SOUFFRANCES DES DEUX ‘RMÉES
assez constante, parfois un peu de neige. » Au dire de Broglie (1), le pain arrivait en retard, les baraques étaient pleines d'eau; le soldat manquait de paille, et pour comble de malheurs le trésorier, à bout de fonds et sans crédit, ‘ne trouvait plus à escompter ses traites chez les banquiers de Francfort. Broglie résume ainsi ses doléances : « La besogne devient encore plus difficile lorsqu'il (le général) a en tête un ennemy qui a jusqu'icy donné l'ordre, dont l'armée est plus nombreuse que celle du Roy, et qui paye tout argent comptant. C'est à regret que je fais à Sa Majesté un exposé aussy peu agréable... Je vous prie de luy répéter encore ce que j'ay eû l'honneur de lui dire, que je suis extrêmement éloigné de me croire les talens nécessaires pour suppléer à tant de choses qui manquent icy, et commander son armée dans des circonstances aussi critiques. » Comme conclusion, il annonce son dessein de lever son camp actuel, de laisser dans Giessen une garnison de 2,000 hommes et de se retirer sur Friedberg.
Néanmoins, l'exécution de cette décision fut «journée jusqu'au 5 décembre. Pendant les trois dernières semaines du séjour sur la Lahn, la situation ne s'était guère améliorée; « Broglie, écrit Westphalen (2), a mis la plus grande partie de sa cavalerie en cantonnement äerrière le camp; il ne veut céder; nous ne voulons céder non plus; celui qui peut supporter le mieux la faim sera apparemment le dernier. Il a fait bien mauvais temps: dix jours de pluies continuclles avaient iellement rompu les chemins que tous les transports manquaient tout d’un coup. Songez si nous avons été embarrassés, » Chez les Français les privations étaient pareilles, mais les difficultés com munes étaient aggravées par le manque d'argent, tant nour
{1) Brogiie à Belleisle, Klein Lines, 15 novembre 1759. Archives Guerre. Allemagne, 3525,
(2) Westphalen à Haenichen, Krof@forf, 20 novembre 1759. Westphalen, 11, p. 86%,
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les besoins immédiats que pour l'achat des approvisionnements d'hiver; l’état de la caisse était devenu le principal souci de Broglic : « Je vous répète (1) que le prèt va manquer pour le soldat et la solde de l'officier, que l’entrepreneur de la viande est sur le point de n’en plus fournir, que le munitionnaire est dans le même cas pour le pain, que l'artillerie n’a pas de quoy acheter de l’avoine pour ses chevaux, et que les achats et rentrées des fourrages vont totalement cesser faute d'argent. Si, comme j'ay eü l’honneur de vous le mander, il n’est pas pourvü à l'argent d'icy à huit jours, il faut licencier l'armée... Il y a beaucoup de mauvaises positions à la guerre dont avec de l’activité, des soins et du courage, on peut se tirer; mais dans le cas présent, il n’y a de remède que de l'argent et sans cela il faut que cette armée périsse vraisemblablement même avant la fin de l’année. »
Une opération heureuse des confédérés contre les Wurtembourgeois ne fut pas sans influence sur la détermiration d'abandonner les lignes de Giessen. A la suite d’une convention passée avec la cour de Versailies, le duc de Wurtemberg avait remis à la disposition de la France les troupes qui avaient fait la campagne de 1758 et qui étaient rentrées chez elles à la fin de cette année. Ce corps d'un effectif réel de 10 à 11.000 hommes était venu, fort à propos, remplacer les Saxons très diminués par la désertion, qu'il avait fallu reléguer sur les derrières de l’armée. Aussitôt les Wurtembourgeois mobilisés, Broglie, dans le but d'inquiéter la gauche du prince Ferdinand, les avait dirigés sur Fulde. Arrivé dans cette ville le 20 novembre, le duc de Wurtemberg, qui commandait en personne, envoya ses hussards lever des contributions dans les vallées de la Fulde et de la W:rra; il se préparait à les suivre vers Alsfela quand il fut | ‘usquement surpris par une contre-
(1) Broglie à Belleisle. Klein Lines, 27 novembre 1759. Archives de la auerre, 3525.
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SURPRISE ET LÉFAITE DES WURTEMBOURGEOIS. 193
attaque de l'ennemi. Le prince de Brunswick, à la tête de neuf bataillons et de douze escadrons, avait filé droit sur Lauterbach, en avait chassé un parti de cavalerie francaise, et débouchait le 30 novembre en vue de Fulde. Le duc de Wurtemberg, averti trop tard de l'approche du prince, n’avait pas eu le temps de rassembler son contingent éparpillé de tous les côtés; il essaya de résister dans la ville, mais l'infanterie confédérée, soutenue par son canon, s'empara des ponts, forca les portes et coupa la retraite aux défenseurs dont la majeure pertie, bousculée par la cavalerie, fut obligée de se rendre. Le reste se retira à Bruckenau et Rieneck près de Gemünden; de son côté, le prince de Brunswick, après un séjour de trois jours à Fulde, rallia l’armée du prince Ferdinand. Cette affaire coûta aux Wurtembourgeois 1.500 hommes tués ou pris et deux canons. Le secret de l'expédition avait été si bien gardé que le jour même du combat, Broglie écrivait (1) au duc : « Je n'ai aucune nouvelle que ce corps (celui du prince héréditaire) ait effectivement marché, quoique j'aie beaucoup d’espions et de détachements qui ont éclairé la partie d’Alsfeld. »
Pour la pointe sur Fulde, le général du roi George avait utilisé des troupes qui devaient renforcer la division d'Imhoff; l'avis de la capitulation de Munster, apporté le 23 novembre, avait permis de les affecter à une autre destination. Voici ce qui s'était passé en Westphalie : Armentières n’avait à sa disposition qu'environ 9.000 fantassins et 3.000 cavaliers, forces qui lui parurent insuffisantes pour la relève de Munster. Il annonce bien (2) son intention de tenter l’entreprise, mais les réserves dont il accompagne sa résolution ne sont pas de bon augure pour la réussite : « J'ose vous
(1) Broglie à Wurtemberg. Klein Lines, 30 novembre 1759. Archives de la Guerre.
(2) Armentières à Belleisle. Dorstein, 15 novembre 1759. Archives de la Guerre,
affirmer que je marche avec la volonté d'un homme de guerre déterminé à se conduire relativement à ce qui sera possible. Le combat ne sera engagé qu'avec grande apparence de succès et le désagrément de revenir sans rien faire ne me fera point compromettre mal à propos les troupes du Roi. » Armentières s'approcha en effet de la place assiégée, eut le 19 novembre une affaire d’avant-postes avec Imhoff qui lui barrait le chemin, mais croyant ce dernier bien décidé à iui tenir tête, il renonça à toute idée de forcer la ligne de circonvallation et dépêcha à Goyon, le gouverneur de Munster, l’ordre de le rejoindre avec sa garnison dans la nuit du 19 au 20; puis, après quelques heures d'attente inutile, il se retira sur Dorstein. Un peu pius de persévérance de la part d’Armentières aurait peutêtre amené la retraite d'Imhoff dont la fermeté laissait à désirer..« J'ai mauvaise opinion de notre homme, écrivait Westphalen (1), depuis qu'Armentières a passé la Lippe; il dit qu’il faut avoir une bonne confiance en Dieu pour croire qu'on puisse être sauvé. Cet honnête homme décourage tout le monde. Il est si rempli de peur que tout ce qu'il dit et iout ce qu'il fait s’en ressent... Le pèlerin se croit sûr d'être battu. » Goyon, après avoir pris l’avis de son second, Boisclereau, qui avait joué un rôle brillant dans la défense, jugea impraticable la sortie proposée et, livré à ses propres ressources, entra en pourparlers avec l'ennemi; il obtint les honneurs de la guerre et la liberté de la garnison qui fut dirigée sur Wesel. Quoique le blocus de Munster se fût prolongé longtemps, les travaux réels du siège avaient été de courte durée, les tranchées ayant été ouvertes dans la nuit du 8 au 9 et le feu des batteries ayant commencé le 17 seulement.
Il était à prévoir qu'une partie de l’armée assiégeante irait renforcer celle du prince Ferdinand; aussi Broglie
(1) Westphalen à Haenichen, Kroffdorf, 20 novembre 1759. Westphalen, III, 862.
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