‹ La guerre des BalkansChapitre 2 sur 35 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

3e me souvient qu'un jour de cet hiver, vers le» six heures du soir, sous les arcades de l'Odéon, je caxisais de la guerre des Balkans avec un membre de l'Institut, un de ceux qui connaissent le mieux VEurope : « Oui, je sais bien, me disait-il; vous êtes serbophîle, vous voyez en beau l'armée serbe. Mais l'armée bulgare vaut mieux, et l'armée turque encoremieux. Le Turc, c'est le premier soldat du monde ! » Et, du doigt, l'académicien me montrait, aux der~ «Wres nouvelles du Journal des Débats, une dépêche officielle de Constanttnople : t Nos troupes de Macédoine ont bousculé quatre divisions serbes à Koumanovo I »

Certes, je n'y pouvais croire, d cette dépêche !

Il LEB VICTOIRES SKRBES

Pour admettre qu'on les eût « bousculés », j'avais connu trop d'officiers et de soldats serbes, trop souvent vu défiler, sous les plis lourds des étendards tricolores, leurs alertes et solides régiments! Mais le proverbe dit qu'il n'y a pas de fumée sans feu, et les heures parurent longties d tous les amis des Slaves jusqu'au moment où, dans le Journal, les dépêches de M. Barby leur apprirent que la « bousculade » des Serbes, détait leur victoire décisive à Koumanovo !

Je paye donc une dette en écrivant la préface que M. Barby m'a fait l'honneur de me demander, et j'ose ajouter que slavophiles ou non, nous lui devons tous de la reconnaissance. Son livre, en effet, nou^ montre les Serbes tels qu'ils sont, tels que, pendant des siècles, l'Europe n'a pas su les voir. Une malechance singulière les a poursuivis longtemps. Effacés de la carte d'Europe au moment où la vague de la Benaissance les atteignait, ils ont continué à se battre contre Voppresseur, mais oubliés, inconnus, à l'avantgarde des Allemands ou des Vénitiens. Plus tard, quand ils se sont affranchis par leur seul effort, sans guerre européenne, le nom de Karageorges a bien retenti en Europe, mais celui de

Napoléon y retentissait aussi, et très vite, l'ère des batailles passée, on s'est occupé des pesmé, des vieux poèmes éptqttes, plutôt que des réalités auxquelles on n'est revenu, du temps du roi Milan, que pour les constater peu favorables à la Serbie. Et cependant, de Pêtersbourg d Paris, tn passant par Vienne et Berlin, l'opinion s'éprenait des Bulgares, qu'elle dotait de toutes les vertus, et qui, certes, en avaient beaucoup, pas mez pourtant pour qu'on traitât en « repoustoirs » ^8 devanciers qui, sur la route de la liberté, avaient rencontré plus d'obstacles et moins d'amis . Le livre de M. Barby met les choses au point. Dans ses pages véridiques, nous retrouvons la bravoure des héros des pesmé, cette bravoure tlave faite avant tout de mélancolie stoïque, Wiis qui a, chez le Serbe, quelque chose de plus vif et qui évoque, moins ces hommes du Nord, dont les Latins notaient déjà la résolution froide,

liberie devota pectora morti, que les fils plus ardents d'un autre pays,

non pavenies funera Galtoe.

Celte bravoure, M. Barby en donne d'innombrables exemples, et qu'elle soit du Nord ou du Midi, nous noua inclinons devant elle, nous qui

tr LES VICTOIRES SERBES

pouvons aussi nous connaître en héroïsme. Elle n'est pourtant pas ce qui m'a frappé le plus dans ce livre. La bravoure, elle est partout, dans les Balkans; plus rare y est la générosité chevaleresque, dont M. Barhy nous cite non moins d'exemples. D'où vient-elle aux Serbes? On les a appelés quelquefois des Slavo-Latins ou des Celto-Slaves ; on a parlé aussi de l'action sur eux de la culture française. Il serait plus simple, et de notre part plus modeste, de penser à leur tradition féodale, que les Turcs n'ont pu étouffer tout à fait, et surtout d leur tradition chrétienne. Je relisais hier l'histoire d'un de leurs rois du> %" siècle, saint Vladimir, qui, mandé à la cour du Tsar bulgare, son allié ou son suzerain, et quasi sûr que la mort l'y attend, y va pour' tant pour que son peuple ne souffre pas. Il y tt mcore de l'âme de saint Vladimir dans l'âmf serbe.

Disons-le pourtant, ce n'est pas la résignation; daiis les négociations qui se poursuivent pour le partage des territoires qu'ils ont conquis, les Serbes n'entendent pas se sacrifier comme l'a fait, pour eux, leur premier saint. Qui s'en étonnera? Et pourtant, tous les amis des Slaves,

et avec eux quiconque désire simplement un peu de progrès en noire Europe, souhaite que cette lutte fratricide n'ait pas lieu. Puisse l'unanimité du monde civilisé agir sur qui se refuserait à la conciliation ! puissent rester blanches les pages par lesquelles il faudrait continuer ce livre m cas d'une guerre nouvelle I Aucune victoire n'y ferait revivre au vainqueur les heures inoubliables d'après Koumanovo !

Emile HAUUANT.

Paris, 18 juin 1913.

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