FRÉDÉRIC PASSE L'ODER
nemi; on fit venir de Custrin, avec toutes sortes de précautions pour garder le secret, un équipage de ponts; on établit dans la nuit du 10 au 11 août sur les trois bras que forme l’Oder aux abords de Goritz, deux ponts, l'un de bateaux, l'autre de pontons. L'infanterie et l'artillerie qui avaient quitté le camp dès la veille au soir, y défilèrent rapidement; la cavalerie passa la rivière à gué sans autre incident que la chute de cheval de Seydlitz, qui fut entrainé par le courant, et faillit être nové. Aussitôt le passage terminé, les troupes se formèrent près du hameau d'Oetscher. Le général Flemming, avec un détachement de 7 bataillons, fut laissé à la garde des ponts; le général Wunsch avec une division mixte de 3.000 hommes resta sur la rive gauche pour faire diversion et pour protéger les voitures. L'armée ainsi affaiblie d'environ 6.000 combattants s'avanca en trois colonnes, précédée de la cavalerie légère qui poussait devant elle les Cosaques de Todleben. À une heure de l'après-midi, elle avait atteint la hauteur de Bischotfsee où elle campa, le corps de Finck entre Trettin et Lessow, le gros entre ce village et la route de Storkow. Le Rai se porta tout de suite en avant de Tret tin, pour reconnaitre la position austro-russe.
Essayons de nous rendre compte de la contrée qui fut le théâtre d’une des luttes les plus sanglantes (1) du dix-
(1) Le récit de la bataille de Kunersdorf est tiré des sources suivantes : Journal de l’armée impériale russe. Etat-major général. Berlin, XXVII, n° 461. — Relation russe de la bataille de Francfort. Etat-major général, Berlin, XXVII, n° 408. — Journal du major russe v. Tettau. État-major général. Berlin, XX VII, ne 71. — Relation du colonel saxon v. Riedesel. Zeitschrift für Kunst, Wissenschaft und Geschichte des Krieys. Berlin, 1855. — Journal de Gaudy. État-major général, XXVII, 31. — Anecdoten zur bataille bei Kunersdorf. État-major général. Berlin, XXVII, 408. — Relation de Mesnager et rapports russes envoyés par lui. Arch. de la Guerre, 1759, vol. 3520. — Ouvrage de l'État-major prussien. Berlin, 1828. — Correspondance politique, vol. XVII. — Stiehle. Die Schlacht bei Kunersdorf. Beihafl sum Militar Wochenblatt. Berlin, 1859. — Laubert. Die Sehlacht bei Kunersdorf. Berlin, 1900. — Masslowski, Der Siebenjährige Krieg, vol. IT. — Rambaud. Russes et Prussiens, etc. Voir la carte à la fin du volume.
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huitième siècle. Quoi qu’en ait dit l'historien Carlyle dans un passage souvent cité, l'aspect des lieux n'a pas subi de telles modifications, qu’il ne soit possible de suivre sur place les phases de l’action, et de retrouver les accidents de terrain qui eurent une influence si grande sur le sort de la bataille.
Pendant une partie de son parcours la vallée de l'Oder est dominée par des hauteurs qui épousent tantôt l’une, tantôt l’autre rive. En face de la ville de Francfort, les collines qui escortent le fleuve sur la rive droite, s’écartent sensiblement jusqu'à faire avec lui un angle presque droit, et laissent par conséquent, entre elles et les berges, un espace considérable. Du quai du port fluvial de Francfort, on suit admirablement la crête du massif, dont les derpiers escarpements se baignent dans l’Oder, à notre droite, vers Schwetig, et qui remonte vers l’ouest dans la direction de Trettin dont l’église est un point de repère du paysage.
Transportons-nous à ce village, par la chaussée qui traverse une plaine naguère marécageuse, aujourd’hui bien drainée et généralement en culture. La rouf: s'éloigne peu à peu de l'Oder et court parallèle aux hauteurs dont le village de Kunersdorf peut être considéré comme le centre. De Trettin au sommet du Fincksberg, le trajet est bref; là, le spectateur se trouve à l'endroit même où Frédéric fit sa première reconnaissance la veille de la bataille. À sa droite se déroulent les prairies qu’il vient de parcourir, et qui, au milieu du dix-huitième siècle, étaient infranchissables pour un corps de troupe; immédiatement en face se dresse le Mühlberg, premier chainon du massif, actuellement planté de bois, mais butte dénudée à l’époque de la mêlée. Au delà, nous distinguons le clocher pointu de Kunersdorf, puis un plateau bosselé de mamelons qui se prolonge jusqu'à l'Oder. À gauche du Mühlberg, et jusqu'au fond du tableau, la forêt s'étend à perte de vue, et
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DÉSCRIPTION DU MASSIF DE KUNERSDORF. 155
couvre les deux tiers de la superficie. Entre nous et le Mühlberg, une vallée profonde, celle du Hühnerfliess, le « ruisseau bourbeux » dont parle le Roi dans son récit, qu'il faudra traverser pour aborder la position.ennemie. Le Hühnerfliess dont les eaux se déchargent dans le marais prend sa source assez loin dans les bois et constitue par son cours tortueux et encaissé le fossé naturel du promontoire de Kunersdorf. Les bas-fonds du Hühnerfliess une fois dépassés, on accède sur le plateau par un vallon à pente douce, le Becker-Grund, qui sépare le Mühlberg de la colline voisine dont le nom de Pech-Stang a été changé, en souvenir du soldat poète, en celui de Kleistberg. Sur l’autre flanc du Mühlberg, et s'étendant sur une partie du marécage, existait alors un bois, le Grosse Elsbusch, à peu près disparu aujourd’hui, qui rendait difficile tout déploiement de ce côté.
Ce qu'on ne voit pas, et ce que Frédéric ne pouvait voir du Fincksberg, ce sont les accidents intérieurs du massif qui jouèrent, comme on le verra, un grand rôle dans les épisodes de la journée. Ces hauteurs sont coupées par un certain nombre de ravins descendant vers le marais dans une direction perpendiculaire à la crête. Tout d’abord nous pouvons négliger le premier qui frange le Mühlberg; le second au contraire, le Kuh Grund, donne passage à une route conduisant du village de Kunersdorf en bas; étroit, sinueux, à bord escarpé, surtout dans la partie inférieure, il oppose un obstacle formidable à toute troupe qui, descendant du Mühlberg, chercherait à le franchir; quelques centaines de mètres plus loin, dévale un troisième ravin, le Tiefe Weg, qui présente les mèmes caractéristiques que le Kuh Grund, et partant, les mêmes difficultés. Enfin, à deux ou trois kilomètres, en gagnant vers le Judeberg à l'extrémité du plateau, nous trouvons le Laudons Grund, petite vallée plus large, s'évasant en forme d’entonnoir: elle me fut le 12 août le
théâtre d'aucun combat. Afin de compléter notre description, transportons-nous à Kunersdorf, dont nous n'avons fait jusqu'ici qu’apercevoir le clocher. Comme dans beaucoup de localités de la contrée, les maisons sont groupées autour d'un étang, le Dorf See, mais cette pièce d’eau n’est pas isolée, elle n’est que la maille supérieure d’une chaine de petits lacs qui s'égrènent jusque dans la forêt. Pour franchir cette chaine et pénétrer dans la partie du plateau comprise entre Kunersdorf et le Judeberg du côté de l’Oder, il n'y a que des passages étroits, dont les principaux sont situés entre le Dorf See, le Blank See, et plus loin, entre ce dernier et la lisière des grands bois. Ajoutons enfin, que par-ci par-là émergent quelques mamelons, le Seydlitzherg en deçà des étangs, le Spitzoerg à un kilomètre environ au delà, le Falkensteinberg et d’autres encore dont il est inutile d’encombrer une nomenclature déjà trop longue.
Sur les hauteurs que nous venons de décrire, les Russes avaient élevé deux lignes de retranchements, la première, la plus importante faisant face au sud-est, se développait sans interruption du Mühlberg à l’Oder, à faible écartement des bois, sur une longueur de 5 à 6 kilomètres; l'ingénieur moscovite y avait rattaché le Spitzhberg et le Falkensteinberg, qu'il avait couronnés de redans et de batteries, et transformés en bastions de sa forteresse. Du Spitzherg, l'enceinte se prolongait jusqu'au Mühlberg, et passait à peu de distance du village de Kunersdorf, qu'on avait laissé à l'extérieur. Après avoir contourné le Mühlberg qui formait le dernier bastion de gauche, ces fortifications décrivaient un retour en arriére et suivaient la crète du côté du marécage par un tracé à peu près parallèle à celui de la première ligne. Ici la nature des lieux n'avait pas permis la même continuité de travaux, et sur plusieurs points on s'était borné à établir des ouvrages de campagne non reliés les uns aux autres.
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