BROGLIE MAL VU À LA COUR
dra pas la grâce dont il pourrait se flatter. Ses lettres ne réussissent pas; je crains même qu'elles ne fassent tort aux récompenses qu'il demande pour les officiers particuliers. » Reconnaissons néanmoins que Soubise rend justice aux qualités de son ancien lieutenant : « ‘ussi je pense et je dis... que M. le duc de Broglie mérite beaucoup... qu'il faut s'en servir et lui passer les défauts de son caractère. » Belleisle, tout en adressant au vainqueur les félicitations obligatoires, y joignit (1) des critiques au sujet de la faiblesse de la poursuite et de la capture par l'ennemi de l'hôpital d'Hanau dont le bruit était parvenu au ministère. Pour le coup, Broglie, d'ordinaire très froid, se fâche et emprunte pour sa réplique (2) le ton et la vivacité de son frère, l'ex-ambassadeur de Dresde et de Varsovie : « Premièrement, monsieur le maréchal, le fait est faux; l'hôpital n'a point été pris et les ennemis n’en ont point approché; 2° quand ils l’auraient pris, cela aurait été peu étonnant et très pardonnable pour deux raisons : la première que la vie des hommes étant précieuse, il vaut toujours mieux laisser prendre un hôpital que de faire périr dans le transport les malades qui ne sont pas transportables... Enfin, Monsieur ie maréchal, je n'ignore point que le Roi doit être averti du mal comme du bien, et vous pouvez être sûr que je ne lui cacherai jamais rien. Je suis plus capable qu'un autre de faire des fautes, mais j'espère que la franchise avec laquelle je les avouerai me méritera l'indulgence de Sa Majesté. Vous sentirez cependant qu'il est bien affreux qu'il y ait des particuliers dans une armée, autorisés, par la confiance que le ministre leur donne, à mander des mensonges et à chercher des torts inventés à leur général, quand ils ne peuvent en trouver de réels. »
(1) Belleisle à Broglie, 19 avril 1759. Archives de la Guerre. (2) Broglie à Belleisle. Francfort, 22 avril 1759. Archives de la Guerre.
Cette épitre se croisa avec une lettre autographe du Roi et un billet très aimable de Belleisle (1) : « Le Roi vous regarde comme un des lieutenants généraux de ses armées le plus en état de commander dans la suite »; enfin l'octroi de quelques-unes des grâces sollicitées vint paci-
lier les esprits.
Pelletier, qui était à la tête de l'artillerie, et d'Orlick furent promus lieutenants généraux, et le prince de Rohan devint maréchal de camp. Du bâton de maréchal de France pour le vainqueur il ne fut pas question; cependant le pour et le contre avaient été fort discutés à Versailles. Un mot intime de Soubise à son ami (2) Castries y fait allusion : Tout d'abord les compliments sur Les succès des armes qu'on associe, selon la mode de l'époque, à ceux de la galanterie : « C'est un beau moment que le retour d'une bataille gagnée. Je ne me rappelle pas M®° de Tannerat qui à le bonheur de vous plaire; je crains qu'elle ne soit de Ja seconde noblesse. Fi done, Monsieur le général de la cavalerie, ne vous abaissez point... Je viens de voir la duchesse de Broglie qui demande avec instance le bâton. » Quelques jours après, l'appréciation flatteuse que nous avons extraite de la correspondance de Soubise est suivie de ces mots : «Je vous répète qu'on n'est pas dans la résolution de le faire maréchal de France. » Broglie en effet dut attendre quelques mois la distinction suprème de son pays; mais il fut mieux traité par L. M. Impériales de Vienne qui, reconnaissantes au sauveur de l'Allemagne du sud, voulurent lui décerner le titre de prince de l'Empire. Consultée à ce sujet, la cour de Versailles, malgré ses sentiments peu favorables pour le destinataire d'un honneur qu'elle trouvait excessif, ne put que remercie: l'Empereur avec effusion et accepter son offre gracieuse.
(1) Belleisle à Broglie, 22 avril 1759. Archives de la Guerre. (2) Soubise à Castries, 19 avril 1759. Archives de la Guerre.
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