DÉFICIT DANS LES CONTRIBUTIONS DE GUERRE
ment qu'il avait apportés dans ses rapports avec les magistrats de la capitale.
Malheureusement Richelieu trouva de nombreux imitateurs dans tous les rangs de ses subordonnés ; une grande partie des contributions provenant des provinces conquises, qui d’après les instructions du ministère auraient dû être affectées à l'entretien et aux besoins de l’armée, fut détournée au profit des officiers supérieurs. Sur plus de 16,000,000 de livres prévus (1) comme rendement des impôts de guerre, le trésor n'en avait encaissé au 3 février 1758 qu'un peu plus de # millions; les troupes n'avaient recu que le tiers de leur traitement d'hiver, au lieu des deux tiers dus. A cette époque le pays d'Halberstadt, le duché de Lüneburg et une partie de celui de Brème étaient déjà retombés au pouvoir de l'ennemi; dans les régions dont on était encore maitre les rentrées ne s'effectuaient pas, et c'était en vain qu’on avait recours aux mesures de rigueur et aux exécutions militaires. Comment faire face à la dépense de fournitures de viande, de souliers, d'effets d'habillement, et des mois du traitement d'hiver en souffrance, sans compter les 15 millions de rations de fourrage sur lesquelles 1/10 à peine avait été levé? Sans doute la maraude du soldat, le pillage Île gaspillage des subsistances, avaient été pour beaucoup dans l'épuisement des ressources; mais l’indiscipline, cause de ces errements déplorables, n’avait-elle pas été encouragée par les procédés des chefs, dont les spoliations ne différaient de celles de leurs hommes que par la quotité du vol et par la méthode apportée à la dilapidation?
Les concussions qui s’exercèrent aux dépens de la troupe atteignirent même la solde. Les fonds nécessaires à ce service étaient expédiés par M. de Montmartel, véritable bailleur de fonds du gouvernement, à ses correspondants de
(1) Mémoire sur fourrages et contributions, 10 janvier et 12 février 1758. Vol. XXXV. Archives de la Guerre.
Cologne , et remis par ces derniers au trésorier de l’armée ou à ses commis. Mauvillain, car tel était le nom fort approprié du personnage, profita de la dépréciation de la monnaie divisionnaire allemande pour empocher des bénéfices scandaleux. Le procédé qu'il avait imaginé était fondé sur les variations du change (1) : M. de Lucé, intendant général, dont les notions économiques étaient évidemment élémentaires, avait fixé, au moment de l'entrée en campagne, à un taux immuable la valeur comparative des monnaies francaises et allemandes. Cette base n'avait pas tardé à subir les fluctuations inhérentes à l’éternelle question du bimétallisme; c'est ainsi que le louis d'or de 2! livres, coté officiellement 9 florins, était monté à 11, tandis que la pièce d'argent du demi-florin, cotée à 26 sols 8 deniers, était rapidement tombée au cours de 23 sols. L'agiot qui résulta de ces écarts inspira à Mauvillain une opération des plus simples sinon des plus honnêtes; il convertit les espèces en or qu’il recevait des correspondants de Montmartel en demi-florins d'argent, et adopta l'étalon déprécié pour ses versements aux corps. Bientôt, désireux d'augmenter ses gains, il s’'entendit avec un prince voisin, le comte de Neuwied, pour faire refondre les écus d'argent de France qui constituaient une partie des sommes reçues, et pour les transformer en demiflorins. Ce fut cette dernière fraude qui fit éventer la mèche. La saisie à Cologne de 3 barils remplis d’écus de 6 livres, à l'adresse du comte de Neuwied, donna lieu à des réclamations de la part d’un agent d'affaires juif, Oppenheimer, que l’on s’étonna de voir recommandé par le premier secrétaire du maréchal de Richelieu. Une enquête s’ensuivit; elle mit hors de cause Montmartel et ses banquiers de Cologne; mais elle établit que Mauvillain et ses associés avaient prélevé, sur des remises totales de
(1) Papiers de Clermont. Vol. XXXIII. Paulmy à Gayot, 12 janvier 1758. Archives de la Guerre.
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PROCÉDÉS FINANCIERS DU ROI DE PRUSSE. a81
16,074,000 livres, un bénéfice illégal de 2,908,000. Le trésorier et son premier commis Santy furent arrètés, et subirent une longue détention qui n'aboutit cependant pas à un procès.
Il n'est pas démontré que les demi-florins du comte de Neuwied fussent d'un titre inférieur à celui des pièces courantes dans le pays; l’eussent-ils été, il n’y aurait eu dans ce procédé rien d'insolite, car vers cette même époque le roi de Prusse donnait l’ordre de frapper (1) de la monnaie divisionnaire à titre réduit, sans avertissement quelconque au public. De part et d'autre les contribuables n'étaient guère mieux traités par les belligérants. Bernierà propos des grains fournis à l'administration prussienne dans le district d'Halberstadt, écrivait (2): « Le paysan a reçu un billet à Magdebourg pour la quantité de grains qu'il y a portés; le prix, ni le temps du paiement ne sont pas fixés; l'opinion de la régence et des principaux habitants est que leur maitre n'en paiera jamais la valeur. »
Mais si dans les deux camps les exactions aux dépens de l'habitant se ressemblent, si les agissements financiers mis en œuvre sont également nuisibles à l’intérèt du soldat dont ils diminuent le prêt, l'emploi des gainsillicites diffère du tout au tout. Chez Frédéric, ces ressources sont religieusement consacrées à l'entretien des troupes, à la poursuite de la guerre; chez les Français, elles ne servent qu’à enrichir quelques officiers favorisés et certains financiers éhontés.
Le cabinet de Versailles, très à court de recettes budgétaires, avait compté sur les revenus tirés de l’Alle magne pour couvrir les dépenses militaires; les détournements
(1) Frédéric à Finkenstein, 11 novembre 1757. Correspondance politique Vol. XVI, p. 20.
(2) Bernier à Duverney. Halberstadt, 8 octobre 1757. Papiers de Clermont. Vol. XXXIIT. Archives de la Guerre.
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