SUR LES CHAMPS DE BATAILLE
3i octobre. — Il fait nuit noire. Dans la salle commune de l'hôtel (?), éclairée vaguement par une lampe fumeuse, une soixantaine de soldats sont étendus sur le sol, serrés les uns contre les autres, dormant, dans une atmosphère qui n'a rien de parfumée. Je les enjambe en ne soulevant que quelques grognements, grâce à des prodiges d'adresse et d'équilibre, et en route pour le quartier général.
Je dois partir vers une heure du matin pour Koumanovo et Uskub.
Hélas! à minuit et demi, contre-ordre.
L'unique voie ferrée est encombrée par les trains de blessés!
En hâte je réintègre l'hôtel. La chambre que j'y partageais avec un confrère, mon lit, ma paillasse plutôt, sont déjà occupés, et force m'est de terminer la nuit étendu sur une table peu moelleuse.
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Le jour bientôt m'éveille. Je suis courbaturé et gelé, mais la pluie a cessé ; il fait un temps splendide et après quatre kilomètres à pied, à bonne allure, pour commencer la journée, j'arrive à la gare de Vrania.
Tandis qu'en Serbie la terre, fraîchement retournée par les vieillards et les femmes, atteste la quiétude complète du pays, dès la gare frontière de Zibevtché, éventrée par un obus, j'ai, à mesure que j'avance, le spectacle de plus en plus atroce des ruines amoncelées par la guerre en une dizaine de jours.
Par endroits, vestiges du carnage et des massacres, on voit encore, sous le ciel léger où volent doucement des fils de la Vierge, de vérïtîibles charniers d'hommes et de chevaux.
Des cadavres contorsionnés, aux rictus effrayants, aux masques d'effroi, sont figés dans la position où la mort les a surpris. Ce sont des Turcs, des Albanais; certains d'entre eux, le fusil menaçant, semblent encore guetter l'ennemi, depuis longtemps éloigné.
Un peu partout, des petites croix de bois blanc indiquent des tombes serbes. Tandis que ceux qui tombèrent dîtns la lutte pour la victoire dorment leur dernier sommeil dans la vallée, le défilé interminable des convois s'achemine à
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mi-flauc des collines, au pas grave et lent des bœufs uniformément blancs.
Ils suivent la route impériale de Salonique, ancienne voie romaine sur laquelle passèrent tant de races conquérantes au cours des siècles écoulés. Les vaincus d'aujourd'hui l'empruntèrent, voici cinq siècles, pour apporter le joug asiatique à ceux qui viennent d'en secouer définitivement le poids.
Les villages turcs sont déserts. Leurs habitants, emportés par l'épouvante, ont disparu. Les bestiaux sont à l'abandon dans les pâturages.
Non loin de ces villages, d'épaisses colonnes de fumée étendent dans l'air calme d'immenses nuages roux. Ce sont les hameaux serbes, aux pauvres masures basses, comme aplaties, qui brûlent après avoir été pillés.
De Tabanovtché, j'ai traversé à pied te champ de bataille jusqu'à Koumanovo.
Toute l'horreur de la bataille n'est pas évanouie. Déjà le pieux devoir a été rendu aux morts, mais pendant douze kilomètres, au long de la vallée et sur les collines qui la bordent, ce ne sont que chevaux éventrés. D'autres, blessés, errent lamentables à l'aventure.
A 1,500 mètres de la station, les deux batteries Krupp, huit canons à tir rapide de 75, qui
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s'étaient dissimulées derrière le remblai de la voie ferrée, sont encore là avec leurs coffres à munitions presque complets. Les servants, sautant sur les avant-trains, ont tourné bride pour tomber 300 mètres plus loin, atteints par de nouveaux obus.
Puis voici des fusils, des sacs, des munitions, même des sabres d'officiers.
Pourtant la vallée se resserre, devient une gorge étroite où des rochers forment de formidables remparts naturels. Koumanovo, entourée de plateaux, constitue une position magnifique qui semble imprenable. Et l'armée turque n'a pas pu s'y maintenir !
Là, d'autres batteries Krupp, canons d'artillerie lourde, des 12 centimètres, des 15 centimètres, sont embourbées à côté de leurs caissons renversés, parmi d'énormes obus peints en jaune.
Dans la gare, deux batteries de canons de montagne, véritables bijoux, tout neufs, n'ont même pas servi.
Sur la table du chef de gare, un roman français. Monsieur Dupont, de Paul de Kock, illustré par Vély, est encore ouvert. Il indique la confiance, la quiétude de tous et aussi combien fut brusque l'affolement.
Les Turcs n'ont même pas pris le temps de
e roi de Serbie à son eiurée à Uskub, rompt le j que lui présente le nouveau maire de la ville.
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détériorer les voies ferrées. Le génie serbe n'a que la peine d'enlever les cartouches de dynamite aux rares endroits où il y en avait de posées.
A mi-chemin de Tobanovtché et de Koumanovo, un régiment serbe du troisième ban est campé devant les ruines d'un village. Ce sont de vieux soldats, aux cheveux blancs, au visage rude de paysans. Ifs en ont conservé le costume et la choubara en peau de mouton qui leur donne une silhouette de vieux grognards.
C'est l'heure de la soupe. Les officiers m'accueillent la main tendue et m'ofirent du vin que nous buvons en l'honneur de la Serbie et de la France.
Dans ce village, dont je ne me rappelle plus le nom et qui a plutôt l'aspect d'une grande ferme, une centaine de Macédoniens, Serbes d'origine, étaient asservis, véritables esclaves, à un maître ottoman.
X^s Albanais, avant de fuir, les ont massacrés.
Tête nue, nous visitons ces misérables cabanes, des étables, où les hommes couchaient avec le bétail et dans lesquelles, sous de pauvres icônes, leurs corps sont étendus...
Dans KoumanOTO.
La nuit tombe lorsque, harassé, j'entre enfin à Koumanovo.
Les maisons silencieuses, dont il ne reste guère que des ruines fumantes, n'abritent pour la plup£u^ que des cadavres, non pas de soldats, mais de paysans, de femmes et d'enfants.
Ici, c'est une mère éventrée. Là, une jeune femme est étendue, la gorge arrachée. Je bute plus loin contre un jeune homme, presque un enfant. Son crâne est tracassé. Près de lui, un vieillard est allongé, la barbe rouge, collée par le sang coE^ulé.
Mais je n'ai rien vu encore ! On me conduit dans une maison et je recule d'horreur!
Une famille, douze personnes, y a été massacrée après d'horribles supplices, d'infernales tortures. En tas ceux qui la composaient gisent sur le sol. Les murs sont éclaboussés, aspergés de sang... il y en a jusqu'au plafond... en gerbe I...
Partout les Albanais, auteurs de ces massacres