombardement du fort Sumter pour donner sa démission. Jefferson Davis le fait brigadier général et Tenvoie en Virginie. Kirby Smith est blessé à BuU-Run, en guidant Tune des colonnes qui décident du sort de la journée. A peine sur pied, il reçoit le commandement d'une division sous les ordres de Joe Johnston ; le 8 avril 1862, on l'envoie dans le Tennessee, en qualité de major-général; il prend part à l'invasion du Kentucky, livre à Richmond un combat heureux et a raison, contre son chef, en proposant de pousser vers le Nord-Est, au lieu de ramener sa colonne sur Frankfort. L'événement ayant prouvé sa clairvoyance, on le nomme lieutenant-général (octobre 1862) ; mais, au lieu d'utiliser ses talents sur le théâtre des opérations décisives, on le laisse à l'Ouest du Mississipi.

Avec d'assez faibles ressources, Kirby Smith lutta énergiquement et presque toujours heureusement contre les Fédéraux. Magruder, Taylor, Price, reconnaissaient volontiers la supériorité d'un chef dont les ordres étaient le plus souvent couronnés par le succès.

A l'attaque convergente de Steele et de Banks, il résolut d'opposer une vingtaine de mille hommes bien commandés, combattant sur un bon terrain, dans des positions fortifiées à l'avance, et prêts à déboucher de leurs lignes. Steele est trop loin pour inspirer des craintes sérieuses. Avec quelques brigades Sterling Price le contiendra.

Kirby Smith ordonne à son lieutenant de diriger le •»este sur Mansfield, en avant de Shreveport, sa place

d'armes; il rallie aussi la cavalerie de Green, venant du Texas et attend, en s'éclairant soigneusement, l'arrivée de Banks, dont les troupes marchent avec un laisseraller de plus en plus grand; ce n'est même plus une promenade militaire, c'est une procession.

Pour apprécier l'habileté du général Sudiste, il suffit de lire le récit suivant publié dans le Nord :

« Le vendredi 6 avril 4864, l'armée partit de Nat- « chitoches se dirigeant sur Shreveport, les cavaliers « du général Lee à l'avant-garde. L'infanterie lit dixce sept milles et la cavalerie gagna Crump's Hill, situé, « quatre milles plus loin, à mi-chemin entre Natchi- « toches et Mansfield. Le 7, le général Lee poursuivit « sa marche, escarmouchant constamment avec l'en- « nemi jusqu'à deux milles au delà de Pleasant-Hill. « L'avant-garde de Lee, une brigade sous le colonel « Robinson, y rencontra le gros de la cavalerie enne- « inie, sous le commandement du major-général Tho- « mas Green. Chaud engagement de deux heures et « demie, à l'issue duquel Green battit en retraite sur « l'infanterie et l'artillerie confédérées à Bayou-du- « Paul. Trouvant l'ennemi en forces croissantes, le « colonel Robinson s'arrêta pour la nuit attendant des « renforts. Rejoint, au point du jour, par la brigade « d'infanterie Landrum, Robinson reprit sa marche et « la continua jusqu'à deux heures du soir, refoulant « l'ennemi sur un parcours de sept milles. Alors parut « le gros des Confédérés, occupant une forte position « dans le voisinage du carrefour de Sabine, à l'Est de « Mansfield. Us étaient en partie cachés par un bois « épais, avec une plaine découverte sur leur front et la « route de Shreveport traversant leurs lignes. Le « major-général Taylor les commandait, le majorce général Green dirigeait l'aile gauche, le brigadier-

« général Mouton la droite, avec la division Walker « plus loin sur la droite et deux régiments de cava- « lerie à Textréme droite. Sur ces entrefaites, le géné- (( rai Ransom arrivait sur le champ de bataille, avec « l'autre brigade de la 4* division du 13® corps. La « division entière comptait 2,600 hommes. Le 19® corps , « sous le général Franklin, était à neuf milles en ar- « rière et le général Smith, avec environ la moitié des « 46® et 17® corps, se trouvait à plus de vingt milles. « La brigade Landrum prit position à droite et au « centre, avec toutes les batteries sauf une, la brigade a Ransom à gauche, appuyée par une batterie et la « brigade de cavalerie Dudley. Les troupes des colo- « nels Robinson et Lucas protégeaient le convoi à « droite et à gauche. Le général Banks, arrivé sur le « lieu du combat, envoya tout d'abord au général « Franklin, Tordre de hâter sa marche en avant. A « cinq heures du soir commença une importante « action ; l'ennemi s'avançant en forces, les tirail- « leurs furent repoussés et l'engagement devint géné- « rai à droite et au centre. La gauche fut nécessaire^ « ment affaiblie pour soutenir cette partie de la ligne, « violemment repoussée par l'ennemi. 11 s'en aperçut, « massa des troupes sur sa droite et chargea la gau- « che de Banks, qui fut immédiatement refoulée avec « perte de quatre canons ; on n'avait pas assez de che- « vaux pour les emmener. En même temps, la droite, « fortement engagée, recula découvrant le centre, qui a battit en retraite à son tour. La batterie de Chicago « et la première Indiana furent capturées presque aus- « sitôt. Le général Cameron survint avec une brigade « des troupes de Tlndiana appartenant à la troisième division du 43® corps, la déploya, mais fut incapable de résister à l'ennemi. Le général Franklin, avec

« son état-major, accourut sur les lieux avant ses « divisions; la ligne recula peu à peu, jusqu'au mo- « ment où les troupes ne purent passer, les trains de « bagage encombrant la route; il s'ensuivit une pa- « nique. L'ennemi nous poursuivit trois milles et demi « et fut arrêlé par la division Emory. »

Cela veut dire, pour qui sait lire entre les lignes, que Lee était tombé sur les forces confédérées sans se douter de leur importance ; qu'espérant sortir du guêpier en payant d'audace, il avait lancé à l'étourdie ses escadrons contre Green qui, en reculant, l'attira sur les positions préparées de longue main. Kirby Smith, qui commandait l'armée Sudiste, contrairement à l'assertion du témoin oculaire cité plus haut, laissa les Fédéraux attaquer, régiment par régiment, les repoussa successivement, sortit de ses lignes en bon ordre, déborda l'ennemi sur les deux ailes et le mit en pleine déroute, lui prenant vingt pièces de canon, 2,000 traînards, 200 voitures. Pendant la nuit, Banks recula jusqu'à Pleasant-Hill, où il se retrancha. Kirby Smith l'y poursuivit le lendemain, tirailla tout le jour, risqua deux ou trois assauts partiels restés infructueux et, certain d'avoir repoussé l'invasion de ce côté, se retourna vers Steele, descendu de Little-Rock jusqu'à Gamden sur la Washita.

Banks était, en effet, hors d'état de continuer la campagne. Malgré le succès relatif du second jour, avantage dont il fit grand bruit, il se replia, le matin du 40 avril, sur Grand-Ecore, sans prendre le soin d'ensevelir ses morts. Ce prétendu vainqueur fit, dans la journée, trente-cinq milles pour trouver approvisionnements et repos.

Pendant cette marche triomphale... en arrière, l'amiral Porter continuait à remonter le Red-River, ayant

à bord une partie de la division Smith ; il se trouvait, le 10 avril, à SpringfieldLanding, au-dessous de MansÛeld; un des transports coula au milieu de la passe ] il fallut s'arrêter ; bientôt on reçut avis des événements avec ordre de rallier Grand-Ecore. La flottille redescendit, saluée par rartillerie et même la mousqueterie départis confédérés suivant les navires le long de la berge ; à l'arrivée, deux bâtiments, ne pouvant franchir la barre, durent attendre la crue des eaux. Au lieu de monter, le niveau baissa ; la difficulté de ravitailler ses troupes détermina le général en chef à se rapprocher d'Alexandria ; on s'y arrêta, le 27 avril, après six jours de marche. Le trajet s'effectua sans difficultés, les deux brigades confédérées par lesquelles Kirby Smith fit suivre le mouvement ne pouvant avoir la prétention d'arrêter l'armée fédérale. Ce n'était que la première étape de la reculade. 11 ne fallait pas songer à rester où l'on était. Le ravitaillement paraissait impossible et la saison chaude venait avec son cortège de maladies épidémiques. Cependant, on avait solennellement déclaré, au début de la campagne, que l'occupation du pays serait permanente, les Fédéraux s*y établissant à jamais : cela constituait un engagement tacite de ne pas abandonner les habitants ralliés à l'Union; mais un politique de la force du général en chef ne s'embarrasse pas facilement. Fort peiné, sans doute, de manquer à sa parole, il prépara la retraite, discrètement pour ménager la transition ; en présentant adroitement l'affaire, on pourrait la rendre acceptable; il y a loin du Red-River à Washington. Malheusement Banks avait de plus cruels soucis que ses promesses antérieures ; la flotte entière était bloquée par la baisse des eaux en amont d'Alexandria. Quelque 'invie que l'on eût de s'en aller, on ne pouvait laisser

derrière soi douze canonnières et vingt transports; aucune fleur de réthorique n'eût déguisé cela en succès; déjà les Séparatistes, considérant la flotte comme perdue, harcelaient sans relâche les régiments campés sur la rive pour la défendre. Et, Teau baissant toujours, l'héroïque Porter pris au piège, se désespérait de son impuissance.

Un officier inconnu la veille, Bailey, ingénieur en chef du 19® corps, sauva la situation. Dans le rapport suivant l'amiral, rend pleine justice à Tintelligence et au dévouement du rude pionnier, qui trouva la solution d'un problème insoluble en apparence.

(c Escadre du Mississipi, bâtiment amiral Black-Hawk. « Embooehure de la rivière Rouge, i6 mai i864.

« Monsieur le Ministre de la marine,

« J'ai l'honneur de vous informer que les bâtiments « retenus par les eaux au-dessus des rapides d'Alexan- « dria sont heureusement sortis de cette dangereuse « situation. Le fleuve avait tellement baissé, qu'il ne « me restait aucun espoir de le descendre en cette « saison et, comme l'armée se disposait à évacuer le (( pays, je me voyais dans la nécessité de détruire la « majeure partie de l'escadre du Mississipi.

« Par une faveur toute particulière, la Providence « nous a donné un homme à la hauteur des circon- « stances. Le lieutenant-colonel Bailey, faisant fonc- « tions d'ingénieur en chef du 19^ corps, a proposé de « construire, à travers les rochers des rapides, une « série de digues élevant le niveau suffisamment pour « permettre le passage des navires. Gela parut une « folie et les meilleurs ingénieurs s'en moquèrent ;

« mais le colonel Bailey semblait si certain du succès « que je donnai mon adhésion, et il se mit à Tœuvre « de tout cœur. Les provisions devenaient rares ; il n'y « avait plus de fourrage ; si les travaux n'étaient pas « terminés dans dix jours, Tarmée se trouvait dans la (c nécessité de nous quitter. Je ne doutais pas du résul- « tat final; mais j'avais peu d'espoir qu'on pût l'at- « teindre aussi vite. Le général Banks mit à la dispo- « sition du colonel Bailey tout ce qu'il demanda, soit « environ trois mille hommes et deux ou trois cents « chariots. Toutes les usines du voisinage furent jetées « bas pour fournir des matériaux; deux ou trois « régiments dii Maine partirent à la recherche des « arbres et, deux ou trois jours après mon arrivée de « Grand-Ecore, l'œuvre commençait à prendre tour- « nure.

« Les arbres étaient rapidement abattus, les char- « rettes allaient de tous côtés chercher briques et « pierres; on ouvrit des carrières, on construisit des « chalands pour mouiller les pierres, et chacun trace j^ailla avec un entrain que j'ai vu rarement égaler, « bien que, dans le nombre, il n'y eût pas cinquante « hommes croyant au succès. Les rapides, longs « d'environ un mille, sont parsemés de rochers entre « lesquels, avec l'étiage du moment, il semblait imposée sible d'établir un chenal.

« On commença par pousser au large de la rive « gauche une estacade faite de troncs de gros arbres, « de branchages, de briques, de pierres, contrejointée « avec de puissants madriers et renforcée par tout ce « que peut inventer l'esprit le plus ingénieux. Cette « construction fut portée à trois cents pieds ; à Textré-

^ité, on coula quatre grands chalands chargés de erres. De la rive droite, des cubes, remplis de

« pierres, furent mouillés jusqu'à rencontrer les cha- « lands ; cette opération s'accomplit heureusement, « malgré un courant de neuf nœuds menaçant de tout « emporter.

« Il serait trop long d'entrer dans le détail de cette « étonnante construction ; qu'il sufûse de dire que la « digue était presque complète en huit jours de travail « et que, l'eau s'étant élevée suffisamment sur les « rapides supérieurs, le Fort-Hindman, VOsage et le « Neosho avaient pu descendre dans les environs de la « jetée ; un jour encore et tous les bâtiments pouvaient « franchir les rapides supérieurs. Malheureusement , « dans la matinée du 9, la pression de Teau entraîne <( deux des chalands coulés au bout de la digue. Aus- « sitôt je montai à cheval et courus au mouillage des « navires les plus éloignés pour donner l'ordre au « Lexington de descendre les premiers rapides, pour « essayer de passer immédiatement la digue. J'espé- « rais sauver les quatre bâtiments du bas, ignorant si « les constructeurs auraient le courage de renouveler « leur entreprise.

« Le Lexington réussit à gagner à temps les rapides « supérieurs, l'eau baissant rapidement sur son pasce sage. 11 mit le cap sur la brèche de la digue, par où « les eaux se précipitaient si furieusement que la « canonnière semblait courir à une perte certaine. Des c( milliers de cœurs battaient en attendant le résul- « tat.

« Pendant que le Lexington approchait de la digue, « il régnait un si profond silence qu'on eût entendu « tomber une épingle. Le navire donna dans la passe « à toute vapeur, plongea dans le gouffre mugissant, « donna deux ou trois effrayants coups de roulis, « ragua sur les roches et fut enfin entraîné par le

« courant dans les eaux profondes, où il était en su- « reté.

« Trente mille voix poussèrent une étourdissante » acclamation et une joie universelle illumina la figure c< de tous les spectateurs. Le Neosho suivit bientôt ;... « il ne manœuvra pas aussi bien que le Lexington, a son pilote, en approchant de Tabîme, ayant stoppé « sa machine, contrairement à mes ordres formels de « marcher à toute vitesse. Par suite de cette faute, il « disparut un moment sous l'eau ; tout le monde le « crut perdu; il se releva cependant, drossé par le « courant le long des rochers, et finalement en fut « quitte pour une voie d'eau que Ton put aveugler en « une heure. Le Hindman et YOsage passèrent magni- « fiquement, sans rien toucher, et je pensai que, si « j'avais le bonheur d'amener mes gros bâtiments « au-dessous des rapides supérieurs, ma flotte pourrait « encore faire de bonne besogne dans le Mississipi.

« Loin de se décourager à la suite de Taccident sur- « venu à la digue, le colonel Bailey, voyant quatre « navires en sûreté, résolut de redoubler d'efforts. Les « soldats qui, en un instant, venaient de perdre le « fruit d'une semaine de labeurs, se remirent coura- « geusement à l'œuvre pour réparer le dommage, « certains maintenant que toutes les canonnières finice raient par passer. Dans Teau jusqu'au cou, les hom- « mes travaillaient nuit et jour; d'autres, sous un (( soleil de feu, abattaient des arbres, charriaient des « briques, sans que leur bonne humeur fût altérée. Au « fond, il était très heureux que la digue eût cédé ; car « les deux pontons, entraînés par le courant, s'accro- « chèrent aux rochers et, devenant une sorte de matece las pour les bâtiments, les préservèrent, comme on « le vit par la suite, d'une destruction totale.

« La force de Teau était trop grande pour con- « struire, en si peu de temps, un barrage continu de « 600 pieds en travers de la rivière ; le colonel Bailey, c< se déterminant à laisser une brèche de 55 pieds dans « la digue, bâtit, sur les chutes supérieures, une série « de barrage» endentés. Cela fut fait en trois jours et « le 11, le Mound-City, le Carondelet, le Pittsburg « descendirent les rapides supérieurs ; il fallut beau- « coup de temps pour les haler à travers un chenal « sinueux, à peine assez large. Le lendemain, VOzark, « le Louisville, le Chillicothe et deux remorqueurs « passèrent à leur tour.

« Immédiatement après, les trois premiers se pré-

« parèrent à franchir la digue L'opération ofTrit

« un spectacle unique. Il n'y eut d'autre accident que « le démontage d'un ou deux gouvernails. Toutes les « troupes regardaient et acclamaient les navires au « passage

« Je ne trouve pas de mots pour exprimer mon « admiration à l'égard de l'habile colonel Bailey^; « c'est, à mon sens, la plus belle œuvre d'ingénieur « qui ait été accomplie. Dans les meilleures conditions, « une entreprise privée n'aurait achevé qu'en un an « un travail jugé absolument impossible par un esprit « ordinaire. Si l'on veut faire abstraction de son talent (( d'ingénieur, de l'illustration que ses travaux appor- « teront à sa patrie, on ne peut contester qu'il n'ait « conservé à l'Union une flotte considérable, valant « environ 2,000,000 de dollars; qu'il n'ait ravi en « outre à l'ennemi un triomphe qui l'eût encouragé k « continuer la guerre un ou deux ans de plus ; car, le « départ de l'armée étant irrévocablement fixé, il ne « me restait plus qu'à détruire mes bâtiments pour c< empêcher nos adversaires de s'en servir contre nous.

« Quels que soient les honneurs par lesquels le gou- « vernement récompensera le colonel Bailey, ils ne « dépasseront jamais le service rendu par cet officier « à son pays...

« Je ne crois pas que, jusqu'à ce jour, de telles dif- « ficultés aient été surmontées aussi rapidement et « sans préparation.

« Avant d'engager mes bâtiments dans des rapides, « je les avais allégés de leurs vivres, artillerie, ancres, « chaînes, de façon à diminuer leur tirant d'eau

« Signé : David D. Porter, contre- amiral. »

Cette lettre prouve, jusqu'à l'évidence, combien Banks était décidé à la retraite, que la flotte réussit ou non à se tirer d'affaire; elle montre aussi dans quelle situation désespérée se trouvaient des navires que Porter et ses capitaines, de rudes marins cependant, croyaient perdus sans ressource. Elle repose de la jactance de certains généraux, aussi disposés à désavouer leurs sous-ordres malheureux qu'à « rendre compte » de leurs succès. La fable du bon La Fontaine sera éternellement vraie. Dans cette guerre de la Sécession, si curieuse à étudier, que de geais, déjà coiffés de plumes blanches, y voulurent ajouter celles du paon et, pour ce faire, signèrent le bulletin des victoires gagnées par d'autres ! Porler n'était pas de ceux-là ; le « démarquage du linge » répugnait à sa nature loyale ; il ne tenta pas d'escamoter à son profit, l'honneur d'avoir sauvé la flotte. L'amiral, d'ailleurs, comptait assez d'autres glorieux services pour laisser au colonel le droit d'attacher son nom à un sauvetage unique dans les annales de la guerre maritime.

L'armée devait partir le 12 mai ; on attendit vingt-

LA flIVIÈRE ROUGE. 305

quatre heures pour marcher de conserve avec la flotte et faire éclater les canons mis à terre par les navires. Le 13 au matin, vers dix heures, on s'aperçut qu'Alexandria était en flammes; Tincendie, dont les causes restèrent inconnues, avait pris sur plusieurs points à la fois. Les soldats, qui venaient de donner un si rude coup de collier, se trouvèrent trop fatigués pourToeuvre, simplement humanitaire, de combattre les progrès du feu en pays ennemi. Du reste, tout s'en mêiait ; une pompe, amenée près de la rivière, se trouva avoir son tuyau d'aspiration coupé ; le fléau se développant sans obstacle, le désastre fut complet; les transports ancrés dans la rivière durent arroser le pont pour éviter d'être incendiés par les flammèches. Femmes, enfants, vieillards couraient sur la rive, suppliant qu'on les emmenât à la Nouvelle-Orléans ; les familles dont les chefs avaient prêté le serment d'allégeance ne pouvaient espérer aucun secours des Séparatistes ; prières, supplication furent vaines. Banks se fit volontairement aveugle et sourd. La flotte appareilla, au milieu des malédictions, sans prendre un seul passager blanc; quant à l'armée, elle se mit en retraite suivie de plusieurs milliers de nègres, à la lueur des flammes réduisant en cendres une jolie petite ville de six cents habitants. Qui s'étonnera que, malgré le triomphe de l'Union, le pays soit resté esclavagiste de cœur ?

Le 21 mai 1864, l'armée et les bâtiments arrivèrent au-dessus de Port-Hudson, 3ur le Mississipi ; l'expédition était terminée. Porter ramenait son escadre moins deux canonnières ; Banks, qui n* avait oublié aucune des trois mille balles de coton razziées pendant la campagne, laissait, derrière lui, presque toute son artillerie et le quart de son armée. Le scandale fut

grand; on le remplaça par le major-général Canby, un véritable soldat, celui-là, et Tancien Président du Sénat dut renoncer pour jamais au commandement des troupes.

Sur la liste des officiers généraux en activité au l«f janvier 1865, le général Banks figure comme étant « devant le Comité de direction de la guerre » . Malgré sa facilité d'élocution, l'explication dut être laborieuse; car Kirby Smith avait fait coup double, et Téchec de Steele accrut le mécontentement contre le promoteur de toute Tentreprise ; on avait maintenant le mot de toute la campagne, l'explication des faibles effectifs qui poursuivirent Tarmée rompue à Mansfield ^, et cette double reculade froissait d'autant plus Torgueil Yankee qu'elle était due uniquement au talent du général confédéré.

Parti de Little-Rock, le 25 mars 1864, avec une vingtaine de mille hommes, Steele était entré à Gamden, sur la Washita, le 16 avril, après quelques escarmouches avec Price et Marmaduke. A la nouvelle du désastre de Banks, il prépare un mouvement rétrograde sur son quartier général ; l'ennemi lui en prouve bientôt l'opportunité. Le 19, il jette un pont sur la Washita, quelques milles plus bas, et lance un corps de cavalerie au nord des positions fédérales. Deux jours plus tard, un parti de fourrageurs unionistes, avec 150 voitures escortées d'un millier d'hommes, ne se fit jour qu'après plusieurs heures de combat, perdanl le quart de son effectif, quatre canons et tout son convoi. Le

* Pertes confédérées pendant les deux jours : deux généraux, Green et Mouton, â,800 hommes ; pertes fédérales : 4,000 hommes, 34 canons, 200 voitures, plus un nombre considérable de traînards ramassés les jours suivants.

surlendemain, Steele, qui commençait à être fort ^êïié, malgré la richesse du pays, dirigea sur Fines Bluff, à 80 milles en arrière, une colonne de ravitaillement composée de 250 chariots, six ambulances, convoyée par 1,200 cavaliers, 2,000 fantassins et 4 pièces de canon sous le commandement du lieutenant-colonel Drake, du 36^ lowa. L'expédition devait rapporter des vivres pour Tarmée.

Cette fois, ce fut pis encore ; à six milles de la rivière Saline, Drake, cerné par les Séparatistes, mit bas les armes avec presque tout son monde, après s'être fait tuer ou blesser 250 hommes.

Le général Steele s'apercevant, un peu tard, que le meilleur moyen de protéger son convoi eût été de l'accompagner avec toutes ses forces, se décida ejifin à évacuer Gamden ; dans la nuit du 26 au 27, il repassa la Washita, brûla les ponts et battit en retraite par un temps affreux, à travers les terrains défoncés ; le 28 au soir, la cavalerie confédérée parut en vue de son arrièregarde ; c'était Rirby Smith qui arrivait. Il pleuvait à torrents; les Fédéraux avaient à franchir la Saline grossie par Taverse ; on escarmoucha dès le matin. L'action peu décisive, mais assez chaude, dura sept heures ; le général unioniste réussit à passer la rivière; il perdit 900 hommes tués ou blessés, des' canons, des prisonniers, des drapeaux; ce qui ne l'empêcha pas, une fois rentré à Little-Rock, de féliciter chaudement ses troupes auxquelles il promit de signaler leurs hauts faits au gouvernement (ordre du jour du 9 mai 1864). Encore un qui était de l'école de Hooker et Rosecrans. Son aplomb lui servit, après la guerre, on lui conserva le commandement du district de Golumbia.

Kirby Smith le suivit, pas à pas, jusqu'à son quartier

général; ne pouvant, sans artillerie de siège, songer à enlever la capitale de l'Arkansas, couverte par des forts détachés, il regagna Shreveport, son arsenal, qu'il avait glorieusement préservé d'une double invasion. Non seulement il réussit à repousser ses adversaires, mais il les battit dans de telles conditions que leur réputation militaire sombra dans le désastre.

L'indomptable général commanda la dernière armée de la Confédération. Sa cause définitivement perdue, il remit ses troupes à Sheridan, passa la frontière et accepta un commandement au Mexique ; mais l'amour de la patrie atténua promptement l'amertume de la défaite; quelques années après, on retrouve le vainqueur de Mansfield chancelier de l'Université de Nashville. Cédant arma togœ : l'énergique soldat ne commandait plus qu'à des écoliers.

Nommé brigadier général de volontaires, Bailey ne rencontra plus l'occasion d'appliquer ses remarquables facultés d'ingénieur hydraulique, A la paix, il rentra dans la vie civile. Son nom doit être sauvé de l'oubli ; car c'est un inventeur à l'égal de Farragut. Si l'amiral a trouvé le moyen de réduire des casemates avec des navires en bois, le colonel a donné la solution d'un problème aussi intéressant : la navigation des bâtiments sur les rochers.

L'hiver de 1863-64 avait été favorable aux années rebelles. Exaspérés par des revers inattendus, Vicksburg, Gettysburg, Ghattanooga, sentant la Confédération frappée au cœur, les promoteurs du mouvement politique, avouant leurs mécomptes, demandèrent au pays un dernier effort. Cette admirable population, dont on a voulu faire un troupeau de brutes mené par quelques intrigants, répondit à Fappel de ses chefs par un magnifique élan. Ce n'était ni Tenthousiasme des premiers jours, ni les espérances déraisonnables du début ; mais une sorte de point d'honneur liant la masse du peuple au gouvernement de son choix, dans l'immuable résolution de lutter jusqu'au bout.

Le résultat ne se fait pas attendre ; sur tous les points, le Sud reprend Toffensive ; dans la vallée de la Shenandoah, Early franchit des cols encombrés de neige pour enlever, à Petersburg, un important convoi d* approvisionnements — 230,000 dollars ; ses coureurs livrent aux flammes le viaduc de Baltimore-Ohio (30 janvier 1864).

Pour encourager, en Floride, certaines velléités de retour à l'Union, Lincoln engage le général Gillmore

3i0 CHAPITRE XV.

à une démonstration dans Tintérieur de l'Etat. Gillmore, auquel on laissait carte blanche, met en mouvement Truman Seymour qui pénètre , sans même s'éclairer, dans un pays boisé, marécageux, mal connu, et se fait battre, entre Ocean-Pond et Olustee (20 janvier 1864).

Dans rOuest, Sherman, parti de Vicksburg pour s'établir sur TAlabama, se voit contraint à la retraite, sa cavalerie, battue par Forrest, ayant été rejetée sur Memphis ; Kirby Smith, faisant tètte successivement à Banks et à Steele, leur inflige un échec des plus sérieux; dans la Caroline du Nord; Pickett attaque Newbern (!*' février 1864); quelques semaines après, Hoke, son lieutenant, s'empare de Plymouth, faisant capituler 1700 fédéraux (17 avril 1864). Enfin Forrest reparait, en territoire depuis longtemps occupé, menaçant Paducah, massacrant la garnison de Fort- Pillow et réveillant, parmi les populations des Border- States, des sympathies mal éteintes en faveur de la Confédération.

L'espérance renaît à Richmond ; dans le Nord, on n'est rien moins que rassuré ; l'on accueille avec faveur la concentration de tous les pouvoirs militaires entre les mains du « héros de Vicksburg ».

Grant avait décidé deux attaques à fond: lune par rOUest, l'autre directement sur Richmond; Sherman devait pénétrer en Géorgie, son chef se réservant la tâche de se mesurer avec Robert Lee et d'envahir le sol de la Virginie, jusque-là toujours fatal aux armes de l'Union. Les événements militaires de 1864 doivent donc se partager en deux grandes lignes, qu'il faut étudier séparément jusqu'au jour où elles se rencontrent au Sud de Petersburg : campagne de Géorgie ; pre-

ière étape : l'armée de l'Ouest refoule Johnston sur

Atlanta; deuxième et plus important épisode : Sherman traverse toute la largeur des Etats confédérés pour rejoindre, h Savannah, la flotte de l'Atlantique (novembre-décembre 1864). A partir de ce moment, il devient Tun des corps détachés ^de la grande armée, à laquelle il tend à se réunir en marchant au Nord. Grant a été moins heureux ; il arrive cependant à' son but ; ses opérations comprennent aussi deux périodes bien distinctes : 1° campagne de Virginie, du 4 mai au 13 juin 1864 ; l'armée de Potomac se transporte des bords du Rapidan aux rives de James; 20 siège de Petersburg (13 juin 1864 — 5 avrU 1865); elle fait tomber le boulevard de la rébellion. A ces divisions principales se rattachent plusieurs opérations accessoires, dont quelques-unes sont fort remarquables, notamment le succès de Beauregard à Bermuda-Hundred, la seconde campagne de la Shenandoah, le brillant fait d'armes de Farragut à Mobile, les victoires de Thomas en Tennessee, la prise du fort Fisher. Chacun de ces épisodes trouvera sa place dans le récit de la grande action dont il constitue une sorte de « hors « d'œuvre ».

Voyons, d'abord, les premiers rôles du drame : Au point de vue du commandement, l'armée chargée de couvrir Richmond était de beaucoup supérieure à ses adversaires, Longstreet, Ewell. A. P. Hill et" Stuart formaient, sous la haute direction de Lee, le plus bel état-major qui ait paru sur les champs de bataille Américains. Malgré ses nombreux succès, Grant ne se hausse pas à la taille de son rival et Georges Meade ne rencontre plus le concours de circonstances auquel il dut le succès décisif de Gettysburg. Quant aux chefs de corps, sans vouloir diminuer leurs honorables services, il est permis de constater que nul

d*entre eux, à Texception de Sheridan, ne se mit réellement en vedette; mais il faut remarquer que ce dernier, incontestablement supérieur à ses collègues, eut principalement affaire à Early et n'aborda la grande armée que dans les derniers jours de la lutte, à l'heure de la curée. La supériorité des généraux Sudistes s'impose ; c'est la seule que posséda Tarmée rebelle ; car, pendant les deux dernières années, la parité s'établit sensiblement entre les deux partis. Plus solides peutêtre, les soldats séparatistes ne possédaient plus l'enthousiasme, la foi dans la victoire que seul rélément dans la force de l'âge apporte aux troupes en campagne; depuis longtemps la Confédération n'enrôlait plus que des enfants et des vieillards.

Sous le rapport de Tarmement, de l'équipement, pas de comparaison à établir. Les calibres les plus divers, les engins les plus hétérogènes sont employés ; qui a des armes les apporte et tel fait le coup de feu avec un fusil de chasse allongé d'une baïonnette. Quant au nombre des combattants, relevé dans les historiens du Nord, la disproportion est assez considérable pour démontrer sans réplique la valeur relative des belligérants.

Au l«mae 1864.

Armée du Potomac (Meade) 120,000 1

— du James (Butler) 25,000 [ 165,000 *

— delaShenandoah(Sigel). 20,000) Garnison de Washington 20,000

A cette masse de 165,000 hommes présents au drapeau et devant agir sur divers points en Virginie, le

* Le génénal R. de Trobriand qui faisait pai-tie de l'armée du Potomac donne les chiffres suivants :

général en chef confédéré pouvait opposer une centaine de mille combattants environ; la plus grande partie, sous A. P. HilljEwell, Longstreet et Stuart, luttait contre Tannée du Potomac; Beauregard devait s'opposer aux progrès de Butler; dans la Shenandoah, Early, Breckinridge et la cavalerie dlmboden étaient en face de Franz Sigel.

Le mois d'avril avait été employé par Grant à remanier ses états-majors, préparer ses approvisionnements, habiller ses troupes ; on a prétendu que certains choix lui furent imposés, soit par des considérations politiques, soit par les désirs du Président. On cite notamment Butler et Sigel. Il est possible que, de lui-même, le lieutenant-général n*eût accordé sa confiance ni à l'un ni à l'autre ; mais, pour le reste des destinations, il semble avoir eu pleins pouvoirs; car les mutations furent importantes, nombreuses et souvent brutales, Pleasanton, French, Newton, Sykes, Meredith, firent leurs adieux à l'armée du Potomac; Sheridan prit le commandement de la cavalerie; rinexpérience de Butler reçut pour guide l'habileté de Gillmore et de William Smith ^ A l'armée de Sherman, les postes furent distribués de même, au gré du lieutenant général, dont l'action ne s'étendit pas seulement

Meade 140,000 )

Butler 30,000 > 188,000

Sigel 18,000 J

D'après les rapports du secrétaire de la guerre, l'Union avait, au 1" mai 1864, 662,345 hommes présents sous les drapeaux dont 141,160 à l'armée du Potomac et 119,948 à celle de Géorgie. Le chiffre de 141 ,160 ne comprenait, ni les troupes de Sigel, ni la garnison de la capitale.

* Baldy Smith, Smith le Chauve .

aux états-majors; rarmement des troupes fut Tobjet de sa constante sollicitude. Le prédécesseur de Sheridan, excellent offîciej affligé d'un caractère malheureux, n'avait pas tiré de ses esciadrons tout le parti possible. Pleasanton était médiocrement obéi; son remplaçant gagna Taffection du soldat et en obtint davantage; sur ses propositions, Grant lui donna la carabine à tir rapide, Spencer ou Henry, ainsi que le revolver à sept coups ; ce qui permit à la cavalerie, en mettant pied à terre, de résister à des masses d'infanterie ; quelques batteries d'artillerie légère, bien attelées, ne ralentissaient pas suffisamment sa marche pour nuire à la rapidité des évolutions, tout en permettant de faire tête, sur un bon terrain, à n'importe quel ennemi. Le service des approvisionnements, celui des transports furent considérablement améliorés, de sorte que, sur toutes les parties du théâtre de la guerre, le commandant en chef disposa d'un instrument façonné suivant ses désirs.

Dans le Nord, on compte beaucoup sur lui. En lui remettant solennellement sa commission de lieutenantgénéral, le président Lincoln lui exprime les espérances du pays et les intentions du Gouvernement. On ne lui marchandera rien ; l'enthousiasme est chauffé à blanc ; le 21 avril 1864, cinq États, Indiana, Ohio, Illinois, lowa et Winconsin offrent au Gouvernement 100,000 volontaires pour cent jours; toutes les ressources matérielles sont fournies sans compter; le moment n'est pas loin où l'on dépensera trois millions de dollars par jour, en attendant qu'on arrive à cinq Tannée suivante. Au commencement de mai tout est prêt. Le plan de Grant se complique, comme toujours, ^e plusieurs hors-d'œuvre : d'abord deux grandes

•[nés : Sherman doit pénétrer au cœur de la Géorgie,

tandis que Meade marchera sur Rîchmônd; mais, en même temps, Butler doit enlever Petersburg; Sigeî Staunton et Lynchburg ; Grook, Averill, et Burbridge d'autres points du « Virginia and Tennessee Rail- Road».

. Tout le monde se met en mouvement le 4 mai 1864. Grant part de Culpepper ; son adversaire est à Orange- Court-House ; ses prévisions se réalisent ; deux ans auparavant, il a déclaré que Ricbmond se défendrait sur le Rapidan et le Marsh-Run; Thabile général attend le choc dans ce pays sauvage du Wilderness où il a remporté sa plus belle victoire et dont le terrain accidenté compensera Tinfériorité de ses forces. Il ne défend pas les ai)ords du ruisseau ; l'ennemi le franchit sans résistance, aux gués de Germania etd'Ely. Les piquets confédérés se replient devant les troupes fédérales, qui cheminent péniblement dans une région boisée où l'artillerie et la cavalerie ont peine à se mouvoir. Grant semble se diriger vers Spottsylvania, au sud des positions confédérées. La feinte est bientôt percée à jour ; Lee porte rapidement ses forces de FOuest à TEst ; sans attendre leur complète réunion, il les dirige sur les Fédéraux en marche ; deux routes presque parallèles à la rivière lui permettent de mouvoir promptement ses divisions et de les faire converger snr le point déterminé à l'avance. Grant établit rapidement son armée face à rOuest, appuyant sa droite à la rivière ; Ewell et Hill se trouvent en contact avec le centre et la gauche; le premier, posté sur une colline boisée, reçoit le premier choc, repousse Tennemi, prend Toffensive, fait des prisonniers et s'empare de quelques canons. Hill, plus engagé, maintient sa position sans entamer les Fédéraux. Le choc a eu lieu dans la soirée ; la nuit sépare les combattants ; l'armée Sudiste perd deux gé-

néraux : S. Jones * et L. A. Stafford * ; 1700 tués ou blessés et 300. prisonniers; le Nord au moins le double, dont ioOO prisonniers (5 mai 1864). Le brigadier-général Hays • est parmi les morts. Grant est mécontent du résultat; il n'envoie pas de télégramme àWasbington.

Le lendemain, Lee garde l'offensive ; les deux partis se couvrant plus ou moins d'abatis, la bataille est une succession de sanglantes attaques sans résultat décisif; à six heures la mêlée devient générale, les Confédérés assaillent vigoureusement le centre et la gauche unionistes ; ils sont refoulés.

Hancock pousse en avant ses divisions avec tant de vigueur que Hill, très vivement pressé, perd un mille et demi de terrain. Longstreet entre en ligne, rétablifc le combat et ramène les assaillants. Le chevaleresque

* Major général Samuel Jones, Virginien de naissance ; sorti de West-Point dans rartillerie ; était capitaine au 1" régiment en 1861 ; démissionnaire le 27 avril; promu successivement colonel, brigadier général, puis major général, il commanda presque toujours en Virginie occidentale. 11 venait de renforcer Lee avec sa division quand il fut tué.

» Brigadier général L.-A. Stafford^ né en Virginie, mort à Richmond, des suites de ses blessures, le 11 mai 1864.

• Brigadier général A /cj:«nrfer Hays, né à Pittsburg (Pensylvanie) en 1824; sorti de West-Point, en 1844, dans Tinfanterie, fit la campagne du Mexique. Démissionnaire, en 1848, il entra dans une exploitation métallurgique dans le comté de Venango (Pensylvanie). Nommé, au début de la guerre, colonel du 63* régiment de volontaires Pensylvaniens et capitaine de réguliers, il servit à l'armée du Potomac et fut fait brigadier général, le 29 septembre 1862. Blessé à Chancellorsvi lie; à Gettysburg il commanda une division et même, un moment, le 3« corps, après la mise hors de combat de Hancock. Tl ne quitta

>mais Tarmée du Potomac.

Wadsworth * est frappé à mort. Lee dessine un des mouvements tournants qui firent la réputation de Jackson; la fortune est contre lui. Longstreet, qui mène Tattaque, reçoit une balle qui lui fracture la clavicule et lui traverse l'épaule après avoir déchiré les nerfs du bras; Théroïque général est, pour de longs mois, hors de combat. Jenkins * tombe à ses côtés ;

* Brigadier général James Samuel Wadsworth, né à Genesco (New- York), le 30 octobre 1807, tué à la bataille de Wilderness, le 6 mai 1864; son père, très connu pour ses idées philanthropiques, était un des plus riches propriétaires fonciers de TEtat de New- York ; il destina le jeune Wadsworth au barreau, le fit inscrire en 1833, puis lui confia la gestion de son immense fortune. Républicain conyaincu, il se lança dans la politique, soutint les candidatures libérales et favorisa la diffusion de l'instruction dans le comté de Livingstone qu'il habitait; il fonda des bibliothèques, un collège et diverses écoles. Quand les communications avec la capitale furent coupées, il affréta deux navires, les chargea d'approvisionnements et les conduisit à Ânnapolis, où il arriva à temps pour subvenir aux premiers besoins. Il fit la première campagne, comme volontaire attaché à rétat-major de Mac-Dowell et fut, sur la proposition de ce dernier, nommé brigadier général de volontaires (21 août 1861), Gouverneur militaire du district de Golumbia, depuis mars 1862, Wadsworth reçut, en décembre de la même année, le commandement d'une division à l'armée du Potomac qu'il ne quitta plus jusqu'à sa mort. « G'est un des plus braves soldats, « un des plus nobles citoyens, un des meilleurs hommes dont le pays ait eu à regretter la perte pendant cette guerre. »

' Brigadier général A . G. Jenkins, Yirginien de naissance, reçut son éducation technique à l'Institut militaire de Lexington (Yirginie). Il se distingua particulièrement dans les combats livrés dans la Yirginie occidentale, puis devint un des meilleurs lieutenants de Stuart. Il commandait l'avant-garde de Lee pendant la deuxième invasion du Maryland. « Les soldats à cheval de Jenkins » avaient le don de surexciter les passions

moins heureux, il ne se relèvera plus. Découragés par la perte de leurs chefs, les Confédérés hésitent. Lee prend le commandement des corps de Hill et de Longstreet, et les jette en masse sur la gauche et le centre ennemis. Le comhat devient grandiose; la forêt prend feu, le vent pousse les flammes sur Textrômité de la ligne unioniste; si Robert Lee réussit, il accule son adversaire au Rapidan ; mais la disproportion des forces est trop grande ; il n'a pas assez de monde pour continuer méthodiquement la pression et entretenir la force vive; le coup d'œil du stratégiste n'a jamais été plus sûr; les moyens d'action commencent à faire défaut; le piston ne peut plus dépasser le point mort ; il en sera de même jusqu'à la fin de la guerre.

L'habile général a cependant une autre bonne carte à jouer. Ne pouvant jeterj de haute lutte, cette masse d'hommes à la rivière, il essaie de la séparer des gués; ce qui amènera la retraite, faute de vivres. A la nuit, une soudaine et furieuse attaque d'Ewell contre la droite ennemie réussit pleinement; la division fédérale Seymour fuit en pleine débandade, suivie par la brigade Shaler ; les deux généraux sont pris avec leur état-major; on ramène au gué d'Ely le pont de bateaux de Gerraania-Ford ; la droite fédérale est en grand péril : un torrent de fuyards court, à travers bois, vers le Rapidan.

Grant fume sa pipe adossé à un arbre ; on lui annonce la déroute, il hausse les épaules sans répondre. Il a raison ; ses troupes sont trop vieilles pour céder

populaires et de motiver les invectives des politiciens. Leur chef était un officier de la plus grande énergie ; son parent, le 'énéral M. Jenkins, fut tué à Dublin-Depot, quelques jours rès.

longtemps à la panique, et leur masse arrêtera les progrès de l'adversaire ; il sait très bien que Lea n'est plus assez fort pour ébranler le bloc ; ses régiments iront plus ou moins loin dans Tintérieur des lignes fédérales, tueront plus ou moins de monde, mais ne recommenceront point Chancellors ville; Hookerne commande plus l'armée de TUnion.

Après seize heures de combat, les Confédérés s'arrêtent d'eux mêmes ; Grant n'envoie pas plus de dépèches que la veille ; le bureau de la guerre à Washington en est réduit à publier des nouvelles provenant de sources peu autorisées, du chef du service médical par exemple ; l'une d'elles se termine par ces mots : « On croit ici que le lieutenant-général achève une grande victoire. » Le lieutenant-général n'a pas de bulletin de victoire à signaler, et ne veut pas avouer les énormes pertes des 5 et 6 mai sans les accompagner du compte rendu de quelques avantages. Pendant la nuit, il renforce les ailes ébranlées de son armée pour menacer à son tour les communications de son adversaire. Le général Sudiste renonce immédiatement à l'offensive et se retire sur des positions longuement étudiées. Spottsylvania-Court-House devient l'objectif des deux adversaires. La cavalerie fédérale court vers la position. Fitzhugh Lee et Stuart lui barrent le passage pendant toute la journée du 7 ; lorsque, le lendemain, Warren arrive sur les lieux, il se heurte contre une partie de Tarmée confédérée, qui le repousse vigoureusement ; les renforts arrivent des deux côtés et le combat prend une assez grande importance. Plusieurs brigades perdent leurs chefs; un régiment du Michigan n'est plus commandé que par un lieutenant.

Lee parvient à s'établir sur les collines de Spottsylvania, formant une sorte de triangle comme celui des

fédéraux à Getlysburg; la bataille de Wilderness va recommencer à treize kilomètres en arrière du théâtre de la première lutte. C'est le seul résultat de cinq jours de marches et de combats diminuant Farmée unioniste de près de 20,000 hommes. Le 9, les deux partis prennent leurs dispositions ; reconnaissances sur toute la ligne; le brave général Sedgwick *, fort aimé dans le Nord, est tué d'une balle au front en plaçant une batterie aux avant-postes.

Le lendemain, duel d'artillerie pendant trois heures; lutte indécise toute la journée. « (Vêtait toujours la « môme histoire : des positions formidables, hérissées « d'artillerie, couvertes de retranchements, protégées

* Major général John Sedgwick, originaire du Connecticut, né en iS15, tué près de Spottsylvania, le 9 mai 1864. Sorti de West-Point le 24', en 1837 ; il servit dans l'artillerie, fit la campagne du Mexique, se distinguant à toutes les affaires et particulièrement à l'attaque de la porte Saint-Gôme à Mexico. Au début de la guerre, il était colonel du 2* cavalerie ; le 25 avril 1861, il fut promu colonel du 4* régiment de cavalerie régulière et, le 30 août suivant, placé comme brigadier général de volontaires à l'armée du Potomac. Pendant la campagne de Virginie, il commanda une division du corps de Sumner. Beau soldat, s'exposant sans ménagements, il fut deux fois blessé à l'Antietam; on lui donna le brevet de brigadier général de réguliers et les étoiles de major général de volontaires. En février 4863, on lui confia un corps d'armée, il opéra devant Fredericksburg pendant que Hooker se faisait battre h. Chancellorsville. Sedgwick fui maintenu à la tète du 6* corps lors du remaniement fait par Granl avant la campagne de Virginie et prit une grande part aux premières opérations. Devant Spottsylvania, il fut tué par un « sharpshooter ». Sedgwick, d'un caractère charmant, était fort aimé de tout le monde. A plu- " sieurs reprises, il remplaça intérimairement le général Meade^ nais refusa toujours un commandement indépendant.

GAMPAQNE DE VIRGINIE. 321

« par des abatis inextricables et défendues par une « armée solide et nombreuse. Le résultat fut ce qu'on « devait prévoir. Deux fois les colonnes d'attaque du « 5* et du 2® corps s'élancèrent en avant, à travers « tous les obstacles, deux fois elles furent rejetées en « arrière, brisées, hachées, laissant, dans ces deux « tentatives, cinq à six mille hommes tués et blessés « sur ce terrain qu'elles n'avaient pu arracher à Fen- « nemi. Parmi les morts, se trouvait le général Rice * « un des bons et braves officiers du 5® corps. » (R. de Trobriand.)

C'était le septième jour depuis l'entrée en campagne ; la semaine coûtait à l'armée fédérale près de3O,O0O hommes. Grant fut-il ^ébranlé par cette effroyable tuerie ? On le croirait ; car il suspend ses coups de force et cherche à manœuvrer au lieu de jeter implacablement ses hommes à la bouche des canons. Pendant la nuit du 11 au 12, il concentre sur sa gauche une grande partie de ses forces et, au point du jour, par une brume intense, il aborde la droite ennemie. Le corps d'Ewell se gardait mal ; la division Edward Johnson

' Brigadier général James Clay Rice, né à Worthington (Massachussetts) le 27 décembre 1829, mort à Spottsy Wania, le 11 mai 1864. Journaliste, puis avocat à New- York, il s^engagea, comme simple soldat, dans la garde de Garibaldi et s*éleya promptement au commandement du 44* New- York, l'ancien régiment du colonel Ellsworth. Sauf TÂntietam, il prit part à toutes les grandes batailles livrées par Tarmée du Potomac et fut nommé, le 23 août 1863, brigadier général pour sa belle conduite à Gettysburg. Blessé à Spottsylvania, il subit Tamputation de la cuisse, sur le champ de bataille, et mourut au bout de quelques heures. Ses derniers mots furent : a Tournez- <( moi vers Tennemi pour que je puisse le voir en face encore « une fois. »

est enlevée tout entière, dans ses retranchements, avec trente-cînq pièces de canon. « J'en ai fini avec Johnson », télégraphie Hancock, «je vais commencer avec Early.» Il dépasse la position conquise, refoulant tout devant lui ; pour l'aider, Warren et Burnside engagent une action générale; jamais Lee ne fut si près d*un désastre.

A Tabri de ses retranchements, il porte rapidement des renforts sur le point menacé ; Early, derrière une seconde ligne d'ouvrages, a vaillamment fait tète à l'agresseur ; les divisions victorieuses de Hancock sont arrêtées sur place; les renforts arrivent; c'est maintenant Early, qui pourrait bien en finir avec son adversaire ; les autres attaques fédérales n'ont pas même atteint le pied des retranchements. Meade envoie tout le disponible au secours de Hancock ; on se bat, toute la journée, autour de la lunette enlevée le matin. Dans cet immense péril, Lee semble avoir un moment perdu son immuable sérénité ; il veut reprendre à tout prix la position, se met à la tête d'une brigade Virginienne et, découvrant sa chevelure blanche^ s'avance en montrant l'ennemi. L'impétueux Gordon saisit la bride de son cheval : « Ce n'est pas ici « votre place », dit-il, « vos Virginiens ne reculeront pas. » Lee, à l'arrière ! — répondent les soldats en se précipitant vers les retranchements.

La bataille continua jusqu'à la nuit, sous une pluie battante; on se disputa le terrain pouce à pouce. En certains endroits où la lutte fut particulièrement violente, de véritables monceaux de cadavres marquaient les différentes positions des deux partis. Les canons capturés le matin, se trouvant sur le terrain battu par la mousqueterie et la canonnade, ne furent pas emmenés par les Fédéraux ; une partie retomba même au ouvoir des Confédérés.

Malgré la surprise de Johnson, l'armée Sudiste tenait ferme dans une seconde ligne reliée aux tronçons de la première. Grant télégraphie qu'il a pris une division, une brigade, un régiment; en tout, trois à quatre mille prisonniers. Il demanda des renforts avouant 35,000 hommes de perte depuis le 5 mai. Au début, il avait espéré que le corps de Burnside servirait uniquement de réserve ; dès le second jour il fallut le faire donner en entier.

Ce n'est plus comme dans l'Ouet, Theure des victoires faciles et productives : on marche à travers un fleuve de sang et Ton n'a pas de trop de sa supériorité numérique pour compenser de l'habileté de l'adversaire. Le gouvernement de Washington fut admirable de persévérance; d'incessants arrivages de troupes maintinrent l'armée du Potomac au complet.

Huit jours de repos relatif rendent au lieutenant général toute son impétuosité ; le 18 mai, il essaie de renouveler la surprise qui a si bien réussi le 12; les Confédérés mitraillent les assaillants à petite portée ; en deux heures 1200 hommes de perte ; on recommença la marche sur les flancs de la position. Les nouvelles des armées détachées étaient des plus mauvaises pour le Nord; les Confédérés W.-E. Jones et Morgan avaient repoussé Averill à Whiteville (10 mai) ; Jenkins, il est vrai, recula devant Crook et fut tué à Dublin-Depot ; mais, à l'arrivée de Morgan, déjà vainqueur d' Averill, les Fédéraux abandonnèrent leur tentative sur Lynchburg; échec plus grave, Sigel s'était fait battre à New-Market par Breckinridge (13 mai). Burbridge, qui devait se porter sur Abingdon, ne s'était pas même ébranlé. Quant à Butler, chargé de la plus importante diversion, Beauregard l'avait enfermé, par dès retranchements, dans sa forteresse naturelle de

Bermuda-Hundred (16 mai 1864). L'insuccès du fantaisiste général eut, sur la suite des événements, une influence considérable. Disons, à sa décharge, que Grant lui avait donné des ordres assez vagues, qu'il ne parvint pas à exécuter après avoir bien réussi dans le début. Est-ce tout à fait de sa faute? Malgré son insuffisance, on hésite à le croire lorsqu'on lit le passage suivant d'un écrivain militaire des plus autorisés et généralement impartial. «Ce qui eût, en revanche, de- « mandé plus de clarté et de précision, c'était la mîs- « sion spéciale donnée au général Butler. A en juger « par les instructions qu'il reçut du général Grant, il « ne dut pas lui être facile de savoir au juste ce qu'il « avait à faire. Prendre Richmond, qui est sur la rive « gauche du James en se tenant sur la rive droite, « s'emparer de Petersburg et de la contrée plus au « Sud, sans risquer de manquer sa jonction avec l'ar- « mée du Potomac, cela constituait, en vérité, un sin- « gulier problème. »

Sans nous arrêter à rechercher les intentions du lieutenant général, sans jeter trop durement la pierre à Butler, suivons-le, pendant le mois de mai 1864, et nous assisterons à une partie des plus intéressantes entre l'armée du James et quelques troupes ramassées en toute hâte par Beauregard. En habile mathématicien, le Confédéré trouva la solution élégante et, avec une poignée d'hommes neutralisa les forces relativement importantes de son adversaire. Ce n'est pas de la haute stratégie, mais c'est plein d'esprit.

Butler était, depuis quelque temps, à Yorktown et Gloucester, au bout de la presqu'île de Virginie, théâtre de son premier revers; il se remuait beaucoup, travaillant à force, comme pour menacer Richmond en remontant le York-River.

Dans la nuit du 4 au 5 mai 1864, pendant que Grant franchit le Rapidan, il embarque ses troupes sur des transports, pénètre dans le James-River, occupe City- Point et s'établit, à 25 kilomètres de Richmond, dans une boucle de la rivière connue sous le nom de presqu'île de Bermuda-Hundred ; sans coup férir, il avait rapproché de 100 kilomètres sa base de la capitale ennemie ; de plus, installé dans sa conquête comme dans une forteresse, appuyé par les monitors fédéraux, il pouvait défier tout retour offensif. Malheureusement, cette formidable position, attaquable seulement par une étroite langue de terre, présentait un inconvénient : si l'adversaire interceptait l'isthme, il fermait la seule porte de sortie, si bien que la forteresse devenait une prison ; impossible de déboucher au dehors. Butler n'était pas assez habile pour s'en rendre compte ; mais ses lieutenants, « Baldy Smith » et Gillmore, hommes du métier tous les deux, auraient dû ouvrir les yeux de leur chef.

11 n'y avait que fort peu de troupes autour de Richmond ; la cavalerie fédérale se présente sur divers points des chemins de fer reliant Petersburg à Weldon et à la capitale ; la possession de cette dernière artère eût été un immense avantage pour les abolitionnistes et finissait la guerre à bref délai. Un peu de promptitude, un peu d'audace, et les 30,000 hommes de Butler portaient à la Confédération un coup mortel ; mais le général n'était plus l'homme d'Annapolis ; un homme de guerre improvisé n'a ces inspirations qu'une fois dans sa vie. Les cavaliers de Kautz ne coupèrent les ponts du Meherin, du Nottoway et du Strong-Creek qu'après le passage des troupes de Beauregard venant de Gharleston ; mécompte fâcheux, mais non irréparable ; on pouvait encore percer le faible rideau défen-

dani le Richraond-Petersburg, à la condition d'agir en force et tout de suite. Au lieu de pousser hardiment jusqu'à la voie, on procéda méthodiquement, faisant des reconnaissances, des démonstrations contre les falaises inexpugnables de Dury's Bluff, repoussant les faibles brigades que Beauregard tenait constamment en mouvement pour donner le change à Tennemi, — une sorte de trompe-rœil, défilé de figurants de théâtre, auquel Butler se laissa prendre.

Le 46, les Confédérés étaient en force ; dès la pointe du jour, protégés par un brouillard épais, ils se massèrent sur la droite de Tarmée fédérale, tombèrent à rimproviste sur le corps de Smith, lui prirent plusieurs milliers d'hommes et du canon ; en. même temps, une violente attaque, du côté- de Petersburg, occupait le corps de Gillmore. En définitive, les Sudistes restèrent maîtres de la ferme de Hawlett, importante position rendant intenable le terrain précédemment conquis ; Butler ramena ses troupes dans la presqu'île de Bermuda -Hundred. Beauregard le suivit pas à pas, opposa aux retranchements barrant la langue de terre des fortifications analogues, barricadant les Fédéraux dans leur imprenable mais inutile citadelle ; puis, il répara le chemin de fer de Richmond-Petersburg, qu'il couvrit d'une suite d'ouvrages très bien entendus. L'occasion était manquée ; on ne la retrouva plus.

Malgré les avantages de la dernière quinzaine, Robert Lee se trouva trop éloigné de sa base ; une incursion de la cavalerie unioniste venait de lui démontrer la nécessité d'un mouvement en arrière ; Sheridan avait parcouru tout le théâtre des hostilités pour rejoindre l'armée du James, et, en passant, avait insulté la

litale que Stuart préserva au prix de sa vie (10 mai 4. — Combat de Yellow-Tavern). De plus, la tenta*

tive mal conduite par Butler pouvait être reprise plus habilement. Dans ces conditions, le général confédéré prépara sa retraite juste au moment oh Grant se décidait à s'avancer au Sud ; pour se donner le temps d*exécuter son mouvement, il fit attaquer son adversaii*e en marche par le corps d'Ewell ; celui-ci ne fut repoussé que le soir, après avoir retardé l'ennemi de vingt-quatre heures ; lorsque les Fédéraux se présentèrent devant Sexton's Junction, les troupes Sudistes y occupaient des positions inexpugnables. En somme, le Sud faisait tête sur tous les points, souvent avec avantage.

Devant cette résistance désespérée, Grant revient à une appréciation plus saine des circonstances ; il abandonne son attitude dédaigneuse des premiers jours et ne s'entête pas, devant Sexton's Junction, comme à Spottsylvania; le 23, les Fédéraux enlèvent les ouvrages de Jericho-Mill et passent le North-Anna; mais, après quelques tentatives infructueuses, Timpossibilité de forcer l'ennemi posté sur le South-Anna et le Little-River se montre si évidente que Ton se décide tout de suite à tourner la position. Cette fois, on était relativement sage ; on laissait à peine 3,000 tués ou blessés devant le camp Sudiste.

L'armée fédérale repasse le North-Anna et franchit le Pamunkey devant Hanover-Gourt-House (28 mai). Par un simple changement de front, Lee s'établit à Cold-Harbour, couvrant toujours Richmond et le chemin de fer ; sacrifiant tout à la nécessité de préserver le siège du gouvernement séparatiste, il a dû rappeler, de la Shenandoah, Breckinridge vainqueur, et rallier une partie des troupes de Beauregard ; Hunter, le remplaçant de Sigel, et Butler n'ont presque plus personne devant eux.

Grant prend à Tarmée du James, qui n'en a que faire, le corps de W. P. Smith et veut tenter un suprême coup de dés. A Washington, pour chauffer Tenthousiasme, on ne recule pas devant les plus petits moyens ; on publie que « Ton a capturé soixante cinq cavaliers, « dont six officiers ; que la cavalerie rebelle est exces- « sivement démoralisée et prend la fuite en toute ren- « contre ». (Dépêche officielle du secrétaire de la guerre, 28 mai 1864.)

Ces rebelles « si démoralisés » ne perdent pas une occasion d'affirmer leur énergie ; à peine Lee a-t-il quelques régiments disponibles qu'il les lance sur Tennemi, et il choisit toujours le moment où celui-ci est en marche ; le 30 mai, c'est le corps d'Ewell qui tombe sur Warren, à Shady-Grove ; pour dégager son lieutenant, Meade ouvre le feu sur toute la ligne ; les Confédérés sont repoussés, mais ils ont perdu peu de monde et fait grand mal aux Fédéraux ; à minuit, ils opèrent encore un retour oflensif.

Les deux armées prennent position sur le théâtre des événements de 1862 ; Jes Confédérés couvrent le Chickahominy, qui constitue la défense avancée de Richmond; le 1»^ juin, à quatre heures du matin, les Unionistes s'emparent de 600 prisonniers et d'une ligne de retranchements, avec perte de 2,000 hommes ; impossible d'aller plus loin ; le lendemain, le mauvais temps empêche tout mouvement d'ensemble; mais, le 3 juin, l'armée entière se précipite à Tassaut.

En une heure, le Sud gagna la partie ; les colonnes fédérales, arrivées au pied des retranchements, ne purent y pénétrer ; elles se couvrirent à leur tour par des ouvrages en terre. L'attaque ne fut pas renouvelée 'ans la journée. Grant accusa trois mille hommes de

-te (dépêche du 4 juin) le 3 ; un second télégramme,

publié par le secrétaire de la guerre, ayouait 7,500 tués ou blessés devant Cold-Harbour (1-2-3 juin). Des témoins oculaires affirment que 10,000 et même 13,000 hommes restèrent sur le terrain dans la matinée du 3 juin.

Ce fut la dernière tentative du même genre ; l'opinion s'émut de ces immolations périodiques à peu près sans Résultats ; de mauvîdses langues accolèrent irrévérencieusement au nom du lieutenant général Tépithète de « boucher ». Il changea momentanément de système. Après quelques jours passés à observer les positions confédérées, l'armée se dirigea décidément vers le Sud, franchit le James, rallia Butler et vint s'établir devant Petersburg. Bien qu'il sortît indemne de cette longue et violente lutte, Robert Lee ne pouvait tenir la campagne hors de ses retranchements ; il ne put empêcher son adversaire d'accomplir tranquillement son mouvement à travers White-Oak-Swamp. Le sort de la Confédération allait se décider sous Petersburg, au point même où Mac-Clellan voulait combattre, deux £Lns plus tôt.

La campagne de Virginie était close ; elle coûtait aux Fédéraux 60,000 hommes, les deux cinquièmes de leur armée, aux esclavagistes, 25,000, le tiers environ de leur effectif. « Elle avait montré la haute bravoure des « troupes, la ténacité, plus remarquable encore du « général Grant; mais elle n'avait pas donné d'autre « résultat. Grant était toujours séparé de Richmond « par l'armée de Lee, qui s'était montrée plus manœu- « vrière, plus active encore et non moins tenace que (0 celle duPotomac, Ayant combattu presque toujours « à couvert, ses pertes ne montaient pas à la moitié « de celles de ses adversaires. On pourrait peut- « être reprocher à Lee de s'être trop confié à la

330 GHAPITBE XV.

« pelle et la pioche, et pas assez à la baïonnette, de <( n'avoir pas cherché à battre Grant au momentâ'une (( de ses marches favorites par la gauche; assaillir en « force le flanc des Fédéraux, au lieu de se borner à « les prévenir de front, eût été à la fois plus simple et « plus profitable, comme l'attaque du seul corps « d'Ewell, le 19 mai, le montra suffisamment. » (Colonel Le Comte.)

Quoi qu'il en soit, la Confédération peut être fière de ses défenseurs ; aucune épreuve rie leur est épargnée; pendant Thiver de 1864, l'armée de Virginie, à peine nourrie, est presque en haillons; des milliers d'hommes portent des uniformes capturés aux Fédéraux ; 3,000des soldats de Longstreet sont nu-pieds. Le patriotisme fait oublier toutes les soufiTrances. Le général en chef n'en dissimule aucune ; avec quelle hauteur de vues, quelle sobriété de style R,obert Lee montre à ses troupes la voie étroite du renoncement :

« Le général en chef croit devoir à l'armée de lui « assurer que la réduction temporaire des rations est « nécessitée par des circonstances plus foites que le i< pouvoir de ceux qui sont chargés des appro visionce nements. Rien n'a été négligé pour fournir aux be- « soins de l'armée qui sont, avec sa sécurité et son t< bien-être, les objets de la constante sollicitude du (( général. Il espère que les privations ne seront pas « de longue durée ; mais l'histoire de l'armée a montré <( qu'aucun sacrifice ne peut être trop grand pour son « patriotisme... » (Ordre du jour, 22 janvier 1864.)

Le premier soin de Sherman est de se créer une armée solide, leste, bien en main ; tout d'abord, il réduit les impedimenta, donnant Texemple de la simplicité ; ensuite, il s'occupe du matériel de ravitaillement ; entre temps, il prépare des mémoires qui ne manquent pas d'allure.

« Ni moi, ni aucun de mes officiers n'avions emporté « de tentes; nous nous contentions de couvertures que «nous étendions sur des haies, des échalas, ou de « toute autre manière. La plupart des généraux sui- « vaient mon exemple. Le général Thomas, seul, avait « une grande tente pour son quartier général. Je l'ai « plaisanté souvent sur ce luxe défendu qu'il ne pou- K vait plus interdire à ses officiers. Il avait aussi une « voiture qui, grâce à des dispositions ingénieuses, « pouvait se transformer en bureau et que son aspect « avait fait baptiser du nom de « cirque Thomas »....

« Le directeur du chemin de fer, le colonel Ander- « son, déclara que, faule de wagons, il ne pouvait faire (c face aux exigences du service. Je l'autorisai à con- (( fîsquer, sans autre forme de procès, tous les wagons « et les locomotives qui arriveraient du Nord, jusqu'à « ce qu'il en eût un nombre suffisant.

« Lorsque le directeur de Texploitation, M. Guthrie, « de Louisville, apprit cette résolution, il formula de « vives réclamations ; mais il me fut impossible de re- « venir sur ma décision première; je lui exposai la « situation en faisant appel à son patriotisme et je lui « donnai le conseil de s'emparer, de la même manière, « de tous les wagons qui, venant du Nord, arriveraient « sur sa propre ligne.

« A la guerre comme à la guerre. »

Appliquant à toutes les branches du service des procédés également pratiques, Sherman se trouve admirablement en condition quand il reçoit Tordre d'entrer en campagne le même jour que Tannée de Virginie (4 mai 1864). D'après ses rapports, il compte, au départ, 98,797 combattants et 256 canons ; pour lieutenants : Thomas, Schofield, Hooker, Mac-Pherson, Howard. Johnston, avec un peu moins de 50,000 hommes, campe vers Dalton, ayant une garde à Tunnel- Hill, sur le chemin de fer d'Atlanta ; premier engagement le 7 ; les Confédérés ne tiennent pas et se retirent sur Buzzard's Roost (Taire de Tépervier), où leur position paraît inexpugnable. Sherman profite habilement de sa supériorité numérique. Pendant que Thomas et Schofield retiennent Johnston dans ses lignes, Mac- Pherson descend au Sud (8 mai), se dirigeant sur Resaca. Johnston ne bouge pas; voyant sa feinte déjouée, le général unioniste se décide à faire le mouvement avec la majeure partie de son armée, pendant qu'une trentaine de mille hommes couvrent l'opération. La diversion devient sa principale aff'aire, à Tinsu de Johnston auquel la chaîne des collines^ courant du Nord au Sud, dérobe la marche de son adversaire, ^out à coup il apprend que les Fédéraux se montrent

^ant Resaca (12 mai); son parti est pris surTheure;

il évacue ses ouvrages, met ses troupes en chemin de fer et s'établit autour de la ville avant que Tennemi ait pu déboucher des montagnes. L'armée abolitionniste ne laissait que 900 hommes devant Buzzard's Roost; l'évacuation, au bout de quatre jours, d'une position naturellement si forte, parut d'un mauvais présage pour le reste de la campagne.

Devant Resaca, la lutte dura quarante-huit heures (14-15 mai 1864) ; la première journée, Palmer perdit beaucoup de monde en essayant d'enlever des retranchements couvrant le centre de l'ennemi ; la balaille s'étendit sur tout le front, tandis que, fidèle à sa tactique, Sherman lançait, sur la ligne de retraite des Séparatistes, une forte colonne de cavalerie et d'infanterie.

Lutte indécise; vers trois heures, Johnston concentre ses forces sur la route de Tilton pour tourner la gauche fédérale et prend vigoureusement l'offensive. Hooker arrive à temps pour rétablir le combat; les Confédérés rentrent dans leurs positions à la nuit. Le lendemain Sherman décide un assaut sur deux collines fortifiées commandant l'aile droite ennemie. Hooker mène l'attaque; le soir, avec de grosses pertes, il parvient à se loger dans quelques retranchements. Un retour offensif de Hood pour reprendre la position reste infructueux. Mac-Pherson gagnant du terrain en arrière de Resaca, Johnston se met en retraite une seconde fois, diminué de 2,500 hommes ; son adversaire, de 4,500. Le succès de Sherman lui coûte un peu cher ; mais il est assez riche pour se permettre des prodigalités. Les Confédérés avaient tenu jusqu'à l'extrême limite. Encore quelques heures et les deux ailes fédérales se rejoignaient au Sud de Resaca; cela n'empêcha pas l'entourage du Président à Richmond d'accuser Johnston de mollesse et de pusillanimité.

La retraite dut se faire si rapidement que l'on n*eut pas le temps de détruire les voies ferrées derrière soi. Sherman tire admirablement parti de ses avantages, ne laissant pas à son adversaire le temps de respirer; à Kingston (20 mai) le général confédéré refuse la bataille ; Mac-Pherson, lancé au loin sur la droite, s'empare de Rome, où se trouvent des usines, des manufactures d'armes. L'armée Sudiste ne s'arrête que derrière TEtowah. Sherman donne à ses troupes quelques jours de repos, renvoie ses blessés à Ghattanooga et se prépare à de nouvelles entreprises.

Johnston s'est concentré au col d'AUatoona, dans lequel s'engage la voie ferrée d'Atlanta ; position dei^ plus fortes, habilement couverte par de formidables défenses. Sherman recommence la manœuvre qui a réussi à Dalton ; il prend vingt jours de vivres et se dirige vers Dallas (23 mai), à quinze milles au Sud- Ouest d'AUatoona, dont il espère amener l'évacuation. Le pays est difficile , accidenté , couvert de bois , sillonné de profonds ravins ; on en connaît mal la topographie. Mac-Pherson , auquel revient toujours l'opération délicate, tient l'extrême droite de l'armée; à peine le mouvement s'est-il dessiné que Johnston accourt vers Dallas, suivant la corde de l'arc parcouru par l'ennemi; le 25 mai 1864, choc violent entre Hooker et Hood à New-Hope-Church, carrefour où se joignent les routes d'Ackworth, de Marietta, de Dallas. Abrités par des ouvrages en terre, les Confédérés tiennent jusqu'à la nuit, infligeant aux Fédéraux une perte de 600 hommes. Le 26 et le 27, Sherman fait converger ses troupes sur le lieu du combat; le lendemain, Johnston prend l'offensive contre Mac-Pherson,

ansféré à la gauche de l'armée fédérale, et l'arrête

r place; mais, les autres corps ayant avancé, les re-

doutes de New-Hope-Church ne sont plus tenables. Il faut rétrograder sur le chemin de fer pour couvrir Marietta (6 juin). Allatoona devient, pour les Fédéraux, une seconde base; ils y reçoivent deux divisions d'infanterie, une brigade de cavalerie pour combler les vides résultant du combat et des garnisons disséminées sur la route. Sherman fait merveille, mais on est plein d'attentiôtis pour lui.

L'armée Sudiste s'était établie sur la chaîne des hauteurs qui protège la jolie petite ville de Marietta; trois sommets : Lost-Mountain, Pine-Mountain, Kenesaw, reliés par des collines d'élévation moindre, alternant avec des ravins profondément découpés. Johnston en avait fait une véritable forteresse de quatre milles de développement. Dans le Nord on lui attribue neuf divisions de 7,000 hommes chacune, 15,000 hommes de milices Géorgiennes capables de résistance derrière des retranchements et un corps de 45,000 cavaliers; en tout 93,000 combattants ! On oublie de dire par quel miracle l'armée qui, au début de la campagne, n'en compte pas 50,000, a pu doubler au bout d'un mois de combats incessants, lorsqu'on ne trouve plus de soldats pour renforcer Robert Lee couvrant la capitale confédérée. Le désir d'atténuer un échec est chose naturelle; mais les vieux proverbes ont du bon : Qui veut trop prouver

Sherman s'avance en trois colonnes; il espère briser la ligne ennemie entre Kenesaw et Pine-Mountain ; du 9 au 14, il manœuvre dans ce but; Hooker canonne Pine-Mountain, que Johnston évacue pour reporter son centre, à un mille de là, sur une chaîne de collines abruptes entre Kenesaw et Lost-Mountain, appuyantses ailes aux deux pitons ; le triangle formé par ses positions premières se réduit à sa base. Escarmouches conti-

nuelles, souvent sanglantes ; Schofield enlève quelques retranchements à la base de Lost-Mountain (15 juin); les jours suivants Tarmée fédérale s'étend, à droite et à gauche des positions confédérées, comme pour les cerner ; tout cela sous un feu violent, avec des pertes sensibles. Johnston resserre encore sa ligne, évacue Lost- Mountain (18 juin), s' adossant au Kenesawet continuant à couvrir la voie ferrée ainsi que Marietta. La base du triangle tend à devenir un point que Sherman entoure presque; mais il pleut à torrents, les routes sont des bourbiers; tout mouvement général paraît impossible. Cependant les Fédéraux gagnent un peu de terrain; le 22, Johnston se jette en force sur la droite ennemie àKulp- House ; il est repoussé. Sherman prolonge sa droite vers Marietta, espérant que les Confédérés dégarniront leur centre suffisamment pour en permettre l'assaut. « Quoique invitant l'ennemi de toutes façons à com- « mettre cette faute, je n'espérais guère qu'il renouvelât « celle de Dallas et de Kulp-House. En étudiant le ter- « rain je reconnus n'avoir d'autre alternative que « d'attaquer ou de tourner la position. Les deux partis « n'étaient pas sans inconvénients. Je m'apercevais « que Tennemi et nos propres officiers croyaient fer- « mement que je n'affronterais jamais de lignes forti- « fiées. Tous s'attendaient à me voir manœuvrer sur « les flancs. Une armée en bonne condition ne doit « pas s'en tenir à un seul mode d'off'ensive, mais être c< prèle à exécuter tous les plans offrant des chances « de succès. Je résolus donc, pour l'effet moral, d'atta- « quer l'ennemi derrière ses retranchements et de « tenter l'assaut au point où le succès donnerait les « plus grands résultats. » (Rapport officiel de Sherman).

L'objectif choisi fut le centre gauche des rebelles;

s'il était enfoncé, les assaillants atteignaient le chemin de fer derrière M arietta ; isolée de sa base, Tarmée confédérée pouvait être détruite en détail; le plan d'Austerlitz moins le génie de Napoléon qui, décidé à l'offensive, réussit à se faire attaquer. La préparation du mouvement dura trois jours.

Le 27 juin 1864, à six heures du matin, attaque de Mac-Pherson sur «Little Kenesaw», de Thomas sur le centre de Vennemi; diversion de Schofîeld à la gauche séparatiste. Johnston ne bouge pas; du haut de son observatoire il juge sainement que l'effort principal s'exercera sur le centre. Les Fédéraux déploient en vain la plus grande bravoure; ils arrivent au pied d'un mur de roches s'élevant perpendiculairement à dix mètres de hauteur, et couronné par Tinfanterie Sudiste, qui ouvre sur les assaillants un feu meurtrier. Il faut se retirer, les généraux Wagner et Harker * sont tués, ^fac-Cook * blessé. En une heure Sherman a perdu plus de 3,000 hommes; il donne le signal de la retraite. Abrités par leurs retranchements, les Confédérés ont peu souffert.

* Brigadier général Charles G. Harker, sorti de West-Point, eu 1857, comme lieutenant en second du 9* régiment d'infanterie. Au début de la guerre il fut nommé colonel du 65' régiment des volontaires de TOhio, dans la brigade de Sherman ; il prit une part aux batailles de Murfreesboro, Chickamauga, où il fut fait brigadier général, Ghattanooga, où il entra le premier dans les retranchements ennemis. Il tomba bravement à la tète de sa brigade, à quelques mètres des ouvrages confédérés, à Renesaw-Mount, le â7 juin 1864; il avait trente et un ans.

2 Colonel Dan Mac-Cook, mort le i7 juillet 1864, à Steubenville (Ohio), des suites de blessures reçues à Kenesaw, était le quatrième membre de sa famille qui succombait au service de

Le général uoioniste n'entendait pas rester sous le coup d'un échec ; occupant Tennemi sur Bon front par l'ouverture de parallèles comme pour un siège régulier, il transfère Mac-Pherson de l'extrême gauche à l'extrême droite, le poussant vers le Gbattahotchee, audessous du pont du chemin de fer (4 *' juillet). Johnston découvre le mouvement, abandonne la position devant laquelle il a retenu son adversaire près de trois semaines et se retire derrière le Gbattahotchee . L'éternelle manœuvre de flanc recommence ; les ouvrages longuement et savamment fortifiés deviennent inutiles; Tarmée confédérée se rapproche d'Atlanta. Sherman passe la rivière après avoir donné huit jours de repos à ses soldats (17 juillet 1864).

Le mécontentement fut unanime contre Johnston ; les habitants d'Atlanta, voyant l'ennemi aux portes, perdaient toute notion de justice. La stratégie prudente avait fait son temps ; on aspirait à changer de système. Puisque les règles de l'art ne donnaient pas la victoire, on tenterait autre chose. Depuis longtemps, du reste, les ennemis du général en chef travaillaient l'opinion; sa rigidité puritaine, sa clairvoyance gênaient bien des gens ; on réclama sa destitution ; Jefterson Davis n'attendait qu'un prétexte ; il releva Johnston de son commandement pour avoir manœuvré, en Géorgie, comme Robert Lee du Marsh-Run à Petersburg, et le remplaça par Hood, le plus jeune de ses chefs de corps.

rUnion. Ses deux derniers frères étaient en campagne coni me colonels de Yolontaires.

Mac-Gook commandait une brigade à Kenesaw; le colonel >scar F. Harmon,.quL le remplaça après sa blessure, fut tué ide d'une balle dans la poitrine.

Johnston prit tristement congé de ses troupes ; son dernier ordre du jour, respectueux de Fautorité qui le frappe, semble prévoir les désastres de l'avenir ; pas un mot de récrimination, pas une parole pour se justifier : quelques lignes émues, affectueuses. La destitution de rhabile général a été, depuis, très sévèrement jugée.

« Il avait certainement montré des talents comme « général en chef; il avait su défendre pouce à pouce le i(. terrain, de Ghattanooga à Atlanta, contre une armée « double en nombre de la sienne, sans se laisser « entamer, et avait forcé celle-ci à mettre 72 jours pour « gagner un parcours d'une centaine de milles. Il arri- « vait maintenant sur sa base, où il serait en mesure « de livrer bataille avec plus d'ava:ntages que sur le « Tennessee ou sur TEtowah. On aurait dû lui laisser (c achever cette portion de son plan avant de le juger « sans appel et de procéder contre lui aussi sommai- « rement. » (Colonel Le Comte.)

La destitution de Johnston marque le début des succès foudroyants de Sherman ; le général unioniste ne trouvera plus d'adversaire digne de lui; car, lorsque Johnston commandera de nouveau, il n'aura plus qu'une ombre d'armée. Il est donc permis d'affirmer que, pendant la dernière année de la guerre, le sort combla Sherman de ses faveurs. Tout semble réuni pour assurer son triomphe; on lui donne une armée magnifique, pleine liberté de la mouvoir à son gré, des stratégistes de la force de Hood à vaincre, des milices hors d'âge à refouler et, pour comble de chance, le gouverneur de la Géorgie, qui les commande, appelle de tous ses vœux une prompte pacification.

Les ennemis du vainqueur ont violemment discuté ses actes, essayant d'atténuer l'importance de ses

succès ; on a prétendu notamment que, sans Finsuffîsance de Hood, Atlanta eût indéfiniment arrêté rarmée de rOuest. La critique est spécieuse ; évidemment le prudent Jobnston eût tenu plus longtemps que son bouillant successeur; mais les fautes des généraux sont d'autant plus funestes à leur parti que l'adversaire en profite plus habilement. Très certainement la marche de Sherman à travers la Géorgie eût été impossible sans la lourde erreur qui lança l'armée Sudiste au cœur du Tennessee; mais Sherman seul prévit nettement les conséquences de cette aberration stratégique. Pour obtenir Tautorisation de se diiiger sur Savannah, il lutta longtemps contre le général Grant, son chef, qui trouvait ses plans beaucoup trop dangereux. L'invention lui appartient donc tout entière ; si les facilités d'exécution dépassèrent les espérances, il faut y voir encore une preuve de sa perspicacité. Connaître ses adversaires, savoir ce que l'on peut oser, est la moitié du génie militaire.

Or, pour un esprit mathématique aussi délié que celui de Sherman, Hood ne devait pas longtemps rester à l'état d'inconnue algébrique. Le nouveau favori de Je fferson Davis passait pour un homme d'une audace à toute épreuve ; mais il fit preuve d'un jugement assez court. Il avait montré, dans toutes les rencontres, le plus brillant courage et resta, pendant toute la durée de la guerre, l'idole des Texiens qu'il commandait avec une fougue incomparable. Jeune, de haute taille, mince, élégant, la barbe blonde, les yeux perçants, la face grave, Hood * compte ses services

* Major général John B, Hood, né dans le Kentucky en 1829, sorti de West-Point, en 1849, servit d'abord au 4* infanterie, puis au 2« cavalerie (1855). Il fut blessé dans un combat contre

CAMPAGNE D£ GÉORGIE. 34i

par les balles qu'il a reçues. Blessé au bras à Getlysburg, il ne veut pas abandonner ses soldats quand Longstreet marche au secours de Bragg ; arrivé à minuit sur le champ de bataille, il conduit sa division au feu, le bras gauche en écharpe et reçoit une nouvelle blessure. On Ta souvent appelé le Bayard confédéré; le surnom est juste ; à l'exemple du bon chevalier, ses nombreuses campagnes ne lui ont rien appris ; tel on le voit à Gaine's Mill, lançant les Texiens, comme une meute hurlante, sur les soldats de Butterfield et pénétrant, à la manière d'un coin, entre les bataillons fédéraux, tel on le retrouve à Nashville montant à Tassaut des retranchements de Thomas. La première fois, son impétuosité contribua puissamment au gain de la bataille; la dernière elle perdit son armée ; en Géorgie, Sherman lui dut la prise d'Atlanta.

Entre deux lutteurs inégaux, le duel ne peut être long. Sherman a mis trois mois pour arriver de Dalton sous Atlanta ; en moins de quarante jours il fera tomber le boulevard de la Confédération dans l'Ouest.

Nommé général en chef, le 47 juillet 1864, Hood porte

les Comanches, près des sources de la rivière San-Pedro (Texas). Lieutenant en premier, en 1858, il prit une part active aux menées de Twiggs et de Van Dorn pour livrer les troupes fédérales aux autorités confédérées. Il leva un régiment de Kentuckiens, fut fait successivement colonel, brigadier général; il commanda une brigade, puis une division en Virginie. A Chancellorsville, Hood remplaça momentanément Stuart, à la tète de la cavalerie, pendant que celui-ci menait au combat le corps de Jackson. Tout en faisant grand cas de la bravoure de Hood, le général Lee avait peu de confiance dans ses talents ; il ne le redemanda pas à i*armée de Virginie et le remplaça par Richard Taylor à la tête de Tarmée du Tennessee, aussitôt qu'il eût la libre désignation des commandants en chef.

342 CHAPITBE XVI.

les premiers coups ; dès le 20, à la tombée de la nuit, il jette, dans la vallée du Pitch-tree-creek, toute la partie disponible de son armée ; surpris, les Fédéraux sont d'abord refoulés ; mais ils rétablissent le combat sans avoir été sérieusement entamés ; résultats : 1500 Unionistes tués ou blessés; pertes confédérées un peu moindres.

Le 22 au matin, nouvelle attaque de Hood qui tombe sur la gauche ennemie. Le brillant et sympa:thique Mac-Pherson *■ est tué en reconnaissant le terrain pour

* Major général James Birdseye MaoPherson, né dans le comté de Sanduski (Ghio) le 14 novembre 1828, tué près d*Atlanta, le 22 juillet 1864. Entré à West-Point en 1849; à la fin de la première année d^études, il était classé second ; les années suivantes, il resta en tête de sa promotion et sortit avec le n* I (1853). Lieutenant en second du génie, il fut maintenu à TËcole comme professeur adjoint du cours pratique de fortifications, distinction accordée, pour la première fois, à un aussi jeune officier. Il servit ensuite en Californie, sur la côte du Pacifique. En 1861, on le fit capitaine pour renvoyer à Boston. Halleck, nommé commandant en chef dans TOuest, le prit comme aide de camp, avec rang de lieutenant-colonel. Il dirigea le génie à Fort-Henry, Donelson, Shiloh, et, après avoir été promu colonel, conduisit les travaux devant Gorinth. Brigadier général de volontaires, le 15 mai 1862; en juin, directeur général des chemins de fer militaires de TOuest-Tennessee ; chef d*état-major de Grant ; nommé major général de volontaires après la seconde bataille de Gorinth (8 oct. 1862). En neuf ans, par son seul mérite, il s'était élevé à cette haute position. Jusqu'à la fin du siège de Yicksburg, sa carrière fut un triomphe continuel. Grant écrit de lui : « C'est un ingé- « nieur des plus capables et un général des plus habiles. Je (t demande, respectueusement mais instamment, sa promotion « au grade de brigadier général de l'armée régulière. »

II fut nommé le 1*' août 1863. Dans l'expédition vers Méri-

résister à cette irruption soudaine. L'armée du Tennessee perd ses retranchements et dix canons. Des renforts arrivent, la ligne de bataille se reforme ; après une lutte acharnée les Confédérés rentrent dans Atlanta.

Entraînés par leurs sentiments abolitionnistes, certains écrivains^ disposés à tout voir en beau quand ils regardent au Nord, ont essayé de présenter cette bataille d'Atlanta comme un succès pour les Fédéraux. A un examen attentif, la thèse ne senfble pas soutenable. Hood manque certainement son but: détruire son adversaire en abordant successivement ses positions de la droite à la gauche ; mais on ne peut nier : 1° qu'en vingt-quatre heures il n'ait fort adroitement fait passer toute son armée de la gauche à la droite de l'ennemi ; 2o que son attaque du matin n'ait été couronnée de succès puisque, en regagnant Atlanta, son lieutenant Hardee *■ emmena les canons capturés au début ;

dian, il commandait en second sous Sherman. Dans la campagne de Géorgie, il fut toujours chargé de la mission difficile.

Le 22 juillet 1864, revenant d'une reconnaissance — il les faisait toutes de sa personne — Mac-Pherson tomba sur un parti Sudiste et reçut une balle dans la tête. Il était d'une indomptable énergie, d'une intelligence exceptionnelle, d'une bravoure tournant parfois à la témérité : Hood avec des talents de premier ordre.

* Lieutenant général William Hardee, né en Géorgie, en 1819. Sorti de West-Point, en 1838; lieutenant en second au 2* dragons; capitaine en 1844; campagne du Mexique; major (25 mars. 1847) ; lieutenan^colonel à San-Agostino (25 août 1847). En 1856, professeur de tactique à TEcole militaire ; en congé d*un an (1860) envoyé en Europe par le gouverneur de la Géorgie pour acheter des armes ; démissionnaire le 31 janvier 1861 ; nommé brigadier général; organise les milices de

3^ que, repoussé à grand'peine, il n'ait opéré sa retraite quand et comme il lui plut. Le chiffre des pertes des deux armées permet de déterminer la véritable portée de ce combat : Fédéraux, 3,500 tués, blessés ou prisonniers; Confédérés, un millier d'hommes,

Malheureusement pour ces derniers, tout succès incomplet restait forcément stérile. A peine retardé par ces échecs de peu d'importance, Sherman agrandissait de plus en plus le cercle de ses opérations autour d'Atlanta ; sa supériorité numérique lui permettait, appuyé sur de solides retranchements, d'accepter le combat en deux ou trois points différents. Une fois encore son adversaire essaya de trouver le côté faible des positions ennemies.

Le 28 juillet 1864, il tenta un effort désespéré; il fut ramené avec de grosses pertes. Sherman était inexpugnable au nord d'Atlanta; pour l'armée confédérée peu d'espoir de rejeter au loin l'envahisseur ; mais, par contre, le siège pouvait et devait être long. Or, les circonstances politiques ne permettaient pas d'attendre, il fallait réussir promptement; le génie de Sherman lui inspira une solution des plus remarquables : abandonner ses communications pour se porter sur celles de son adversaire, se placer entre

TArkansas ; promu major général, il commanda un corps d'armée à Shiloh, puis sous Braxton Bragg. Lieutenant général en octobre 1862. Se distingua par sa vigueur et son habileté à Ghickamauga, Ghattanooga et pendant la campagne de Géorgie. Gommandait à Savannah, qu'il évacua à rapproche de Sherman. Hardee capitula en même temps que Johnston.

Auteur militaire très estimé, il a écrit plusieurs ouvrages fort remarquables, notamment sur Tinfanterie légère. Il est mort le 6 avril 1873.

Atlanta et Richmond, couper les voies ferrées qui les unissent et investir, par le Sud-Ouest, la forteresse Géorgienne. C'était jouer gros jeu ; tous les chefs de corps désapprouvèrent ce plan. Seul de son avis, Sherman persista dans son projet; on avait assez bonne opinion de ses talents pour obéir sans hésitation ; mais plus d'un croyait marcher à un désastre.

Tout s'accomplit comme il l'avait annoncé ; rien ne put le détourner de son but; ni Téchec de Mac-Cook sur le chemin de fer de Maçon, ni la défaite de Stoneman sur l'Oconee-Creek, ni l'apparition de Wheeler devant Dalton, à 150 kilomètres sur ses derrières, ni la résistance furieuse de Hood, qui disputa rageusement les moindres accidents de terrain. Malgré tous les obstacles, les troupes fédérales atteignirent, à 21 kilomètres au Sud-Ouest d'Atlanta, Jonesboro, point de jonction des voies ferrées se dirigeant vers le Sud. Après une lutte des plus honorables, Hardee, fort inférieur en nombre, évacua les ouvrages de Jonesboro, laissant aux mains de l'ennemi près de mille prisonniers (31 août 186i).

Ce mouvement coupait en deux l'armée de Hood; le général en chef et Tancien corps de Polk se trouvaient à Atlanta ; Hardee et Stephen Lee au Sud de Jonesboro ; Sherman entre les deux, la cavalerie de Wheeler, au loin dans le Nord. Il fallait ou se laisser investir avec 15,000 hommes dans une place de 20 kilomètres de développement, sans espoir d'être secouru par Hardee et Lee, incapables de tenir seuls la campagne, ou évacuer la ville et se retirer par la route de Mac-Donough, avec possibilité de railleries tronçons épars de l'armée Sudiste.

Hood adopta ce dernier parti; dans la nuit du l®' au 2 septembre 186i, il évacua Atlanta. Pas plus que

Johnston, il n'avait arrêté les progrès de Sherman ; mads sous son commandement, les choses avaient marché pliis vite. Les Confédérés s'étaient vaillamment conduits; leur adversaire accuse 27,000 hommes de perte pendant sa marche de Dalton à Atlanta.

Pendant les exploits de l'armée de Géorgie, l'escadre du Sud-Atlantique n'était pas restée inactive; Farragut venait d'ajouter un magnifique fleuron à sa couronne militaire.

Malgré la sévérité du blocus, des navires parvenaient encore à pénétrer dans la baie de Mobile, portant des armes, des munitions, et jetant au retour, sur les marchés d'Europe, un peu du coton, du tabac dont regorgeaient les ports confédérés. Wilmington et Savannah d'un côté. Mobile de l'autre, étaient les principaux refuges des blockhade-runners. poursuivis maintes fois par les croiseurs fédéraux jusque sous les canons des forts.

Avec la perspicacité des hommes à grandes vues, Farragut avait compris, depuis longtemps, que le blocus tuait la rébellion.

Réduire les défenses commandantla baie de Mobile, c'était fermer une des rares fissures par lesquelles se dérobaient les produits des Etats à esclaves. L'effet moral serait plus grand encore que les résultats matériels ; le coup aurait d'autant plus de retentissement que nul n'en soupçonnait la possibilité. On avait bien, à la vérité, ancré, en dedans des forts, l'escadre de Tamiral confédéré Buchanan pour s'opposer à un coup de force ; mais cela semblait plutôt une mesure de pru* dence exagérée qu'une précaution dictée par une éventualité possible. Buchanan, le vaillant capitaine du Merrimac ne croyait pas lui-même à une attaque; il avait, pour ainsi dire, pavé le chenal de torpilles et,

battant pavillon de commodore sur le Tennessee, il se tenait derrière les forts plutôt comme un carnassier prêt à fondre sur une proie que comme un sanglier faisant tète aux chiens dans sa bauge.

Et, en vérité, tout devait l'affermir dans sa conviction. Deux passes conduisent de la haute mer dans la baie de Mobile, qu'une ceinture d'îlots sépare du golfe du Mexique ; Tune rase Mobile-Point, à toucher le fort Morgan et h bonne portée du fort Gaines, situé de l'autre côté du chenal, à l'extrémité de l'île Dauphin. La seconde passe, moins praticable, entre cette île et le continent, est enfilée par les feux du fort Powell. Ces trois ouvrages, le premier surtout, étaient d'une grande puissance.

La caractéristique de Farragut était la prévoyance ; ses plans furent toujours bien exécutés en raison de leur admirable limpidité. Avant de se mettre en route, chaque capitaine savait ce qu'il avait à faire et pouvait y consacrer toutes ses facultés sans chercher, au milieu de la fumée, des signaux difficiles à déchiffrer.

Contre le fort Morgan devaient agir quatre cuirassés ; leur mission était double : masquer les batteries pendant le défilé de l'escadre et courir sus au Tennessee, dans le cas où il s'élancerait sur les navires fédéraux. Lés quatorze autres bâtiments seraient amarrés deux par deux ; disposition ingénieuse diminuant, de cinquante pour cent, les chances de perte; car un navire frappé dans ses parties vitales pouvait, remorqué par sa conserve, continuer le combat ou, en mettant tout au pis, se réfugier hors de portée de l'artillerie Sudiste. Le premier couple était muni d'un appareil à draguer les torpilles; heureusement, on n'eut pas le temps de s'en servir ; car, si la torpille n'éclate pas toujours au fond de l'eau, elle part invariablement dans les mains

de qui la repêche, sans connaître les relèvements déterminant sa position.

Aux premiers coups de canon, l'un des quatre cuirassés détachés contre le fort Morgan, le Tecumseh^ heurte un engin flottant et s*engloutit, en quelques minutes, entraînant tout son équipage. Farragut, qui s*est fait amarrer dans la hune du Hartford^ comprend que le moment est venu d'enlever son monde. Ne pensant plus aux trois cents torpilles émaillant le fond de la baie, il dépasse le couple pêcheur, prend la tête de la colonne, et la guide au milieu du chenal. Tous les capitaines, croyant marcher à la mort, suivent le vieil amiral en tirant à mitraille sur les embrasures confédérées. Soit hasard, soit détérioration des torpilles par un long séjour sous Teau, toutes restèrent inofifensives ; la flotte, poursuivie par les derniers boulets des forts, arriva dans Tintérieur de la baie, en présence de l'escadre ennemie.

Les petites canonnières confédérées se jetèrent sur les navires de tête, comme des roquets sur un dogue; elles n'étaient pas de force; l'une se rendit, l'autre s'échoua, la troisième prit la fuite. Le Tennessee restait seul contre dix-sept navires fédéraux. Buchanan, que Ton a sévèrement jugé, avait le cœur haut placé. Par quelle anomalie fut-on plus dur à son égard que pour les généraux Sudistes? Ancien officier régulier, il venait de l'école navale, comme eux de West-Point, et les Ëtats du Nord, qui maintenant, s'enorgueillissent dès-exploits de Lee, Jackson, Longstreet, ont traité l'amiral confédéré de transfuge.

Le 5 août 1864, il se montre le digne adversaire de Farragut ; il se dirige sur le bâtiment amiral qui l'évite; son élan le porte au milieu des Fédéraux ; ils "ondent sur lui de tous côtés. Le Monongahela brise

son éperon, le Lakawanna l'aborde par le travers; le choc est si violent que le Tennessee reste, pendant un instant, couché sur l'autre bord. Le Hartford court sur lui, glisse le long de sa carapace et lui envoie toute sa bordée à bout portant ; le Manhattam essaie de l'entamer en tirant à brûle-bourre ses énormes projectiles ; tous les monitors reviennent sur lui sans relâche, le canonnant à outrance. Le Tennessee résiste héroïquement ; mais les boulets ont rivé une partie de ses man-* telets de sabord ; la fumée envahit l'intérieur du réduit ; les projectiles, les chocs des navires ennemis ont disjoint les plaques de blindage; le bâtiment fait eau, n'obéit plus au gouvernail ; la moitié de son artillerie est miJette : l'âme de la résistance, le vaillant Buchanan, frappé à la jambe, comme au combat de Hampton-Roads, ne peut plus diriger les efforts de son équipage.

Le Tennessee amena son pavillon, après avoir tenu tète une heure et demie à toute une flotte ; les navires fédéraux perdaient 250 hommes.

Le succès de Farragut permit d'investir les forts; quelques jours après, le pavillon fédéral flottait sur les défenses extérieures de la passe. Le but de l'amiral était atteint ; le coton ne sortirait plus par là et l'escadre pourrait servir à bloquer plus étroitement Savannah et Charleston. Aller plus loin, s'enfoncer dans la baie pour attaquer la ville elle-même était imprudent et peu avantageux. A quoi bon cadenasser les issues intérieures quand on a fermé la porte d'entrée ?

De plus graves événements se préparaient en Géorgie; malgré ses revers, dont la responsabilité lui appartient tout entière, Hood avait été maintenu dans son commandement.

Ses anciens services, sa jeunesse, sa chevaleresque bravoure masquèrent à tous les yeux son insuffisance comme chef d'armée. On fit l'impossible pour lui envoyer quelques renforts et on nourrit Tespoir chimérique d'isoler Sherman, au cœur de la Géorgie, en détruisant les voies ferrées le rattachant à sa base. A qui doit-on faire remonter la responsabilité de cette stratégie fantaisiste? Ce projet émane-t-il de Jeflferson Davis? On le croirait en voyant son journal, la Sentinelle, emboucher la trompette guerrière dès le milieu de septembre et prédire l'extermination des envahisseurs ; mais que penser du général qui se prête à pareille combinaison? Assurément on comprend l'homme d'action entraîné, dans le feu du combat, à des tentatives hasardeuses, désapprouvées par son jugement mais pouvant relever un partie compromise. Parfois un audacieux réussit contre la règle; plus d'un ponte ruiné reconstitua son capital avec son dernier louis ; à Corinth, à Murfreesboro, Rosecrans, le type de ces joueurs militaires, risqua son va-tout et resta maître du champ de bataille. Les entreprises les plus téméraires, les coups d'audace les moins justifiés, sont excusables sur le terrain ; l'odeur de la poudre enivre le général comme ses régiments. Mais l'homme de guerre qui, dans le calme du conseil, accepte un plan dont les données, mathématiquement fausses, ne lui offrent pas une chance de succès, ne peut rejeter sur l'ardeur de son patriotisme les conséquences de son défaut de jugement.

Le beau visage de Hood est celui d'un mystique ; sa campagne, de Dalton à Nashville, semble conduite par un illuminé. La bravoure indomptable du vaincu commande le respect ; sa confiance en lui-même appelle toutes les sévérités de l'histoire. ~

Sherman semble, avoir spéculé sur le tempérament

du général Sudiste. Ce nerveux, qui parle volontiers, ne confie ses projets à personne ; son plan est cependant complet ; il en prépare le succès, dès la prise d'Atlanta, par des mesures préliminaires, dont nul ne soupçonne la portée. Son premier acte est de chasser toute la population civile ; un armistice de dix jours, à dater du 12 septembre, devait suffire pour l'évacuation ; ceux qui voulaient se soumettre au serment d'allégeance iraient vers le Nord ; les autres seraient conduits aux avants-postes confédérés, pour gagner les territoires insurgés. Dans l'esprit de Sherman, cette mesure draconienne avait un double but : assurer le le secret de ses opérations ultérieures, faire pénétrer violemment, dans l'esprit des populations esclavagistes, la ferme conviction que le Nord ne reculerait devant aucune extrémité pour écraser les rebelles.

En outre, il renforça les places d'armes, les dépôts que sa prévoyance avait échelonnés sur la voie ferrée, y plaça des chefs énergiques avec ordre de tenir à outrance en cas d'attaque. Cela fait, il partagea son armée en deux fractions ; l'une, sous Thomas, le meilleur de ses lieutenants, devait couvrir le Tennessee, avec Nashville pour quartier général ;la seconde, sous son [commandement, était destinée h une expédition dont le but restait inconnu.

Pendant ces dispositions, deux mois s'écoulent. Hood, ayant accompli son mouvement circulaire autour d'Atlanta, se montre au nord de cette ville, sur le chemin de fer venant de (^hattanooga. Le 5 octobre, une de ses divisions essaie d'enlever AUatoona, où un seul régiment garde 100,000 rations. Sherman a pris de si excellentes mesures que ces divers postes se soutiennent mutuellement. Les secours arrivent à temps pour repousser les Confédérés. Pendant toute la durée

du mois d*octobre, nouvelles tentatives sur Rome, Ballon ; incessantes incursions de Wheeler et de Forrest sur la voie ferrée ; l'armée unioniste parait s'épuiser à la poursuite d*un ennemi insaisissable. La situation devient ridicule pour le Nord ; les esclavagistes chantent victoire; ils annoncent triomphalement que Hood, « ayant flanqué le grand flanqueur», vient de paraître sur le Tennesse, à Decatur; que, loin de le poursuivre, son adversaire se retire sur Atlanta, détruisant Tunique chemin de fer qui le rattache à sa base d'opérations. L'inquiétude est au comble à Washington. Que fait donc Sherman?

Pendant ces deux mois, il a livré une bataille autrement difficile que ses combats de Géorgie ; il a vaincu l'entêtement du lieutenant-général, conservant, dans cette lutte à coups de télégrammes, la déférence d'un subalterne discipliné. Il revendique hautement la responsabilité de ses conceptions, repousse victorieusement toutes les objections et obtient, à force d'instances, de bon sens, d'énergie, une dépêche lui donnant pleins pouvoirs; comme toutes les idées véritablement pratiques, son plan est d'une admirable simplicité.

« Autant il a été partisan, au début de la guerre, « quand l'insurrection était dans toute sa force, de « n'agir qu'en grandes masses, autant il croit sage, « aujourd'hui, de se départir de cette règle. Il propose <c donc d'abandonner Atlanta, de renoncer à la défense « impraticable de longues lignes de chemin de fer et « de diviser son armée en deux. L'une, sous les ordres « de son lieutenant, le général Thomas, se retirera du « côlé de Nashville, à portée du fleuve et des canon- « nières. Avec l'autre, lui, Sherman, abandonnant ses « communications, traversera le grand État de Géor-

« gîe, d'Atlanta à la mer, détruisant sur son passage « les arsenaux, les voies ferrées de la Confédération, « prendra ses villes à revers, la désorganisera de fond « en comble et tarira ainsi les dernières sources de la « résistance. L'expérience de la campagne qui vient « de se terminer à Atlanta prouve que l'ennemi est « hors d*état de renforcer Hood, désormais réduit à « une quarantaine de mille hommes. Que ce général « s'attache à sa poursuite ou, désespérant de l'atteindre, « se jette sur le général Thomas, il trouvera devant « lui des forces suffisantes pour lui résister. »

C'était aussi remarquable au point de vue militaire qu'au point de vue politique; idée d'une telle justesse que la mise en œuvre n'offrit aucune difficulté. Le 4 novembre 1864, le corps expéditionnaire — 60,000 hommes de troupes choisies — se réunit autour d'Atlanta; peu d'artillerie : un canon par régiment; assez de cavalerie pour s'éclairer ; un convoi, bien organisé mais pas trop nombreux, emmenait quarante jours de pain, de sel, de café, des troupeaux de bœufs et des fourrages. Quoique l'on dût vivre sur le pays et que la plantureuse Géorgie offrit une riche subsistance aux envahisseurs, « Uncle Billy * « n'entendait pas exposer aux hasards de l'imprévu le robuste appétit de ses compagnons d'armes.

L'armée était partagée en deux corps flanqués, chacun, de sa colonne d'approvisionnements. Kilpatrick et ses cavaliers se présentaient au débouché de toutes les routes pour donner le change sur les mouvements ; avant de quitter Atlanta, on avait détruit, au Nord de la ville, plus de cent kilomètres de voie ferrée. Pour prévenir un retour offensif de Hood, éventualité fort

1 Surnom donna à Sherman pnr ses soldats.

improbable, pour ruiner d'un seul coup la Géorgie et la Caroline, les deux ailes devaient s'avancer le long des chemins de fer, faisant le plus de dégâts possible et parcourant chaque jour une moyenne de vingt-cinq kilomètres.

Le iâ novembre 1864, Sherman sortait d'Atlanta livrée aux flammes; ses mémoires dépeignent, avee une grande vivacité de ton, le mouvement instinctif d'angoisse qui serra le cœur du général se lançant dans l'inconnu, après s'être enlevé tout moyen de reculer. Il avait tiré Tépée, jeté le fourreau ; personne en Géorgie n'était en état de relever le déû.

Le pays, autrefois richement planté de coton, avait été approprié h une autre culture, par suite des nécessités du moment. Depuis que le blocus, de jour en jour plus étroit, immobilisait le « Roi Coton » dans les ports du Sud, et empêchait Timportation des céréales, les États confédérés avaient dû penser à vivre avant de songer à s'enrichir ; il fallait nourrir les milliers de soldats défendant les couleurs de la rébellion. On sema du blé dans la Géorgie et les Carolines ; sous ce climat excessif, sur ce sol brûlé par la production des plantes tropicales, il vint à miracle et les vastes plaines se couvrirent de riches moissons. Ces admirables contrées étaient à la merci de l'envahisseur. Depuis longtemps déjà, tous les hommes, de seize à cinquante ans, servaient aux armées actives ; pour protéger les opulentes cités d'Augusta, de Maçon, de Milledgeville, Brown, le gouverneur de l'Etat, n'avait que dçs milices composées d'enfants et de vieillards. Et encore, pour conserver à son pays natal la disposition d'aussi faibles moyens de défense, avait-il dû les refuser aux sollicitations de Hood, désireux de les entraîner dans sa course aventureuse vers le Nord.

En raison de ce refus, Brown a été soupçonné de connivence avec l'ennemi ; point n'est besoin de chercher une félonie dans un sentiment de lassitude et de désespoir envahissant peu à peu les Etats rebelles. On se battait encore, mais seulement pour Thonneur ; depuis la déclaration de Lincoln on n^espérait plus.

La marche de Sherman ne rencontra donc pas d'obstacles ; ses hommes vécurent « splendidement » ; il l'avoue lui-même et ce mot ouvre un large horizon de conjectures à qui connaît la façon dont les armées de r.Ouest se conduisaient en pays conqtiis ; il recruta 4,000 noirs qu'il incorpora dans son armée, remonta sa cavalerie de chevaux frais, détruisit 350 milles de chemins de fer, et — ce qui est infiniment moins louable — des propriétés particulières pour deux cent millions de francs.

Le iO décembre 1864, il arrivait en vue deSavannah, coupait la voie ferrée de Gharleston et, le 12, assurait ses communications avec la flotte de Dahlgren en enlevant le fort Mac-Allister. Sept jours après, isolé dans Savannah, redoutant d'être investi, Hardee évacua la place pour conserver à son parti les 15,000 hommes qu'il commandait. Sherman pria le Président d'accepter, « comme cadeau de Noël, la ville « de Savannah, avec cent cinquante gros canons, une (( grande quantité de munitions et aussi 25,000 balles « de coton ». (Dépêche du 22 décembre 1864.) Le vainqueur avait le triomphe goguenard.

La campagne de Géorgie, discutable au point de vue humain, ne prête le flanc à aucune critique militaire. Les facilités de cette promenade « des plus agréables » ne diminuent en rien la valeur de l'idée première; certainement elle eût été inexécutable si, au lieu des campagnes florissantes et désarmées de la Géorgie, il

3S6 CBAPITRE XVI.

eût fallu traverser le boI de la Virginie, hérissé de retranchemeats, ruiné par quatre ans de combats. Assurément, sans les fautes de Hood, la partie ne se présentait pas aussi belle pour le vainqueur; mais peut-on ne pas admirer l'habileté avec laquelle fut tendu le piège oii le bouillant général donna tête baissée 7

Pour que rien ne manquât à la gloire de Shcrman, Grant désapprouva la seconde partie de ses conceptions, comme il avait blâmé la première et, presque le même jour, Nashville prouva, comme Savannah, que son lieutenant avait vu juste sur tous les points (15 — 16 décembre 1864).

Pendant que Hood s'enfonçait de plus en plus dans le Nord, le sage, le méthodique Thomas», se confor-

< T/iomas George Henry, né en Virginie, le 21 juillet 1816; entré à West-Poiot à vingt ans ; sorti en 1840, en même temps qu'Ewell et SberDinn. Sert dans l'artillerie ; campngae en Floride contre les Indiens ; campagne du Mexique ; breveté capitaine à Monterez (1846) ; breveté majora Buena-Vistn (1847); instructeur d'artillerie et de cavalerie à l'Académie militaire (1850-1853); major au 2* ctvalerie (18SS) ; campagne contre les Indiens au Teias. Il resta commandant du régiment par suite de la démission du colonel Albert Sydne; Johnston, du lieutenant-colonel Hardee, du major Van Dorn ; brigadier général de volontaires le 17 août 1861 ; vainqueur à Uill-Sprtngs (19 janvier 1862); nommé colonel de réguliers en récompense de sa victoire ; major général de volontaires le 23 avril 1862 ; sert à l'armée du Tennessee, sous Rosecrans ; se distingue à Hurrreesboro, à Chickamaugn et prend le commandement de r.irmée du Tennessee. Campagne de Géorgie sous Sherinnri ; puis rommandement indépendant dans le Tenessee. Bri- T général de réguliers, le 27 octobre 1863, il fut nommé

général de réguliers après sa victoire de Naahville, le

embre 1864.

s la guerre, Thomas commanda la division militaire du

mant aux ordres de Sherman, repliait successivement ses divisions devant les Confédérés; il avait compris que rimportant n'était pas de battre Hood, mais de l'entraîner le plus loin possible.

L'impatiente rudesse de Grant s'accommodait mal de cette prudence; il alla, de sa personne, gourmander la circonspection du « Vieux trop lent * » ; celui-ci ne se démonta pas, laissa passer la bourrasque et répondit aux reproches par la destruction à peu près complète de Tarmée de Hood, fortement éprouvée à Franklin (30 novembre 1864) et définitivement battue à Nashville (15 — i6 décembre 1864).

Le chef et son lieutenant reçurent satisfaction égale. Spontanément, avec une franchise qui les honore, Grant et Lincoln envoyèrent leurs félicitations aux généraux qu'ils avaient désapprouvés au début. La lettre du Président àSherman est particulièrement explicite; il déclare, sans réticences, qu'au départ d'Atlanta il était « sinon épouvanté, du moins fort inquiet ; main- « tenant que l'entreprise a réussi, » ajoute -t -il, « l'honneur vous en revient tout entier ; car je « pense qu'aucun de nous n'a été plus loin qu'un « simple acquiescement ».

Les titres de noblesse n'existent pas aux Etats-Unis; mais la famille de Sherman, à défaut de parchemins, peut, à bon droit, s'enorgueillir d'un pareil brevet d'énergie, de talent et de patriotisme.

Tennessee, avec NashTille pour quartier général ; il mourut i\ San-Francisco, le 28 mars 1870.

Caractère froid, méthodique, organisateur admirable/ d'une solidité à toute épreuve^ Thomas est surtout remarquable par sa prévoyance, le soin avec lequel il prépare ses opérations, et sa vigueur sur le terrain.

1 Surnom donné à Thomas par ses soldats.

Le 12 juin 1864, Grant évacua ses positions de Gold- Harbour pour transférer ses troupes sur la rive méridionale du James ; Tarmée Sudiste était hors d^état de recommencer la campagne des Sept Jours ; de plus, on ignorait les intentions de l'ennemi, Grant ayant fort habilement masqué son mouvement. L'orage allait-il tombersurPetersburg ou sur Richmond?Il fallait se tenir à portée de parer à toute éventualité sans risquer un faux mouvement dont les conséquences pouvaient être fort graves.

Le lieutenant général semble avoir voulu tenter, sur Petersburg, la surprise que Butler avait si maladroitement conduite le mois précédent ; au lieu de procéder par masses, il ne lance que le corps de Smith, se réservant de le faire appuyer en cas de succès. Le 15, une reconnaissance ayant démontré la présence d&Hill au sud-ouest de Richmond et les déserteurs déclarant Petersburg faiblement occupé, « Baldy Smith » part à une heure du matin, arrive, au point du jour, sur la première ligne, Tenlève, s'empare de 16 canons, 300 prisonniers ; au lieu de poursuivre ses avantages, ^1 perd tout l'après-midi à prendre ses dispositions, icock, envoyé à son aide, attend ses rations avant

PJBTERSBURG. 359

de se mettre en route, s'égare en chemin et n'arrive que dans ]a nuit; le lendemain, il était trop tard ; Lee avait renforcé Beauregard qui, tout le jour, venait d'amuser le tapis avec fort peu de monde. Grant, de son côté, dirigeait péniblement ses corps d'armée, les uns après les autres, sur le lieu du combat; on se battit quelques heures dans la plus grande confusion : 3,000 hommes sur le carreau.

Le lendemain, nouvelles dispositions : deux attaques, à dix heures du matin et trois heures de l'aprèsmidi; coût : 2,500 tués ou blessés. Burnside était arrivé à 1500 mètres de Petersburg, qu'il couvrait d'obus; il ne restait plus de troupes fraîches pour le soutenir; Hancock, souffrant d'une ancienne blessure, était fort imparfaitement remplacé par Birney ; à neuf heures du soir, par un violent retour offensif^ l'ennemi dégagea les abords de la ville ; c'était une feinte, la longue et vigoureuse résistance des deux derniers jours lui ayant donné le temps d'établir une ligne plus forte et plus commode à défendre ; il s'y retira pendant la nuit; à l'aube, les Fédéraux trouvèrent évacuées les positions si chaudement disputées la veille ; ils marchèrent en avant, furent décimés par un feu terrible et abandonnèrent la partie. Beauregard, qui dirigeait la défense, eut, à son actif, un succès incontesté; les bureaux de la guerre à Washington accusèrent 10,000 hommes de perte pour les quatre jours d'opérations sous Petersburg ; le nombre doit être notablement augmenté, si l'on veut rester dans la vérité.

Il devenait évident que Petersburg ne serait emporté ni de vive force ni par surprise ; au lieu d'un siège, il en faudrait faire deux ; découverte désagréable pour un tempérament comme celui du lieutenant général. Sans renoncer complètement à chercher une éclaircie

permettant de brusquer les événements, il se résolut à une sorte d'investissement progressif de la position confédérée. De ce jour, il opéra, non plus contre la ville, mais contre ses communications.

Au point de vue stratégique, Petersburg et Richmond, reliées par un chemin de fer d'une quarantaine de kilomètres, ont une importance égale. Leur situation est symétrique aux deux bouts de cette voie ferrée ; chacune, sur une rivière navigable, est le centre de quatre chemins de fer disposés d'une manière semblable ; seulement, ceux qui partent de la capitale se dirigent vers des pays épuisés par la guerre ou au pouvoir de l'ennemi, tandis que les artères aboutissant à Petersburg viennent de contrées plus riches et encore indemnes.

Grant, qui n'avait pu séparer les deux forteresses jumelles, voulut se mettre à cheval sur les communications de Petersburg avec le reste de la Confédération, c'est-à-dire sur les chemins de fer de Norfolk, Weldon, Lynchburg, les grandes routes de Boydton et de Jérusalem. Si l'on parvenait à isoler la ville sur la rive droite de l'Appomàtox, c'est-à-dire par le Sud, elle devait tirer ses moyens de subsistance de la capitale confédérée, fort épuisée déjà. Toutes les opérations, du 20 juin 1864 au 5 avril suivant, tendent à cet unique objectif : attaquer ou défendre les communications de Petersburg. Le jour où Grant mit la main sur le Weldon-Rail-Road, la place perdit la moitié de sa force ; lorsqu'il atteignit le South-Side-Rail-Road , l'édifice croula tout d'une pièce. Richmond et Petersburg tombèrent du même coup.

La plus grande difficulté de la position de Robert

^ venait de la nécessité de couvrir les deux forte- ^s et de deviner les intentions de son adversaire,

celui-ci ayant assez de monde pour faire de fausses attaques avec de grandes forces, tout en conservant la possibilité d'agir en nombre au point décisif. Le corps d'Ewell forma la garnison de Richmond ; celui de Longstreet, commandé, depuis la blessure de ce dernier, par R. Anderson, fut affecté à défendre Petersburg; Hill et Beauregard se portèrent, suivant les circonstances, aux points menacés. Les effectifs n'eurent, d'ailleurs, rien de fixe ; Early, Breckinridge, la cavalerie d'Imboden qui, généralement, opéraient dans la vallée de la Shenandoah, furent parfois appelés sous Petersburg; le général confédéré ne pouvait faire tête partout ; il allait au plus pressé, utilisant admirablement des fortifications semées tout le long d'une ligne qui, à la fin, dépassait 75 milles. Abrités derrière leurs ouvrages, les rebelles résistaient de leur mieux et retardaient les assaillants jusqu'à l'arrivée des renforts; dès cette époque, la lutte était devenue tellement inégale que, plusieurs fois, paraît-il, les Fédéraux eussent pu 'enlever la position, avec plus de décision et moins de décousu dans la marche des corps.

Butler manqua les plus belles occasions. Lorsque Lee, pour défendre Petersburg violemment menacé, retirait de Richmond la plus grande partie de ses troupes (16 juin 1864), l'armée du James s'avança vers le chemin de fer transversal. Beauregard se défendit opiniâtrement; Grant envoya des renforts qui arrivèrent au moment où Butler était rejeté dans les retranchements enlevés le matin; le 17, à cinq heures du soir, il se laissa surprendre et déloger de son avance ; le lendemain cependant il réussit à se loger à Deep-Bottom : maigre fiche de consolation pour son entreprise avortée.

Grant, qui vient de donner deux jours de repos à Tarmée du Potomac, espère que rattention des Confédérés s'est portée sur Richmond ; il essaie d'opérer sur Petersburg, recommençant à s'étendre par sa gauche, vers le chemin de fer de Weldon ; les abords de la voie sont couverts de redoutes; le second et le sixième corps sont chargés de Tentreprise. Le 21 au soir^ ils se trouvent en contact avec les piquets ennemis à Davis-Farm, près de la route de Jérusalem ; l'avantgarde fédérale est vivement ramenée ; le lendemain on •devait attaquer au point du jour; faute de précision, le mouvement est retardé ; il s'effectue vigoureusement, mais sans ensemble. A. P. Hili commande les Confédérés ; il aperçoit un vide dans la ligne des assaillants, l'élargit par des attaques de flanc, capture la brigade Pierce tout entière, des canons, des drapeaux, et inflige à l'ennemi un sérieux échec (onze heures du matin). Le soir, Meade prescrit une nouvelle tentative ; on trouve les rebelles fortement retranchés et Ton perd du monde sans résultat. La journée coûtait aux Fédéraux environ 6,000 hommes.

Remarquons, en passant, que deux corps seulement prirent part au combat ; l'issue peut-être eût été plus

favorable avec le concours des quatre autres , k

moins que le désordre ne se fût accru en proportion.

Les Confédérés se défendaient partout avec la plus grande énergie, souvent heureusement ; pendant que les ^^ et 6* corps se battaient sous Petersburg, le général Wilson, avec 8,000 cavaliers et 3 batteries* attelées, faisait un grand circuit au Sud pour détruire les chemins de fer; il parvint jusqu'à la rivière Staunton, fut arrêté (î25 juin) et dut se mettre en retraite; retour des plus pénibles ; ses régiments se flrentjour à grand'peine et rallièrent les lignes fédérales par petits déta-

chements et dans un piteux état (2 juillet). Ils laissaient en arrière de mille à quinze cents hommes, toutes les voitures, les ambulances, seize pièces de canon et un grand nombre de chevaux.

Le 28, nouvelle tentative, moins importante, mais tout aussi infructueuse pour surprendre Tennemi; la chaleur était accablante ; harassées par deux mois de combats incessants, les troupes ne donnaient plus avec entrain ; la capture d'une brigade entière en était une preuve. L'armée avait besoin de repos. Malgré son entêtement, Grant se rendit à l'évidence et, devant Richmond-Petersburg, le mois de juillet se passa dans un calme relatif. Le lieutenant-général avait, d'ailleurs, d'autres sujets d'inquiétude. Profitant d'une maladresse de Hunter, qui opérait dans la Shenandoah, Robert Lee envoya, jusque sur le Potomac, une petite armée commandée par Early et Breckinridge ; ils remontèrent brusquement la vallée, parurent devant Martinsburg, franchirent le Potomac, insultèrent Washington et jetèrent l'alarme dans la capitale.

On espérait que, dans la surprise du premier moment, le gouvernement rappellerait une partie de l'armée de Virginie. Grant ne se laissa point abuser par ce qui ne pouvait être qu'une démonstration ; sourd aux clameurs des bourgeois, il resta tranquillement dans ses lignes, se bornant à diriger les troupes de Wright et d'Emory sur Washington. A leur approche, les 10,000 hommes de Early descendirent vers Richmond avec un immense butin. L'expédition n'avait pas eu et ne pouvait pas avoir la portée de celle de Jackson deux ans auparavant. Elle valut, cependant, à Robert Lee quelques semaines de repos et à la Confédération en détresse de précieuses ressources.

Le mécontentement fut général ; la popularité de

Grant parut sérieusement ébranlée ; le Président tbt bon ; mais, comme il fallait un coupable^ Tarmée da James paya pour tout le monde. Le secrétaire de la guerre voulait faire table rase ; Grant plaida la cause de Butler, qui fut maintenu ; toutefois GiUmore et Smith restèrent sur le carreau. Ils avaient été choisis pour suppléer à Tinsuffisance de leur chef et, il faut bien le reconnaître, ne s'étaient pas montrés heureux dans l'accomplissement de leur mission ; mais le présomptueux et cassant Butler voulait-il se laisser guider par plus habile que lui? Ord et Birney reçurent mission de ressayer.

Cependant, craignant de voir renouveler, avec des forces plus considérables, l'incursion de Early sur Washington, Grant résolut d'occuper Lee assez activement pour lui enlever toute idée agressive; de longue main, on préparait, devant Petersburg, un véritable coup de théâtre. Le colonel Henry Pleasants, ancien ingénieur civil, commandant le 48* Pensylvanie, résolut de creuser une mine sous une redoute ennemie, située à 200 mètres environ des lignes fédérales. L'opération, jugée impossible au grand quartier général, fut cependant autorisée sur les instances de Burnside. Pleasants, auquel le génie ne voulut, en aucune façon, venir en aide, parvint à mener à bien ce gigantesque travail avec son seul régiment, formé, il est vrai, uniquement de mineurs.

Commencée le 25 juin 1864, la mine était prête le 30 du mois suivant ; les Confédérés ne s'étaient aperçus de rien; il suffisait pourtant à leurs vedettes de monter au sommet d*arbres ombrageant la hauteur pour découvrir que des amas de branchages cachaient imparfaitement les terres transportées hors des cheminements pendant la nuit. L'affaire fut si habilement

conduite que personne, à Petersburg, ne soupçonna le terrible danger menaçant la garnison de l'ouvrage miné.

Grant résolut de profiter de la stupeur des assiégés pour tenter Tassant de Petersburg; afin de mettre toutes les chances de son côté, il fit attaquer en même temps, par Hancock et Sheridan, les défenses de Richmond sur la rive septentrionale du James ; diversion vigoureuse qui détermina Lee à y transporter cinq divisions; trois seulement restaient à sa disposition immédiate. Le mouvement prononcé, Petersburg dégarni, Hancock rejoignit Tarmée fédérale.

Le 30, au point du jour, une épouvantable explosion détruit le fortin confédéré. Les quatre tonneaux de poudre dont les fourneaux étaient chargés, ouvrent un immense cratère ; cent pièces de gros calibre tonnent sur les positions rebelles; une redoute -armée de six pièces, deux cents hommes, les caissons, tout a disparu pour ne laisser qu'un ravin rempli de décombres; au camp fédéral tout le monde est sous les armes ; les colonnes d'assaut s'élancent; au lieu de tourner Texcavation pour déboucher au delà, elles s'abritent au fond de Tentonnoir contre la fusillade. Lee accourt et, pendant que les Fédéraux perdent leur temps, il prend des mesures énergiques, amène des renforts au point menacé, dirigeant un terrible feu d'enfilade sur remplacement du fortin. Les trois divisions blanches de Burnside, après un essai malheureux pour enlever une crête dominant Petersburg. à deux cents mètres du point d'attaque, doivent battre en retraite ; on lance la division de couleur gardée en réserve; elle s'avance avec la plus éclatante bravoure pour reculer à son tour après de grosses pertes.

Le coup était manqué ; il fallait songer à ramener

366 CHAPITRE xvn.

les troupes ; rennemi prenait délibérément Toffensive, et l'on se battait au milieu des ruines ; il captura bon nombre de prisonniers sur l'emplacement de la redoute. L'armée fédérale s'amoindrit, ce jour>là, de 6,000 hommes, laissant échapper l'occasion d'enleyer Petersburg. Burnside, que Ton avait gêné de toutes manières dans la conduite de l'opération, fut i^ndo responsable de l'insuccès ; un comité de membres du Congrès lui donna raison ; un conseil d'enquête, présidé par Hancock et composé des généraux Ayres et Miles, émit un avis défavorable. Gomment supposer que des officiers en campagne pourraient donner tort à Meade et à Grant? Burnside fut sacrifié ; mais le lientenant-général, qui fut très sévère envers lui-même dans sa déposition devant le comité, savait bien que le chef du 9* corps n'avait pas commis toutes les fautes.

La désastreuse afi'aire du 30 juillet 1864 fut la dernière des tentatives directes contre Petersburg ; 20,000 hommes étaient tombés devant la place ; avec les 60,000 laissés en Virginie pendant le mois de mai, on atteignait un total effrayant. En somme, la campagne, quoique non sans gloire, était manquée au point de vue militaire ; le lieutenant-général n'avait pas gagné de terrain vers la capitale confédérée; en outre, il avait perdu la Shenandoah ; mais le temps travaillait pour lui. Sherman s'avançait en Géorgie et Lincoln, de peur que les moyens ne fissent défaut à son homme d'action, venait de prescrire une nouvelle levée de 500,000 hommes (18 juillet 1864). Grant pouvait sacrifier deux ou trois soldats pour en tuer un à l'ennemi ; son armée serait toujours au complet. Cependant, en dépit de l'immensité de ses ressources, du dénuement de son adversaire, auquel le pays épuisé ne fournissait

plus de renforts, le lieutenant-général désespéra de forcer Richmond et se tourna définitivement vers ses voies de communication. Il croyait, du reste, au succès prochain de ses opérations ; le 16 août 1864, il écrivait à M. E. B. Washburne :

« Cher monsieur, je dis à tous les citoyens qui me <( visitent que ce dont nous avons besoin pour assurer (( une prompte restauration de TUnion est l'unanimité « d'opinions dans le Nord. Les rebelles ont maintenant « enrégimenté leurs derniers hommes ; les petits « enfants, les vieillards gardent les prisonniers et for* «ment une grande partie des garnisons. Un soldat « perdu par eux ne peut être remplacé. Ils ont volé le « berceau et la tombe pour renforcer leur armée. En « outre de ce que leur coûtent les fréquents engageu ments, ils perdent, chaque jour, au moins un régi-. « ment par désertion ou autres motifs.

(( Avec ces causes permanentes d*épuisement, la fin « n'est pas éloignée si nous voulons être conséquents « avec nous-mêmes. Leur seul espoir est dans un I^ord u divisé ; cela peut leur amener des renforts du Ten- « nessee, du Kentucky, du Maryland et du Missouri, « et nous affaiblir dautant. Avec la conscription « rigoureusement appliquée ^, Tennemi, bientôt décou- « ragé, fera peu de résistance. Je ne doute pas qu'il « ne soit extrêmement désireux de nous tenir tête jus- « qu après l'éiecl ion présidentielle »

Pour en finir plus vite, Grant essaya de saisir le chemin de fer de Weldon (18 août 1864); il y parvint, comme résultat final, mais au prix de grandes pertes. Le 12 août, il jeta deux corps d'armée au Nord du James, sous le commandement de Hancock, pour tâter

^ Voas êtes orfèvre, Monsieur Josse!

3G8 CHAPIVRE XVil.

sérieusement les défenses de Richmond; en cas de réussite, on devait pousser Tattaque à fond ; le 18, il devint évident que l'entreprise n'aurait aucun succès; mais Lee devait avoir dégarni ses positions du Sud ; Warren marcha de Tavant et s'établit sur le Weldon- Rail-Road sans grande opposition; quand il voulut remonter^ le long de la voie, pour s'approcher de Petersburg, il fut arrêté court ; tout ce qu'il put faire fut de conserver sa première position. Le 19, Tennemi prit l'offensive, culbuta une division fédérale, captura 2,000 hommes, et menaça d'envelopper le 2« corps, Warren réussit à tenir jusqu'à l'arrivée des renforts. Deux jours après, nouvelle attaque des Fédéraux; lourdes pertes des deux côtés ; le chemin de Weldon resta aux mains des assiégeants. En même temps A. P. Hill tomba sur les divisions de Hancock, revenues de Deep-Bottom et leur prit, avec neuf canons, plus de 2,000 prisonniers (combat de Reams- Station). Si Grant marchait à son but, ce n'était pas sans peine et il pouvait prendre la devise des anciens martyrs : Incedo per ignés.

Les pronostics du lieutenant-général ne se réalisaient pas ; la privation du chemin de fer de Weldon ne parait pas avoir ébranlé la ténacité des Séparatistes. Evidemment ils attendaient leur salut du grand événement politique devant marquer la fin de l'année : l'élection d'un nouveau Président. Les partisans de la paix s'agitaient fiévreusement; Mac-Glellan avait accepté la candidature et son succès possible eût ouvert rère des ménagements. Grant et Meade sentaient si bien la puissance du parti démocrate qu'ils évitaient, à tout prix, de donner un semblant de prétexte à ses récriminations. C'est ainsi que, le 30 juillet 1864, ils refugèrent obstinément à Burnsîde l'autorisation de

mettre la division de couleur en tête des colonnes d'assaut, ne voulant pas être accusés « d'envoyer les « noirs à la boucherie ». Jefferson Davis ne fut jamais plus actif, tenant les fils d'intrigues sans nombre mais non sans habileté. La Confédération, qui venait de perdre Atlanta, la ligne de la Shenandoah, tenait bon en Virginie; elle désirait, avant tout, faire figure devant l'opinion ; rareté croissante des vivres, manque d'approvisionnements, de munitions, privations de toutes sortes, rien n'abat l'héroïque population. « Lee « n'a plus qu'une ombre d'armée » écrit, au mois d'octobre, le correspondant d'un journal Anglais; cependant, toutes les fois que les Fédéraux font un pas en avant, essaient un assaut direct, ils se heurtent à une résistance obstinée. Le 29 septembre, attaque du côté de Richmond; enlèvement de la ferme Ghapin, avance jusqu'à dix milles de la capitale; impossibilité constatée d'aller plus loin ; le lendemain, tentative à l'extrême gauche ; prise des retranchements de Poplar- Spring-Church ; arrêt forcé des assaillants. Le 27 octobre, nouvel essai de surprise vers le Hatchers Run, à l'extrême gauche, pendant que Butler agit à droite. A. P. Hill trouve encore un succès personnel, prend deux canons et des prisonniers. Butler, fidèle à ses habitudes, ne fait que du bruit : 3,500 hommes de moins pour l'armée fédérale. Hancock *, qui avait

* Major général Winfield S. Hancock, Pensylvanien de naiasance, était un des plus beaux hommes de l'armée; grand, robuste, bien découplé; figure régulière, agréable; cheveux châtain clair ; beaux yeux gris; grande affabilité de manières; abord avenant. Au feu, la douceur fait place à l'emportement; le général est l'homme des coups d'audace ; mais sa fougue parait altérer son jugement. Ancien West-Poînter, Hancock débuta

370 CHAPITRE XVIT,

échoué, fut envoyé à Washington former des troupes de récente levée; Humphreys, chef d'état-major de Meade, le remplaça dans son commandement. Burnside avait porté la peine de Tinsuccès du 30 juillet; Hancock endossa la responsabilité des opérations manquées sur le Hatchers Run. Warwick faisait des rois: A. P. Hill, défaisait des généraux ; chacun de ses avantages se traduisait par une disgrâce dans l'armée fédérale ; on verra même Warren destitué quelques heures avant la catastrophe du 5 avril 1865.

Robert Lee ne se laissait pas entamer ; on pouvait aller au vote pour Télection du nouveau Président ; Tannée Séparatiste accomplissait noblement son devoir envers la patrie. Le résultat de l'élection fut un coup d'assommoir. La rébellion était bien perdue. En donnant leurs suffrages à Lincoln, les habitants des Etats loyaux manifestaient clairement leur intention de continuer la guerre jusqu'à l'écrasement final. Les ennemis personnels de Lincoln oubliaient leurs rancunes; Fremont, candidat à la Présidence, se désiste et recommande le vote pour son compétiteur.

(( La question présidentielle », écrit-il, « est entrée a dans une voie telle que l'union du parti républicain « devient une absolue nécessité. La politique démoce crate signifie, soit la séparation, soit le rétablisse- « ment de FUnion avec l'esclavage. La convention de

brillamment à Williamsburg, deyint rapidement major général et commandant de corps d*armée. Envoyé à Washington après i^affaire malheureuse du Hatchers Run, il ne prit aucune part aux dernières opérations. Brigadier général de volontaires, du S3 septembre 1861 , il était major général, du 29 novembre 1862, et brigadier général de réguliers, du là août 1864. Après la guerre, il commanda le Middle-Department^ avec quartier général à Baltimore.

« Chicago est simplement la séparation; la lettre du « général Mac-Clellan, le rétablissement avec Tescla- « vage. Le candidat républicain est, au contraire, en- « gagé au rétablissement de l'Union sans Tesclavage. M Quelque hésitante que puisse être sa politique, la « pression de son parti Toblige à marcher dans cette « voie. Entre ces deux alternatives, un libéral ne « saurait hésiter ; je croirais manquer à mes antécé- « dents, à mes principes, si je ne me retirais, — non « pour aider au succès de M. Lincoln, mais pour pré- « venir Télection du candidat démocrate.

(( Quant à M. Lincoln, je persiste à croire que son « administration a été, politiquement, militairement et « financièrement, une faute et que la continuation de c( son pouvoir est regrettable pour le pays. »

Dès le 4 novembre 1864, la Confédération était virtuellement vaincue; chefs et soldats ne gardaient pas dlllusions; le point d'honneur, seul, les retenait sous les drapeaux, jusqu'au moment où les armes tomberaient de leurs mains. Ce chevaleresque dévouement à une cause perdue serait d'une austère grandeur si Tentètement ne formait le fond du caractère Américain ; néanmoins le talent des généraux, l'obstination des soldats rendent la défaite aussi glorieuse qu'une victoire et l'on oublie, en présence de tant d'héroïsme, qu'il fut déployé pour défendre Tesclavage.

La fertilité d'invention dont fit preuve le chef confédéré touche au génie ; les avantages acquis, de haute lutte, par l'ennemi deviennent souvent inutiles, grâce à de nouvelles combinaisons; un exemple entre mille^ Grant s'est emparé du chemin de fer de Weldon et a détruit la voie jusqu'à la station de Reims; les Sudistes font filer, par la route de Boydton des fourgons attelés, prennent des routes de traverse et vont aboutir à

rextrémité praticable de la voie ferrée qui leur apporte encore des vivres et des munitions. Pendant plus d'un mois, leur cavalerie dérobe à l'adversaire ce transbordement ; il faut revenir à, la charge et, par une seconde expédition, enlever les rails, détruire les traverses sur une longueur de trente milles pour rendre définitivement la voie inutilisable (décembre 1864).

Mais rien ne pouvait sauver une cause désespérée ; sur tous les points où Lee ne commande pas en personne, les échecs se multiplient et, de jour en jour, deviennent plus graves. La vallée de la Shenandoah, dont les riches campagnes font vivre Richmond affamé, vient d'échapper définitivement à la Confédération. De mai à décembre 1864, elle a été le théâtre d'incessantes rencontres où les deux partis eurent successivement l'avantage. Aussitôt que Lee peut disposer de quelques troupes, les Séparatistes remontent la vallée pour reparaître jusque dans le Maryland. Sigel est battu à Newmarket ; son remplaçant, Hunter, d'abord plus heureux à Piedmont, échoue sur la Kanawha et sa retraite dans les montagnes ouvre la voie qu'il était chargé de défendre.

Lee en profite aussitôt ; il donne à Early* une ving-

* Lieuteaant général Ashbel A. Early, né en Virginie, en 4818 ; sorti de West-Point en 1837 au i« régiment d'artillerie; démissionnaire Tannée suÎTante. Etudie le droit; élu représentant à la Législature d'État ; fait la guerre du Mexique, comme major d'un régiment de volontaires Virginiens (janvier 1847.août 1848). Colonel en 1861 ; se distingue à Bull- Run où il commande une brigade; brigadier général (1862); major général quelques mois après; commande une division du corps d'Ewell ; général de corps d'armée, en 1864. A fait toute la guerre en Virginie. Rentré dans la vie civile en 1 865, Early n'a plus fait parler de lui depuis cette époque.

laine de mille hommes et le dirige sur Washington. Au commencement de juillet, Sigel, que Ton avait relégué à la tête d*une division de réserve, est refoulé à Leetown ; les guérillas de Moseby couvrent le Maryland, occupent Hagerstown ; Wallace est battu sur le Monocacy ; les cavaliers confédérés coupent les chemins de fer autour de la capitale. Après une démonstration contre le fort Stevens, 1 une de ses défenses, Farmée d'invasion, réduite à une dizaine de mille hommes par cette longue marche, se met en retraite avec un butin considérable, surtout en bétail, dont les soldats de Lee avaient grand besoin. Très supérieurs en nombre, les Fédéraux la talonnèrent vigoureusement ; mais tout rejoignit Richmond, bêtes et gens.

Quinze jours après, les Confédérés revinrent, en fourrageurs, jusqu'en Pensylvanie, où ils brûlèrent Ghambersburg. Moseby coupa, une fois de plus, les télégraphes autour de Washington ; ces incursions de quelques milliers de chevaux immobilisèrent des corps d'armée, pour défendre le siège du gouvernement, et donnèrent aux troupes épuisées de Lee plusieurs semaines de tranquillité relative.

Le général Grant se fâcha; — il réclamait impérieusement son privilège hiérarchique de commandement sur toutes les armées de l'Union ; c'est pour l'exercice de ce droit qu'il conservait à Washington son chef d'état-major ; tant que le télégraphe fonctionnait régulièrement et que les ordres venus du grand quartier général amenaient la retraite des Confédérés, tout était pour le mieux et Ton ne chicanait pas les chefs de corps sur le plus ou moins d'initiative dont ils avaient fait preuve; mais, quand l'ennemi coupait les fils, on constatait de singulières intermittences dans ce commandement à longue portée. Si, pour comble de

malechance/on voyait reparaître les infatigables cavaliers qui semblaient avoir le don d'ubiquité, le rOle joué par les grosses armées fédérales frisait le ridicule. Il devenait urgent d'aviser. On y pourvut en faisant entendre à Hunter qu'on accepterait sa démission ; il s'exécuta de bonne grâce, comprenant qu'un général malheureux n'a rien de mieux à faire qu'à s'en aller; on avait disposé de sa succession à Tavance ; Sheridan était le candidat agréable. L'affaire fut enlevée, le 8 août, malgré la répugnance du Président à nommer un général en chef de trente-trois ans, dont les seuls titres étaient quelques raids bien conduits et une grande solidité sur le terrain.

L'obstination de Grant le servit à merveille ; son protégé devait justifier sa confiance. Aucune troupe ennemie ne vint plus caracoler autour de la maison de campagne du Ministre de la guerre et une succession de rapides victoires prouva deux choses : qu'il était possible de faire de la stratégie en Virginie et que, si le lieutenant général remplaçait le génie par l'entêtement, il avait le jugement très sûr pour reconnaître les hommes capables de le servir.

Early, sur ï'Opequan, et Sheridan, à Gharleston, s'observèrent plus d'un mois sans en venir aux mains ; ce dernier demandait vainement à prendre l'offensive; des ordres formels le maintinrent au repos jusqu'au 15 septembre, époque à laquelle Grant approuva ses plans et lui permit de les exécuter.

« Je quittai City-Point pour conférer avec lui et « décider ce qu'il y avait à faire. Je le rencontrai à « Charleston; il m'exposa si clairement la situation « des deux armées, ce qu'il ferait avec mon autorisa- « tion, il montra tant de confiance dans le succès que

petersburct. 37î5

« je vis qu'il y avait seulement deux mots à lui dire ; « En avant ! » (Rapport du général Grant.)

La campagne dura six semaines, au bout desquelles Early, qui avait cependant fait ses preuves, rallia son général en chef et, depuis lors, les forces confédérées ne reparurent plus sur cette partie du théâtre de la guerre. Sheridan avait sous ses ordres les trois corps d'Emory, de Crook et de Wright, plus trois divisions de cavalerie : en tout, 45,000 hommes, ce qui lui donnait, sur les 25,000 d'Early, une grande supériorité numérique, surtout en cavalerie. Nul ne songe à diminuer, par des chicanes d'effectifs, le mérite de Sheridan et rhabileté avec laquelle il tira parti de ses ressources ; mais il faut aussi faire la part des conditions de la lutte et se demander si Early, qui n'était pas sans valeur, pouvait plus qu'une honorable résistance.

Le 19 septembre 1864, premier choc sur TOpequan ; le combat dure de l'aube à cinq heures du soir ; les Confédérés perdent 3,000 tués ou blessés, 2,500 prisonniers et 4 canons ; réduit aux deux tiers de son effectif, Early recule, poursuivi par la masse écrasante des cavaliers ennemis qu'il ne peut arrêter à Mont-Jackson, évacue Staunton, où se trouvaient d'immenses approvisionnements, et se réfugie dans les montagnes.

Libre de ses mouvements, Sheridan entreprend la seconde partie de son programme : faire un désert de la riche vallée de la Shenandoah, pour en rendre la traversée difficile, sinon impossible à l'ennemi forcé, depuis longtemps déjà, de vivre sur le pays. Le jeune général accomplit cette œuvre de dévastation avec la même fougue que ses combinaisons stratégiques*. Par-

* Wocdstock, 7 octobre 1864. — Au général U. S. Grant.... Toute la contrée, du Blue-Ridge aux North-Mountains^ a été ren-

tout OÙ ses soldats passèrent, il ne resta rien. Ponts, viaducs, magasins, usines, fermes, récoltes, tout fut

due intenable pour une armée rebelle. J*ai détruit environ 2,000 granges remplies de blé, de foin, d^instruments aratoires, plus de 70 moulins, pleins de blé et de farine. Quatre troupeaux de bétail suivent Tannée ; plus de 3,000 moutons ont été consommés par les troupes. Cette destruction embrasse les vallées de Luray et de Little-Fork, ainsi que la vallée principale. Nous avons pris aussi un grand nombre de chevaux. Le lieutenant Meigs, mon officier topographe, a été assassiné au delà de Harrisonburg, près de Dayton ; par représaillety toutes les maisons, dans un rayon de cinq milles, ont été livrées aux flammes. Signé: P. Sherldan.

Un journaliste, qui suivait l'armée, décrit ainsi l'œuvre de destruction :

Sur toute l'étendue de l'horizon, Tathmosphère est obscurcie par la fumée de cent incendies ; la nuit, une lueur plus éclatante et plus foncée que la lumière du soleil éclaire cette scène d'horreur. L'ordre est de détruire tout le fourrage en meules ou en grenier, après avoir pris la quantité nécessaire à l'armée. L'exécution a été implacable et, dans bien des cas, des maisons d'habitation à proximité des greniers ont été brûlées dans l'incendie de ces derniers. Sans distinction, sans retard, sans merci, la torche accomplit son œuvre terrible au centre et des deux côtés de la vallée. Peu de fermes et d'étables ont échappé aux flammes. Le bétail de toute espèce, au nombre de plus de S,000 têtes, a été enlevé des fermes; pauvres et riches ont également soufifërt ; certains ont tout perdu.

Les gémissements des femmes et des enfants se mêlent au crépitement des flammes; j'ai vu des mères, oubliant leur propre détresse, pleurer la perte de ce qui était nécessaire à la vie de leurs enfants, leur dernière vache, leur dernier boisseau de farine volé par les maraudeurs, le dernier morceau qu'elles eussent pour boire et manger. Des jeunes filles, aux joues fraîches, les yeux pleins de larmes, imploraient ceux que les nécessités de la guerre forçaient à brûler les maisons bfttiespar

détruit ou livré aux flammes ; de Staunton à Winchester, le pays devint un second Palatinat. Plus heureux que Turenne, Sheridan ne semble pas avoir été Fobjet des haines féroces qui ont poursuivi le général Français de Vautre côté du Rhin ; il opérait dans son pays et, si Ton en croit certains voyageurs, les Etats du Sud ont oublié les cruelles souffrances de la guerre pour se souvenir uniquement de la gloire dont les vainqueurs ont illustré le drapeau de l'Union, redevenu commun à tous les Etats. L'amour-propre Américain y trouve son compte ; d'ailleurs, il n'est pas bien démontré que les Sudistes n'aient pas agi de même quand les talents de leurs généraux ne leur fournissaient pas d'autres moyens de réduire Tennemi.

Ces actes de vandalisme consciencieusement accomplis, Grant, croyant l'opération terminée, prescrivit à Sheridan de lui renvoyer deux de ses corps. Celui-ci, se trouvant trop en l'air, revint au Nord de Strasburg prendre position sur le Gedar^Greek, suivi de près par les cavaliers ennemis qui commençaient à reparaître, le 9 octobre, il repoussa une première attaque d'Early,

leurs parents; d*autres, refoulant leurs pleurs, maudissaient ceux qui les ruinaient en un jour. La désolation est ef« frayante; des centaines de personnes, presque mourantes de faim, remontent vers le Nord; nos convois en sont encombrés. Dans Tétat présent, la vallée ne peut nourrir plus de la moitié de ses habitants. Le dénuement le plus absolu règne dans des familles jouissant autrefois d*un luxe extrayagant.

Ces renseignements ne sont pas suspects d'exagération ; ils ont été publiés à New- York en 1867, sans provoquer de rectification de la part du gouvernement fédéral.

Le comté de Rockingham seul perdit, par suite de ces dévastations, une valeur équivalente à la somme énorme de 2S millions de dollars.

378 CHAPITRE XVII. j

auquel U prit 11 canons, puis il courut à Winchester ' se mettre en rapport avec Grant, lui expliquer la situa- ^ tion et demander à conserver la totalité de ses forces.

Pendant son absence, Early revint à la charge ; le 18 octobre 1864, à la faveur d'un épais brouillard, il tomba, de grand matin, sur la gauche des Fédéraux. En peu de temps, le corps de Crook est en pleine déroute ; Emory, attaqué de front par Early, en flanc par Longstreet, se débande et recule en désordre sur Middletown, où il s'appuie sur le corps de Wright, qui fait bonne contenance et protège la retraite vers les collines de Newtown. Là seulement on put mettre un peu d'ordre dans les troupes désorganisées par une reculade de quinze kilomètres.

La bataille paraissait perdue sans ressources, lorsque Sheridaîi, accouru au canon, arrive au milieu de ses soldats débandés. Gomme Bonaparte à Marengo, il va livrer une seconde bataille. Dans un excellent travail publié par la Revue des Deux Mondes, M. Elisée Reclus a décrit, d'une manière saisissante, la physionomie de cette lutte. Qu'il veuille bien nous permettre de lui emprunter ce qu'il a dit mieux que personne, dans une langue magnifique et avec un rare bonheur d'expression :

(( Il était alors dix heures du matin; le désastre (( semblait irréparable. Soudain, les généraux assem- « blés en conseil entendent un bruit de hourras qui (( s'élève et grandit, et bientôt Sheridan apparaît au (( milieu d'eux, sans escorte, sur un cheval tout blanc « d'écume. Averti par la canonnade, il était accouru « de Winchester, d'un galop tellement rapide qu'au- « cun de ses officiers n'avait pu le suivre. En un mo- « ment, il se rend compte de la situation ; puis il par-

«'court le campement, reforme les rang^ des soldats « et fait promettre h ses hommes de vaincre dans la « seconde bataille qui va commencer. A peine l'armée « est-elle disposée de nouveau en ordre de combat que f( les vainqueurs du matin viennent se heurter contre « elle , mais ils ne trouvent plus devant eux un race massis de fuyards et sont repoussés avec de grandes « pertes. Early, satisfait de Tœuvre de la journée, « s'occupe alors d'élever, au-devant de ses lignes, une « série de retranchements pour camper sur le champ « de bataille. Toutefois Sheridan ne lui en laisse pas « le temps II attaque à son tour, avec un formidable « élan. Il descend des hauteurs comme un orage, trace verse Middletown au pas de charge en poursuivant « l'ennemi, escalade les retranchements déjà commen- « ces; précipite du haut des talus les rebelles consternés « dans la vallée du Gedar-Creek et, lançant sa cava- (i lerie à travers les gués de ruisseaux, poursuit la « foule éperdue jusqu'à Strasburg, puis encore au- « delà, jusqu'au pied des redoutes de Fishers-Hill. Le « lendemain, Early n'osa pas même tenir dans ces « formidables ouvrages et s'enfuit vers Mount- Jackce son, incessamment poursuivis par les cavaliers fédé- « raux. La route était couverte d'armes et d'accoutre- <( ments de toute espèce ; les traînards étaient recueillis <( par centaines ; pas un seul régiment n'avait conservé « son organisation, tant la teneur avait frappé l'arec mée rebelle. La victoire de Cedar-Creek fut décisive « et désormais les Confédérés n'essayèrent plus de « lutter pour la possession de la vallée. Quant à She- « ridan, le vaillant général qui avait su arracher une « victoire aussi éclatante du sein même de la défaite, « il fut immédiatement soulevé par le flot de la popu- « larité jusqu'au niveau de Grant et de Sherman, et le

380 CHAPITRE XVI r.

« Président s*empressa de lui accorder la position itA- « litaire laissée vacante par la démission du général « Mac-Clellan. »

Dans rOuest et le Sud, les Confédérés n'étaient pas plus heureux ; Sherman venait de paraître à Savannah, dont Toccupation eut un immense retentissement; Qood était allé chercher, sous Nashville, un sanglant échec qui désorganisât son armée pour le reste de la campagne; à Richmond les rigueurs d'un hiver exceptionnel avaient porté à son comble la misère des habitants. L'armée était à peine en meilleure condition; les soldats recevaient 125 grammes de lard, un peu de pain grossier; en guise de café, de la poudre de pommes de terre brûlées, avec un soupçon de sucre ; ils étaient à peine vêtus ; on en vit monter la garde aux avant postes, avec un caleçon de toile aux jambes ; à la fin du siège on leur donnait une couverture pour quatre. Le !•*• décembre 1864, Lee n'avait plus que neuf jours de vivres. L'arrivée d'un bâtiment, de faible tonnage, qui trompa les croiseurs fédéraux, sauva momentanément les troupes de la famine.

Grant résolut de faire tomber le fort Fisher, commandant l'entrée de Wilmington. Les Fédéraux avaientils un intérêt majeur à fermer, coûte que coûte, la seule porte des Confédérés entrebâillée sur l'ancien monde? Assurément le blocus était pénible, surtout en hiver et les blockhade-runners parvenaient, de temps à autre, à déjouer la surveillance des Unionistes ; quelques milliers de balles de coton pouvaient gagner l'Europe ; quelques chargements de munitions arriver aux belligérants ; mais c'étaient de rares aubaines et le sort de la Confédération se jouait ailleurs, sans que la résistance ou la prise de Wilmington pussent avoir une influence quelconque sur le résultat. Sans doute quel-

PETERSBÛRG. 381

ques croisières heureuses des corsaires Chickamauga et Tallakassee égratignèrent Tamour- propre Yankee et Ton résolut de risquer un coup de force.

Le 13 décembre 1864, pendant qu'on était relativement calme devant Petersburg, 10,000 hommes de l'armée du James partirent de Fort-Monroë, sur des transports escortés par la flotte du Nord-Atlantique, alors sous les ordres du contre-amiral David Porter. Après un retard de dix jours dû, soit au mauvais temps, soit à la nécessité de faire du charbon et de l'eau à Beaufort, Texpédition arriva, le 23, devant Wilmington. Son premier soin, le lendemain, fut d'échouer, à 250 mètres du fort Fisher, un bateau chargé de 200 tonnes de poudre ; l'explosion fit trembler l'ouvrage sur sa base, sans l'endommager autrement. Bragg, toujours bien inspiré, crut à la perte d'un cuirassé fédéral et s'empressa d'annoncer l'événement à Richmond. Sur ces entrefaites, la flotte prenait son poste de combat. Dans l'après-midi, une pluie de projectiles tomba sur les ouvrages confédérés. Porter avait mis en ligne 33 navires, dont plusieurs cuirassés, réunissant ensemble plus de 400 canons et, en réserve, 17 canonnières armant une centaine de bouches à feu.

A une heure du soir, il entama l'action sans attendre l'arrivée de Butler et des troupes venant de Beaufort. « Une heure un quart après le premier coup de « canon, » dit-il dans son rapport, « l'ennemi ne ré- « pondait plus. Deux poudrières avaient sauté, le fort « était en feu sur divers points et un tel torrent de « projectiles, éclataient dans l'intérieur des ouvrages « qu'aucun être humain ne pouvait y rester. Voyant « les batteries réduites au silence, je prescrivis aux « bâtiments de continuer un tir modéré, dans l'espoir

« d*attirer rattention des transports et de hâter leur a venue.

Pendant les cinq heures du bombardement Tennemi se confina dans ses casemates ; Fescadre perdit une cinquantaine d'hommes atteints par Texplosion de pièces Parrott « calculées, » dit l'amiral Porter, « pour tuer leurs servants plutôt que Tennomi ».

Butler arriva sur le tard; le lendemain, protégées par l'artillerie des bâtiments, les troupes débarquèrent sans résistance, à trois milles du fort ; elles s'en approchèrent assez pour avoir des hommes blessés par les projectiles fédéraux. Weitzel, qui menait la reconnaissance, déclara que « ce serait une boucherie, d'ordon- « ner Tassant ». Butler, de son navire qu'il n'avait pas quitté, prescrivit le rembarquement et ramena tout son monde au quartier général. Avant de partir, il écrivit à Porter une lettre assez arrogante, dont la conclusion était : « Les officiers et les ingénieurs me rendent « compte que le fort Fisher n'a rien perdu de sa (( force défensive. » A quoi l'amiral répond aigrement que, (( si un plus grand nombre de braves soldats « avaient suivi l'officier qui s'empara d'un drapeau « sur le parapet, ainsi que celui qui emmena un che- « val de l'intérieur du fort, ils eussent trouvé la con- « quête plus facile que ne le suppose le général en « chef ». Et il proposa de reprendre l'affaire à bref délai.

Grant lui donna complètement raison^ dans son rapport sont relatés les noms d'officiers qui, « lorsqu'on « les rappela, étaient presque dans le fort et en « croyaient la capture facile sans grand es pertes». Une couvrit pas son lieutenant, qui reçut l'ordre de remettre l'armée du James au général Ord et de se retirer à Lowell, pour y attendre de nouvelles instructions; peu

après, Butler comparut devant un conseil de guerre et fut acquitté. On estima que Porter avait fait plus de bruit que de besogne en réglant le feu de ses navires parallèlement à Tensemble des fortifications qui, par suite, souffrirent peu. Trop intelligent pour retomber dans la même erreur, il concentra, lors du second bombardement, tous ses moyens d'action, d'abord sur les palissades, ensuite, succesivement, sur les embrasures, et démonta presque toutes les pièces.

Terry, qui ramenait au combat les troupes dé la première expédition, trouva le fort silencieux et désemparé lorsqu'il lança les colonnes d'assaut. La lutte fut cependant des plus chaudes; pendant sept heures on se battit corps à corps, tant sur le front de l'ouvrage qu'à la droite de la position, point sur lequel un détachement de marins opérait une puissante diversion. Les deux partis laissèrent chacun 1200 hommes sur le terrain (13 et 14 janvier 1863.)

L'obstination de Grant, l'entrain de Terry, Timpétuosité des troupes sauvaient l'honneur de l'armée du James et les couleurs de l'Union flottaient sur.le fort Fisher ; les forceurs de blocus ne devaient plus remonter à Wilmington. La détresse de la Confédération n'en fut pas augmentée d'une manière sensible ; depuis longtemps, la misère de la population ne pouvait s'accroître et le patriotisme de l'armée ne se laissait ébranler par aucune épreuve. Ces héroïques soldats acclamaient leur général, resté le seul espoir de la nation. A peine quelques déserteurs, chassés par la famine vers les lignes fédérales où Ton trouvait du pain et des habits ; le plus grand nombre veillait, remuait la terre glacée pour construire de nouveaux ouvrages s'allongeant vers l'Ouest. Par une bizarre conséquence du plan d'attaque, plus Grant se rap-

prochait de son but, plus son armée s*écartait Petersburg.

Un simple coup d'œil sur la carte suffit pour ex quer cette apparente anomalie. Les voies de comim cation partant de la ville assiégée s'élargissent éventail en s' éloignant de la place. Pour protège plus longtemps possible chacune de ces artères, général confédéré prolonge ses retranchements ven Sud, en vue d'accroître pour chaque angle, le sect< contesté. Ge système fit durer neuf mois la lutte qu août Grant jugeait voisine de son terme; seulement, beau jour, la corde trop tendue devait se rompre.

Robert Lee en jugeait ainsi, demandant l'évacuatu de Petersburg et la jonction avec Johnston dans région montagneuse ; on le fit généralissime en 1 intimant Tordre de couvrir Richmond à tout prix ; dé nitivement condamnée, Tarmée de Virginie dut attend; son destin dans ses retranchements.

Le 25 mars 1865, la situation paraissant désespérée Lee résolut de jouer son va-tout ; il attaqua brusqua ment le fort Steadman, entre Petersburg et Gity-Poin< les Fédéraux furent surpris et les redoutes, puis le foj lui-même, tombèrent entre les mains des assaillant qui tournèrent contre l'ennemi les canons capturés. S le général confédéré eût pu jeter 50,000 hommes su son objectif, il coupait l'armée fédérale de son poin d'appui sur le James et ravitaillait ses troupes affa mées avec les immenses approvisionnements réunis i City-Point. Gomme conception et commencement d'exé cution, Lee n'a jamais fait mieux; il échoua, faute de moyens suffisants.

L'éveil donné, le premier moment de surprise passé, les Fédéraux ouvrent un feu terrible sur le forl Steadman ; les Gonfédérés sont contraints de s'y ren-

, fermer, puis de battre en retraite. Le lieutenant-général Gordon qui, depuis un an, se multipliait à Tavantgarde, avait conduit Topération en maître; malheureusement, il lui eût fallu trois fois plus de monde ; sa ] petite colonne de 15,000 hommes était diminuée de près d'un tiers quand elle rentra dans Petersburg.

C'est la dernière convulsion de l'armée de Virginie; le 29 mars 1865, Grant met ses divisions en mouvement pour s'avancer jusqu'au chemin de fer de Lynchburg; le 30, une longue journée de pluie fait différer l'attaque ; le général confédéré en profite pour masser à son extrême droite tout ce qu'il a de troupes disponibles et renforcer sa position par de merveilleux travaux de fortifications passagères. Deux fois son habileté Ta sauvé dans des circonstances identiques ; mais, à mesure que son adversaire le force à étendre ses lignes et augmente le nombre de ses régiments, l'armée Sudiste s'amincit de plus en plus. Dans ces conditions, un succès devenait impossible ; d'ailleurs, à quoi bon ? la parlie n'était-elle pas décidément et irrémédiablement perdue ?

Le 31 mars et le l^"" avril, les Confédérés, tout en reculant, parvinrent à se maintenir; le 2, une attaque violente des Fédéraux sur toute la ligne réussit, malgré l'énergie désespérée des assiégés. Parke et Wright*

* Major général Horatio Gates Wright, natif du Connecticut (1821), sorti de Wcst-Point le second de sa promotion en 1841, professeur adjoint, de 1842 à 1844, premier lieutenant en 1848, capitaine du génie en 1855; aide de camp du général Totten jusqu'en 1859 ; brigadier général de volontaires, le 14 septembre 1861, commanda la 3* brigade pendant l'expédition de Port-Royal. Promu major général et attaché à .'armée du Potomac, il succéda à Sedgwick, le 9 mai 1864, lans le commandement du 6* corps qu'il conserva toute la

386 CHAPITHE XVII.

renversent tout devant eux. A. P. Hill, Tàme de la résistance, tomba glorieusement en conduisant un retour offensif pour donner à son chef le temps de préparer Tévacuatîon de Petersburg. Dès le matin, Robert Lee, prévoyant Tissue malheureuse de la journée, avait fait prévenir Jetferson Davis qu'il ne pourrait probablement pas soutenir le choc ; le gouvernement rebelle se sauva par le chemin de fer de Danville. La dernière série d'opérations qui amena la chute des deux forteresses confédérées est connue sous le nom de bataille des Ginq-Fourches (Five-Porks) ; leur réduction avait coûté plus de 100,000 hommes à l'armée de rUnion ; elle termina la guerre.

Lee parvient à évacuer ses lignes; mais la fortune s'acharne sur le vaincu ; il ne trouve pas à Amelia- Court-House les approvisionnements sur lesquels il comptait, perd du temps à les attendre et voit Tennemi lui couper la route de Danville ; il se rejette vers Lynchburg espérant, de là, rejoindre Johnston ; ses soldats exténués sont devancés par la cavalerie fédérale à Farmville (7 avril 1865) ; Ewell, cerné, capitule ; Custis Lee, le fils aîné du généralissime, est au nombre des prisonniers ; Lee n'a plus qu'une poignée d'hommes ; il tente un dernier effort. Son neveu Fitz Hugh Lee culbute une division des cavaliers de Sheridan et prend le général Gregg, son chef; cependant il n'y a plu? d*espoir ; de Farmville, Grant conseille à son adversaire de se rendre. « Lee qui, la veille encore, était le

campagne. A la fin de la guerre, il commanda le départemenl du Texas.

Major général John G, Parke, né en PensyWame ; aaciei capitaine du génie, nommé brigadier général de Tolontalres et 1861 ; succéda à Burnside dans le commandement du 9* corp»

PETERRBURG. 387

« bras droit d'un empire, ne rejeta pas, d'une manière « absolue, les propositions honorables qui lui étaient « faites ; il prétendit seulement que le temps n'était « pas encore venu de les lui faire et, comme un lion u enfermé dans une arène, il chercha quelque issue à « travers les lignes fédérales. » Mais le conseil de guerre tenu, dans la nuit du 8 au 9, conclut unanimement à la nécessité de la capitulation; l'impétueux Gordon, lui-même, partageait cette opinion. Le généralissime déposa les armes au nom des 25,000 hommes qui restaient de la glorieuse armée de Virginie.

Pour apprécier, en toute connaissance de cause, les péripéties de la suprême partie, il est indispensable de connaître les forces respectives des joueurs ; afin que l'on ne puisse discuter l'enseignement qui se dégage du simple rapprochement des chiffres, faisons, pour le siège de Richmond-Petersburg, le même calcul que pour celui de Vicksburg ; les effectifs seront pris dans les écrivains abolitionnistes, qui ont amoindri l'armée fédérale et sensiblement forcé le chiflre des rebelles. Bien que l'écart soit diminué, la disproportion est encore assez grande pour se passer de corn* mentaires :

Armée de Meade 90,000

— de Butler 20,000 } 140,000

— de la Shenandoah 30,000

Armée de Lee (Richmond-Petersburg 55,000

— de la Shenandoah (Ear- i -„ ^v^

ly, Breiîkinridge) . . . 42,000 ^ '^ Cavalerie de Hampton et Fitz Hugb Lee 8,000

A Washington (pour mémoire) Hancock . . . 20,000

Sur les autres parties du théâtre de la guerre :

Armée de la Louisiane (Ganby). 40,000

— de Géorgie (Sherman) . . 60,000

— de la Caroline du Sud . ^^ ^^^

(Poster)» 20,000 > ^""'^""

— du Tennessee (Thomas) . 50,000

Rosecrans et Gurtis 30,000

Armée de rAlabama(Dick Taylor

avec la cavalerie de Forrest et

Maury) 42,000

Armée du Trans-Mississipi (Kir-

by Smith) 18,000 ) iiO.OOO

Armée de la Caroline du Nord

(Braxton Bragg) 20,000

Armée de Géorgie (Beauregard,

puis Johnston) 30,000

Pour mémoire :

Garnisons dans le Far-West ou

le long des côtes 60,000

Aux hôpitaux ou en congé. . . . 100,000 ) 210,000 En état plus ou moins patent

de désertion 50,000

Détachements éparpillés, déserteurs, etc. . . 50,000

Les rapports du Ministre de la guerre donnent, pour le 1er maxs 1865, le chiffre de 602,593 hommes dispo-

* Major général John G. Foster, né dans le New-Hampshire en 1824, sorti de WestPoint, en 1846, dans le génie. Campagne du Mexique ; professeur adjoint à WestPoint en 1854 ; major en 1860. Etait au fort Sumter sous Andersen. Brigadier général le 23 octobre 1861. Expédition de Burnside dans les Carolines. Gouverneur de Newbern après sa prise (14 mars 1862). Major général en 1862; remplaça Burnside quand il fut rappelé h Tarmée du Potomac.

PETERSBURa. 389

nibles sur un effectif nommai de 965,591. Au l«r mai, on atteignit 1,000,516 hommes de toutes armes. Le nombre des soldats séparatistes rendus s'éleva, d'après les mêmes rapports, à 174,223. Les nombres donnés ci- dessus ont été calculés à Tavantage du parti vainqueur; ils prouvent, sans réplique, Thabileté des généraux qui prolongèrent une lutte si disproportionnée.

Mais la médaille a un revers et ce revers est favorable au lieutenant général en montrant l'importance des obstacles dont il a triomphé. Pour en donner une idée juste, puisons à une source autorisée, le cours de TEcole supérieure de guerre (année 1882).

« Dès le début des hostilités, la capitale du Sud fut « entourée de fortifications improvisées ; on construisit « tout d'abord une première enceinte, formée par qua- (( torze redoutes sur la rive du James-River et cinq sur « la rive droite. Le développement total de cette ligne « était de vingt kilomètres. Par suite de la configura- « tion du terrain, qui présente un certain nombre de « collines à un kilomètre environ de la ville, ces « ouvrages étaient trop rapprochés des constructions (( et Ton ne tarda pas à organiser en avant une seconde « ligne qui, sur la rive gauche du James, formait une « ceinture continue, à deux kilomètres en avant de la « première. Elle était constituée par une suite de parace pets irréguliers, de batteries, de palissades, d'abatis « renforcés, de distance en distance, par quelques « ouvrages fermés. Cette ligne avait une longueur « totale de vingt-cinq kilomètres.

c( A quatre ou cinq kilomètres en avant d'elle, une « troisième ligne formée par une suite de redoutes et « d'épaulements venait se raccorder avec les rives « marécageuses du Chickahominy et appuyait ses « deux extrémités au James-River, en amont et en

390 CHAPITRE XVÎI,

u aval de Bichmond. Le développement de cette ligne « était d'une quarantaine de kilomètres. Sur l'autre « rive du Ghickabominy, Ton eut, en ouixe, roccasion « d'élever une série de retranchements, dont le déve- « loppement était de plus de vingt kilomètres et gui « formaient comme une tête de pont au delà de cette « rivière.

i.< Du côté Sud, toute la rive droite du James était « couverte de retranchements, qui s'étendaient jus- « qu'au confluent de TAppomatox, à vingt-cinq kilo- « mètres de Richmond et se continuaient jusqu'à « Pertersburg.

« Cette dernière ville constituait une autre défense « aussi considérable que Richmond et organisée d*après « des principes analogues. »

Pour rompre un tel faisceau , il fallut l'énergie incomparable du chef, la confiance inaltérable des soldats, rbabileté patiente de celui qui les menait au feu. La supériorité du nombre, des ressources a rendu le succès possible, sans amoindrir le mérite du peuple et du général vainqueurs. L'un et l'autre agirent suivant leur tempérament, écrasant la résistance par des chocs terribles, usant l'ennemi qu'ils ne pouvaient vaincre, submergeant les survivants par le flot, toujours montant, d'une véritable marée humaine. Réduite à ces proportions, la personnalité du lieutenant général est encore une des plus étonnantes de l'époque ; elle résume les aptitudes guerrières d'un peuple neuf et démontre péremptoirement l'irrésistible puissance des gros bataillons.

Richmond tombé, la rébellion était morte; six semaines après, toutes ses armées avaient capitulé ; l'Union, reconstituée, proclamait l'amnistie (29 mai 1865) et, en quelques mois, un million de soldats étaient

rendus à la vie civile. De cette immense conflagration il restait deux choses : la liberté des noirs et un nouveau système de guerre.

« Jamais, » dit le correspondant d'un journal Anglais, « les Unionistes n'occupèrent une position sans la re- <' trancher ; ils n'attendaient, pour cela, ni ordres, ni (' tirailleurs, ni déploiement de lignes. Le travail (' n'était pas effectué par une brigade ou une division «. isolée, mais par toutes les brigades et toutes les di vice sions, chacune opérant pour son compte. Il était de (( règle que la troupe procédât à ce travail sans atten- <' dre aucun ordre. Lorsque, après un long jour de (.< marche ou de combat, une colonne s'arrêtait, avant c( qu'elle s'occupât des feux, des vivres, de tous les « soins du campement, elle se mettait à l'œuvre pour « se retrancher et rien n'égale la rapidité avec laquelle « ce travail s'effectuait.

« Que Ton fût dans les bois, sur une colline, dans « une vallée ou dans un champ de blé, les soldats i( commençaient par remuer la terre ; puis, établis « derrière la masse couvrante qu'ils venaient d'élever, « ils préparaient le dîner ou prenaient le café et se (( reposaient ensuite en sûreté.

(c Dès l'aube, ces retranchements étaient abandonu nés et l'armée se remettait en marche. »

N'est-ce pas la tactique des légions Romaines modifiée suivant les progrès de la science moderne ? De tels perfectionnements ne valent-ils pas l'invention ellemême ?

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